J’aime Le Verd Laurier, Dont L’hyver Ny La Glace

J’aime le verd laurier, dont l’hyver ny la glace

N’effacent la verdeur en tout victorieuse,

Monstrant l’eternité à jamais bien heureuse

Que le temps, ny la mort ne change ny efface.
J’aime du hous aussi la toujours verte face,

Les poignans eguillons de sa fueille espineuse :

J’aime la lierre aussi, et sa branche amoureuse

Qui le chesne ou le mur estroitement embrasse.
J’aime bien tous ces trois, qui toujours verds ressemblent

Aux pensers immorteles, qui dedans moy s’assemblent,

De toy que nuict et jour idolatre, j’adore :
Mais ma playe, et poincture, et le Noeu qui me serre,

Est plus verte, et poignante, et plus estroit encore

Que n’est le verd laurier, ny le hous, ny le lierre.

Si Quelqu’un Veut Savoir Qui Me Lie Et Enflamme

Si quelqu’un veut savoir qui me lie et enflamme,

Qui esclave a rendu ma franche liberté,

Et qui m’a asservi, c’est l’exquise beauté,

D’une que jour et nuit j’invoque et je réclame.
C’est Le feu, c’est Le noeud, qui lie ainsi mon âme,

Qui embrase mon coeur, et le tient garotté

D’un lien si serré de ferme loyauté,

Qu’il ne sauroit aimer ni servir autre Dame.
Voilà le Feu, le Noeud, qui me brûle, et étreint :

Voilà ce qui si fort à aimer me contraint

Celle à qui j’ai voué amitié éternelle,
Telle que ni le temps ni la mort ne sauroit

Consommer ni dissoudre un lien si étroit

De la sainte union de mon amour fidèle.

Je Me Trouve Et Me Pers, Je M’asseure Et M’effroye

Je me trouve et me pers, je m’asseure et m’effroye

En ma mort je revis je vois sans penser voir,

Car tu as d’éclairer et d’obscurcir pouvoir,

Mais tout orage noir de rouge eclair flamboye.
Mon front qui cache et monstre avec tristesse, joye,

Le silence parlant, l’ignorance au sçavoir,

Tesmoignent mon hautain et mon humble devoir,

Tel est tout coeur, qu’espoir et désespoir guerroye.
Fier en ma honte et plein de frisson chaleureux,

Blasmant, louant, fuyant, cherchant l’art amoureux,

Demi-brut, demi-dieu, je fuis devant ta face,
Quand d’un oeil favorable et rigoureux, je croy,

Au retour tu me vois, moy las ! qui ne suis moy :

Ô clair-voyant aveugle, ô Amour, flamme et glace !

Vous, Ô Dieux, Qui À Vous Presque Égalé M’avez

Vous, ô Dieux, qui à vous presque égalé m’avez,

Et qu’on feint comme moy serfs de la Cyprienne :

Et vous doctes amans, qui d’ardeur Delienne

Vivans par mille morts vos ardeurs écrivez :
Vous esprits que la mort n’a point d’amour privez,

Et qui encor au frais de nombre Elysienne

Rechantans par vos vers vostre flamme ancienne,

De vos Palles moitiez les ombres resuivez :
Si quelquesfois ces vers jusques au ciel arrivent,

Si pour jamais ces vers en nostre monde vivent,

Et que jusqu’aux enfers descende ma fureur,
Apprehendez combien ma haine est equitable,

Faites que de ma faute ennemie execrable

Sans fin le ciel, la terre, et l’enfer ait horreur.

Je M’étoy Retiré Du Peuple, Et Solitaire

Je m’étoy retiré du peuple, et solitaire

Je tachoy tous les jours de jouir sainctement

Des celestes vertus, que jadis justement

Jupiter retira des yeux du populaire.
Ja les unes venoyent devers moy se retraire,

Les autres j’appelloy de moment en moment

Quand l’amour traistre helas! (las trop fatalement)

Ce fut, ô ma Pandore, en mall’heure me plaire :
Je vy, je vins, je prins, mais m’assurant ton vaisseau,

Tu vins lacher sur moy un esquadron nouveau

De vices monstrueux, qui mes vertus m’emblerent.
Ha ! si les Dieux ont fait pour mesme cruauté

Deux Pandores, au moins que n’as-tu la beauté,

Puis que de tout leur beau la premiere ils comblerent !

Je Meure Si Jamais J’adore Plus Tes Yeux

Je meure si jamais j’adore plus tes yeux,

Cruelle dédaigneuse, et superbe Maistresse,

Si jamais plus, menteur, je fais une Déesse

D’un subject ennemy de ce qui l’ayme mieux.
C’est moy qui t’ay logée au plus haut lieu des Cieux,

Déguisant ton Esté d’une fleur de jeunesse :

C’est moy qui t’ay doré l’Ebene de ta tresse,

Faisant de ton seul oeil un Soleil précieux.
Je t’ay donné ces lyz, ces oeillets, et ces roses,

Je t’ay dans un tain brun, ces belles fleurs encloses

Qui ne furent jamais sous un visage humain.
J’ay par mes vers acreu ton Esprit et ta grace

Mais c’est pour le loyer d’une telle disgrace,

Qu’il faloit espérer d’un coeur tant inhumain.

Je Vivois Mais Je Meurs, Et Mon Cour Gouverneur

Je vivois mais je meurs, et mon coeur gouverneur

De ces membres, se loge autre part : je te prie

Si tu veux que j’acheve en ce monde ma vie,

Rend le moy, ou me rens au lieu de luy ton coeur.
Ainsi tu me rendras à moy-mesme, et tel heur

Te rendra mesme à toy : ainsi l’amour qui lie

Le seul amant, liera et l’amant et l’amie :

Autrement ta rigueur feroit double malheur.
Car tu perdras tous deux, moy premier qui trop t’aime,

Et toy qui n’aimant rien voudras haïr toy mesme :

Mais, las ! si l’on reproche à l’un et l’autre un jour
Et l’une et l’autre faute : à moy qui trop t’estime,

A toy qui trop me hais, plus grand sera ton crime,

D’autant plus que la haine est pire que l’amour.

Mesme Effect Qu’ont Les Vents Enclos Dessous La Terre

Mesme effect qu’ont les vents enclos dessous la terre

Qui d’un coup ennemy causent le tremblement

Dont on voit renverser jusques au fondement

Tant de belles citez, vray presage de guerre :
Ou qu’ont dessous l’effroy d’un horrible tonnerre

Le Feu, la Terre, l’Eau, et ce vague element

Qui nous guide icy bas le vif ébranlement

De tant d’eclas vangeurs que le ciel nous desserre
Tel debat s’est trouvé sous la troupe meslée

De ces pensers errans dans mon ame esbranlée,

Du plus cruel assaut d’un mespris inhumain :
Je diffère d’un point, mais c’est bien à ma perte

(Infortuné) de voir que mon ame déserte

Vive encor si long temps apres un tel desdain.

Myrrhe Bruloit Jadis D’une Flamme Enragée

Myrrhe bruloit jadis d’une flamme enragée,
Osant souiller au lict la place maternelle
Scylle jadis tondant la teste paternelle,
Avoit bien l’amour vraye en trahison changée.

Arachne ayant des Arts la Deesse outragée,
Enfloit bien son gros fiel d’une fierté rebelle :
Gorgon s’horrible bien quand sa teste tant belle
Se vit de noirs serpens en lieu de poil chargée :

Medée employa trop ses charmes, et ses herbes,
Quand brulant Creon, Creuse, et leurs palais superbes
Vengea sur eux la foy par Jason mal gardée

Mais tu es cent fois plus, sur ton point de vieillesse
Pute, traîtresse, fiere, horrible, et charmeresse
Que Myrrhe, Scylle, Arachne, et Meduse, et Medée.

Ô Toy Qui As Et Pour Mere Et Pour Pere

Ô Toy qui as et pour mere et pour pere,

De Jupiter le sainct chef, et qui fais

Quand il te plaist, et la guerre et la paix,

Si je suis tien, si seul je te revere,
Et si pour toy je depite la mere

Du faux Amour, qui de feux, et de traits

De paix, de guerre, et rigueurs, et attraits

Tachoit plonger ton Poëte en misere,
Viens, viens ici, si venger tu me veux.

De ta gorgone épreins moy les cheveux,

De tes dragons l’orde panse pressure :
Enyvre moy du fleuve neuf fois tors,

Fay-moy vomir contre une, telle ordure,

Qui plus en cache et en l’ame et au corps.

Ô Traistres Vers, Trop Traistre Contre Moy

Ô traistres vers, trop traistres contre moy,

Qui souffle en vous une immortelle vie,

Vous m’apastez et croissez mon envie,

Me déguisant tout ce que j’apperçoy.
Je ne voy rien dedans elle pourquoy

A l’aimer tant ma rage me convie :

Mais nonobstant ma pauvre ame asservie

Ne me la feint telle que je la voy.
C’est donc par vous, c’est par vous traistres carmes,

Qui me liez moy mesme dans mes charmes,

Vous son seul fard, vous son seul ornement,
Ja si long temps faisant d’un Diable un Ange,

Vous m’ouvrez l’oeil en l’injuste louange,

Et m’aveuglez en l’injuste tourment.

Ou Soit Que La Clairté Du Soleil Radieux

Ou soit que la clairté du soleil radieux

Reluise dessus nous, ou soit que la nuict sombre

Luy efface son jour, et de son obscur ombre

Renoircisse le rond de la voulte des cieux :
Ou soit que le dormir s’escoule dans mes yeux,

Soit que de mes malheurs je recherche le nombre,

Je ne puis eviter à ce mortel encombre,

Ny arrester le cours de mon mal ennuyeux.
D’un malheureux destin la fortune cruelle

Sans cesse me poursuit,et tousjours me martelle :

Ainsi journellement renaissent tous mes maux.
Mais si ces passions qui m’ont l’ame asservie,

Ne soulagent un peu ma miserable vie,

Vienne, vienne la mort pour finir mes travaux.

Par Quel Sort, Par Quel Art, Pourrois-je À Ton Coeur Rendre

Par quel sort, par quel art, pourrois-je à ton coeur rendre

Au moins s’il peut vers moy s’engourdir de froideur,

Ceste vive, gentille, et vertueuse ardeur

Qui vint pour moy soudain, de soy-mesme s’éprendre.
Et quoy ? la pourrois tu comme au paravant prendre

Pour fatale rencontre, et parlant en rondeur

D’esprit, comme je croy, la juger pour grand heur,

Qui plus à ton esprit contentement engendre.
Tel que je m’en sentois, indigne je m’en sens,

Mais de ta foy ma foy s’accroist avec le tems.

Quel moyen donc ? si c’est par grandeurs, je le quitte :
Si par armes et gloire, au haut coeur nos malheurs

S’opposent : si par vers, tu as des vers meilleurs :

Ton hault jugement peut sauver seul mon merite.

Passant Dernierement Des Alpes Au Travers

Passant dernièrement des Alpes au travers

(J’entens ces Alpes haults, dont les roches cornues

Paroissent en hauteur outrepasser les nues)

Lors qu’ils estoient encor’ de neige tous couvers,
J’apperçeus deux effects estrangement divers,

Et choses que je croy jamais n’estre avenues

Ailleurs : car par le feu les neiges sont fondues,

Le chaud chasse le froit par tout cet univers.
Autre preuve j’en fis que je n’eusse peu croire,

La neige dans le feu son element contraire,

Et moy dedans le froit de la neige brusler,
Sans que la neige en fust nullement consommee :

Puis tout en un instant cette flamme allumée

M’environnoit de feu et me faisoit geler.

Des Trois Sortes D’aimer La Première Exprimée

Des trois sortes d’aimer la première exprimée

En ceci c’est l’instinct, qui peut le plus mouvoir

L’homme envers l’homme, alors que d’un hautain devoir

La propre vie est moins qu’une autre vie aimée.
L’autre moindre, et plus fort toutefois enflammée,

C’est l’amour que peut plus l’homme à la femme avoir.

La tierce c’est la nôtre, ayant d’un tel pouvoir

De la femme la foi vers la femme animée.
Que des deux hommes donc taillés ici, les nœuds

Tant forts cèdent à nous ! Que sur tes ardents feux,

Ô amour, cet amour entier soit encor maître.
L’autel même de mort ferait foi de ceci,

Que l’autel de Foi montre. A jamais donc ainsi

Diane en Anne, et Anne en Diane puisse être.