Berger D’abeilles

Ce soir, à travers le bonheur,
Qui donc soupire, qu’estce qui pleure ?
Qu’estce qui vient palpiter sur mon coeur,
Comme un oiseau blessé ?

Estce une plainte de la terre,
Estce une voix future,
Une voix du passé ?
J’écoute, jusqu’à la souffrance,
Ce son dans le silence.

Ile d’oubli, ô Paradis !
Quel cri déchire, cette nuit,
Ta voix qui me berce ?
Quel cri traverse
Ta ceinture de fleurs,
Et ton beau voile d’allégresse ?

Le Laboureur Soldat

Mais musique alors
De mots qui s’avère,
Parlers étrangers
Du sud et du nord,

Offices, bureaux
Et comptoirs ouverts
Où s’en vont pressés
Commis et clercs d’eau,

Rue qui dit sa vie
Toute de gens pleine,
Dans le vent qui rit,
Qui le suit son lot,

Musiques dans l’air
Des heures qui viennent,
Dites à voix pleine
Par des cloches claires,

C’est au long des mois,
Dans l’an qui s’enchaîne,
A chacun sa joie,
A chacun sa peine,

Et saison qui vient
Dans le temps qui va,
Rue fêtant le Saint
Ou le jour qu’elle a.

Ma Libellule

Passants, m’induisez point en beautés d’aventure,
Mon Destin n’en saurait avoir cure ;
Je ne peux plus m’occuper que des Jeunes Filles,
Avec ou sans parfum de famille.

Pas non plus mon chez moi, ces précaires liaisons,
Où l’on s’aime en comptant par saisons ;
L’Amour dit légitime est seul solvable ! car
Il est sûr de demain, dans son art.

Il a le Temps, qu’un grand amour toujours convie ;
C’est la table mise pour la vie ;
Quand demain n’est pas sûr, chacun se gare vite !
Et même, autant en finir tout de suite.

Oh ! adjugés à mort ! comme qui concluraient :
‘ D’avance, tout de toi m’est sacré,
‘ Et vieillesse à venir, et les maux hasardeux !
‘ C’est dit ! Et maintenant, à nous deux ! ‘

Vaisseaux brûlés ! et, à l’horizon, nul divorce !
C’est ça qui vous donne de la force !
Ô mon seul débouché ! Ô mon vatout nubile !
À nous nos deux vies ! Voici notre île.

Ma Maison

Sans connaissance aucune en mon Printemps j’étais :
Alors aucun soupir encor point ne jetais,
Libre sans liberté : car rien ne regrettais
En ma vague pensée
De mols et vains désirs follement dispensée.
Mais Amour, tout jaloux du commun bien des Dieux,
Se voulant rendre à moi, comme à maints, odieux,
Me vint escarmoucher par faux alarmes d’yeux,
Mais je vis sa fallace :
Parquoi me retirai, et lui quittai la place.
je vous laisse penser, s’il fut alors fâché :
Car depuis en maints lieux il s’est toujours caché,
Et, quand à découvert m’a vue, m’a lâché
Maints traits à la volée :
Mais onc ne m’en sentis autrement affolée.
À la fin, connaissant qu’il n’avait la puissance
De me contraindre en rien lui faire obéissance,
Tâcha le plus qu’il peut d’avoir la connaissance
Des Archers de Vertu,
Par qui mon coeur forcé fut soudain abattu.
Mais elle ne permit qu’on me fît autre outrage,
Fors seulement blesser chastement mon courage,
Dont Amour écumait et d’envie, et de rage :
Ô bien heureuse envie,
Qui pour un si haut bien m’a hors de moi ravie !
Ne pleure plus, Amour : car à toi suis tenue,
Vu que par ton moyen Vertu chassa la nue,
Qui me garda longtemps de me connaître nue,
Et frustrée du bien,
Lequel, en le goûtant, j’aime, Dieu sait combien !
Ainsi toute aveuglée en tes liens je vins,
Et tu me mis ès mains, où heureuse devins,
D’un qui est hautement en ses écrits divins,
Comme de nom, sévère,
Et chaste tellement que chacun l’en révère.
Si mainte Dame veut son amitié avoir,
Voulant participer de son heureux savoir,
Et que par tout il tâche acquitter son devoir,
Ses vertus j’en accuse
Plus puissantes que lui, et tant que je l’excuse.

(Chanson VI)

Voix Éteinte

Et soudain, confirmant et dépassant mes craintes,

Un mal lâche et sournois la saisit au gosier,

Comme pour empêcher ses plaintes,

Et l’étouffa sous ses étreintes

Tel un serpent un rossignol dans un rosierOh ! quinze mois entiers l’angoissante torture

D’entendre s’enrouer, tousser, tousser encor,

Tousser d’une toux rauque et suffocante et dure

La gorge d’où longtemps avaient pris leur essor

Tant de beaux chants à l’aile d’or !

Chaque matin sentir plus sourde sa parole,

Et ses efforts plus grands, plus vains, plus anxieux

Pour l’appel qui supplie ou le mot qui console

La pauvre mère qui s’affole

Puis ne plus rien entendre d’Elle que ses yeux !