Par Quel Sort, Par Quel Art, Pourrois-je À Ton Coeur Rendre

Par quel sort, par quel art, pourrois-je à ton coeur rendre

Au moins s’il peut vers moy s’engourdir de froideur,

Ceste vive, gentille, et vertueuse ardeur

Qui vint pour moy soudain, de soy-mesme s’éprendre.
Et quoy ? la pourrois tu comme au paravant prendre

Pour fatale rencontre, et parlant en rondeur

D’esprit, comme je croy, la juger pour grand heur,

Qui plus à ton esprit contentement engendre.
Tel que je m’en sentois, indigne je m’en sens,

Mais de ta foy ma foy s’accroist avec le tems.

Quel moyen donc ? si c’est par grandeurs, je le quitte :
Si par armes et gloire, au haut coeur nos malheurs

S’opposent : si par vers, tu as des vers meilleurs :

Ton hault jugement peut sauver seul mon merite.

Passant Dernierement Des Alpes Au Travers

Passant dernièrement des Alpes au travers

(J’entens ces Alpes haults, dont les roches cornues

Paroissent en hauteur outrepasser les nues)

Lors qu’ils estoient encor’ de neige tous couvers,
J’apperçeus deux effects estrangement divers,

Et choses que je croy jamais n’estre avenues

Ailleurs : car par le feu les neiges sont fondues,

Le chaud chasse le froit par tout cet univers.
Autre preuve j’en fis que je n’eusse peu croire,

La neige dans le feu son element contraire,

Et moy dedans le froit de la neige brusler,
Sans que la neige en fust nullement consommee :

Puis tout en un instant cette flamme allumée

M’environnoit de feu et me faisoit geler.

Des Trois Sortes D’aimer La Première Exprimée

Des trois sortes d’aimer la première exprimée

En ceci c’est l’instinct, qui peut le plus mouvoir

L’homme envers l’homme, alors que d’un hautain devoir

La propre vie est moins qu’une autre vie aimée.
L’autre moindre, et plus fort toutefois enflammée,

C’est l’amour que peut plus l’homme à la femme avoir.

La tierce c’est la nôtre, ayant d’un tel pouvoir

De la femme la foi vers la femme animée.
Que des deux hommes donc taillés ici, les nœuds

Tant forts cèdent à nous ! Que sur tes ardents feux,

Ô amour, cet amour entier soit encor maître.
L’autel même de mort ferait foi de ceci,

Que l’autel de Foi montre. A jamais donc ainsi

Diane en Anne, et Anne en Diane puisse être.

Plutôt La Mort Me Vienne Dévorer

Plutôt la mort me vienne dévorer,

Et engloutir dans l’abîme profonde

Du gouffre obscur de l’oblivieuse onde,

Qu’autre que toi, l’on me voit adorer.
Mon bracelet, je te veux honorer

Comme mon plus précieux en ce monde :

Aussi viens-tu d’une perruque blonde,

Qui pourrait l’or le plus beau redorer.
Mon bracelet, mon cher mignon, je t’aime

Plus que mes yeux, que mon coeur, ni moi-même,

Et me seras à jamais aussi cher
Que de mes yeux m’est chère la prunelle ;

Si que le temps ni autre amour nouvelle

Ne te feront de mon bras delâcher.

En Quelle Nuit, De Ma Lance D’ivoire

En quelle nuit, de ma lance d’ivoire,

Au mousse bout d’un corail rougissant,

Pourrai-je ouvrir ce boutin languissant,

En la saison de sa plus grande gloire ?
Quand verserai-je, au bout de ma victoire,

Dedans sa fleur le cristal blanchissant,

Donnant couleur à son teint pâlissant,

Sous le plaisir d’une longue mémoire ?
Puisse elle tôt à bonne heure venir,

Pour m’engraver un joyeux souvenir,

Tardant si peu de son cours ordinaire
Qu’elle voudra l’ombre noir qui la suit,

Car de la nuit le clair Jour je puis faire,

Et du clair Jour l’ombreuse noire nuit.

Quand Ton Nom Je Veux Faire Aux Effets Rencontrer

Quand ton nom je veux faire aux effets rencontrer

De la soeur de Phébus, qui chaste, et chasseresse

Est tant au ciel qu’en terre, et aux enfers Déesse,

Elle fort dissemblable à toi se vient montrer.
Diane les chiens mène, et aux pans fait entrer

Ses cerfs : tu peux mener les grands héros en laisse,

Ains les prendre en tes rets ; son arc le seul corps blesse,

Tes traits peuvent au fond des âmes pénétrer.
De son frère elle emprunte en son ciel la lumière :

Dedans tes yeux flambants et rayonneux son frère

Prendrait ce qui croîtrait sa lumière et ses feux.
Aux enfers elle n’a que sur les morts puissance :

Sur nous, ains sur les Dieux, par rigueur et clémence

Faire en la terre un ciel, ou un enfer tu peux.

En Tous Maux Que Peut Faire Un Amoureux Orage

En tous maux que peut faire un amoureux orage

Pleuvoir dessus ma tête, il me plaît d’assurer

Et séréner mon front, et sans deuil mesurer

De l’âme l’allégresse à celle du visage.
Ta fille tendrelette admirable en cet âge

Où elle tette encor, vient tes coups endurer

Sur ses petites mains, sans crier, sans pleurer,

Sans frayeur, sans aigrir visage ni courage.
Pour te baiser son col allonger tu lui vois

A chaque coup de bust qu’elle sent sur ses doigts,

Quand mauvaise tu fais un jeu de lui mal faire.
De geste tout pareil, quand tu viendras user

De rudesse envers moi, je veux tes mains baiser,

Si un baiser meilleur au moins ne te vient plaire.

Quel Tourment, Quelle Ardeur, Quelle Horreur, Quel Orage

Quel tourment, quelle ardeur, quelle horreur, quel orage

Afflige, brûle, étonne et saccage mes sens ?

Ah ! c’est pour ne pouvoir en l’ardeur que je sens

Adorer ma déesse. Est-il plus grande rage ?
Servir, parler et voir, dévot lui rendre hommage,

Se brûler au brasier de ces flambeaux luisants,

Pourrait anéantir tous mes travaux présents,

Mais las ! je suis privé d’un si grand avantage.
Quelque astre, infortuné, qui me fasse la guerre,

Quelque sort ennemi qui au ciel et en terre

Contre tous ces malheurs plus ardente sera,
Comme on voit un grand roc qui sourcilleux méprise

Le heurt des flots chenus, ainsi ma flamme éprise

S’oppose à mes desseins, mon amour durera.

Encor Que Toi, Diane, À Diane Tu Sois

Encor que toi, Diane, à Diane tu sois

Pareille en traits, en grâce, en majesté céleste,

En coeur, et haut, et chaste, et presqu’en tout le reste

Fors qu’en l’austérité des virginales lois,
La riche et rare fleur, qu’en tout ton corps tu vois,

Ton enbonpoint, ta grâce, et ta vigueur atteste,

Que puis qu’un autre hymen a dénoué ton ceste

Virginal, en veuvage envieillir tu ne dois.
Que donc l’an nouveau t’offre un époux qui contente

De tes valeurs la France, et d’amours ton attente :

D’un tel vœu je t’étrenne, et si ton nom si bien
Ne te convient alors, toi qui n’es pas moins belle

Que Vénus, prends son nom, et le mêlant au tien

Fais que Dione ensemble et Diane on t’appelle.

Quelque Lieu, Quelque Amour, Quelque Loi Qui T’absente

Quelque lieu, quelque amour, quelque loi qui t’absente,

Et ta déité tâche ôter de devant moi,

Quelque oubli qui, contraint de lieu, d’amour, de loi,

Fasse qu’en tout absent de ton coeur je me sente,
Tu m’es, tu me seras sans fin pourtant présente

Par le nom, par l’effet fatal qui est en toi,

Par tout tu es Diane, en tout rien je ne vois,

Qui mon oeil, qui mon coeur de ta présence exempte.
En la terre, et non pas seulement aux forêts,

De moi vivant l’objet continuel tu es,

Étant Diane ; et puis, si le ciel me rappelle,
Ô Lune, ton bel oeil mon heur malheurera.

Si je tombe aux enfers, mon seul tourment sera

De souffrir sans fin l’oeil d’une Hécate tant belle.

J’aime Le Verd Laurier, Dont L’hyver Ny La Glace

J’aime le verd laurier, dont l’hyver ny la glace

N’effacent la verdeur en tout victorieuse,

Monstrant l’eternité à jamais bien heureuse

Que le temps, ny la mort ne change ny efface.
J’aime du hous aussi la toujours verte face,

Les poignans eguillons de sa fueille espineuse :

J’aime la lierre aussi, et sa branche amoureuse

Qui le chesne ou le mur estroitement embrasse.
J’aime bien tous ces trois, qui toujours verds ressemblent

Aux pensers immorteles, qui dedans moy s’assemblent,

De toy que nuict et jour idolatre, j’adore :
Mais ma playe, et poincture, et le Noeu qui me serre,

Est plus verte, et poignante, et plus estroit encore

Que n’est le verd laurier, ny le hous, ny le lierre.

Si Quelqu’un Veut Savoir Qui Me Lie Et Enflamme

Si quelqu’un veut savoir qui me lie et enflamme,

Qui esclave a rendu ma franche liberté,

Et qui m’a asservi, c’est l’exquise beauté,

D’une que jour et nuit j’invoque et je réclame.
C’est Le feu, c’est Le noeud, qui lie ainsi mon âme,

Qui embrase mon coeur, et le tient garotté

D’un lien si serré de ferme loyauté,

Qu’il ne sauroit aimer ni servir autre Dame.
Voilà le Feu, le Noeud, qui me brûle, et étreint :

Voilà ce qui si fort à aimer me contraint

Celle à qui j’ai voué amitié éternelle,
Telle que ni le temps ni la mort ne sauroit

Consommer ni dissoudre un lien si étroit

De la sainte union de mon amour fidèle.

Je Me Trouve Et Me Pers, Je M’asseure Et M’effroye

Je me trouve et me pers, je m’asseure et m’effroye

En ma mort je revis je vois sans penser voir,

Car tu as d’éclairer et d’obscurcir pouvoir,

Mais tout orage noir de rouge eclair flamboye.
Mon front qui cache et monstre avec tristesse, joye,

Le silence parlant, l’ignorance au sçavoir,

Tesmoignent mon hautain et mon humble devoir,

Tel est tout coeur, qu’espoir et désespoir guerroye.
Fier en ma honte et plein de frisson chaleureux,

Blasmant, louant, fuyant, cherchant l’art amoureux,

Demi-brut, demi-dieu, je fuis devant ta face,
Quand d’un oeil favorable et rigoureux, je croy,

Au retour tu me vois, moy las ! qui ne suis moy :

Ô clair-voyant aveugle, ô Amour, flamme et glace !

Vous, Ô Dieux, Qui À Vous Presque Égalé M’avez

Vous, ô Dieux, qui à vous presque égalé m’avez,

Et qu’on feint comme moy serfs de la Cyprienne :

Et vous doctes amans, qui d’ardeur Delienne

Vivans par mille morts vos ardeurs écrivez :
Vous esprits que la mort n’a point d’amour privez,

Et qui encor au frais de nombre Elysienne

Rechantans par vos vers vostre flamme ancienne,

De vos Palles moitiez les ombres resuivez :
Si quelquesfois ces vers jusques au ciel arrivent,

Si pour jamais ces vers en nostre monde vivent,

Et que jusqu’aux enfers descende ma fureur,
Apprehendez combien ma haine est equitable,

Faites que de ma faute ennemie execrable

Sans fin le ciel, la terre, et l’enfer ait horreur.

Je M’étoy Retiré Du Peuple, Et Solitaire

Je m’étoy retiré du peuple, et solitaire

Je tachoy tous les jours de jouir sainctement

Des celestes vertus, que jadis justement

Jupiter retira des yeux du populaire.
Ja les unes venoyent devers moy se retraire,

Les autres j’appelloy de moment en moment

Quand l’amour traistre helas! (las trop fatalement)

Ce fut, ô ma Pandore, en mall’heure me plaire :
Je vy, je vins, je prins, mais m’assurant ton vaisseau,

Tu vins lacher sur moy un esquadron nouveau

De vices monstrueux, qui mes vertus m’emblerent.
Ha ! si les Dieux ont fait pour mesme cruauté

Deux Pandores, au moins que n’as-tu la beauté,

Puis que de tout leur beau la premiere ils comblerent !