13 On Se Prouve Que Tout Est Bien

On se prouve que tout est bien;

Qu’il est sage de changer de rêve;

Que tout sera mieux, demain;

Que le passé s’y achève;
Qu’il est bon de rompre un lien;

De fouler les feuilles mortes;

Qu’hier est déjà trop ancien

Pour qu’on en cause encor de la sorte;
Que la vie est toujours nouvelle;

Que demain est le jour des forts

Je me souviens d’heures plus belles

Que demain et demain, c’est la mort.
1899

14 Demain Est Aux Vingt Ans Fiers

Demain est aux vingt ans fiers;

Leurs rires passent, et l’on reste accoudé;

On a honte, un peu, de ses joyeux hiers,

Comme d’un habit démodé.
Demain, c’est l’automne qui parle

De plus près à l’oreille qui l’écoute.

Je suis sans regret, mais j’ai mal;

Je suis sans effroi, mais je doute;
Non certes, de ma journée:

J’ai vécu, au mieux, le poème;

Mais l’âme reste étonnée

De n’être plus elle-même.
1899

15 J’emporte Comme Un Fardeau Léger

J’emporte comme un fardeau léger,

Comme une gerbe de fleurs et de feuilles,

Toute l’ombre de ton verger,

Toute la lumière de ton seuil;
Le poids est si doux qu’il m’enivre

D’un baiser de lys sur la bouche;

Faut-il donc tout ceci pour, enfin, que tu livres

L’aveu de ton âme farouche?
Il est bon de partir quand on aime,

Il est doux de se quitter ainsi:

Puisqu’on ne le sait qu’à ce prix

Et qu’on se découvre soi-même.
1899

16 On Part À Sa Guise Et L’on Chante

On part à sa guise et l’on chante

– Quel écho dira le refrain?

Ce sont nos vieux airs qui me hantent,

Et comme une angoisse m’étreint
On part à son heure et sans hâte

– Et le pas s’est précipité

On a choisi la route plate

– Nous allons gravir le sentier;
On part pour se prouver libre,

A son heure, sur la route qui plut

– Déjà on est las de la suivre:

N’est plus libre quiconque a voulu.
1899

17 On Part Et L’automne Morose

On part et l’automne morose

Que l’on croise au tournant du chemin

Flétrit d’un souffle les roses

Qu’on emportait dans la main;
On part, et la pluie, éployée

Comme une aile, vous frôle la joue:

La pluie banale a noyé

Tes larmes et les mêle à la boue.
On part vers l’aventure neuve;

Hier est là en sa jeune beauté

Qui sourit sous son voile de veuve;

On part et l’on pourrait rester
1899

18 Rester? Tu Es Folle, Pensée!

Rester? tu es folle, pensée!

On serait seul rien ne dure

Rester comme une ombre aux croisées,

Comme un portrait qui sourit au mur?
C’est déjà trop qu’on s’attarde;

Notre heure est loin sur la route

– Qu’est-ce donc que tu regardes

Là-bas? Qu’est-ce que tu écoutes?
Rester! il ne reste rien

Des rires, des rêves, de l’été

Ils s’en furent par d’autres chemins.

Je suis las d’avoir été.
1899

19 N’es-tu Lasse, Aussi, De Rêver D’hier?

N’es-tu lasse, aussi, de rêver d’hier?

N’es-tu prête à prophétiser?

Je suis triste et seul et fier

De mon rêve maîtrisé.
Ne veux-tu pas songer à l’ombre

Enfin! où nous entrons ce soir;

Et voudrais-tu que je renombre

Mes vieux et mes jeunes espoirs?
Je suis triste, par-delà la tristesse,

Et si seul que la foule m’émeut;

Pensée, seras-tu la prêtresse

Du Dieu de la vie, de leur Dieu?
1899

20 Son Temple Est Vaste Et Morose

Son temple est vaste et morose;

Son culte est fébrile et sans fin;

La prière, sans une pause,

S’élève d’hier en demain;
Et seul le choeur varie:

Tantôt maintes voix, tantôt une,

Aux accords du vent se marient

Au-dessus de la grève et des dunes;
On chante de voix haute ou discrète

– Qui sait si le choeur s’en grossit

Qui sait si la voix qu’on se prête

Ne s’étouffe pas dans le bruit?
1899

09 Wieland Écoute Et Entend

L’ombre, avant l’heure, se glisse

Sous les solives saures et basses,

Sur l’établi large et lisse,

Sur les mains qui s’y posent lasses ;

Il semble que le jour finisse.

Alors qu’au dehors

D’autres vont partir pour la chasse
Comme l’Alvitte dort!

Que ne s’éveille-t-elle ?

Pourquoi dort-elle encor ?

Sans doute, elle se disait très lasse ;

Wieland écoute son sommeil
Il écoute : le vent passe ; il écoute

Le vent passe et pleure et se plaint

Comme un cor

Qui sanglote et s’éteint

Tout au loin,

Ou si près!

Une flèche qui siffle à l’oreille
L’Alvitte sommeille :

Par delà le rideau de la couche,

Il guette un son léger ;

N’est-ce le souffle de sa bouche

Harmonieux, égal et parfumé ?

Il écoute, il doute
Soudain!

Éclate la voix de Slafîde au dehors,

Mêlée en un cri au vent du Nord :
 » Wieland es-tu là ?  »

 » Que t’importe? laisse et passe!  »

Pense Wieland, en un souffle, énervé;

Car ses frères qu’il évite

Sont jaloux de l’Alvitte

Et se rient de son oeuvre rêvé.
Mais Égile crie plus fort :

 » Que te disais-je, Wieland ?

Elles nous quittent !

Elles se sont envolées ;

La saison nous les devait voler :

Le vent les apporta et le vent les emporte!

Il fait froid.  »
Et il frappe à la porte :

 » Vas-tu laisser ta lime ? N’est-elle encore usée ?

Et rallumer ta forge devant l’enclume claire ?

Nous nous y chauffions, tous trois, comme des rois,

L’autre hiver ;

Ouvre, Wieland, aux frères!  »

 » Passe au large!  » souffle-t-il à voix basse.

 » Il est fou ! »
Mais Wieland en est pâle :

Leur chanson aux mots lourds

Sonne au seuil comme un deuil :

 » C’est fini la saison des amours !  »

D’un grand geste fébrile

IL écarte le rideau de feutre

L’Alvitte n’est pas là ! que sait-il ?

Il écoute :

 » Viens, Wieland, chante encore avec nous

Le vieux refrain d’automne ;

Tu l’as chanté l’antan ; es-tu sourd ?

C’est fini la saison des amours  »

Wieland serre sur son coeur le manteau de sa peine;

11 est lourd!

 » Wieland ! on entend ton haleine;

Vas-tu parler enfin ? réponds-nous

Es-tu fou ?  »

 » Il est mort!  »

Mais Wieland, de voix forte :

 » Passe au large! elle dort  »

Il est pâle comme un mort,

Son âme est comme une morte
 » Bien du bonheur tous deux!

Car l’Oline est partie sans adieux,

Et Lodrune est partie sans rien dire ;

Nous n’aurions rien trouvé de mieux ;

Elles auraient pu faire pire ;

Nous nous sentons si légers, tous deux ;

Il semble qu’elles nous aient laissé

Leurs ailes ! »

Il riait.

 » Vas-tu laisser ta belle ?

Viens chanter avec nous :

C’est fini la saison des baisers

Il va neiger, Wieland,

On se sent si léger.  »
 » En chasse!  » crie Slafide.  » Il est fou!

Laissons-les.  »

 » Au moins, forge-nous de l’acier;
Laisse l’or, prends du fer :

C’est fini la saison de ne rien faire!  »
Et leur voix s’envola dans le vent

Qui s’en vient des glaciers.

21 La Vague Roule Et S’effondre

La vague roule et s’effondre,

Se reploie et remonte et s’éploie:

– Son culte étreint le monde

D’un océan de joies.
La vague se dresse et s’écroule,

S’assemble et brandit sa clarté:

– Elle donne une âme à la foule

Et la pare de sa beauté.
La vague surgit et nous porte,

Nous qui chantions sous nos treilles,

Assis devant notre porte

A compter nos jours pareils;
Nous qui chantions en poètes,

L’un pour l’autre, nos mêmes soucis,

Savons-nous si nos âmes sont prêtes

Pour les lendemains que voici?
1899

10 Tu N’as Rien Pris De Mon Âme

Tu n’as rien pris de mon âme

Que je ne te l’aie donné;

Mon rêve est tendre et calme

De l’oeuvre de ma journée;
Je n’ai rien pris de ta lèvre

Qu’un baiser et qu’un refrain;

Le soir vient, je me lève,

Et je reprends le chemin;
Je te quitte, tu me laisses aller

– Toi, sans regrets, moi sans remords

Aussi bien il le fallait

Selon la vie et le sort.
1899

22 N’importe? Pensée, Alerte!

N’importe? pensée, Alerte!

L’écho de nos pas nous approuve;

Marchons vers la vaste mer verte

Sur la route qui s’ouvre.
Je t’interpelle dans l’ombre,

Ou me tais pour entendre ta voix

– Le ciel s’est fait bas et sombre

Et pèse comme la voûte des bois –
Alerte, vers ailleurs! ma pensée;

Vers demain et sa rive ignorée:

Une chanson de route cadencée

Vibre au loin, comme un vol essoré
1899

10 Wieland S’endort, Rêve Et S’éveille

Accoudé sur l’enclume,

Wieland rêve à son rêve

Dont l’ardeur le consume

Et sa lâcheté l’achève

En un mensonge de fièvre ;

Il est faible à pleurer ;

Longtemps il est demeuré

A rebâtir son espoir;

Et quand brunit le soir,

Il retrouva sa force

Et alluma sa torche.

Alors il contempla l’œuvre de sa joie

Qui brûlait du reflet de la flamme ;

Et, s’il avait douté, il eut foi en son âme,

Il se crut très heureux et s’écria joyeux :

 » Ervare s’est fondue en l’idée!

Le but est atteint où sa joie me guidait.  »
La torche brûlait bas,

Il enflamma une autre

Et jeta au foyer un grand fagot de frêne ;

Puis, se sentant très las,

Il étendit son manteau de laine

Et s’y roula, frileux, près de l’âtre;

Mais rêvant de l’Ervare,

Yeux mi-clos, ébloui aux rayons du foyer,

Il s’endormit crédule

Au rêve qu’il la voyait.
La première neige blanchit le crépuscule.
Ailleurs, près du lac aux eaux sombres,

A l’heure où les ombres sont longues

Et s’allègent, croisées par les rayons obliques,

Que le soleil déclive lance au soir qui le suit.

Les trois sœurs, ô musique!

Sont debout sur le seuil de la nuit.

Main dans la main, immobiles,

Au lieu où se croisent

Tant de sentiers étroits

Que le sol est sans mousse.

Au lieu où se croisent mille pas, mille et mille.

Contre l’ombre du bois derrière elles,

Elles surgissent blanches en leur parure ailée,

Blanches et belles,

Sur le seuil en deuil de la forêt rouillée

Belles et telles

Qu’au clair soleil doré,

Dans matin lointain de ce doux jour mortel

Elles accordent leurs voix

Comme une harpe aux trois cordes,

Aux trois cordes d’or ;

Elles accordent leurs voix les mêlant sans effort,

Les mêlant comme on tresse

Trois boucles blondes, trois échevaux d’or ;

Elles enlacent leurs voix et les mêlent :

L’une, puis l’autre, chante ;

Lodrune, et l’Oline et l’Ervare,

Elles chantent toutes trois

La chanson éternelle,

La chanson des étés, des baisers et des joies :
 » Nous serons comme les feuilles

Dans le vent, là-bas, sur la mer ;

Que feront-ils de l’orgueil

D’avoir connu notre chair ?
Nous serons comme les cygnes, encore!

Dans le vent, là-bas, vers le Sud ;

Que feront-ils de nos baisers morts

Aux heures de leur solitude ?
Nous serons des nuées ou des flocons d’écume,

Tout là-bas, où le ciel et la mer vont s’unir ;

Que feront-ils de cette amertume

Qu’ils appellent souvenir ?  »
 » Slafide s’en ira par la forêt blanche

Traquer d’autres proies;

Qu’importe qu’il ait ri; va-t-il pleurer sa chance,

Cette fois?  »
 » Égile s’en ira où la flèche le devance

Ramasser quelque oiseau blessé ;

Crois-tu qu’il va pleurer lui qui riait d’avance

De se voir délaissé ?  »
 » De l’orgueil de la chair et des baisers morts

On brasse l’Oubli, le breuvage des forts.  »
 » Mais Wieland, tu l’as pris !

Il se détournait; tu l’as pris, de tes bras!  »

 » O si vite! tu l’a pris de tes bras!  »

 » Tu l’as pris de ta bouche ;

Tu lui parlais tout bas?  »
 » Tu l’as pris, de tes lèvres, en un baiser de joie. »

 » Tu t’es mise en sa couche!

Et tu l’as quitté en refermant sa porte!

Et que dira Wieland ?  »
 » Ah ! n’importe!

Quelle vanité que ces rires d’été,

Et son pauvre espoir de survivre!

Il n’est pas d’écho pour le chant qu’il jetait

Vers la mer sans rives

D’éternité;

Pouvait-il espérer nous suivre?  »
 » Quelle tristesse, sœurs, de le voir crédule

A des serments que nulle ne lui fit;

Que pourra-t-il dire dans le crépuscule

De la longue nuit?
Eh qu’importe de lui souvenir, oubli –

Quand ils l’auront lié

Sur l’enclume rouillée,

Auprès de sa forge refroidie?

N’a-t-il eu son été ?

Et l’orgueil des midis ?

Et qu’en a-t-il fait?

Qu’importe de lui dans la longue nuit?

Qu’importe de lui dans l’éternité?  »
 » Nous sommes telles que les feuilles

Que le vent d’automne cueille

– Qui peut faire et défaire les jours ? –

Nous sommes telles que les cygnes ;

Leur pâle essor nous fait signe ;

La nuit s’en vient et le jour se résigne

– Qu’espéraient-ils de l’amour ? –

Nous sommes comme une écume

Au large de la mer éternelle ;

Qu’importe ce que nous fûmes;

Nous sommes de blanches ailes  »
Et sur l’envergure nacrée

Elles passent, dans le vent, ailes grandes,

Chassées au long de l’horizon,

Là-bas,

Comme un nuage rose

Puis frangé d’amaranthe

Et mauve,

Contre le couchant d’or
La nuit se lève alors,

Et la mer se lamente,

Et la neige incertaine

Se met à tomber doucement sur la plaine.
Or Wieland sourit et s’endort.

Roulé dans son manteau de peine;

11 rêve sa vie accomplie ;

11 vit son rêve;

La force de sa main s’est assouplie

Et voici que le diadème se parachève

D’un feu que rayonne la Beauté vive!

L’éclat de la couronne s’étouffe aux cheveux blonds;

Il en vient à douter

Si l’or né de la chair ne va fondre à sa flamme,

Ce métal imparfait dont il para la femme,

Et s’il n’a façonné un diadème indigne

De tant de royauté

Car la fille-cygne

Rit haut de sa voix claire,

Qui trille et monte!

Wieland en est meurtri jusqu’en sa chair,

Pousse un soupir et désespère.

Et s’éveille à la honte
Car ainsi va le conte :
Cependant que Wieland rêvait de son art,

D’aucunes gens du roi de Scanie, Nodune,

Vinrent à passer par là sur le tard,

Les cuirasses cloutées brillaient au clair de lune

Mais leurs pas s’étouffaient dans la neige neuve ;

Or, sachant que Wieland ne forgeait plus d’épées,

Ils s’en vinrent, curieux de son œuvre,

L’épier par les fentes de sa porte fermée,

lis virent à la flamme de la torche mi-consumée

Le diadème d’or et Wieland qui dormait.
Ils l’ont lié de chaînes et l’ont chargé d’entraves

Et l’ont mené esclave,

Jusqu’en Scanie, au roi

Qui ne lui laissa la vie, à son choix,

Qu’en retour des armes qu’il forgera;

Son adresse est notoire.

Il le mit dans une île,

En face de sa ville.

Et lui fournit du fer et du pain

Et parfois de la bière.
Ainsi vint son hiver.

23 N’est-il Une Chose Au Monde

 » N’est-il une chose au monde,

Chère, à la face du ciel

– un rire, un rêve, une ronde,

Un rayon d’aurore ou de miel
N’est-il une chose sacrée

– un livre, une larme, une lèvre,

Une grève, une gorge nacrée,

Un cri de fierté ou de fièvre
N’est-il une chose haute,

Subtile et pudique et suprême

– Une gloire, qu’importe! une faute,

Auréole ou diadème
Qui soit comme une âme en notre âme,

Comme un geste guetté que l’on suive,

Et qui réclame, et qui proclame,

Et qui vaille qu’on vive?  »
1899

11 L’oeuvre De Haine

L’auvent au bord surabaissé

– Une main au front!

Le faîte du lourd mur redressé

– Un geste de coude qu’on lève!

Enserrent, comme un cadre oblong.

Le léger paysage où va son rêve.
D’auprès de l’enclume qui vibre longuement,

S’il lève la tète

Et redresse son dos qui se voûte,

Essuyant son visage

Où la sueur dégoutte,

Son long regard voyage,

Sa pensée et son doute

Il voit la plaine et la mer

Se confondre sous le ciel :

La verdure grasse au flot gris se mêle,

Au flot rose où transparaît le sable

Fleuri d’aigrettes d’étincelles

Et bleu glauque, plus loin, vers le large

Où courent les crêtes blanches

Comme des troupeaux épars

Dans un long champ de lin, en été
N’était cette ligne d’écume plus haute

N’était

La voile rouge qui s’allume,

Là-bas, comme une flamme.

On dirait, sur son âme !

D’une même prairie qui sourit

Verte, rose, bleu glauque :diaprée

Du seuil, ici, tout près.

Jusqu’à l’horizon gris.

Une même prairie, un seul pré,

Sous le ciel infini!
Des nuages au léger essor

Courent sous le ciel bleu clair

Et passent comme des oiseaux,

En grandes ombres qui fuient vers le Nord,

Sur la plaine et la mer.
La brise est tombée, l’air est calme

Et la barque

Éteint sa voile rouge qu’elle cargue

Soudain! comme on étouffe une flamme;

Voici surgir les rames

Et Wieland les regarde

Qui la poussent en leur geste de palmes

Vers le sort

Son long regard s’attarde

A l’horizon du Nord.
Cette barque aux cent rames qui s’élèvent et s’abaissent

(Du travail d’un hiver il a forgé cent glaives)

Porte vers l’aventure une fleur de jeunesse:

C’est son oeuvre emportée à l’horizon du rêve

Qui passe, et le sort leur fait signe ;

Les rames s’élèvent et s’abaissent

Vers le but qu’il assigne

De ce geste :
Il brandit le marteau qui retombe en fracas

Et l’enclume sonore jette un sanglot de glas
N’a-t il mis dans leurs mains le sceptre de la mort ?

N’est-elle sienne, aussi bien, leur victoire ou leur perte ?

L’acier qu’il a brasé rougira la mer verte

Du coup qu’il assène ou provoque;

Et la mort.

Que ceux-ci la donnent ou l’acceptent.

N’est-ce lui qui l’évoque

Vengeresse des perfides ?

N’est-ce lui qui la guide ?
Il est ivre, il suffoque;

Mais aspirant la brise

11 saisit le marteau en sa poigne rigide,

Le brandit sur sa tête :

Le brasier, où le soufflet halète,

Grésille et flambe ;

Sous la dent des tenailles qui le happent

Le fer sanglant s’écaille ;

Le sol tremble;

Le lourd marteau frappe et jappe

Et bondit en sa rage

Et, du fer qu’il écrase,

Un jet c’est du sang! rejaillit aux murailles

Comme jailli d’entrailles
Ah Wieland est puissant!

Et sa chanson les raille :
 » Dans la barque, là-bas, vers la mort,

Le vent doux les emporte ;

Tu as vaincu le sort

De ta force que les fous croyaient morte !

Malgré l’ombre et l’hiver

Et ce pied mutilé par les lâches

Tu as forgé le fer,

Qui les couche au suaire

Que leur tissent les algues.

La forge a flamboyé dans l’ombre,

Au loin, sur la nuit sanglante,

Ton enclume a sonné tes heures sombres,

A sonné sa chanson sourde et lente,

A travers la tempête.

Comme un bourdon d’alarme au-dessus de leur tête,

Sur la plaine et la mer ;

Tu as trempé le fer.

Tu as forgé des armes ;

Tu as trempé l’acier dans les larmes

Dans les pleurs des filles et des mères ;

Tu as forgé cent glaives pour leur âme et leur chair !  »
Sa vengeance est belle :

Sa force est en elle!

Qu’importe la honte du corps qu’on mutile

Si l’esprit est plus prompt et la main plus subtile ?

Qu’importe l’opprobre à qui crée un destin!

Mais revoici l’Avril

Qui marche dans le matin

L’antan que rêva-t-il?

le rêve enfantin !

Ah! ce rêve, il en rit,

Où le désir courba sa pensée,

Gomme un cerceau d’osier

A la mesure du front d’une fille ;

Où le désir d’une femme baisée,

Sur la bouche, de sa bouche,

Et les bras enlacés

Sur son cou qu’ils inclinent

Jusqu’à ce que leurs lèvres se touchent.

Lui semblèrent la courbe de la vie

Et sa forme divine!

Ah! la vaine folie
Il a honte, s’il songe comme le désir dompte.

Endort l’homme et le lie

Et le jette à la honte,

Inutile et vieilli.

Cette autre servitude est franche :

L’esclave, ici, est maître.

Un maître étrange et traître;

Là-bas le vain amour, échanson qui riait.

Versait un philtre amer aux coupes de douceur.

Il y buvait ses pleurs, le pauvre, et s’enivrait,

Et ceux-ci l’ont lié

Qu’importe la douleur dont naît la vie :

La haine vengeresse

Promet et tient ses promesses ;

Son geste sur et farouche

Alimente sa soif d’une amertume exquise

Qui lui plisse la bouche

D’un rire sans méprise;

Il est fort pour la vie qu’il domine.

Car il forge la mort qui vengera le crime;

Il a trempé son coeur au flot des pleurs amers ;

Il a durci son âme à l’égal de son sort ;

Il hait bien, et se venge; il est fort comme la mort.