11 L’oeuvre De Haine

L’auvent au bord surabaissé

– Une main au front!

Le faîte du lourd mur redressé

– Un geste de coude qu’on lève!

Enserrent, comme un cadre oblong.

Le léger paysage où va son rêve.
D’auprès de l’enclume qui vibre longuement,

S’il lève la tète

Et redresse son dos qui se voûte,

Essuyant son visage

Où la sueur dégoutte,

Son long regard voyage,

Sa pensée et son doute

Il voit la plaine et la mer

Se confondre sous le ciel :

La verdure grasse au flot gris se mêle,

Au flot rose où transparaît le sable

Fleuri d’aigrettes d’étincelles

Et bleu glauque, plus loin, vers le large

Où courent les crêtes blanches

Comme des troupeaux épars

Dans un long champ de lin, en été
N’était cette ligne d’écume plus haute

N’était

La voile rouge qui s’allume,

Là-bas, comme une flamme.

On dirait, sur son âme !

D’une même prairie qui sourit

Verte, rose, bleu glauque :diaprée

Du seuil, ici, tout près.

Jusqu’à l’horizon gris.

Une même prairie, un seul pré,

Sous le ciel infini!
Des nuages au léger essor

Courent sous le ciel bleu clair

Et passent comme des oiseaux,

En grandes ombres qui fuient vers le Nord,

Sur la plaine et la mer.
La brise est tombée, l’air est calme

Et la barque

Éteint sa voile rouge qu’elle cargue

Soudain! comme on étouffe une flamme;

Voici surgir les rames

Et Wieland les regarde

Qui la poussent en leur geste de palmes

Vers le sort

Son long regard s’attarde

A l’horizon du Nord.
Cette barque aux cent rames qui s’élèvent et s’abaissent

(Du travail d’un hiver il a forgé cent glaives)

Porte vers l’aventure une fleur de jeunesse:

C’est son oeuvre emportée à l’horizon du rêve

Qui passe, et le sort leur fait signe ;

Les rames s’élèvent et s’abaissent

Vers le but qu’il assigne

De ce geste :
Il brandit le marteau qui retombe en fracas

Et l’enclume sonore jette un sanglot de glas
N’a-t il mis dans leurs mains le sceptre de la mort ?

N’est-elle sienne, aussi bien, leur victoire ou leur perte ?

L’acier qu’il a brasé rougira la mer verte

Du coup qu’il assène ou provoque;

Et la mort.

Que ceux-ci la donnent ou l’acceptent.

N’est-ce lui qui l’évoque

Vengeresse des perfides ?

N’est-ce lui qui la guide ?
Il est ivre, il suffoque;

Mais aspirant la brise

11 saisit le marteau en sa poigne rigide,

Le brandit sur sa tête :

Le brasier, où le soufflet halète,

Grésille et flambe ;

Sous la dent des tenailles qui le happent

Le fer sanglant s’écaille ;

Le sol tremble;

Le lourd marteau frappe et jappe

Et bondit en sa rage

Et, du fer qu’il écrase,

Un jet c’est du sang! rejaillit aux murailles

Comme jailli d’entrailles
Ah Wieland est puissant!

Et sa chanson les raille :
 » Dans la barque, là-bas, vers la mort,

Le vent doux les emporte ;

Tu as vaincu le sort

De ta force que les fous croyaient morte !

Malgré l’ombre et l’hiver

Et ce pied mutilé par les lâches

Tu as forgé le fer,

Qui les couche au suaire

Que leur tissent les algues.

La forge a flamboyé dans l’ombre,

Au loin, sur la nuit sanglante,

Ton enclume a sonné tes heures sombres,

A sonné sa chanson sourde et lente,

A travers la tempête.

Comme un bourdon d’alarme au-dessus de leur tête,

Sur la plaine et la mer ;

Tu as trempé le fer.

Tu as forgé des armes ;

Tu as trempé l’acier dans les larmes

Dans les pleurs des filles et des mères ;

Tu as forgé cent glaives pour leur âme et leur chair !  »
Sa vengeance est belle :

Sa force est en elle!

Qu’importe la honte du corps qu’on mutile

Si l’esprit est plus prompt et la main plus subtile ?

Qu’importe l’opprobre à qui crée un destin!

Mais revoici l’Avril

Qui marche dans le matin

L’antan que rêva-t-il?

le rêve enfantin !

Ah! ce rêve, il en rit,

Où le désir courba sa pensée,

Gomme un cerceau d’osier

A la mesure du front d’une fille ;

Où le désir d’une femme baisée,

Sur la bouche, de sa bouche,

Et les bras enlacés

Sur son cou qu’ils inclinent

Jusqu’à ce que leurs lèvres se touchent.

Lui semblèrent la courbe de la vie

Et sa forme divine!

Ah! la vaine folie
Il a honte, s’il songe comme le désir dompte.

Endort l’homme et le lie

Et le jette à la honte,

Inutile et vieilli.

Cette autre servitude est franche :

L’esclave, ici, est maître.

Un maître étrange et traître;

Là-bas le vain amour, échanson qui riait.

Versait un philtre amer aux coupes de douceur.

Il y buvait ses pleurs, le pauvre, et s’enivrait,

Et ceux-ci l’ont lié

Qu’importe la douleur dont naît la vie :

La haine vengeresse

Promet et tient ses promesses ;

Son geste sur et farouche

Alimente sa soif d’une amertume exquise

Qui lui plisse la bouche

D’un rire sans méprise;

Il est fort pour la vie qu’il domine.

Car il forge la mort qui vengera le crime;

Il a trempé son coeur au flot des pleurs amers ;

Il a durci son âme à l’égal de son sort ;

Il hait bien, et se venge; il est fort comme la mort.

La Ronde Ailée Des Heures

La ronde ailée des heures

Tourne dans la prairie.

Pas une qui demeure

Qu’elle pleure, qu’elle rie.

Elles fuient entraînées

Vers le couchant de gloire

Quel soir (de quelle année ?)

Se mire au flot de Loire ?

Qui voudrait ressaisir,

Fantômes clairs et chantants,

La rose du Désir

Qu’on jette au flot du temps ?

11 Mon Pas, Sur La Route D’automne

Mon pas, sur la route d’automne,

Berce la chanson des adieux

Au rythme monotone

De la plaine grise et des cieux;
Je me sens si fort et si leste

Que je marche au son de mes pas,

Entre le double geste

Balancé de mes bras;
Ma pensée monte, lente,

Comme l’étoile du soir

Et je ne sais si je chante

La certitude ou l’espoir;
Tant ma jeunesse fut ivre

De ce grand rêve hasardeux

Et du poème de vivre

A sa guise, au soleil de Dieu,
Et tant mon rêve est sage

De cette folie éternelle,

Et tant est belle la page

Qui s’ouvre dans le ciel

1899

Reflets

Sous l’eau du songe qui s’élève,

Mon âme a peur, mon âme a peur !

Et la lune luit dans mon cœur,

Plongé dans les sources du rêve.

Sous l’ennui morne des roseaux,

Seuls les reflets profonds des choses,

Des lys, des palmes et des roses,

Pleurent encore au fond des eaux.

Les fleurs s’effeuillent une à une

Sur le reflet du firmament,

Pour descendre éternellement

Dans l’eau du songe et dans la lune

12 Je Chante Haut Pour M’entendre

Je chante haut pour m’entendre,

Car la nuit est noire et sans voix;

– La route est molle et la terre est tendre

Il a plu trois jours sur les bois.
Je frappe le sol en cadence

Du bout de mon bâton ferré

– Ici, l’ombre des bois est si dense

Qu’en plein jour on n’y verrait.
Je guette des voix à l’orée

Plus pâle, là-bas, vers la plaine;

– Rien ne sonne à travers la forêt

Que ma voix et mes pas qui peinent.
1899

12 Le Geste Sacré

Ciel glorieux,

Ivresse, espoir, génie

Mais sa bouche est amère.

Comme s’il buvait la mer

Aspirée de ses yeux

Qui vont vers l’horizon se griser d’infini ;

Tous ses sens se confondent :

Il a soif du ciel bleu!

Le vent qu’il hume fleure en sa narine

Quelque chanson ailée qui vient du fond du monde

Mêlant l’arôme des herbes à la senteur marine.

Ainsi la voix qui passe parfois évoque

A l’oreille qui la boit

L’odeur charnelle des lys

Qui enivre et suffoque

D’un étrange délice

11 faiblit en sa chair

Et le marteau glisse

De ses doigts amollis que desserre

Sa pesanteur subite ;

Mais il le ressaisit au vol et s’en irrite,

Le brandit sur sa tête

Et forge le fer,

Forge encore et s’arrête.

Il songe

Suivant des yeux les nuées qui s’allongent,

Les cygnes, songe-t-il, vont passer par volées,

Car les seigles sont verts,

Et Balder est ressuscité
La chanson des aïeules chante à travers ses veines,

Il a jeté la masse sur l’enclume tenace

Et s’appuie au vantail ;

L’air lui baigne la face ;

Il savoure, yeux clos, la brise qui le grise,

Comme une odeur de foin, de jeunesse et de honte;

Il est ivre à mourir comme au bord du lac clair

Et ses yeux entr’ouverts regardent vers la mer

Où l’odeur qui le grise soudain s’est faite chair :
Dressée sur la grève, surgie

Comme une ombre rêvée que le désir précise,

Ne voit-il une femme ?

 » C’est ma fièvre, dit-il, et ma vue s’est troublée

A regarder la flamme.  »

Tout son corps a tremblé

 » C’est ma fièvre « , dit-il,

Et se couvre les yeux de ses deux mains fébriles

Et regarde encore :

Elle est là ! blanche et d’or.

Son coeur bat, il a peur;

Que craint-il ?
Elle a marché vers lui à travers l’herbe brève.

Du pas léger de la brise de mer ;

Sa robe est blanche

Que sa main soulève ;

Un pan de son mantelet clair

Flotte derrière elle au souffle de sa marche ;

De l’autre ramené sur sa main

Elle semble abriter un trésor qu’elle étreint ;

Blanche et claire elle avance ;

Deux tresses nouées en spirales

Cerclent d’or roux ses oreilles,

D’or roux sur ses joues vermeilles,

D’or clair sur son front pur et pâle;

Le soleil, autour d’elle, tremble comme une flamme!

C’est une enfant encor.

Déjà c’est une femme,

Elle est vêtue de blanc, elle est couronnée d’or.
Voici qu’elle a crié :  » Wieland!  » en courant,

S’est arrêtée, ressaisit son haleine,

Et puis,

La voici qui sourit essoufflée et s’approche

Et tombe assise en sa grâce exquise

Sur le seuil farouche :

 » Ahl Wieland, dit-elle, d’une haleine,

Je suis Bertha, la fille de la reine « ,

Et son geste dévoile

Le trésor qu’elle porte :

La merveille de l’Alvitte

Où survit le reflet des belles heures mortes,

Comme au ciel du matin, les étoiles

 » Wieland, la couronne est tombée.

Je l’ai prise de l’écrin, ô si vite !

Elle est pourtant tombée ;

Elle est faussée, Wieland,

Car ma main a tremblé.

Et mon père est terrible s’il s’irrite

Oh! le mal qu’il t’a fait!

Il me ferait mal comme à toi

Nul ne le sait ;

Mais j’ai peur du roi,

Il faut que je coure

Refermer l’écrin,

Qu’ils n’en sachent rien,

O! bon Wieland, fais vite

Et fais bien,

Pour un baiser, Wieland ?

Pour l’amour!  »
Et son haleine chaude frôle la main pendante ;

La douce main touche la sienne, ardente

Est-il sourd ?

Qu’il reste sans un geste,

Sans un mot;

Est-il sot ?

Le destin te vient défier

Jusque sur ton seuil de douleur ;

Wieland, voici ton heure!
La fillette est à qui lui en conte ;

Viens, ton heure a sonné.

Vas-tu venger ta honte en sa honte ?

Quel dieu fou t’a mené

Cette chair de la chair de l’homme vil

Qui t’a muré vivant dans cette île

Solitaire et débile en sa forge ?

Qu’as-tu fait de l’épée qui égorge ?

Te plaît-elle mieux ?

Ta vengeance est venue vers toi

Qui ne pouvais te traîner vers elle ;

L’heure est bonne que t’accordent les dieux!

Ta vengeance est venue sans feinte et sans crainte

Elle est belle, et sa plainte

Est douce comme l’amour!
Ah! Wieland n’est pas sourd ;

Il entend sa pensée

II a honte en son âme;

II s’est détourné;

Il entend son désir insensé

Et sa pensée infâme.

II a honte,

Et sa honte le dompte,

Son coeur fléchit et change.

Que lui restera-t-il qui soutienne

Sa colère patiente et hautaine ?
Sa vengeance se venge

En désarmant sa haine.

Sans doute il la rêva plus proche :

Chair palpitante qu’on palpe,

Agonie qu’on savoure, joie atroce,

Main chaude du sang qui s’échappe !

Mais ceci

Sans doute, il guettait le destin,

Savait-il son dessein épié?

Qu’importe? il a guetté son heure ;

La voici qui sourit, suppliante à ses pieds..
Il se détourne et pleure,

Pleure, et soudain sourit
Elle tend des deux mains le diadème d’or

Où la lumière de mainte heure morte dort

Dans les reflets qui changent ;

L’angoisse de Wieland est étrange,

Le vieux roi dur est presque pardonné

De l’avoir rejeté de la vie;

Qu’en ferait-il s’il la lui redonnait.

Folle, enfiévrée, ravie,

Telle qu’aux heures d’alors ?

Que le passé est mort!

Ne va-t-il enfin consommer

Ce rêve qu’il crut vêtir d’or ?
Il a pris la couronne,

La tourne et la façonne

En parlant doucement à la fillette assise ;

Elle le regarde travailler

De ses grands yeux qui sourient leur surprise ;

Elle l’écoute attentive et soumise,

Et sans comprendre

Les mots doux qu’il lui chante ;

Mais elle voit qu’il sourit,

Et la voix est si tendre

Qu’elle en pleure en riant;

Et, cependant qu’il parle, il oeuvre :

Le diadème tourne en ses doigts si subtils

Que la voici qui brille

Plus belle et mieux courbée;

Il parle elle écoute ses paroles tomber ;

Comme une fleur entend marcher la pluie d’avril

Et la voix incomprise et tiède à son oreille

Comme l’averse de mai que boivent les abeilles :
 » Tu es venu vers moi, clair reflet ;

Je regardais la mer!

Tu as surgi de l’eau, rayon clair ;

Tu as jailli de l’horizon ;

Tu es née sur le seuil de ma vaine prison,

Fleur de lumière!

Tu es montée en riant vers mon seuil.

En retour d’un regard de surhumain orgueil ;

Tu es ma pensée rejaillie du miroir de la mer,

Si belle que j’eus honte et que j’en désespère ;

Tu as couru dans l’herbe, souffle pur,

Vers ma tempe enfiévrée,

Tu es vêtue de blanc, aube humaine ;

Tu es rose et vermeille, aurore encore vaine,

Tu es couronné d’or, matin aux yeux d’azur,

Tu es rieuse, heure simple, petite reine..  »
Sa main s’est arrêtée ;

Son regard s’attarde

Sur l’oeuvre de beauté;

La merveille se farde

Des gais reflets de l’heure fleurie

Cependant qu’elle tourne entre ses doigts qui prient.

Là-bas, il vire des mouettes criardes

Et son regard les suit :

Tout est divin, son rêve, et l’heure et la saison !

Sa main s’est arrêtée

Et, maintenant, ses yeux regardent

A l’horizon :
 » O tournoiement! retour de l’ombre attiédie,

Quand juin semeur de fleurs passe dans l’herbe haute.

Quel cercle ardent décrit cette danse éternelle ?

La forme de la vie, ô rêve, avait des ailes.

Battant vers l’horizon qui tourne devant elle!

Elle est mobile au gré des vents et des saisons,

Au gré de l’eau qui vire des mers et des torrents;

Qu’as-tu rêvé fixer son ombre sur un front!

L’amour n’était si doux qu’en regret du mensonge

Qu’il doit redire de coeur en coeur, de songe en songe,

Pour que l’éternité survive à la durée;

Ta haine n’était si dure que pour se rassurer.

Se sachant faible et devant mourir d’un sourire

Que l’éternelle joie a posé sur ton seuil,

Comme se pose l’oiseau sur le cyprès des deuils
Te fallait-il vraiment tout ceci pour comprendre

Le geste de ton ombre sur la route des jours

Répéter ta gaieté, tes rires et tes amours?

Maintenant tu te hausses jusqu’à suivre des yeux.

Par delà ta minute et ta petite histoire,

La ronde diaprée des heures sans mémoire

En sa chaîne élargie de joie et d’épouvante

Unir ton amour mort à ta haine mourante.
Hausse-toi plus avant, tu le peux, jusqu’à voir

– Derrière le voile clair de ce vain jour de mai,

Couronne juvénile de mobile clarté,

Que le soleil pose au front gris de la terre –

Jusqu’à voir dans la nuit radieuse de mystère

Le tourbillon sans fin des astres par milliers

Roulant dans l’infini, sur l’orbite ployé,

Réaliser la forme qui t’éblouit de loin

Du grand geste éternel, qui tourne et se rejoint!
Sous le masque jeté la vie est-elle moins belle ?

Hors sa beauté sans fin,que te souriait-elle ?

Est-ce si triste et vas-tu pleurer sur toi-même.

Toi qui conçus le geste sacré du diadème,

De voir l’éternité qui chaque heure commence ?

N’est-ce une joie étrange, et un délire immense ?

Vas-tu faiblir à voir la certitude poindre

Et le geste éperdu de la vie se rejoindre ?  »
Le visage enfantin s’éclaira d’un sourire ;

Car l’oeuvre s’achevait sous les doigts inspirés ;

Mains jointes, agenouillée, elle rit d’y mirer

Tout ce printemps qu’elle est : son rire et sa beauté.
Wieland lui pose au front le léger diadème,

Mêlant à l’or vivant cet or de son poème

fit sa jeunesse morte à tout ce lendemain.

Elle a ri tout haut et s’est levée, soudain !

Elle a pris en ses mains le joyau ébloui,

Elle a fui,

Elle fuit d’un pas léger vers la petite barque;

Eh qu’avait-elle à redouter du vieux monarque ?

Wieland ? Elle l’oubliait! Elle lui jette un sourire
Victoire printanière! angoisse de l’aube neuve,

Douleur des rires frais, tristesse des choses jeunes,

Inconscient reproche des sourires ingénus!

O belle heure rosée qui marches les pieds nus.

Quelle poussière de mort lève ton pas agile ?

Quelle détresse ardente te suit, léger Avril,

Et quelle étreinte étrange, meurtrière et suave

Étouffe le sanglot de ceux qui vont mourir

Et met la volonté de vivre au coeur des braves :
Car Wieland souriait à l’immortel sourire!

13 L’essor

On a dit qu’il se lissa des ailes

Des fils de la rosée d’aurore,

Des rayons filés de la lune;

On a dit encore

Qu’il y noua des plumes

Ravies aux feux de l’orage

Et des pennes de cygne qu’on trouve sur la plage;
On dit qu’il s’envola un soir

Dans le vent du nord, à l’automne,

Et d’aucuns ont cru le voir

Passer dans les nuages noirs.

En avril, quand l’orage tonne;
Je ne sais,

Car le conte est ancien et subtil,

Les feuillets sont fanés,

Or il y a de tout cela passé mille,

Mille longues années.

Mille avrils.

Mille automnes étonnés.
Je pense que le mantelet clair

De la fillette agile

Étant tombé à terre,

De la soie de son tissu fragile,

Wieland à su lier des plumes amassées en son île;
Il en arma ses bras puissants

D’avoir brandi la masse

Et s’éleva ainsi, corps débile et meurtri,

Sur le grand vent qui passe
Ainsi s’envole la chanson

Que je chante assis sur mon seuil ;

Et telle aussi, cette belle feuille

Quand reviendra la saison

Des grappes mûres et des cueilles,

Et que le grand vent d’ouest secouera la maison ;
Ainsi ma pensée qui s’élève

Sur la plaine, si loin qu’on peut voir.

Et porte avec elle mon rêve

Au pays de son espoir.
Wieland a surgi sur ses ailes.

Comme un cygne essoré des grèves :

Son idée l’a pris en elle.

Vêtu de la forme de son rêve ;
Car il n’est de repos pour une âme

Que l’immense désir enivre :

Ni l’épée qu’on brase à la flamme.

Ni l’amour sacré de la femme,

Ni l’Art que la gloire acclame,

N’étanchent la soif de vivre.
Plus loin, Wieland, plus avant vers la vie,

Plus haut que la Mort, plus profond que l’Amour!

Tu es le désir inassouvi.

Le soupir des nuits et le cri des jours ;

Il n’est pas d’âme qui ne t’ait suivi

Quand les cygnes passent et les nuages courent.
Tu ne mourras pas, car les ailes qui te portent

S’enflent du tourbillon de nos rêves ;

Le souffle des âmes frêles et fortes

Se mêle vers toi dans le vent des grèves ;
Car il n’est pas de fin pour le désir des hommes,

Nul zénith si haut que notre idée n’atteigne,

Wieland, et ton rêve est ce que nous sommes :

Une force sans but que d’être mieux soi-même.
O cygne! immortel blessé qui chantes et saignes,

Essore-toi, désir, sur l’aile des poèmes!

13 On Se Prouve Que Tout Est Bien

On se prouve que tout est bien;

Qu’il est sage de changer de rêve;

Que tout sera mieux, demain;

Que le passé s’y achève;
Qu’il est bon de rompre un lien;

De fouler les feuilles mortes;

Qu’hier est déjà trop ancien

Pour qu’on en cause encor de la sorte;
Que la vie est toujours nouvelle;

Que demain est le jour des forts

Je me souviens d’heures plus belles

Que demain et demain, c’est la mort.
1899

14 Demain Est Aux Vingt Ans Fiers

Demain est aux vingt ans fiers;

Leurs rires passent, et l’on reste accoudé;

On a honte, un peu, de ses joyeux hiers,

Comme d’un habit démodé.
Demain, c’est l’automne qui parle

De plus près à l’oreille qui l’écoute.

Je suis sans regret, mais j’ai mal;

Je suis sans effroi, mais je doute;
Non certes, de ma journée:

J’ai vécu, au mieux, le poème;

Mais l’âme reste étonnée

De n’être plus elle-même.
1899

15 J’emporte Comme Un Fardeau Léger

J’emporte comme un fardeau léger,

Comme une gerbe de fleurs et de feuilles,

Toute l’ombre de ton verger,

Toute la lumière de ton seuil;
Le poids est si doux qu’il m’enivre

D’un baiser de lys sur la bouche;

Faut-il donc tout ceci pour, enfin, que tu livres

L’aveu de ton âme farouche?
Il est bon de partir quand on aime,

Il est doux de se quitter ainsi:

Puisqu’on ne le sait qu’à ce prix

Et qu’on se découvre soi-même.
1899

16 On Part À Sa Guise Et L’on Chante

On part à sa guise et l’on chante

– Quel écho dira le refrain?

Ce sont nos vieux airs qui me hantent,

Et comme une angoisse m’étreint
On part à son heure et sans hâte

– Et le pas s’est précipité

On a choisi la route plate

– Nous allons gravir le sentier;
On part pour se prouver libre,

A son heure, sur la route qui plut

– Déjà on est las de la suivre:

N’est plus libre quiconque a voulu.
1899

17 On Part Et L’automne Morose

On part et l’automne morose

Que l’on croise au tournant du chemin

Flétrit d’un souffle les roses

Qu’on emportait dans la main;
On part, et la pluie, éployée

Comme une aile, vous frôle la joue:

La pluie banale a noyé

Tes larmes et les mêle à la boue.
On part vers l’aventure neuve;

Hier est là en sa jeune beauté

Qui sourit sous son voile de veuve;

On part et l’on pourrait rester
1899

18 Rester? Tu Es Folle, Pensée!

Rester? tu es folle, pensée!

On serait seul rien ne dure

Rester comme une ombre aux croisées,

Comme un portrait qui sourit au mur?
C’est déjà trop qu’on s’attarde;

Notre heure est loin sur la route

– Qu’est-ce donc que tu regardes

Là-bas? Qu’est-ce que tu écoutes?
Rester! il ne reste rien

Des rires, des rêves, de l’été

Ils s’en furent par d’autres chemins.

Je suis las d’avoir été.
1899

19 N’es-tu Lasse, Aussi, De Rêver D’hier?

N’es-tu lasse, aussi, de rêver d’hier?

N’es-tu prête à prophétiser?

Je suis triste et seul et fier

De mon rêve maîtrisé.
Ne veux-tu pas songer à l’ombre

Enfin! où nous entrons ce soir;

Et voudrais-tu que je renombre

Mes vieux et mes jeunes espoirs?
Je suis triste, par-delà la tristesse,

Et si seul que la foule m’émeut;

Pensée, seras-tu la prêtresse

Du Dieu de la vie, de leur Dieu?
1899

20 Son Temple Est Vaste Et Morose

Son temple est vaste et morose;

Son culte est fébrile et sans fin;

La prière, sans une pause,

S’élève d’hier en demain;
Et seul le choeur varie:

Tantôt maintes voix, tantôt une,

Aux accords du vent se marient

Au-dessus de la grève et des dunes;
On chante de voix haute ou discrète

– Qui sait si le choeur s’en grossit

Qui sait si la voix qu’on se prête

Ne s’étouffe pas dans le bruit?
1899