Élévation En Voyant Une Fontaine

Ecce villicus Venit…
CATULLE.

Holà, maudits enfants ! Gare au piège, à la trappe,
Au chien ! Je ne veux plus, moi qui garde ce lieu,
Qu’on vienne, sous couleur d’y quérir un caïeu
D’ail, piller mes fruitiers et grappiller ma grappe.

D’ailleurs, làbas, du fond des chaumes qu’il étrape,
Le colon vous épie, et, s’il vient, par mon pieu !
Vos reins sauront alors tout ce que pèse un Dieu
De bois dur emmanché d’un bras d’homme qui frappe.

Vite, prenez la sente à gauche, suivezla
Jusqu’au bout de la haie où croît ce hêtre, et là
Profitez de l’avis qu’on vous glisse à l’oreille :

Un négligent Priape habite au clos voisin ;
D’ici, vous pouvez voir les piliers de sa treille
Où sous l’ombre du pampre a rougi le raisin.

Élévation Sur Le Zéphyr

Mihi corolla picta vere ponitur.
CATULLE.

Entre donc. Mes piliers sont fraîchement crépis,
Et sous ma treille neuve où le soleil se glisse
L’ombre est plus douce. L’air embaume la mélisse.
Avril jonche la terre en fleur d’un frais tapis.

Les saisons tour à tour me parent : blonds épis,
Raisins mûrs, verte olive ou printanier calice ;
Et le lait du matin caille encor sur l’éclisse,
Que la chèvre me tend la mamelle et le pis.

Le maître de ce clos m’honore. J’en suis digne.
Jamais grive ou larron ne marauda sa vigne
Et nul n’est mieux gardé de tout le Champ Romain.

Les fils sont beaux, la femme est vertueuse, et l’homme,
Chaque soir de marché, fait tinter dans sa main
Les deniers d’argent clair qu’il rapporte de Rome.

L’amour De Son Néant

Les miroirs, par les jours abrégés des décembres,
Songenttelles des eaux captivesdans les chambres,
Et leur mélancolie a pour causes lointaines
Tant de visages doux fanés dans ces fontaines
Qui s’y voyaient naguère, embellis du sourire !

Et voilà maintenant, quand soimême on s’y mire,
Qu’on croit y retrouver l’une après l’autre et seules
Ces figures de soeurs défuntes et d’aïeules
Et qu’on croit, se penchant sur la claire surface,
Y baiser leurs fronts morts, demeurés dans la glace !

Les Leçons Du Miroir

Je vous vois, couple infâme, enivré de plaisir,
Quand vos secrets complots m’ont enivré de rage.
Estce ainsi qu’on trahit mon amoureux désir,
Et que l’on ose encore irriter mon courage ?

Je vous vois, ménagez votre peu de loisir,
Vous ne me ferez plus que ce dernier outrage :
Ce morceau de rocher que je vais vous choisir
Vous presse de bientôt achever votre ouvrage.

Maintenant je vous tiens, rien ne peut détourner
Le juste châtiment que je vais vous donner,
Il faut que de ce coup je vous réduise en poudre.

Ainsi dit le Cyclope à deux amants transis.
Sa voix fut un tonnerre, et la pierre une foudre,
Qui meurtrit Galatée, et fit mourir Acys.

L’usage Du Temps

Voici que le dahlia, la tulipe et les roses
Parmi les lourds bassins, les bronzes et les marbres
Des grands parcs où l’Amour folâtre sous les arbres
Chantent dans les soirs bleus ; monotones et roses

Chantent dans les soirs bleus la gaîté des parterres,
Où danse un clair de lune aux pieds d’argent obliques,
Où le vent de scherzos quasi mélancoliques
Trouble le rêve lent des oiseaux solitaires,

Voici que le dahlia, la tulipe et les roses,
Et le lys cristallin épris du crépuscule,
Blêmissent tristement au soleil qui recule,
Emportant la douleur des bêtes et des choses ;

Voici que le dahlia, comme un amour qui saigne,
Attend d’un clair matin les baisers frais et roses,
Et voici que le lys, la tulipe et les roses
Pleurent les souvenirs dont mon âme se baigne.