Prière Pour Le Roi Henri Le Grand

Pour le roi allant en Limousin.

1605.

Ô Dieu, dont les bontés, de nos larmes touchées,
Ont aux vaines fureurs les armes arrachées,
Et rangé l’insolence aux pieds de la raison ;
Puisqu’à rien d’imparfait ta louange n’aspire,
Achève ton ouvrage au bien de cet empire,
Et nous rends l’embonpoint comme la guérison !

Nous sommes sous un roi si vaillant et si sage,
Et qui si dignement a fait l’apprentissage
De toutes les vertus propres à commander,
Qu’il semble que cet heur nous impose silence,
Et qu’assurés par lui de toute violence
Nous n’avons plus sujet de te rien demander.

Certes quiconque a vu pleuvoir dessus nos têtes
Les funestes éclats des plus grandes tempêtes
Qu’excitèrent jamais deux contraires partis,
Et n’en voit aujourd’hui nulle marque paraître,
En ce miracle seul il peut assez connaître
Quelle force a la main qui nous a garantis.

Mais quoi ! de quelque soin qu’incessamment il veille,
Quelque gloire qu’il ait à nulle autre pareille,
Et quelque excès d’amour qu’il porte à notre bien,
Comme échapperons-nous en des nuits si profondes,
Parmi tant de rochers qui lui cachent les ondes,
Si ton entendement ne gouverne le sien ?

Un malheur inconnu glisse parmi les hommes,
Qui les rend ennemis du repos où nous sommes :
La plupart de leurs vœux tendent au changement ;
Et, comme s’ils vivaient des misères publiques,
Pour les renouveler ils font tant de pratiques,
Que qui n’a point de peur n’a point de jugement.

En ce fâcheux état ce qui nous réconforte,
C’est que la bonne cause est toujours la plus forte,
Et qu’un bras si puissant t’ayant pour son appui,
Quand la rébellion, plus qu’une hydre féconde,
Aurait pour le combattre assemblé tout le monde,
Tout le monde assemblé s’enfuirait devant lui.

Conforme donc, Seigneur, ta grâce à nos pensées :
Ôte-nous ces objets qui des choses passées
Ramènent à nos yeux le triste souvenir ;
Et comme sa valeur, maîtresse de l’orage,
À nous donner la paix a montré son courage,
Fais luire sa prudence à nous l’entretenir.

Il n’a point son espoir au nombre des armées,
Étant bien assuré que ces vaines fumées
N’ajoutent que de l’ombre à nos obscurités.
L’aide qu’il veut avoir, c’est que tu le conseilles ;
Si tu le fais, Seigneur, il fera des merveilles,
Et vaincra nos souhaits par nos prospérités.

Les fuites des méchants, tant soient-elles secrètes,
Quand il les poursuivra n’auront point de cachettes ;
Aux lieux les plus profonds ils seront éclairés :
II verra sans effet leur honte se produire,
Et rendra les desseins qu’ils feront pour lui nuire
Aussitôt confondus comme délibérés.

La rigueur de ses lois, après tant de licence,
Redonnera le cœur à la faible innocence
Que dedans la misère on faisait envieillir.
À ceux qui l’oppressaient il ôtera l’audace ;
Et, sans distinction de richesse ou de race,
Tous de peur de la peine auront peur de faillir.

La terreur de son nom rendra nos villes fortes ;
On n’en gardera plus ni les murs ni les portes ;
Les veilles cesseront au sommet de nos tours ;
Le fer, mieux employé, cultivera la terre ;
Et le peuple, qui tremble aux frayeurs de la guerre,
Si ce n’est pour danser n’aura plus de tambours.

Loin des mœurs de son siècle il bannira les vices,
L’oisive nonchalance et les molles délices,
Qui nous avaient portés jusqu’aux derniers hasards ;
Les vertus reviendront de palmes couronnées,
Et ses justes faveurs aux mérites données
Feront ressusciter l’excellence des arts.

La foi de ses aïeux, ton amour et ta crainte,
Dont il porte dans l’âme une éternelle empreinte,
D’actes de piété ne pourront l’assouvir ;
II étendra ta gloire autant que sa puissance,
Et, n’ayant rien si cher que ton obéissance,
Où tu le fais régner il te fera servir.

Tu nous rendras alors nos douces destinées ;
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années
Qui pour les plus heureux n’ont produit que des pleurs.
Toute sorte de biens comblera nos familles,
La moisson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.

La fin de tant d’ennuis dont nous fûmes la proie
Nous ravira les sens de merveille et de joie ;
Et, d’autant que le monde est ainsi composé
Qu’une bonne fortune en craint une mauvaise,
Ton pouvoir absolu, pour conserver notre aise,
Conservera celui qui nous l’aura causé.

Quand un roi fainéant, la vergogne des princes,
Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces,
Entre les voluptés indignement s’endort,
Quoique l’on dissimule on en fait peu d’estime ;
Et, si la vérité se peut dire sans crime,
C’est avecque plaisir qu’on survit à sa mort.

Mais ce roi, des bons rois l’éternel exemplaire
Qui de notre salut est l’ange tutélaire,
L’infaillible refuge et l’assuré secours,
Son extrême douceur ayant dompté l’envie,
De quels jours assez longs peut-il borner sa vie,
Que notre affection ne les juge trop courts ?

Nous voyons les esprits nés à la tyrannie,
Ennuyés de couver leur cruelle manie,
Tourner tous leurs conseils à notre affliction ;
Et lisons clairement dedans leur conscience
Que, s’ils tiennent la bride à leur impatience,
Nous n’en sommes tenus qu’à sa protection.

Qu’il vive donc, Seigneur, et qu’il nous fasse vivre !
Que de toutes ces peurs nos âmes il délivre,
Et, rendant l’univers de son heur étonné,
Ajoute chaque jour quelque nouvelle marque
Au nom qu’il s’est acquis du plus rare monarque
Que ta bonté propice ait jamais couronné !

Cependant son Dauphin d’une vitesse prompte
Des ans de sa jeunesse accomplira le compte ;
Et, suivant de l’honneur les aimables appas,
De faits si renommés ourdira son histoire,
Que ceux qui dedans l’ombre éternellement noire
Ignorent le soleil ne l’ignoreront pas.

Par sa fatale main qui vengera nos pertes
L’Espagne pleurera ses provinces désertes,
Ses châteaux abattus et ses camps déconfits ;
Et si de nos discordes l’infâme vitupère
A pu la dérober aux victoires du père,
Nous la verrons captive aux triomphes du fils.

Prosopopée D’ostende

(Imitée du latin de Hugues Grotius.)

1604.

Trois ans déjà passés, théâtre de la guerre,
J’exerce de deux chefs les funestes combats,
Et fais émerveiller tous les yeux de la terre,
De voir que le malheur ne m’ose mettre à bas.

À la merci du Ciel en ces rives je reste,
Où je souffre l’hiver froid à l’extrémité,
Lors que l’été revient, il m’apporte la peste,
Et le glaive est le moins de ma calamité.

Tout ce dont la fortune afflige cette vie
Pêle-mêle assemblé, me presse tellement,
Que c’est parmi les miens être digne d’envie,
Que de pouvoir mourir d’une mort seulement.

Que tardez-vous, Destins, ceci n’est pas matière,
Qu’avecque tant de doute il faille décider :
Toute la question n’est que d’un cimetière,
Prononcez librement qui le doit posséder.

Qu’autres Que Vous Soient Désirées

Fait conjointement avec la duchesse
de Bellegarde et le marquis de Racan.

1606.

Qu’autres que vous soient désirées,
Qu’autres que vous soient adorées,
Cela se peut facilement :
Mais qu’il soit des beautés pareilles
À vous, merveille des merveilles,
Cela ne se peut nullement.

Que chacun sous votre puissance
Captive son obéissance,
Cela se peut facilement :
Mais qu’il soit une amour si forte
Que celle-là que je vous porte,
Cela ne se peut nullement.

Que le fâcheux nom de cruelles
Semble doux à beaucoup de belles,
Cela se peut facilement :
Mais qu’en leur âme trouve place
Rien de si froid que votre glace,
Cela ne se peut nullement.

Qu’autres que moi soient misérables
Par vos rigueurs inexorables,
Cela se peut facilement :
Mais que de si vives atteintes
Parte la cause de leurs plaintes,
Cela ne se peut nullement.

Qu’on serve bien lorsque l’on pense
En recevoir la récompense,
Cela se peut facilement :
Mais qu’une autre foi que la mienne
N’espère rien et se maintienne,
Cela ne se peut nullement.

Qu’à la fin la raison essaie
Quelque guérison à ma plaie,
Cela se peut facilement :
Mais que d’un si digne servage
La remontrance me dégage,
Cela ne se peut nullement.

Qu’en ma seule mort soient finies
Mes peines et vos tyrannies,
Cela se peut facilement :
Mais que jamais par le martyre
De vous servir je me retire,
Cela ne se peut nullement.

Que D’épines, Amour, Accompagnent Tes Roses

Alcandre plaint la captivité de sa maîtresse.

1609.

Que d’épines, Amour, accompagnent tes roses !
Que d’une aveugle erreur tu laisses toutes choses
À la merci du sort !
Qu’en tes prospérités à bon droit on soupire !
Et qu’il est mal aisé de vivre en ton empire,
Sans désirer la mort !

Je sers, je le confesse, une jeune merveille,
En rares qualités à nulle autre pareille,
Seule semblable à soi ;
Et, sans faire le vain, mon aventure est telle,
Que de la même ardeur que je brûle pour elle
Elle brûle pour moi.

Mais parmi tout cette heure, ô dure destinée,
Que de tragiques soins, comme oiseaux de Phinée,
Sens-je me dévorer !
Et ce que je supporte avec patience,
Ai-je quelque ennemi, s’il n’est sans conscience,
Qui le vit sans pleurer ?

La mer a moins de vents qui ses vagues irritent,
Que je n’ai de pensers qui tous me sollicitent
D’un funeste dessein ;
Je ne trouve la paix qu’à me faire la guerre ;
Et si l’enfer est fable au centre de la terre,
Il est vrai dans mon sein.

Depuis que le soleil est dessus l’hémisphère,
Qu’il monte ou qu’il descende, il ne me voit rien faire
Que plaindre et soupirer :
Des autres actions j’ai perdu la coutume ;
Et ce qui s’offre à moi, s’il n’a de l’amertume,
Je ne puis l’endurer.

Comme la nuit arrive, et que par le silence
Qui fait des bruits du jour cesser la violence
L’esprit est relâché,
Je vois de tous côtés sur la terre et sur l’onde
Les pavots qu’elle sème assoupir tout le monde,
Et n’en suis point touché.

S’il m’advient quelquefois de clore les paupières,
Aussitôt ma douleur en nouvelles manières
Fait de nouveaux efforts ;
Et de quelque souci qu’en veillant je me ronge,
Il ne me trouble point comme le meilleur songe
Que je fais quand je dors.

Tantôt cette beauté, dont ma flamme est le crime,
M’apparaît à l’autel, où, comme une victime,
On la veut égorger ;
Tantôt je me la vois d’un pirate ravie ;
Et tantôt la fortune abandonne sa vie
À quelque autre danger.

En ces extrémités la pauvrette s’écrie :
Alcandre, mon Alcandre, ôte-moi, je te prie,
Du malheur où je suis !
La fureur me saisit, je mets la main aux armes :
Mais son destin m’arrête ; et lui donner des larmes,
C’est tout ce que je puis.

Voilà comme je vis, voilà ce que j’endure
Pour une affection que je veux qui me dure
Au-delà du trépas.
Tout ce qui me la blâme offense mon oreille ;
Et qui veut m’affliger, il faut qu’il me conseille
De ne m’affliger pas.

On me dit qu’à la fin toute chose se change,
Et qu’avec le temps les beaux yeux de mon ange
Reviendront m’éclairer.
Mais voyant tous les jours ses chaînes se restreindre,
Désolé que je suis, que ne dois-je point craindre ?
Ou que puis-je espérer ?

Non, non, je veux mourir ; la raison m’y convie ;
Aussi bien le sujet qui m’en donne l’envie
Ne peut être plus beau ;
Et le sort, qui détruit tout ce que je consulte,
Me fait voir assez clair que jamais ce tumulte
N’aura paix qu’au tombeau.

Ainsi le grand Alcandre aux campagnes de Seine
Faisait, loin de témoins, le récit de sa peine,
Et se fondait en pleurs.
Le fleuve en fut ému, ses Nymphes se cachèrent,
Et l’herbe du rivage où ses larmes touchèrent
Perdit toutes ses fleurs.

Que N’êtes-vous Lassées Mes Tristes Pensées

Pour Henri le Grand, sur la dernière
absence de la princesse de Condé.

1609.

Que n’êtes-vous lassées,
Mes tristes pensées,
De troubler ma raison,
Et faire avecque blâme
Rebeller mon âme
Contre ma guérison !

Que ne cessent mes larmes,
Inutiles armes !
Et que n’ôte des cieux
La fatale ordonnance
À ma souvenance
Ce qu’elle ôte à mes yeux !

Ô beauté nonpareille,
Ma chère merveille,
Que le rigoureux sort
Dont vous m’êtes ravie
Aimerait ma vie
S’il me donnait la mort !

Quelles pointes de rage
Ne sent mon courage
De voir que le danger,
En vos ans les plus tendres,
Menace vos cendres
D’un cercueil étranger !

Je m’impose silence
En la violence
Que me fait le malheur :
Mais j’accrois mon martyre ;
Et n’oser rien dire
M’est douleur sur douleur.

Aussi suis-je un squelette ;
Et la violette
Qu’un froid hors de saison,
Ou le soc, a touchée,
De ma peau séchée
Est la comparaison.

Dieux, qui les destinées
Les plus obstinées
Tournez de mal en bien,
Après tant de tempêtes
Mes justes requêtes
N’obtiendront-elles rien ?

Ayez-vous eu les titres
D’absolus arbitres
De l’état des mortels
Pour être inexorables
Quand les misérables
Implorent vos autels ?

Mon soin n’est point de faire
En l’autre hémisphère
Voir mes actes guerriers,
Et jusqu’aux bords de l’onde
Où finit le monde
Acquérir des lauriers.

Deux beaux yeux sont l’empire
Pour qui je soupire ;
Sans eux rien ne m’est doux ;
Donnez-moi cette joie
Que je les revoie,
Je suis Dieu comme vous.

Quel Astre Malheureux..

x(Sur l’absence de la vicomtesse d’Auchy.)

1608.

Quel astre malheureux ma fortune a bâtie ?
À quelles dures lois m’a le Ciel attaché,
Que l’extrême regret ne m’ait point empêché
De me laisser résoudre à cette départie ?

Quelle sorte d’ennuis fut jamais ressentie
Egale au déplaisir dont j’ai l’esprit touché ?
Qui jamais vit coupable expier son péché,
D’une douleur si forte, et si peu divertie ?

On doute en quelle part est le funeste lieu
Que réserve aux damnés la justice de Dieu,
Et de beaucoup d’avis la dispute en est pleine :

Mais sans être savant, et sans philosopher,
Amour en soit loué, je n’en suis point en peine :
Où Caliste n’est point, c’est là qu’est mon enfer.

Quelque Ennui Donc Qu’en Cette Absence

Pour Henri le Grand, sous le nom d’Alcandre.

1609.

Quelque ennui donc qu’en cette absence
Avec une injuste licence
Le Destin me fasse endurer,
Ma peine lui semble petite
Si chaque jour il ne l’irrite
D’un nouveau sujet de pleurer !

Paroles que permet la rage
À l’innocence qu’on outrage,
C’est aujourd’hui votre saison ;
Faites-vous ouïr en ma plainte :
Jamais l’âme n’est bien atteinte,
Quand on parle avecque raison.

Ô fureurs dont même les Scythes
N’useraient pas vers des mérites
Qui n’ont rien de pareil à soi !
Madame est captive ; et son crime
C’est que je l’aime, et qu’on estime
Qu’elle en fait de même de moi.

Rochers où mes inquiétudes
Viennent chercher les solitudes
Pour blasphémer contre le sort,
Quoiqu’insensibles aux tempêtes,
Je suis plus rocher que vous n’êtes
De le voir et n’être pas mort.

Assez de preuves à la guerre,
D’un bout à l’autre de la terre,
Ont fait paraître ma valeur ;
Ici je renonce à la gloire,
Et ne veux point d’autre victoire
Que de céder à ma douleur.

Quelquefois les Dieux pitoyables
Terminent des maux incroyables :
Mais, en un lieu que tant d’appas
Exposent à la jalousie,
Ne serait-ce pas frénésie
De ne les en soupçonner pas ?

Qui ne sait combien de mortelles
Les ont fait soupirer pour elles,
Et, d’un conseil audacieux,
En bergers, bêtes et satyres,
Afin d’apaiser leurs martyres,
Les ont fait descendre des cieux ?

Non, non ; si je veux un remède,
C’est de moi qu’il faut qu’il procède,
Sans les importuner de rien :
J’ai su faire la délivrance
Du malheur de toute la France ;
Je la saurai faire du mien.

Hâtons donc ce fatal ouvrage ;
Trouvons le salut au naufrage ;
Et multiplions dans les bois
Les herbes dont les feuilles peintes
Gardent les sanglantes empreintes
De la fin tragique des rois.

Pour le moins, la haine et l’envie
Ayant leur rigueur assouvie,
Quand j’aurai clos mon dernier jour,
Oranthe sera sans alarmes,
Et mon trépas aura des larmes
De quiconque aura de l’amour.

À ces mots tombant sur la place,
Transi d’une mortelle glace,
Alcandre cessa de parler ;
La nuit assiégea ses prunelles ;
Et son âme, étendant les ailes,
Fut toute prête à s’envoler.

Que fais-tu, monarque adorable,
Lui dit un démon favorable ?
En quels termes te réduis-tu ?
Veux-tu succomber à l’orage,
Et laisser perdre à ton courage
Le nom qu’il a pour sa vertu ?

N’en doute point, quoi qu’il advienne,
La belle Oranthe sera tienne ;
C’est chose qui ne peut faillir.
Le temps adoucira les choses,
Et tous deux vous aurez des roses
Plus que vous n’en sauriez cueillir.

Quoi Donc ! C’est Un Arrêt Qui N’épargne Personne

(À l’occasion de la goutte dont Henri le Grand
fut attaqué au mois de janvier 1609.)

Quoi donc ! c’est un arrêt qui n’épargne personne,
Que rien n’est ici-bas heureux parfaitement,
Et qu’on ne peut au monde avoir contentement
Qu’un funeste malheur aussitôt n’empoisonne !

La santé de mon prince en la guerre était bonne,
Il vivait aux combats comme en son élément ;
Depuis que dans la paix il règne absolument,
Tous les jours la douleur quelque atteinte lui donne !

Dieux, à qui nous devons ce miracle des rois
Qui du bruit de sa gloire et de ses justes lois
Invite à l’adorer tous les yeux de la terre,

Puisque seul après vous il est notre soutien,
Quelques malheureux fruits que produise la guerre,
N’ayons jamais la paix, et qu’il se porte bien !

Quoi Donc, Ma Lâcheté Sera Si Criminelle

Stances.

Quoi donc, ma lâcheté sera si criminelle ?
Et les voeux que j’ai faits pourront si peu sur moi,
Que je quitte Madame, et démente la foi
Dont je lui promettais une amour éternelle ?

Que ferons-nous, mon coeur, avec quelle science,
Vaincrons-nous les malheurs qui nous sont préparés ?
Courrons-nous le hasard comme désespérés ?
Ou nous résoudrons-nous à prendre patience ?

Non, non, quelques assauts que me donne l’envie
Et quelques vains respects qu’allègue mon devoir,
Je ne céderai point, que de même pouvoir
Dont on m’ôte Madame, on ne m’ôte la vie.

Bien sera-ce à jamais renoncer à la joie,
D’être sans la beauté dont l’objet m’est si doux
Mais qui m’empêchera qu’en dépit des jaloux
Avecque le penser mon âme ne la voie ?

Le temps qui toujours vole, et sous qui tout succombe
Fléchira cependant l’injustice du sort,
Ou d’un pas insensible avancera la mort,
Qui bornera ma peine au repos de la tombe.

La fortune en tous lieux, à l’homme est dangereuse ;
Quelque chemin qu’il tienne il trouve des combats ;
Mais des conditions où l’on vit ici-bas,
Certes celle d’aimer est la plus malheureuse.

Revenez, Mes Plaisirs, Ma Dame Est Revenue

Pour Alcandre, au retour d’Oranthe à Fontainebleau.

1609.

Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue ;
Et les vœux que j’ai faits pour revoir ses beaux yeux.
Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,
Ont eu grâce des cieux.

Les voici de retour ces astres adorables
Où prend mon océan son flux et son reflux ;
Soucis, retirez-vous ; cherchez les misérables ;
Je ne vous connais plus.

Peut-on voir ce miracle où le soin de nature
A semé comme fleurs tant d’aimables appas,
Et ne confesser point qu’il n’est pire aventure
Que de ne la voir pas ?

Certes l’autre soleil d’une erreur vagabonde
Court inutilement par ses douze maisons ;
C’est elle, et non pas lui, qui fait sentir au monde
Le change des saisons.

Avecque sa beauté toutes beautés arrivent ;
Ces déserts sont jardins de l’un à l’autre bout ;
Tant l’extrême pouvoir des grâces qui la suivent
Les pénètre partout.

Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle ;
L’orage en est cessé, l’air en est éclairci ;
Et même ces canaux ont leur course plus belle,
Depuis qu’elle est ici.

De moi, que les respects obligent au silence,
J’ai beau me contrefaire et beau dissimuler ;
Les douceurs où je nage ont une violence
Qui ne se peut celer.

Mais, ô rigueur du sort ! tandis que je m’arrête
A chatouiller mon âme en ce contentement,
Je ne m’aperçois pas que le destin m’apprête
Un autre partement.

Arrière ces pensers que la crainte m’envoie ;
Je ne sais que trop bien l’inconstance du sort :
Mais de m’ôter le goût d’une si chère joie,
C’est me donner la mort.

Si Des Maux Renaissants Avec Ma Patience

STANCES.

1586.

Si des maux renaissants avec ma patience
N’ont pouvoir d’arrêter un esprit si hautain,
Le temps est médecin d’heureuse expérience ;
Son remède est tardif, mais il est bien certain.

Le temps à mes douleurs promet une allégeance,
Et de voir vos beautés se passer quelque jour ;
Lors je serai vengé, si j’ai de la vengeance
Pour un si beau sujet pour qui j’ai tant d’amour.

Vous aurez un mari sans être guère aimée,
Ayant de ses désirs amorti le flambeau ;
Et de cette prison de cent chaînes formée
Vous n’en sortirez point que par l’huis du tombeau.

Tant de perfections qui vous rendent superbe,
Les restes du mari, sentiront le reclus ;
Et vos jeunes beautés flétriront comme l’herbe
Que l’on a trop foulée et qui ne fleurit plus.

Vous aurez des enfants, des douleurs incroyables,
Qui seront près de vous et crieront à l’entour ;
Lors fuiront de vos yeux les soleils agréables,
Y laissant pour jamais des étoiles autour.

Si je passe en ce temps dedans votre province,
Vous voyant sans beautés et moi rempli d’honneur,
Car peut-être qu’alors les bienfaits d’un grand Prince
Marieront ma fortune avecque le bonheur ;

Ayant un souvenir de ma peine fidèle,
Mais n’ayant point à l’heure autant que j’ai d’ennuis,
Je dirai : Autrefois cette femme fut belle,
Et je fus autrefois plus sot que je ne suis.

Stances Sur La Mort De Henri Le Grand

Au nom du duc de Bellegarde.

1610.

Enfin l’ire du ciel et sa fatale envie,
Dont j’avais repoussé tant d’injustes efforts,
Ont détruit ma fortune, et, sans m’ôter la vie,
M’ont mis entre les morts.

Henri, ce grand Henri, que les soins de nature
Avaient fait un miracle aux yeux de l’univers,
Comme un homme vulgaire est dans la sépulture
À la merci des vers.

Belle âme, beau patron des célestes ouvrages,
Qui fus de mon espoir l’infaillible recours,
Quelle nuit fut pareille aux funestes ombrages
Où tu laisses mes jours ?

C’est bien à tout le monde une commune plaie,
Et le malheur que j’ai chacun l’estime sien :
Mais en quel autre cœur est la douleur si vraie
Comme elle est dans le mien ?

Ta fidèle compagne, aspirant à la gloire
Que son affliction ne se puisse imiter,
Seule de cet ennui me débat la victoire,
Et me la fait quitter.

L’image de ses pleurs, dont la source féconde
Jamais depuis ta mort ses vaisseaux n’a taris,
C’est la Seine en fureur qui déborde son onde
Sur les quais de Paris.

Nulle heure de beau temps ses orages n’essuie,
Et sa grâce divine endure en ce tourment
Ce qu’endure une fleur que la bise ou la pluie
Bat excessivement.

Quiconque approche d’elle a part à son martyre,
Et par contagion prend sa triste couleur ;
Car, pour la consoler, que lui saurait-on dire
En si juste douleur ?

Reviens la voir, grande âme ; ôte-lui cette nue
Dont la sombre épaisseur aveugle sa raison ;
Et fais du même lieu d’où sa peine est venue
Venir sa guérison.

Bien que tout réconfort lui soit une amertume
Avec quelque douceur qu’il lui soit présenté,
Elle prendra le tien, et, selon sa coutume,
Suivra ta volonté.

Quelque soir en sa chambre apparais devant elle,
Non le sang à la bouche et le visage blanc,
Comme tu demeuras sous l’atteinte mortelle
Qui te perça le flanc :

Viens-y tel que tu fus, quand aux monts de Savoie
Hymen en robe d’or te la vint amener ;
Ou tel qu’à Saint-Denis, entre nos cris de joie,
Tu la fis couronner.

Après cet essai fait, s’il demeure inutile,
Je ne connais plus rien qui la puisse toucher ;
Et sans doute la France aura comme Sipyle
Quelque fameux rocher.

Pour moi, dont la faiblesse à l’orage succombe,
Quand mon heure abattu pourrait se redresser,
J’ai mis avecque toi mes desseins en la tombe ;
Je les y veux laisser.

Quoi que pour m’obliger fasse la destinée,
Et quelque heureux succès qui me puisse arriver,
Je n’attends mon repos qu’en l’heureuse journée
Où je t’irai trouver.

Ainsi, de cette cour l’honneur et la merveille,
Alcippe soupirait, prêt à s’évanouir.
On l’aurait consolé ; mais il ferma l’oreille,
De peur de rien ouïr.

Caliste, En Cet Exil J’ai L’âme..

(À la vicomtesse d’Auchy.)

1608.

Caliste, en cet exil j’ai l’âme si gênée,
Qu’au tourment que je souffre il n’est rien de pareil ;
Et ne saurais ouïr ni raison ni conseil,
Tant je suis dépité contre ma destinée.

J’ai beau voir commencer et finir la journée,
En quelque part des cieux que luise le soleil ;
Si le plaisir me fuit, aussi fait le sommeil,
Et la douleur que j’ai n’est jamais terminée.

Toute la cour fait cas du séjour où je suis,
Et, pour y prendre goût, je fais ce que je puis ;
Mais j’y deviens plus sec plus j’y vois de verdure.

En ce piteux état si j’ai du réconfort,
C’est, ô rare beauté, que vous êtes si dure,
Qu’autant près comme loin je n’attends que la mort.

Épitaphe Du Monseigneur Le Duc D’orléans

1611.

Plus Mars que Mars de la Thrace,
Mon père victorieux
Aux rois les plus glorieux
Ota la première place.

Ma mère vient d’une race
Si fertile en demi-dieux,
Que son éclat radieux
Toutes lumières efface.

Je suis poudre toutefois,
Tant la Parque a fait ses lois
Egales et nécessaires.

Rien ne m’en a su parer.
Apprenez, âmes vulgaires,
À mourir sans murmurer.

Pour De Petites Nymphes, Menant L’amour Prisonnier

Stances au Roi Henri Le Grand.

1610.

À la fin tant d’amants, dont les âmes blessées
Languissent nuit et jour,
Verront sur leur auteur leurs peines renversées,
Et seront consolés aux dépens de l’Amour :

Ce public ennemi, cette peste du monde,
Que l’erreur des humains
Fait le maître absolu de la terre et de l’onde,
Se trouve à la merci de nos petites mains.

Nous le vous amenons dépouillé de ses armes,
Ô roi, l’astre des rois ;
Quittez votre bonté, moquez-vous de ses larmes,
Et lui faites sentir la rigueur de vos lois.

Commandez que sans grâce on lui fasse justice ;
Il sera malaisé
Que sa vaine éloquence ait assez d’artifice
Pour démentir les faits dont il est accusé.

Jamais ses passions, par qui chacun soupire,
Ne nous ont fait d’ennui :
Mais c’est un bruit commun que dans tout votre empire
Il n’est point de malheur qui ne vienne de lui.

Mars, qui met sa louange à déserter la terre
Par des meurtres épais,
N’a rien de si tragique aux fureurs de la guerre
Comme ce déloyal aux douceurs de la paix.

Mais, sans qu’il soit besoin d’en parler davantage,
Votre seule valeur,
Qui de son impudence a ressenti l’outrage,
Vous fournit-elle pas une juste douleur ?

Ne mêlez rien de lâche à vos hautes pensées ;
Et par quelques appas
Qu’il demande merci de ses fautes passées,
Imitez son exemple à ne pardonner pas.

L’ombre de vos lauriers admirés de l’envie
Fait l’Europe trembler ;
Attachez bien ce monstre, ou le privez de vie,
Vous n’aurez jamais rien qui vous puisse troubler.