Ritournelle

Dans la plaine blonde et sous les allées,

Pour mieux faire accueil au doux messidor,

Nous irons chasser les choses ailées,

Moi, la strophe, et toi, le papillon d’or.

Et nous choisirons les routes tentantes,

Sous les saules gris et près des roseaux,

Pour mieux écouter les choses chantantes,

Moi, le rythme, et toi, le chœur des oiseaux.

Suivant tous les deux les rives charmées

Que le fleuve bat de ses flots parleurs,

Nous vous trouverons, choses parfumées,

Moi, glanant des vers, toi, cueillant des fleurs.

Et l’amour, servant notre fantaisie,

Fera ce jour-là l’été plus charmant ;

Je serai poète, et toi poésie.

Tu seras plus belle, et moi plus aimant.

Une Femme Seule

Dans le salon bourgeois où je l’ai rencontrée,

Ses yeux doux et craintifs, son front d’ange proscrit,

M’attirèrent d’abord vers elle, et l’on m’apprit

Que d’un mari brutal elle était séparée.

Elle venait encor chez ces anciens amis,

Dont la maison avait vu grandir son enfance

Et qui, malgré le bruit dont le monde s’offense,

Au préjugé cruel ne s’étaient point soumis,

Mais elle savait bien, résignée et très-douce,

Qu’on ne la recevait qu’en petit comité,

Et s’attendait toujours, dans sa tranquillité,

Au mot qui congédie, à l’accueil qui repousse.

Donc, les soirs sans dîner ni bal au piano,

Elle venait broder près de l’âtre, en famille,

Et c’est là que, devant son air de jeune fille,

Je m’étonnai de voir à son doigt un anneau.

Stoïque, elle acceptait son étrange veuvage,

Sans arrière-pensée et très naïvement ;

Pour prouver qu’elle était fidèle à son serment,

Sa main avait gardé le signe d’esclavage.

Elle était pâle et brune, elle avait vingt-cinq ans.

Le sang veinait de bleu ses mains longues et fières,

Et, nerveux, les longs cils de ses chastes paupières

Voilaient ses regards bruns de battements fréquents.

Ni bijou, ni ruban. Nulle marque de joie.

Jamais la moindre fleur dans le bandeau châtain ;

Et le petit col blanc, étroit et puritain,

Tranchait seul sur le deuil de la robe de soie

Brodant très-lentement et d’un geste assoupli

Et ne se doutant pas que l’ombre transfigure,

Sa place dans la chambre était la plus obscure ;

Elle parlait à peine et désirait l’oubli.

Mais, à la question banale qu’on adresse

Quand elle répondait quelques mots en passant,

Cela faisait du mal d’entendre cet accent

Brisé par la douleur et fait pour la tendresse,

Cette voix lente et pure, et lasse de prier,

Qu’interrompait jadis la forte voix d’un maître

Et qu’une insulte, hélas ! un bras levé peut-être,

De honte et de terreur un jour firent crier.

Quand un petit enfant présentait à la ronde

Son front à nos baisers, oh ! comme lentement,

Mélancoliquement et douloureusement,

Ses lèvres s’appuyaient sur cette tête blonde !

Mais aussitôt après ce trop cruel plaisir,

Comme elle reprenait son travail au plus vite !

Et sur ses traits alors quelle rougeur subite,

En songeant au regret qu’on avait pu saisir !

Car je m’apercevais, quoiqu’on fût bon pour elle,

Qu’on la plaignît d’avoir fait un si mauvais choix,

Que ce monde aux instincts timorés et bourgeois

Conservait une crainte, après tout naturelle.

J’avais bien remarqué que son humble regard

Tremblait d’être heurté par un regard qui brille,

Qu’elle n’allait jamais près d’une jeune fille

Et ne levait les yeux que devant un vieillard.

– Jeune homme qui pourrais aimer la pauvre femme

Et qui la trouveras quelque jour sur tes pas,

Ne la regarde pas et ne lui parle pas.

Ne te fais pas aimer, car ce serait infâme !

Va, je connais l’adresse et les subtilités

Du sophisme, aussi bien que tu peux les connaître.

Je sais que son œil brûle et que sa voix pénètre,

Et quel sang bondira dans vos cœurs révoltés.

Je sais qu’elle succombe et qu’elle est sans défense,

Qu’elle meurtrit son sein devant le crucifix,

Qu’elle t’adorerait comme un dieu, comme un fils ;

Je sais que ta victoire est certaine d’avance.

Oui, pour toi je suis sûr qu’elle sacrifierait

Son unique trésor, l’honneur pur et fidèle,

Et que tu voudrais vivre et mourir auprès d’elle.

– C’est bien. Mais je suis sûr aussi qu’elle en mourrait.

Romance

Quand vous me montrez une rose

Qui s’épanouit sous l’azur,

Pourquoi suis-je alors plus morose ?

Quand vous me montrez une rose,

C’est que je pense à son front pur.

Quand vous me montrez une étoile,

Pourquoi les pleurs, comme un brouillard,

Sur mes yeux jettent-ils leur voile ?

Quand vous me montrez une étoile,

C’est que je pense à son regard.

Quand vous me montrez l’hirondelle

Qui part jusqu’au prochain avril,

Pourquoi mon âme se meurt-elle ?

Quand vous me montrez l’hirondelle,

C’est que je pense à mon exil.

Une Sainte

C’est une vieille fille en cheveux blancs ; elle est

Pâle et maigre ; un antique et grossier chapelet

S’égrène, machinal, sous ses doigts à mitaines.

Sans cesse remuant ses lèvres puritaines

D’où tombent les Pater noster et les Ave,

Et laissant son tricot de laine inachevé,

Droite, elle prie, assise au coin d’un feu de veuve,

Dans sa robe de deuil rigide et toujours neuve.Le logis est glacé comme elle. Le cordeau

Semble avoir aligné les plis droits du rideau,

Que blêmit le reflet pâle d’un jour d’automne ;

Et, s’il vient un rayon de soleil, il détonne

Et sur le sol découpe un grand carré brutal.

Le lit est étriqué comme un lit d’hôpital.

L’heure marche sans bruit sous son globe de verre.

Tout est froid, triste, gris, monotone et sévère ;

Et près du crucifix penché comme un fruit mûr,

Deux béquilles d’enfant, en croix, pendent au mur.

Rythme Des Vagues

J’étais assis devant la mer sur le galet.

Sous un ciel clair, les flots d’un azur violet,

Après s’être gonflés en accourant du large,

Comme un homme accablé d’un fardeau s’en décharge,

Se brisaient devant moi, rythmés et successifs.

J’observais ces paquets de mer lourds et massifs

Qui marquaient d’un hourrah leurs chutes régulières

Et puis se retiraient en râlant sur les pierres.

Et ce bruit m’enivrait ; et, pour écouter mieux,

Je me voilai la face et je fermai les yeux.

Alors, en entendant les lames sur la grève

Bouillonner et courir, et toujours, et sans trêve

S’écrouler en faisant ce fracas cadencé,

Moi, l’humble observateur du rythme, j’ai pensé

Qu’il doit être, en effet une chose sacrée,

Puisque Celui qui sait, qui commande et qui crée,

N’a tiré du néant ces moyens musicaux,

Ces falaises aux rocs creusés pour les échos,

Ces sonores cailloux, ces stridents coquillages,

Incessamment heurtés et roulés sur les plages

Par la vague, pendant tant de milliers d’hivers.

Que pour que l’Océan nous récitât des vers.

Vers Le Passé

Car je dédaigne enfin les baisers puérils

Et la foi des seize ans, fleur brève des avrils,

Éphémère duvet des pêches,

Qui fait qu’on se contente et qu’on est trop heureux,

Si la femme qu’on aime a les bras amoureux,

L’âme neuve et les lèvres fraîches.Elle est évanouie à jamais, la candeur

Qui fait que l’on s’éprend d’un petit air boudeur

Qui n’est bien qu’à travers le voile,

Et qu’on n’a pas de mots assez ambitieux

Pour dire à ses amis qu’elle a de jolis yeux

Couleur de bleuet et d’étoile.

Serment

Ô poète trop prompt à te laisser charmer,

Si cette douce enfant devait t’être ravie

Et si ce cœur en qui tout le tien se confie

Ne pouvait pas pour toi frémir et s’animer ?

N’importe ! ses yeux seuls ont su faire germer

Dans mon âme si lasse & de tout assouvie

L’amour qui rajeunit, console et purifie,

Et je devrais encor la bénir et l’aimer.

Heureux ou malheureux, je lui serai fidèle ;

J’aimerai ma douleur, puisqu’elle viendra d’elle

Qui chassa de mon sein la honte et le remord.

Vierge dont les regards me tiennent sous leurs charmes,

Si tu me fais pleurer, je bénirai mes larmes,

Si tu me fais mourir, je bénirai la mort !

Vie Antérieure

S’il est vrai que ce monde est pour l’homme un exil

Où, ployant sous le faix du labeur dur & vil,

Il expie en pleurant sa vie antérieure ;

S’il est vrai que, dans une existence meilleure,

Parmi les astres d’or qui roulent dans l’azur,

Il a vécu, formé d’un élément plus pur,

Et qu’il garde un regret de sa splendeur première ;

Tu dois venir, enfant, de ce lieu de lumière

Auquel mon âme a dû naguère appartenir ;

Car tu m’en as rendu le vague souvenir,

Car en t’apercevant, blonde vierge ingénue,

J’ai frémi, comme si je t’avais reconnue,

Et, lorsque mon regard au fond du tien plongea,

J’ai senti que nous étions aimés déjà

Et depuis ce jour-là, saisi de nostalgie,

Mon rêve au firmament toujours se réfugie,

Voulant y découvrir notre pays natal,

Et dès que la nuit monte au ciel oriental,

Je cherche du regard dans la voûte lactée

L’étoile qui par nous fut jadis habitée.

Simple Ambition

Être un modeste croque-notes

Donnant des leçons de hasard,

Qui court Paris en grosses bottes,

Mais qui comprend Gluck et Mozart ;

Avoir quelque part un vieux maître ;

Aimer sa fille ; et, chaque soir,

Brosser son vieil habit et mettre

Du linge pour aller les voir ;

Ils logent loin ! Faire une lieue

En chantonnant quelques vieux airs,

L’été sous la douce nuit bleue

Et par les bons quartiers déserts ;

Aimer d’un amour très-honnête ;

Avoir peur, en portant la main

A certain cordon de sonnette

Dont on sait pourtant le chemin…

– Ah ! monsieur Paul !… Mademoiselle !

– Mon père vous attend. Voyez.

Voici votre violoncelle,

Son violon et les cahiers.

Demander comment va le maître,

Qui survient, simple et cordial ;

Oh ! le bon moment ! La fenêtre

S’ouvre sur le ciel nuptial ;

Les brises déjà rafraîchies

Entrent avec des papillons

Bien vite brûlés aux bougies

Qui jettent de faibles rayons.

Le concert commence. Elle écoute,

Blonde, accoudée et tout en blanc,

Et son cœur frissonne sans doute

Avec l’allegretto tremblant.

Puis, c’est le menuet, l’andante,

Tout le beau poëme du bruit,

Toute la symphonie ardente.

Et le temps passe. Il est minuit.

– Sauvez-vous. C’est une heure indue

Pour vous qui logez tout là-bas ;

Et cette banlieue est perdue.

Vous viendrez demain, n’est-ce pas ?

Mais avant de partir, encore

Un peu de musique ; pas trop…

Pendant que Julie élabore

Trois humbles verres de sirop.

Vitrail

Sur un fond d’or pâli, les saints rouges et bleus

Qu’un plomb noir délimite en dessins anguleux,

Croisant les bras, levant au ciel un œil étrange :

Marc, brun, près du lion ; Mathieu, roux, près de l’ange

Et Jean, tout rose, avec l’oiseau des empereurs ;

Luc, et son bœuf, qui fait songer aux laboureurs

Dont le Messie aux Juifs parle en ses paraboles :

Tous désignant d’un doigt rigide les symboles

Écrits sur un feuillet à demi déroulé ;

Notre Dame la Vierge, au front immaculé,

Présentant sur ses bras Jésus, le divin Maître,

Qui lève ses deux doigts pour bénir, comme un prêtre ;

Le bon Dieu, blanc vieillard qu’entourent les élus

Inclinés sous le vol des Chérubins joufflus ;

Et le Christ, abreuvé de fiel et de vinaigre,

Cambrant sur le bois noir son torse jaune et maigre.

Sous Les Toits

Sous les toits, avec deux pots de fleurs pour jardin,

Le poète crotté vit pourtant à son aise.

L’élève de Jean-Jacques a trouvé sa Thérèse

Qui lui tient un petit ménage à la Chardin.

Quand il revient, ayant couru dès le matin,

Sans trouver un libraire à qui son livre plaise,

Et qu’on lui tend ce frais baiser qui sent la fraise,

L’homme sensible pleure et pardonne au destin.

Ce soir, à Diderot, il parle, chez Procope,

De son futur ouvrage et le lui développe

Impitoyablement comme un auteur fieffé.

Et, sur un plan nouveau que l’autre lui suggère,

Il pourra, cette nuit, veiller, grâce au café

Que d’avance lui moud sa bonne ménagère.

Souvenir Du Danemark

C’est un parc scandinave, aux sapins toujours verts,

Où le vent automnal courbe les fleurs d’hivers

Dans les vases de marbre ancien sur la terrasse ;

Et la vierge royale en qui revit la race

Des brumeux Suénon dont son père descend,

L’enfant blanche aux yeux clairs, la princesse du sang,

Immobile devant la balustrade antique,

Regarde le lointain azur de la Baltique.

En satin blanc, nu-tête, et du blond idéal

Qui couronne les fronts sous le ciel boréal,

Elle se tient debout, comme un spectre de reine,

Prise dans les grands plis que fait sa robe à traîne.

Au fond de ses yeux froids et pâles rien ne luit ;

Et c’est un lys éclos au soleil de minuit. François Coppée, Jeunes filles

Sur La Terrasse

Devant le pur, devant le vaste ciel du soir,

Où scintillaient déjà quelques étoiles pâles,

Sur la terrasse, avec des fichus et des châles,

Toute la compagnie avait voulu s’asseoir.

Devant nous l’étendue immense, froide et grise,

D’une plaine, la nuit, à la fin de l’été.

Puis un silence, un calme, une sérénité !

Pas un chant de grillon, pas un souffle de brise.

Nos cigares étaient les seuls points lumineux ;

Les femmes avaient froid sous leurs manteaux de laine ;

Tous se taisaient, sentant que la parole humaine

Romprait le charme pur qui pénétrait en eux.

Prés de moi, s’éloignant du groupe noir des femmes,

La jeune fille était assise de profil,

Et, brillant du regret des anges en exil,

Son regard se levait vers le pays des âmes.

Ses mains blanches, ses mains d’enfant sur ses genoux

Se joignaient faiblement, presque avec lassitude,

Et ses yeux exprimaient, comme son attitude,

Tout ce que la souffrance a de cher et de doux.

Elle semblait frileuse en son lourd plaid d’Écosse

Et pourtant souriait, heureuse vaguement,

Mais ce sourire était si faible en ce moment

Qu’il avait plutôt l’air d’une ride précoce.

Pourquoi donc ai-je alors rêvé de la saison

Qui dépouille les bois sous la bise plus aigre,

Fit pourquoi ce sillon dans la joue un peu maigre

M’a-t-il inquiété bien plus que de raison ?

Je connais cet enfant ; elle n’est que débile.

Depuis le bel été passé dans ce château,

Elle va mieux. C’est moi qui lui mets son manteau,

Lorsque le vent fraîchit, d’une main malhabile.

J’ai ma place auprès d’elle, à l’heure des répas,

Je la gronde parfois d’être à mes soins rebelle,

Et, tout en plaisantant, c’est moi qui lui rappelle

Le cordial amer qu’elle ne prendrait pas.

Elle ne peut nous être aussi vite ravie !…

Non, mais devant ce ciel calme et mystérieux,

Avec ce doux reflet d’étoile dans les yeux,

Cette enfant m’a paru trop faible pour la vie ;

Et, sans avoir pitié, je n’ai pas pu prévoir

Tout ce qui doit changer en ride ce sourire

Et flétrir dans les pleurs ce regard où se mire

Le charme triste et pur de l’automne et du soir.

Sur La Vestale D’aizelin

Sous l’œil de la louve d’airain,

Ne t’endors pas indifférente.

Ranime la flamme mourante,

Vestale, songe au feu divin.

Car, s’il devait s’éteindre enfin,

Rome serait dans l’épouvante,

Et l’on t’enterrerait vivante,

Condamnée à mourir de faim.

Ainsi nous veillons, dans notre âme,

Sur l’honneur, pure et noble flamme.

Mais parfois — cela fait frémir ! —

Nous sentons, comme la vestale

Prise d’une langueur fatale,

La conscience s’endormir.

Tableau Rural

Au village, en juillet. Un soleil accablant.

Ses lunettes au nez, le vieux charron tout blanc

Répare, près du seuil, un timon de charrue.

Le curé tout à l’heure a traversé la rue,

Nu-tête. Les trois quarts ont sonné, puis plus rien,

Sauf monsieur le marquis, un gros richard terrien,

Qui passe, en berlingot et la pipe à la bouche,

Et qui, pour délivrer sa jument d’une mouche,

Lance des claquements de fouet très-campagnards

Et fait fuir, effarés, coqs, poules et canards.