Un Fils

I

Quand ils vinrent louer deux chambres au cinquième,

Le portier, d’un coup d’œil plein d’un mépris suprême,

Comprit tout et conclut : C’est des petites gens.

Le garçonnet, avec ses yeux intelligents,

Était gai d’être en deuil, car sa veste était neuve.

Vieille à trente ans, sa mère, une timide veuve,

Sous ses longs voiles noirs cachait ses yeux rougis ;

Et quand on apporta dans ce pauvre logis

Leur mobilier, il faut que du terme il réponde,

Le portier s’assombrit : C’est du tout petit monde,

Pensa-t-il. Néanmoins, leur humble logement

Étant payé le huit très-régulièrement,

Il corrigea son mot : Du petit monde honnête.

Mais quand il sut l’instant de leur coup de sonnette,

Il ne se pressa plus pour tirer le cordon,

– Par dignité ! La veuve avait pourtant bon ton,

Et, pour vivre, courait les leçons de solfège.

À l’heure où son cher fils revenait du collège,

Elle était de retour et faisait le dîner.

Le dimanche, ils allaient souvent se promener

Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes

Et revenaient. C’était de ces misères dignes

Et qui, lorsqu’on leur veut montrer de l’intérêt,

Ont un pâle sourire et gardent leur secret.

Ils plurent aux voisins. D’abord froide, la loge

Désarma. Le concierge eut quelques mots d’éloge ;

Et quand, six ans plus tard, un soir, il eut appris

Que le jeune homme avait obtenu tous les prix,

Ce père, ému par tant de courage et de zèle,

Rêva ceci : Plus tard ? Pour notre demoiselle ?…

Or, ce jour-là, tandis que le rhétoricien,

Radieux de l’orgueil de sa mère et du sien,

Pour la vingtième fois lui montrait son trophée

Et l’embrassait, au point qu’elle était étouffée,

Lui parlant à genoux ainsi qu’un amoureux

Et lui disant : Maman, que nous sommes heureux !

Elle prit les deux mains de son fils dans les siennes

Et, tout à coup, laissant les douleurs anciennes

Toutes en même temps s’échapper de son cœur,

À ce naïf, à cet heureux, à ce vainqueur,

Elle livra le mot de la science amère.

Il apprit qu’il n’avait que le nom de sa mère

Et qu’elle n’était pas veuve aux yeux de la loi.

Elle gagnait sa vie à vingt ans. Mais pourquoi

Laisser aller ainsi, seule, une jeune fille ?

La maitresse de chant et le fils de famille :

Un drame très-banal. Le coupable était mort

Brusquement, sans avoir pu réparer son tort ;

Elle eût voulu le suivre en ce moment funeste,

Mais elle avait un fils : Un fils ! tu sais le reste.

Voilà, depuis seize ans, mon désespoir profond.

Je n’ai plus de santé, mes pauvres yeux s’en vont,

Tu n’as pas de métier, et nous avons des dettes.

L’enfant avait rêvé gloire, sabre, épaulettes,

Un avenir doré, les honneurs les plus grands.

À présent, il voulait gagner douze cents francs.

Il consola sa mère, il parla comme on prie :

– Tu sais. Nous connaissons quelqu’un à la mairie

Il me fera nommer ; c’est un chef de bureau.

Ah ! pourvu qu’à vingt ans j’aie un bon numéro !

Mais oui, j’ai de la chance au jeu. Ne sois pas triste.

Puis ce n’est pas pour rien que je suis un artiste.

Et que je sais un peu jouer du violon.

On peut faire un métier du talent de salon.

Je me sens un courage indomptable dans l’âme ;

Tu verras. Mais ris donc, maman. D’abord, madame,

Je ne serai content que quand vous aurez ri.

La pauvre heureuse mère ! un sourire attendri

Éclaira, fugitif, sa figure chagrine,

Puis, tendre, elle attira son fils sur sa poitrine,

Et, le serrant bien fort, elle pleura longtemps.

Le soir, quand il fut seul, l’enfant de dix-sept ans,

En rangeant, à côté des autres sur leurs planches,

Ses livres gaufrés d’or et tous dorés sur tranches,

À ses rêves d’hier pour toujours dit adieu.

Comme il l’avait prévu, d’ailleurs, le reste eut lieu.

Un emploi très-modeste occupa sa journée ;

Et la bonne moitié de sa nuit fut donnée

À racler des couplets dans un café-concert ;

Car il avait raison, et, pour vivre, tout sert.

Mais, du jour où l’enfant accepta la bataille,

Il cessa tout à coup de grandir ; et sa taille

Resta petite ainsi que son ambition.

Quand le portier connut cette décision,

Offensé dans ses goûts d’homme aristocratique,

Il ne put retenir quelques mots de critique :

– Ces gens de peu, dit-il, ont des instincts trop bas.

Ils voudraient s’élever, mais ils ne peuvent pas.

Ce jeune homme pourtant donnait quelque espérance,

C’est certain. Mais voilà ! pas de persévérance.

Et dire que jadis mon épouse estima

Qu’il pourrait convenir un jour à notre Emma !

Je souris quand je songe à ce projet folâtre.

D’ailleurs nous destinons notre fille au théâtre.

II

Et le bon fils connut le spleen dans un bureau,

Le long regard d’envie à travers le carreau

Sur le libre flâneur qui se promène et fume,

L’infecte odeur du poêle à qui l’on s’accoutume

Mais qui vous fait pourtant tousser tous les matins,

Le journal commenté longuement, les festins

De petits pains de seigle et de charcuterie,

Le calembour stupide et dont il faut qu’on rie,

L’entretien très-vulgaire avec le sentiment

De chacun sur les chefs et sur l’avancement,

Le travail monotone, ennuyeux et futile,

Le dégoût de sentir qu’on est un inutile,

Et, pour moment unique où l’on respire enfin,

Le lent retour, d’un pas affaibli par la faim

Que doit mal apaiser le dîner toujours maigre.

– En vieillissant, sa mère était devenue aigre.

Son long chagrin, souffert avec tant de vertu,

– Il faut bien l’avouer, trop longtemps s’était tu :

Le cœur subit deux fois les douleurs qu’il faut taire

De plus elle allait mal. Enfin son caractère,

Même à ce fils chéri, paraissait bien changé.

Le repas était donc par lui-même abrégé ;

Il souffrait trop alors, pour lui comme pour elle,

De la voir agiter quelque vaine querelle,

Et toujours, le plus tôt possible, il s’en allait.

– À cette heure, au surplus, son devoir l’appelait

Dans le petit café-concert de la barrière,

Où chaque soir, tenant son violon, derrière

Un pianiste, chef d’orchestre sans bâton,

Et non loin d’un troupier soufflant dans un piston,

Il écoutait, distrait, et sans les trouver drôles,

La chanteuse fardée et montrant ses épaules,

Le baryton barbu, gêné dans ses gants blancs,

Et le pitre aux genoux rapprochés et tremblants,

En grand faux col, faisant des grimaces atroces

Et contant au public charmé sa nuit de noces.

Vers minuit seulement, enfin il se levait,

Rentrait, ouvrait parfois ses livres de chevet,

Mais de lire n’ayant même plus l’énergie,

Il se couchait, afin d’épargner la bougie.

Cela dura cinq ans, dix ans, quinze ans. Hélas !

Quinze fois, quand revint la saison des lilas,

Dans la rue, il put voir, par les soirs de dimanches,

Les fillettes du peuple, en fraîches robes blanches,

Près du trottoir, où sont les pères indulgents,

Jouer à la raquette avec les jeunes gens,

Tandis qu’il s’éloignait, toujours seul, le timide.

Il ne passa jamais devant la pyramide

Des bols à punch ornant le comptoir d’un café,

Où souvent il avait, au passage, observé

De vieux garçons, amis des voluptés sans fièvres,

Brassant les dominos, la pipe entre les lèvres,

Qui s’appelaient  » Mon vieux  » et caressaient leur chien.

Il enviait leur sort ; car tel était le sien :

Gagner le pain du jour et le terme au trimestre.

Dans les commencements qu’il fut à son orchestre,

Une chanteuse blonde et phtisique à moitié

Sur lui laissa tomber un regard de pitié ;

Mais il baissait les yeux quand elle entrait en scène.

Puis, peu de temps après, elle passa la Seine

Et mourut, toute jeune, en plein quartier Bréda.

À vrai dire, il l’avait presque aimée, et garda

Le dégoût d’avoir vu, chose bien naturelle,

Les acteurs embrassés et tutoyés par elle ;

Et son métier lui fut plus pénible qu’avant.

III

Or l’état de sa mère allait en s’aggravant.

Une nuit vint la mort, triste comme la vie ;

Et, quand à son dernier logis il l’eut suivie,

En grand deuil et traînant le cortège obligé

Des collègues heureux de ce jour de congé,

Il rentra dans sa chambre et songea, solitaire.

Il se vit sans amis, pauvre, célibataire,

Vieil enfant étonné d’avoir des cheveux gris ;

Il sentit que son âme et son corps avaient pris,

Depuis vingt ans, la lente et puissante habitude

De l’ennui, du silence et de la solitude ;

Qu’il n’avait prononcé qu’un mot d’amour :  » maman  »

Et qu’il n’espérait plus que son simple roman

Pût s’augmenter jamais d’un plus tendre chapitre.

– Le jour à son bureau, le soir à son pupitre,

Il revint donc s’asseoir, résigné, mais vaincu ;

Et, libre, il vit ainsi qu’esclave il a vécu.

Même dans la maison qu’il habite, personne

Ne songe qu’il existe, et, la nuit, quand il sonne,

Le vieux portier, il a soixante-dix-sept ans

Et perd la notion des choses et du temps,

Se réveille, maussade, et murmure en son antre :

– C’est le petit garçon du cinquième qui rentre.

Un Mot Amical

Vous désirez donc que sur ce volume

Le poète écrive un mot amical.

Mais je tremble presque, en prenant la plume,

Que mon souvenir tourne en madrigal.

Ainsi que des fleurs mises en corbeilles

Doivent à la fin trouver importun

Le continuel baiser des abeilles

Qu’attire et retient leur puissant parfum,

Ainsi vous devez être un peu blasée

Sur les compliments quelquefois trop longs

Que les amoureux, troupe méprisée,

Murmurent autour de vos cheveux blonds,

Et moi, qui crains fort une raillerie,

Je songe aux fadeurs qu’on vous infligea,

Et je vous épargne une flatterie

Qu’on a cent fois dû vous dire déjà.

Une Ancienne Coutume

A Tolède, c’était une ancienne coutume

Qu’avant de prendre enfin le titre d’ouvrier,

Pendant toute une nuit, chaque élève armurier

Veillât près du fourneau qui rougeoie et qui fume.

Il façonnait alors un chef-d’œuvre d’acier

Souple comme un marteau, léger comme une plume,

Et gravait sur l’estoc encor chaud de l’enclume

Le nom du maître afin de le remercier :

Ainsi pour toi, Ronsard, ma nuit s’est occupée.

J’ai tenté, moi, ton humble et fidèle apprenti,

Ton fier sonnet, flexible et fort comme une épée.

Sous mon marteau sonore a longtemps retenti

Le bon métal qui sort vermeil de l’âtre en flamme ;

Et j’ai gravé ton nom glorieux sur la lame.

Ritournelle

Dans la plaine blonde et sous les allées,

Pour mieux faire accueil au doux messidor,

Nous irons chasser les choses ailées,

Moi, la strophe, et toi, le papillon d’or.

Et nous choisirons les routes tentantes,

Sous les saules gris et près des roseaux,

Pour mieux écouter les choses chantantes,

Moi, le rythme, et toi, le chœur des oiseaux.

Suivant tous les deux les rives charmées

Que le fleuve bat de ses flots parleurs,

Nous vous trouverons, choses parfumées,

Moi, glanant des vers, toi, cueillant des fleurs.

Et l’amour, servant notre fantaisie,

Fera ce jour-là l’été plus charmant ;

Je serai poète, et toi poésie.

Tu seras plus belle, et moi plus aimant.

Une Femme Seule

Dans le salon bourgeois où je l’ai rencontrée,

Ses yeux doux et craintifs, son front d’ange proscrit,

M’attirèrent d’abord vers elle, et l’on m’apprit

Que d’un mari brutal elle était séparée.

Elle venait encor chez ces anciens amis,

Dont la maison avait vu grandir son enfance

Et qui, malgré le bruit dont le monde s’offense,

Au préjugé cruel ne s’étaient point soumis,

Mais elle savait bien, résignée et très-douce,

Qu’on ne la recevait qu’en petit comité,

Et s’attendait toujours, dans sa tranquillité,

Au mot qui congédie, à l’accueil qui repousse.

Donc, les soirs sans dîner ni bal au piano,

Elle venait broder près de l’âtre, en famille,

Et c’est là que, devant son air de jeune fille,

Je m’étonnai de voir à son doigt un anneau.

Stoïque, elle acceptait son étrange veuvage,

Sans arrière-pensée et très naïvement ;

Pour prouver qu’elle était fidèle à son serment,

Sa main avait gardé le signe d’esclavage.

Elle était pâle et brune, elle avait vingt-cinq ans.

Le sang veinait de bleu ses mains longues et fières,

Et, nerveux, les longs cils de ses chastes paupières

Voilaient ses regards bruns de battements fréquents.

Ni bijou, ni ruban. Nulle marque de joie.

Jamais la moindre fleur dans le bandeau châtain ;

Et le petit col blanc, étroit et puritain,

Tranchait seul sur le deuil de la robe de soie

Brodant très-lentement et d’un geste assoupli

Et ne se doutant pas que l’ombre transfigure,

Sa place dans la chambre était la plus obscure ;

Elle parlait à peine et désirait l’oubli.

Mais, à la question banale qu’on adresse

Quand elle répondait quelques mots en passant,

Cela faisait du mal d’entendre cet accent

Brisé par la douleur et fait pour la tendresse,

Cette voix lente et pure, et lasse de prier,

Qu’interrompait jadis la forte voix d’un maître

Et qu’une insulte, hélas ! un bras levé peut-être,

De honte et de terreur un jour firent crier.

Quand un petit enfant présentait à la ronde

Son front à nos baisers, oh ! comme lentement,

Mélancoliquement et douloureusement,

Ses lèvres s’appuyaient sur cette tête blonde !

Mais aussitôt après ce trop cruel plaisir,

Comme elle reprenait son travail au plus vite !

Et sur ses traits alors quelle rougeur subite,

En songeant au regret qu’on avait pu saisir !

Car je m’apercevais, quoiqu’on fût bon pour elle,

Qu’on la plaignît d’avoir fait un si mauvais choix,

Que ce monde aux instincts timorés et bourgeois

Conservait une crainte, après tout naturelle.

J’avais bien remarqué que son humble regard

Tremblait d’être heurté par un regard qui brille,

Qu’elle n’allait jamais près d’une jeune fille

Et ne levait les yeux que devant un vieillard.

– Jeune homme qui pourrais aimer la pauvre femme

Et qui la trouveras quelque jour sur tes pas,

Ne la regarde pas et ne lui parle pas.

Ne te fais pas aimer, car ce serait infâme !

Va, je connais l’adresse et les subtilités

Du sophisme, aussi bien que tu peux les connaître.

Je sais que son œil brûle et que sa voix pénètre,

Et quel sang bondira dans vos cœurs révoltés.

Je sais qu’elle succombe et qu’elle est sans défense,

Qu’elle meurtrit son sein devant le crucifix,

Qu’elle t’adorerait comme un dieu, comme un fils ;

Je sais que ta victoire est certaine d’avance.

Oui, pour toi je suis sûr qu’elle sacrifierait

Son unique trésor, l’honneur pur et fidèle,

Et que tu voudrais vivre et mourir auprès d’elle.

– C’est bien. Mais je suis sûr aussi qu’elle en mourrait.

Romance

Quand vous me montrez une rose

Qui s’épanouit sous l’azur,

Pourquoi suis-je alors plus morose ?

Quand vous me montrez une rose,

C’est que je pense à son front pur.

Quand vous me montrez une étoile,

Pourquoi les pleurs, comme un brouillard,

Sur mes yeux jettent-ils leur voile ?

Quand vous me montrez une étoile,

C’est que je pense à son regard.

Quand vous me montrez l’hirondelle

Qui part jusqu’au prochain avril,

Pourquoi mon âme se meurt-elle ?

Quand vous me montrez l’hirondelle,

C’est que je pense à mon exil.

Une Sainte

C’est une vieille fille en cheveux blancs ; elle est

Pâle et maigre ; un antique et grossier chapelet

S’égrène, machinal, sous ses doigts à mitaines.

Sans cesse remuant ses lèvres puritaines

D’où tombent les Pater noster et les Ave,

Et laissant son tricot de laine inachevé,

Droite, elle prie, assise au coin d’un feu de veuve,

Dans sa robe de deuil rigide et toujours neuve.Le logis est glacé comme elle. Le cordeau

Semble avoir aligné les plis droits du rideau,

Que blêmit le reflet pâle d’un jour d’automne ;

Et, s’il vient un rayon de soleil, il détonne

Et sur le sol découpe un grand carré brutal.

Le lit est étriqué comme un lit d’hôpital.

L’heure marche sans bruit sous son globe de verre.

Tout est froid, triste, gris, monotone et sévère ;

Et près du crucifix penché comme un fruit mûr,

Deux béquilles d’enfant, en croix, pendent au mur.

Rythme Des Vagues

J’étais assis devant la mer sur le galet.

Sous un ciel clair, les flots d’un azur violet,

Après s’être gonflés en accourant du large,

Comme un homme accablé d’un fardeau s’en décharge,

Se brisaient devant moi, rythmés et successifs.

J’observais ces paquets de mer lourds et massifs

Qui marquaient d’un hourrah leurs chutes régulières

Et puis se retiraient en râlant sur les pierres.

Et ce bruit m’enivrait ; et, pour écouter mieux,

Je me voilai la face et je fermai les yeux.

Alors, en entendant les lames sur la grève

Bouillonner et courir, et toujours, et sans trêve

S’écrouler en faisant ce fracas cadencé,

Moi, l’humble observateur du rythme, j’ai pensé

Qu’il doit être, en effet une chose sacrée,

Puisque Celui qui sait, qui commande et qui crée,

N’a tiré du néant ces moyens musicaux,

Ces falaises aux rocs creusés pour les échos,

Ces sonores cailloux, ces stridents coquillages,

Incessamment heurtés et roulés sur les plages

Par la vague, pendant tant de milliers d’hivers.

Que pour que l’Océan nous récitât des vers.

Vers Le Passé

Car je dédaigne enfin les baisers puérils

Et la foi des seize ans, fleur brève des avrils,

Éphémère duvet des pêches,

Qui fait qu’on se contente et qu’on est trop heureux,

Si la femme qu’on aime a les bras amoureux,

L’âme neuve et les lèvres fraîches.Elle est évanouie à jamais, la candeur

Qui fait que l’on s’éprend d’un petit air boudeur

Qui n’est bien qu’à travers le voile,

Et qu’on n’a pas de mots assez ambitieux

Pour dire à ses amis qu’elle a de jolis yeux

Couleur de bleuet et d’étoile.

Serment

Ô poète trop prompt à te laisser charmer,

Si cette douce enfant devait t’être ravie

Et si ce cœur en qui tout le tien se confie

Ne pouvait pas pour toi frémir et s’animer ?

N’importe ! ses yeux seuls ont su faire germer

Dans mon âme si lasse & de tout assouvie

L’amour qui rajeunit, console et purifie,

Et je devrais encor la bénir et l’aimer.

Heureux ou malheureux, je lui serai fidèle ;

J’aimerai ma douleur, puisqu’elle viendra d’elle

Qui chassa de mon sein la honte et le remord.

Vierge dont les regards me tiennent sous leurs charmes,

Si tu me fais pleurer, je bénirai mes larmes,

Si tu me fais mourir, je bénirai la mort !

Vie Antérieure

S’il est vrai que ce monde est pour l’homme un exil

Où, ployant sous le faix du labeur dur & vil,

Il expie en pleurant sa vie antérieure ;

S’il est vrai que, dans une existence meilleure,

Parmi les astres d’or qui roulent dans l’azur,

Il a vécu, formé d’un élément plus pur,

Et qu’il garde un regret de sa splendeur première ;

Tu dois venir, enfant, de ce lieu de lumière

Auquel mon âme a dû naguère appartenir ;

Car tu m’en as rendu le vague souvenir,

Car en t’apercevant, blonde vierge ingénue,

J’ai frémi, comme si je t’avais reconnue,

Et, lorsque mon regard au fond du tien plongea,

J’ai senti que nous étions aimés déjà

Et depuis ce jour-là, saisi de nostalgie,

Mon rêve au firmament toujours se réfugie,

Voulant y découvrir notre pays natal,

Et dès que la nuit monte au ciel oriental,

Je cherche du regard dans la voûte lactée

L’étoile qui par nous fut jadis habitée.

Simple Ambition

Être un modeste croque-notes

Donnant des leçons de hasard,

Qui court Paris en grosses bottes,

Mais qui comprend Gluck et Mozart ;

Avoir quelque part un vieux maître ;

Aimer sa fille ; et, chaque soir,

Brosser son vieil habit et mettre

Du linge pour aller les voir ;

Ils logent loin ! Faire une lieue

En chantonnant quelques vieux airs,

L’été sous la douce nuit bleue

Et par les bons quartiers déserts ;

Aimer d’un amour très-honnête ;

Avoir peur, en portant la main

A certain cordon de sonnette

Dont on sait pourtant le chemin…

– Ah ! monsieur Paul !… Mademoiselle !

– Mon père vous attend. Voyez.

Voici votre violoncelle,

Son violon et les cahiers.

Demander comment va le maître,

Qui survient, simple et cordial ;

Oh ! le bon moment ! La fenêtre

S’ouvre sur le ciel nuptial ;

Les brises déjà rafraîchies

Entrent avec des papillons

Bien vite brûlés aux bougies

Qui jettent de faibles rayons.

Le concert commence. Elle écoute,

Blonde, accoudée et tout en blanc,

Et son cœur frissonne sans doute

Avec l’allegretto tremblant.

Puis, c’est le menuet, l’andante,

Tout le beau poëme du bruit,

Toute la symphonie ardente.

Et le temps passe. Il est minuit.

– Sauvez-vous. C’est une heure indue

Pour vous qui logez tout là-bas ;

Et cette banlieue est perdue.

Vous viendrez demain, n’est-ce pas ?

Mais avant de partir, encore

Un peu de musique ; pas trop…

Pendant que Julie élabore

Trois humbles verres de sirop.

Vitrail

Sur un fond d’or pâli, les saints rouges et bleus

Qu’un plomb noir délimite en dessins anguleux,

Croisant les bras, levant au ciel un œil étrange :

Marc, brun, près du lion ; Mathieu, roux, près de l’ange

Et Jean, tout rose, avec l’oiseau des empereurs ;

Luc, et son bœuf, qui fait songer aux laboureurs

Dont le Messie aux Juifs parle en ses paraboles :

Tous désignant d’un doigt rigide les symboles

Écrits sur un feuillet à demi déroulé ;

Notre Dame la Vierge, au front immaculé,

Présentant sur ses bras Jésus, le divin Maître,

Qui lève ses deux doigts pour bénir, comme un prêtre ;

Le bon Dieu, blanc vieillard qu’entourent les élus

Inclinés sous le vol des Chérubins joufflus ;

Et le Christ, abreuvé de fiel et de vinaigre,

Cambrant sur le bois noir son torse jaune et maigre.

Sous Les Toits

Sous les toits, avec deux pots de fleurs pour jardin,

Le poète crotté vit pourtant à son aise.

L’élève de Jean-Jacques a trouvé sa Thérèse

Qui lui tient un petit ménage à la Chardin.

Quand il revient, ayant couru dès le matin,

Sans trouver un libraire à qui son livre plaise,

Et qu’on lui tend ce frais baiser qui sent la fraise,

L’homme sensible pleure et pardonne au destin.

Ce soir, à Diderot, il parle, chez Procope,

De son futur ouvrage et le lui développe

Impitoyablement comme un auteur fieffé.

Et, sur un plan nouveau que l’autre lui suggère,

Il pourra, cette nuit, veiller, grâce au café

Que d’avance lui moud sa bonne ménagère.

Souvenir Du Danemark

C’est un parc scandinave, aux sapins toujours verts,

Où le vent automnal courbe les fleurs d’hivers

Dans les vases de marbre ancien sur la terrasse ;

Et la vierge royale en qui revit la race

Des brumeux Suénon dont son père descend,

L’enfant blanche aux yeux clairs, la princesse du sang,

Immobile devant la balustrade antique,

Regarde le lointain azur de la Baltique.

En satin blanc, nu-tête, et du blond idéal

Qui couronne les fronts sous le ciel boréal,

Elle se tient debout, comme un spectre de reine,

Prise dans les grands plis que fait sa robe à traîne.

Au fond de ses yeux froids et pâles rien ne luit ;

Et c’est un lys éclos au soleil de minuit. François Coppée, Jeunes filles