Au Collège

Il mourut en avril, à la fin du carême.
C’était un grand garçon, un peu maigre et très blême,

Qui servait à la messe et chantait au salut.

On en eût fait un prêtre, un jour: c’était le but ;

Du moins, on en parlait souvent au réfectoire.

Il conservait le tiers de ses points en histoire,

Et lisait couramment le grec et le latin.

C’était lui qui sonnait le premier, le matin,

La cloche du réveil en allant à l’église.

Les trous de son habit laissaient voir sa chemise,

Qu’il prenait soin toujours de cacher au dortoir.

On ne le voyait pas comme un autre au parloir,

Pas même le dimanche après le saint office.

Ce garçon n’avait point pour deux sous de malice,

Seulement, à l’étude, il dormait sur son banc.

Le maître descendait le réveiller, souvent,

Et le poussait longtemps ce qui nous faisait rire.
Sa main tremblait toujours, quand il voulait écrire.

Le soir, il lui venait du rouge sur les yeux.

Les malins le bernaient et s’en moquaient entre eux ;

Alors, il préférait laisser dire et se taire.

L’on n’aurait, j’en suis sûr, jamais su le mystère,

Si son voisin de lit n’eût avoué, sans bruit,
Qu’il toussait et crachait du sang toute la nuit.

Cadeau De Noces

Contrat de mariage ! ô jabot de notaire !

Tu sentiras trembler ton âme dans ta voix,

Quand, tes prénoms signés, ta lèvre, avec mystère,

Fera chanter ce oui sur un air de ton choix.
Je n’aurai plus alors, pour assouvir ma rage,

Dans ce tombeau vivant où le sort m’aura mis,

Qu’à venir, ce jour-là, si j’en ai le courage,

Te porter le coffret que je t’avais promis.
Je franchirai le seuil de ta chambre, en extase,

Devant ta robe neuve aux volants de satin,

Pour glisser sous les plis de ton voile de gaze

Le cadeau que la fièvre aura mis dans ma main.
Ce sera le dernier d’une flamme mourante ;

Et quand tu briseras ce coffret pour le voir,

Mon coeur que ta lame aura blessé méchante ! –

Tombera tout saignant de son papier en noir.

La Tombe Ignorée

Quelque part — je sais où — près d’un saule qui pousse

Ignoré du soleil quand le printemps sourit,

Un tombeau que quelqu’un a cherché dans la mousse,

Laisse voir sur sa croix que nul nom n’est inscrit.
Personne que je sache, à genoux sur la pierre,

N’est venu, vers le soir, y prier en pleurant ;

Mais un ange descend sans doute avec mystère

Dans ce lieu, quand le jour s’abat triste et mourant.
Les fleurs n’y vivent pas et la mort ne recueille

Pour moisson, que le foin oublié du faucheur,

C’est à peine, l’été, si parfois une feuille,

— Triste larme du saule — y tombe comme un pleur.
Je suis allé revoir cette tombe ignorée ;

Et seul, quand j’ai voulu retrouver le chemin,

Quelqu’un était debout, en défendant l’entrée :
C’était l’Oubli, pensif, et le front dans la main.

Le Printemps

Phtisique, et tournant dans la neige,

L’Hiver s’est éteint lentement,

Le ciel pleurait pour le cortège,

Le jour de son enterrement.
C’est au Printemps à lui survivre.

Il revient en grand appareil.

Non pas en casquette de givre,

Mais en cravate de soleil.
Sortons. La boue est disparue ;

Et pour mieux protéger son teint,

Avril, qui passe dans la rue,

Tient son parasol à la main.
En Mai, qui le suit par derrière,

S’avance, le front découvert,

Une rose à la boutonnière

De son habit de velours vert.

Les Cloches De La Basilique

J’écoutais dans la paix du soir,Sous la pâleur du ciel mystique,Les sons pieux que laissent choirLes cloches de la basilique.Et j’évoquais au loin leur voix,A la fois grave et triomphale,Quand elles sonnaient autrefoisLes angélus de cathédrale,Au temps heureux, trois fois béni,Où, dès l’aube, souvent ma mèreMe retrouvait au pied du lit,Agenouillé sous leur prière.Combien leur appel familierCharmait alors mon âme éprise,Lorsque j’allais, jeune écolier,M’asseoir à l’ombre de l’église,Et que, captif de leur doux son,J’attendais que leur voix se taise,Pour suivre au loin, à l’horizon,L’écho de leur chanson française !C’est qu’en ce temps déjà lointain,Cloches témoins de tant de choses,Vous me parliez, soir et matin,D’un long passé d’apothéoses,Et du regret que vous aviezD’un temps de gloire et de conquêtes,Quand, de par le Roy, vous sonniezVos carillons des jours de fêtes,Et que gaiement, sur le rocher,Au printemps des jours d’espérance,Vous annonciez, du vieux clocher,Le retour des vaisseaux de France.

Mon Ami Rodolphe

Alors que je logeais, bien humble pensionnaire,

Au numéro vingt-trois de ce quartier ancien,

J’eus longtemps grâce au ciel moins qu’au propriétaire –

Pour voisin de mansarde, un drôle de voisin.
Le garçon dont je parle était un grand phtisique,

Qui, pour les sottes gens et les gens prévenus,

Passait, mal à propos, pour un être excentrique,

Ayant rapport avec les archanges cornus.
Mon pauvre ami Rodolphe avait pour habitude,

– Il tenait le scalpel de Balzac dans sa main –

De faire de lui-même un cabinet d’étude,

D’où ses yeux voyaient clair au fond du cœur humain.
Il recevait chez lui, mais en robe de chambre,

Artistement couché dans son fauteuil mouvant.

Le spleen le venait voir quelque fois en septembre,

Quand le ciel s’avisait à lui souffler du vent.
Avait-il, mon voisin, quelque peine secrète ?

Ses amis là-dessus ne savaient que penser.

Il vivait retiré comme un anachorète,

Retenant bien son cœur pour ne pas le blesser.
Oui, mon ami Rodolphe était un grand problème,

Le dernier jour de l’an (est-ce un rêve assez noir?)

Il fermait bien sa porte et se jetait tout blême,

Dans son fauteuil gothique, en face d’un miroir.
Pendant une heure entière, il restait immobile,

Promenant ça et là son grand regard distrait;

Mais quand minuit sonnait aux clochers de la ville,

Plus pâle que jamais Rodolphe se levait.
Sa lampe ne donnait qu’un faible lumière;

Son chat dormait dans l’ombre en rond sur son divan.

Alors, plus pâle encore, il soulevait son verre,

Et portait dans la nuit un toast au nouvel an.
Shakespeare en eût fait quelque chose d’étrange.

Les bigots du quartier en faisaient un démon.

Était-il un démon ? Passait-il pour un ange ?

Pour moi qui l’ai connu, je vous dirai que non.
Nous étions quatre amis; Rodolphe était des nôtres.

S’il vécut à la hâte, il mourut sans souci.

C’était un franc garçon; son cœur était aux autres.

Les vieux qui l’ont soigné vous le diront aussi.
J’ai revu ces gens-là; la vieille était contente.

C’était un jour vêtu d’azur et de soleil.

Le vieux m’a fredonné car le bonhomme chante –

L’air que mon pauvre ami chantait à son réveil.
Le chat est mort, je crois, sur le lit de son maître.

Le fauteuil de Rodolphe a l’air de s’ennuyer.

On a fermé sa chambre on a clos la fenêtre,

Où les jours de tristesse il venait d’appuyer.

Nostalgie

J’ai le regret des jours d’été

Qui meurent dans les couchants roses ;

J’aurais au cœur plus de gaîté

Si nous étions au temps des roses.
Le sort me semblerait moins dur

Et mes douleurs bien moins réelles,

Si c’était l’heure où le blé mûr

Sur le sillon tombe en javelles.
Je sentirais un peu d’espoir

Et plus d’amour remplir mon être,

Si je voyais entrer, ce soir,

Des papillons par ma fenêtre.
Car c’est l’hiver et je suis las

Du calme froid des plaines blanches.

J’ai hâte de voir du lilas

Et des nids d’oiseaux dans les branches.
L’été, l’eau des étangs reluit,

La mer, le pré, tout étincelle ;

On voit l’éclair que fait, la nuit,

La luciole avec son aile.
Mais quand s’abat l’âpre saison

Du vent, du givre et des buées,

Le soleil nage, à l’horizon,

Soir et matin, dans les nuées.
Quel temps fait-il ? Je meurs d’ennui ;

Depuis novembre il pleut, il gèle,

Et mes plus beaux rêves ont fui

Avec la dernière hirondelle.
Pourtant, bientôt, dans la forêt,

Tout renaîtra sous les ramures.

Alors, j’aurai moins de regrets,

Moins de tristesse et de murmures.

Soulagement

Quand je n’ai pas le coeur prêt à faire autre chose,Je sors et je m’en vais, l’âme triste et morose,Avec le pas distrait et lent que vous savez,Le front timidement penché vers les pavés,Promener ma douleur et mon mal solitaireDans un endroit quelconque, au bord d’une rivière,Où je puisse enfin voir un beau soleil couchant.O les rêves alors que je fais en marchant,Dans la tranquillité de cette solitude,Quand le calme revient avec la lassitude !Je me sens mieux.Je vais où me mène mon coeur.Et quelquefois aussi, je m’assieds tout rêveur,Longtemps, sans le savoir, et seul, dans la nuit brune,Je me surprends parfois à voir monter la lune.