Par Le Milieu Des Déserts Écartés

Un cygne mort ne se remarque
Parmi l’écume au bord du lac.

Léda te voilà bien vengée,
Pense qu’un cygne au tien pareil
D’une aïeule charmant l’oreille
Au premier chant fut égorgé.

Son duvet emplit l’édredon
Sous lequel Léda délaissée
Informe de son abandon
Le passant qui déjà le sait.

Passez, couleurs, puisque tout passe
À la fin il reste du blanc.
Les anges en peignoir de bain
Sur le sable n’ont laissé trace

De leur passage. Et les dérange
Du chien la nuit quelque aboiement,
Le simple coup de pied d’un ange
Enseigne au chien comme l’on ment.

Et toi, mon cygne, ma tristesse,
Qu’en attendant Noël j’engraisse,
Les larmes dont ton coeur est plein
Empêchent le sang de tacher
Le sable sur lequel Léda
Pour un cygne se suicida.

Son linge, ses larmes séchés,
L’ange s’élance du tremplin.

Désespéré, Chétif, Du Repos De Ma Vie

Espritz qui voletez sur le bruict que bourdonne
Le fleuve recourbé qui de son viste cours
Leche presque le tour de ceste ville, ou l’ours
Qui fut premier trouvé le redouté nom donne :

Si devot quelque fois vostre troupe mignonne
J’honore de mes vers, et sur les legers tours
Que le soir vous tournez, de mes divers discours
De son trist’ enroüé pour contrebruict j’entonne

Priez pour moy le Dieu qui se sied de costé
Sur le moite surjon de ce fleuve irrité,
Qu’il cesse un peu le bruict qui trouble mes oreilles,

Ores que je vous veux estrener de ces vers,
Puis escoute benin mille discours divers
Que je force sortir d’une nuict de mes veilles.

Hôte Mélancolique

Où vastu, jeune fille, en ta robe de fête ?
Comme un lys du matin, ne lèvestu la tête
Que pour montrer au jour l’éclat de tes attraits ?
Quel bonheur rêvestu? Dis, quels sont tes souhaits ?
Cherchestu les plaisirs nourris par la mollesse,
Ou bien ceux que procure une vaine richesse,
Les discours ou l’encens d’amis adulateurs,
Ton empire et ta chute au milieu des honneurs ?
‘ Mettre au pied de l’autel ma couronne de rose,
Souvenir virginal qui d’amour se compose,
Prononcer un serment qui naît de la candeur
Je vais où me conduit le choix qu’a fait mon coeur,
Pour aimer mon époux et lui vouer mon âme,
Exister de luimême et brûler de sa flamme,
Pour être grande et noble. O ! si belle à ses yeux !
Et porter nos regards, notre espoir vers les cieux. ‘
Dieu veille sur tes pas, jeune fille adorée
Qu’il donne à ces vertus une gloire assurée.

De blanches fleurs parent son front.
Son coeur bat d’une vive joie.
Rien ne la distrait sur sa voie.
Or du ciel s’échappe un rayon
Pour embellir son innocence.
Elle marche avec l’espérance
Et l’amour dans sa pureté.
On la contemple et on l’admire ;
Sa hanche n’offre qu’un soupir,
L’adieu de sa virginité.

J’aime Si Hautement Que Je N’ose Nommer

Par les plaines de ma crainte, tournée au Nord,
Voici le vieux berger des Novembres qui corne,
Debout, comme un malheur, au seuil du bercail morne,
Qui corne au loin l’appel des troupeaux de la mort.

L’étable est là, lourde et vieille comme un remords,
Au fond de mes pays de tristesse sans borne,
Qu’un ruisselet, bordé de menthe et de viorne
Lassé de ses flots lourds, flétrit, d’un cours retors.

Brebis noires, à croix rouges sur les épaules,
Et béliers couleur feu rentrent, à coups de gaule,
Comme ses lents péchés, en mon âme d’effroi ;

Le vieux berger des Novembres corne tempête.
Dites, quel vol d’éclairs vient d’effleurer ma tête
Pour que, ce soir, ma vie ait eu si peur de moi ?

Je Sens Déjà Saillir De Toute Fosse Obscure

Du pied des sommets bleus, làbas, dans le ciel clair,
Épandu sur les lacs, les forêts et les plaines,
Le vaste fleuve, enflé de cent rivières pleines,
S’en va vers l’orient du monde et vers la mer.

L’or fluide du jour jaillit en gerbes vives,
Monte, s’épanouit, retombe, et, ruisselant
Comme un rose incendie au fleuve étincelant,
Semble le dilater audessus de ses rives.

Sous les palétuviers visqueux, aux longs arceaux,
Dans l’enchevêtrement aigu des herbes grasses,
Tourbillonne l’essaim des moustiques voraces
Et des mouches dont l’aile égratigne les eaux.

L’ara vêtu de pourpre éveille les reptiles,
Crotales et corails, agacés de ses cris,
Et qui bercent le nid grêle des colibris
Par l’ondulation de leurs fuites subtiles.

Au loin, à l’horizon des pacages herbeux,
Où la brume en flocons transparents s’évapore,
Passent, aiguillonnés des flèches de l’aurore,
Des troupeaux d’étalons sauvages et de boeufs.

Ils courent, les uns fiers et joyeux, l’oeil farouche,
Crins hérissés, la queue au vent, et par milliers
Martelant bonds sur bonds les déserts familiers,
Et ceuxci, mufle en terre et la bave à la bouche.

Les caïmans, le long des berges embusqués,
Guettent, en soulevant du dos la vase noire,
Le jaguar qui descend au fleuve pour y boire
Et qui hume dans l’air leurs effluves musqués.

Mais sur l’îlot moussu que la rosée imbibe,
Par les vagues rumeurs troublé dans son sommeil,
Se déroule, haussant sa spirale au soleil,
Le vieux roi des pythons, l’Aboma caraïbe.

La mâle torsion de ses muscles d’acier
Soutient le col superbe et la tête squameuse ;
Sa queue en longs frissons fouette l’onde écumeuse ;
Il se dresse du haut de son orgueil princier.

Armuré de topaze et casqué d’émeraude,
Comme une idole antique immobile en ses noeuds,
Tel, baigné de lumière, il rêve, dédaigneux
Et splendide, et dardant sa prunelle qui rôde.

Puis, quand l’ardeur céleste enveloppe à la fois
Les nappes d’eau torride et la terre enflammée,
Il plonge, et va chercher sa proie accoutumée,
Le taureau, le jaguar, ou l’homme, au fond des bois.

Ma Vie Est Un Enfer Plein D’ennuis Et De Peines

…Aussi, lors que l’on voit un homme par la rue
Dont le rabat est sale et la chausse rompue,
Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint,
Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point,
Sans demander son nom on le peut reconnaître ;
Car si ce n’est un poète au moins il le veut être. […]

Or laissant tout ceci, retourne à nos moutons,
Muse, et sans varier disnous quelques sornettes
De tes enfants bâtards, ces tiercelets de poètes,
Qui par les carrefours vont leurs vers grimaçant,
Qui par leurs actions font rire les passants,
Et quand la faim les poind, se prenant sur le vôtre,
Comme les étourneaux ils s’affament l’un l’autre.

Cependant sans souliers, ceinture ni cordon,
L’oeil farouche et troublé, l’esprit à l’abandon,
Vous viennent accoster comme personnes ivres,
Et disent pour bonjour : ‘ Monsieur, je fais des livres,
On les vend au Palais, et les doctes du temps,
A les lire amusés, n’ont autre passetemps ‘.
De là, sans vous laisser, importuns, ils vous suivent,
Vous alourdent de vers, d’allégresse vous privent,
Vous parlent de fortune, et qu’il faut acquérir
Du crédit, de l’honneur, avant que de mourir ;
Mais que, pour leur respect, l’ingrat siècle où nous sommes
Au prix de la vertu n’estime point les hommes ;
Que Ronsard, du Bellay, vivants ont eu du bien,
Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien.
Puis, sans qu’on les convie, ainsi que vénérables,
S’assient en prélats les premiers à vos tables,
Où le caquet leur manque, et des dents discourant,
Semblent avoir des yeux regret au demeurant.

Or la table levée, ils curent la mâchoire ;
Après grâces Dieu bu ils demandent à boire,
Vous font un sot discours, puis au partir de là,
Vous disent : ‘ Mais, Monsieur, me donnezvous cela ‘ ?
C’est toujours le refrain qu’ils font à leur ballade.
Pour moi, je n’en vois point que je n’en sois malade ;
J’en perds le sentiment, du corps tout mutilé,
Et durant quelques jours j’en demeure opilé.

Un autre, renfrogné, rêveur, mélancolique,
Grimaçant son discours, semble avoir la colique,
Suant, crachant, toussant, pensant venir au point,
Parle si finement que l’on ne l’entend point.

Un autre, ambitieux, pour les vers qu’il compose,
Quelque bon bénéfice en l’esprit se propose,
Et dessus un cheval comme un singe attaché,
Méditant un sonnet, médite un évêché.

Si quelqu’un, comme moi, leurs ouvrages n’estime,
Il est lourd, ignorant, il n’aime point la rime ;
Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux,
Contraire en jugement au commun bruit de tous
Que leur gloire il dérobe avec ses artifices.
Les dames cependant se fondent en délices
Lisant leurs beaux écrits, et de jour et de nuit
Les ont au cabinet sous le chevet du lit ;
Que, portés à l’église, ils valent des matines,
Tant, selon leurs discours, leurs oeuvres sont divines.

Encore, après cela, ils sont enfants des Cieux,
Ils font journellement carrousse avecq’ les Dieux :
Compagnons de Minerve et confits en science,
Un chacun d’eux pense être une lumière en France.

Ronsard, faism’en raison, et vous autres, esprits.
Que, pour être vivants, en mes vers je n’écris ;
Pouvezvous endurer que ces rauques cigales
Égalent leurs chansons à vos oeuvres royales,
Ayant votre beau nom lâchement démenti ?
Ha ! c’est que votre siècle est en tout perverti.
Mais pourtant, quel esprit, entre tant d’insolence,
Sait trier le savoir d’avecque l’ignorance,
Le naturel de l’art, et d’un oeil avisé
Voit qui de Calliope est plus favorisé ?

Juste postérité, à témoin je t’appelle,
Toi qui sans passion maintiens l’oeuvre immortelle,
Et qui, selon l’esprit, la grâce et le savoir,
De race en race au peuple un ouvrage fais voir ;
Venge cette querelle, et justement sépare
Du cygne d’Apollon la corneille barbare,
Qui croassant par tout d’un orgueil effronté,
Ne couche de rien moins que l’immortalité.

Madame, Si Tu Veux Me Prêter Ton Oreille

[…] Pour être courtisan, il faut dissimuler,
Faire le chien couchant, ou ne s’en point mêler ;
Je n’ai point ces vertus : comme sous une halle,
Mon esprit simplement sa marchandise étale ;
Je hais tout artifice et tout déguisement,
Je ne sais ni louer ni blâmer faussement ;
Bref, qu’en tous mes propos je suis si véritable
Qu’un grand ne me veut voir qu’une fois à sa table ;
Et d’ailleurs je ne suis ni flatteur ni devin,
Un peu trop librement je demande du vin ;
Je jouerais à la Cour un mauvais personnage,
Vu, comme chacun sait, que je n’ai qu’un visage.

[…] Comme un vaisseau sur mer, selon qu’il a le vent,
Fuit quelquefois le nord pour cingler au levant,
Pource qu’il périrait s’il n’avait qu’une route,
L’homme que tu connais fait de même sans doute ;
Il a sur son esprit tant de commandement
Qu’à tout ce qu’il lui plat il le ploie aisément ;
Selon le temps qui fait, ou l’astre qui domine,
Il change d’entretien, et de geste, et de mine.
L’Église a divers chants en diverses saisons,
Et tout cela fondé sur de bonnes raisons ;
Lui sans comparaison ne fait rien qu’il n’en die
Le pourquoi, le comment, et qu’il ne l’étudie.

C’est le caméléon qui prend toute couleur,
Qui soupire en sa joie, et chante en sa douleur.
Enfin il s’est acquis un pouvoir sur luimême
Tellement absolu qu’il n’en est point de même ;
A ce que veut un autre il est si tôt porté
Qu’il semble n’avoir point de propre volonté. […]