L’ange Envolé

Mon ange a reployé ses ailes

Et dort glacé sous un linceul ;

Coulez, ô larmes éternelles,

Car ici-bas je reste seul.

Ô chère ombre au ciel envolée,

Chaque nuit sous les noirs cyprès

Versant des pleurs sur ton blanc mausolée,

Je viens épancher mes regrets.

Cette douce sœur de mon âme,

Pour charmer mon cœur attristé,

Me parlait encore de sa flamme

Sur le seuil de l’éternité.

Ô chère ombre au ciel envolée,

Chaque nuit sous les noirs cyprès

Versant des pleurs sur ton blanc mausolée,

Je viens épancher mes regrets.

Si jusqu’à toi, de cette terre

S’élève mon chant désolé,

Sois attentive à ma prière

En ton beau royaume étoilé.

Ô chère ombre au ciel envolée,

Chaque nuit sous les noirs cyprès

Versant des pleurs sur ton blanc mausolée,

Je viens épancher mes regrets.

L’exilé

Dans le ciel bleu l’étoile blanche,

Pur diamant,

Au sein des nuits parle et s’épanche

Au firmament ;

La brise fait sa confidence

Au clair ruisseau,

Et l’humble fleur dit sa souffrance

A l’arbrisseau.

L’astre des nuits à la colline

Parle tout bas,

Et sous ses pleurs l’Aurore incline

Les frais lilas ;

La douce voix de l’hirondelle

Au corset noir

Parle au clocher de la tourelle

Du vieux manoir.

Partout je vois la créature,

En sa douleur,

A quelque objet de la nature

Ouvrir son cœur ;

Seul, dans ma nuit noire et profonde,

Pauvre exilé,

Je n’ai plus rien en ce bas monde

A qui parler.

Eh bien ! debout sur la falaise,

Fier, mais sans fiel,

Les pieds libres, hors de la glaise,

Et l’œil au ciel,

En soutenant sur mon épaule

La liberté,

Je proclamerai jusqu’au pôle

La vérité.

Le Bon Curé De Souvignac

Les bons curés, les douces femmes,

Sont de rares présents des cieux ;

Les grands esprits, les simples âmes

Habitent peu dans ces bas lieux ;

Mais Dieu, par une grâce insigne,

Non loin du duché d’Armagnac,

A choisi, pour bénir la vigne,

Le bon curé de Souvignac.

Son grand dogme est la tolérance ;

Aucuns pécheurs ne sont maudits ;

Dans un doux rayon d’espérance,

Il montre à tous le Paradis ;

Simple de ton et de démarche,

Au pauvre ouvrant vite son sac,

Il est beau comme un patriarche,

Ce bon curé de Souvignac.

Sous le toit de son humble cure

Il reçoit de gais pèlerins,

Et, sans être enfant d’Épicure,

Il permet les joyeux refrains ;

Sa prévenance hospitalière

Offre calumet et tabac,

Car il a l’humeur familière,

Ce bon curé de Souvignac.

L’Église, dès notre naissance,

Assoit sur nous menus impôts ;

La mine d’or, c’est l’ignorance,

Et l’on y fouille à tout propos.

Mais sur l’autel faire la banque

Répugne à ce fils d’Isaac ;

Voilà pourquoi le luxe manque

Chez le curé de Souvignac.

Laissant à César son royaume,

Au culte il borne son pouvoir ;

Il fuit la cour, mais sous le chaume

L’orphelin est sûr de le voir.

Quand tant d’autres adroits compères

Ont recours aux coups de Jarnac,

On ne cite que faits sincères

Du bon curé de Souvignac.

Il n’a pas renié sa mère

En se faisant prêtre romain :

Il ne traite pas de chimère

Le progrès de l’esprit humain ;

Il aime la philosophie

Et sait respecter Condillac ;

A la science il se confie,

Le bon curé de Souvignac.

Le Vatican, le Capitole

Ne changent point son oremus,

Et sa voix douce qui console

Ne dit jamais : Non possumus.

Sous le froc il est sans rancune,

Tel qu’il fut jadis sous le frac.

Qu’il est d’espèce peu commune,

Le bon curé de Souvignac !

Instruit des droits de la nature

Comme des devoirs d’un chrétien,

De la plus humble créature

Il se fait l’indulgent soutien.

Mais, vrai fils du siècle, il rabaisse

Tous les marquis de Pourceaugnac,

Car vertu vaut mieux que noblesse

Pour le curé de Souvignac.

Il ne scrute pas l’âme humaine

Par-delà l’ombre du tombeau,

Et conduit jusqu’au noir domaine

Le pécheur parti sans flambeau.

 » Juge éternel, sois-lui propice,

Qu’il ait nom Voltaire ou Balzac,

Je lui dois un dernier office,  »

Dit le curé de Souvignac.

Le prêtre imbu de l’Évangile,

Le franc-maçon au rit divin,

A la même coupe d’argile

Peuvent boire le même vin.

Au chevet du même malade,

Près de l’homme au pauvre bissac,

Nous donnerions tous l’accolade

Au bon curé de Souvignac.

L’hiver

Plus de belle campagne,

Plus de feuillage vert,

L’enfant de la montagne,

Hirondelle d’hiver,

Chante en la cheminée

Où naguère a chanté,

Aux beaux jours de l’année,

L’hirondelle d’été.

Et sur les promenades

Plus de charmants bouquets,

Plus de douces œillades,

De manèges coquets,

Là-bas, sous les grands ormes,

Où venaient tous les soirs,

Femmes aux blanches formes,

Aux épais cheveux noirs.

Or, que faire en sa chambre

Quand, sur ses traits maigris,

Le soleil de décembre

Met son capuchon gris !

Il faut se mettre à l’aise,

Commodément assis,

Et, les pieds dans la braise,

S’endormir sans soucis.

Ou bien si d’aventure

On a le cœur épris

Pour une créature

Qui ne soit pas sans prix,

Il fait bon, il me semble,

La prendre dans ses bras,

Et tous les deux ensemble,

Se mettre entre deux draps.

Le Bon Docteur

Près d’une mère une fille chérie

Sentait venir le dernier de ses jours.

Tout art est vain et c’est en vain qu’on prie ;

Contre le mal il n’est plus de recours.

Tous à la mort ont laissé sa victime ;

Un seul pourtant ne désespère pas.

Grande science et dévouement sublime !…

Le bon docteur la sauva du trépas.

Il croit dans l’âme, essence et divin type,

Et dans la vie, insondable secret ;

Il puise espoir à l’éternel principe

Tant qu’au regard une lueur paraît.

L’être souffrant consulte les oracles

Et tous les saints qu’on invoque tout bas ;

Mais son savoir seul faisant des miracles,

Le bon docteur le sauve du trépas.

Ils étaient là : Père, mère, famille.

La mort planait sur tous les pauvres lits ;

L’épidémie a pris la jeune fille,

Deux grands enfants ; restent seuls les petits.

Plus de secours : Rien qu’un prêtre en prière.

Demain, de tous on va sonner le glas ;

Mais il accourt à la triste chaumière,

Le bon docteur les sauve du trépas.

L’humanité, faible grain de poussière,

Est condamnée à mille maux divers.

De la naissance au bout de la carrière

Tout est péril pour nous dans l’univers ;

Mais du génie étendant le domaine

Et chaque jour plus loin portant ses pas,

S’il est permis à la science humaine,

Le bon docteur nous sauve du trépas.

Gens de loisirs, allez, faites orgie,

Vous qui passez vos nuits sous l’édredon.

A vous le luxe et sa folle magie,

A vous l’amour et son mol abandon.

De vos regards la misère s’efface ;

La volupté seule vous tend les bras.

Il est minuit et là-bas, face à face,

Le bon docteur lutte avec le trépas.

Élan du cœur qu’en lui chacun vénère,

Il met toujours l’argent hors de débat.

Il ne voit pas un outil mercenaire

Dans le scalpel, son arme de combat.

La charité rend son pas plus agile

Vers les mourants gisant sur des grabats.

En vrai chrétien, guidé par l’Évangile,

Le bon docteur les sauve du trépas.

L’art de guérir est un vrai sacerdoce ;

Avant tout autre il a sa mission.

A quoi sert-il, entourant une fosse,

Cet apparat, vaine procession ?

La psalmodie avec sa lente strophe

Murmure mal les adieux d’ici-bas ;

Mieux vaut pour nous le savant philosophe,

Le bon docteur qui sauve du trépas.

Pour un poème ou pour une statue

L’Institut s’ouvre au poète, au sculpteur ;

Pour un haut fait, sombre gloire qui tue,

Le preux soldat reçoit la croix d’honneur,

— Mais, bon docteur, ô toi qui nous fais vivre !

La main du temps te vengeant des ingrats

T’inscrit d’avance à cet immortel livre

Où sont les noms que l’oubli n’atteint pas.

L’italie

Un arc-en-ciel brille à votre horizon,

Italiens, vétérans dans la gloire ;

D’un autre empire et d’un autre renom

Vous pourrez donc illustrer votre histoire.

Sapez tout joug de vos robustes mains ;

Et vous surtout, triomphateurs Romains,

Ne prenant plus pour égide une étole,

Quittez le Vatican, montez au Capitole,

Montez au Capitole.

Le froid tudesque est lui-même aux abois ;

Mais sans laisser à son aigle en son aire

Le temps d’aller mendier près des rois,

Étouffez-le dans le quadrilatère.

De ton lion, saint Marc, romps les liens.

Volez, volez, héros Italiens ;

Sachez saisir les heures opportunes ;

Des rives de l’Arno, volez vers les lagunes,

Volez vers les lagunes.

Fougueux tribun, savant, mâle guerrier,

N’ayez qu’un but : une armée, une flotte.

Garibaldi, sois toujours le premier

Pour racheter tout peuple encore ilote ;

Et pour fonder votre empire latin

Faites serment, au pied de l’Apennin,

Comme les pairs de la chevalerie,

D’être tous les enfants de la même patrie,

De la même patrie.

Peuple vaillant, un illustre parrain,

Souffla son âme à ton âme héroïque,

Et proclama d’un geste souverain

Ta liberté jusqu’à l’Adriatique.

Il fut, hélas ! par l’intrigue des rois,

Trop tôt forcé d’arrêter ses exploits,

Mais il sait bien, si le clairon résonne,

Qu’il manque deux fleurons encore à ta couronne,

A mettre à ta couronne.

Le Chant Du Travail

Pourquoi convoiter l’opulence,

Lorsqu’on a bon œil et bon bras ?

Quand le cœur est plein de vaillance,

On est heureux en tous états.

Allons ! travailleurs, à l’ouvrage !

N’envions point les courtisans.

Point de blason, mais bon courage !

C’est la devise aux artisans.

D’un bruit de joyeuse cadence

Faisons retentir nos travaux ;

On sait que chez nous l’abondance

Entre à l’appel de nos marteaux.

Allons ! travailleurs, à l’ouvrage !

N’envions point les courtisans.

Point de blason, mais bon courage !

C’est la devise aux artisans.

Les bois, les métaux ou la pierre

Se façonnent sous nos outils,

Et du maître en chaque carrière,

Le progrès passe aux apprentis.

Allons ! travailleurs, à l’ouvrage !

N’envions point les courtisans.

Point de blason, mais bon courage !

C’est la devise aux artisans.

Si du goût, dans l’Europe entière,

La France est le porte-étendard,

C’est que de la brute matière

Nous faisons des chefs-d’œuvre d’art.

Allons ! travailleurs, à l’ouvrage !

N’envions point les courtisans.

Point de blason, mais bon courage !

C’est la devise aux artisans.

Pour mieux braver chaleur ou glace,

L’espoir nous dit qu’au bout du jour,

L’amour, ce baume qui délasse,

Nous attend à notre retour.

Allons ! travailleurs, à l’ouvrage !

N’envions point les courtisans.

Point de blason, mais bon courage !

C’est la devise aux artisans.

Aimer pour embellir la vie ;

S’entraider par fraternité ;

Défendre au besoin la patrie :

Voilà toute l’humanité.

Allons ! travailleurs, à l’ouvrage !

N’envions point les courtisans.

Point de blason, mais bon courage !

C’est la devise aux artisans.

Mélancolie

Déesse au front pensif, amante des charmilles,

Des sentiers ignorés et des grands bois épais,

Qui te plais à troubler l’âme des jeunes filles

Dans leur plus doux pensers d’innocence et de paix ;

Qui près des noirs cyprès et des blancs mausolées,

Viens visiter les morts pour qu’ils ne soient pas seuls,

Répondant par des pleurs à leurs voix désolées,

Qui gémissent en vain à travers leurs linceuls,

Voix que toi seule entend et que le monde oublie ;

Sur l’aile d’un amour que d’autres envieront,

Hélas ! Pourquoi viens-tu, pâle Mélancolie,

En chassant ma gaité te penser sur mon front.

Oui, mon âme s’épuise et mon cœur saigne et pleure,

Et plus avant toujours pénètre la douleur.

Attendre, attendre encore, c’est mourir à toute heure,

Car c’est livrer sa vie aux chances du malheur.

Emportant dans son vol nos plus belles années,

Le temps fait sans retour et fauche à tout instant,

Au hasard et sans choix le champ des destinées.

Prête à nous engloutir toujours la fosse attend.

Qui sait si dans six mois troublant l’écho nocturne,

Dans le champ du repos, l’un ou l’autre de nous,

Son front pâle appuyé sur le marbre d’une urne,

Ne viendra pas le soir pleurer à deux genoux.

Le Chant Et L’amour

Les festins font naître la joie

Et le franc rire et les bons mots ;

Mais lorsque la raison s’y noie

L’ivresse est le pire des maux.

Nous, les enfants de l’harmonie,

Chantons toujours, mais buvons peu ;

On sait que la cacophonie

Est fille du petit vin bleu.

Chantons, chantons, quand vient l’aurore,

Le chant du travail, chaque jour ;

Et près de celle qu’on adore

Chantons, le soir, un chant d’amour.

On est heureux auprès des belles

Bien plus qu’au fond d’un cabaret,

Et les cœurs seraient plus fidèles

Si Bacchus ne les égarait.

Le bonheur est au fond de l’âme

Quant au fond du verre est la lie ;

Un doux refrain qui nous enflamme,

Voilà la plus belle folie.

Chantons, chantons, quand vient l’aurore,

Le chant du travail, chaque jour ;

Et près de celle qu’on adore

Chantons, le soir, un chant d’amour.

Le chant est d’essence divine,

Orphée en enseigna les lois.

Aux bords des lacs, dans la ravine,

Sur les coteaux, au fond des bois,

Tout être chante en la nature,

Depuis l’homme jusqu’au grillon ;

Dans l’air résonne une voix pure,

D’autres chantent dans le sillon.

Chantons, chantons, quand vient l’aurore,

Le chant du travail, chaque jour ;

Et près de celle qu’on adore

Chantons, le soir, un chant d’amour.

Quand la guerre ébranle le monde,

Quand le drapeau flotte, éclatant,

Sur le canon qui tonne et gronde

Nos soldats marchent en chantant.

C’est par des chants que la victoire

Signale les plus grands hauts faits ;

Puis, après la moisson de gloire,

On entonne un hymne à la paix.

Chantons, chantons, quand vient l’aurore,

Le chant du travail, chaque jour ;

Et près de celle qu’on adore

Chantons, le soir, un chant d’amour.

Nous, la phalange orphéonique,

Cultivons donc un art si beau ;

Et sauvons du vice bachique

La raison, ce divin flambeau.

Par nos voix la foule est charmée,

Et l’on applaudit à nos chants ;

Et le cœur d’une femme aimée

Palpite à nos accords touchants.

Chantons, chantons, quand vient l’aurore,

Le chant du travail, chaque jour ;

Et près de celle qu’on adore

Chantons, le soir, un chant d’amour.

C’est nous qui ferons la conquête

Des peuples devenant unis ;

Nous porterons à cette fête

De la paix les rameaux bénis.

L’amour remplacera les haines

Au grand Festival solennel,

Et partout tomberont les chaînes

Au bruit du chœur universel.

Chantons, chantons, quand vient l’aurore,

Le chant du travail, chaque jour ;

Et près de celle qu’on adore

Chantons, le soir, un chant d’amour.

Pourquoi Ne Pas Aimer

Pourquoi ne pas aimer lorsqu’on est jeune et belle,

Qu’on a la joue en fleur et que sous son corset,

Où le sein devient fort à rompre le lacet,

On aperçoit éclore en leur nid de dentelle

Mille petits amours qui, du bout de leur aile,

Lutinent le désir qui s’éveille en secret.

Pourquoi ne pas aimer quand on a taille ronde,

Quand on a des yeux bleus purs comme un diamant,

Et des cheveux si beaux sur un front si charmant,

Qu’on est sûre à tout pas que l’on fait par le monde,

D’accrocher en passant à chaque boucle blonde,

La haine d’une femme et le cœur d’un amant.

Pourquoi ne pas aimer quand l’espiègle folie,

A fui devant cet âge où le cœur doit changer,

Cet âge où, soupirant sur un rythme étranger,

La voix cherche des airs dont la mélancolie.

Semble un écho lointain des brises d’Italie,

Lorsqu’elles font la cour aux fleurs de l’oranger.

Si j’étais femme, moi, j’aimerais solitaire

A parcourir le soir les bois silencieux,

Au bras de l’homme élu qui me plairait le mieux,

Et là, tous deux vêtus des ombres du mystère,

Donner et recevoir, oublieux de la terre,

Le premier baiser doux à la face des cieux.

Si j’étais femme, moi, je soufflerais mon âme

Au cœur de mon amant pour le faire souffrir

D’une blessure ardente, impossible à guérir ;

Puis, après des baisers brûlants comme la flamme,

Je lui livrerais tant tous mes charmes de femme,

Que je l’enivrerais à l’en faire mourir.

Blonde rêveuse, ainsi qu’une douce pervenche,

Dans les pleurs de l’aurore éteignant sa couleur,

Votre teint rose et blanc s’est voilé de pâleur.

Serait-ce pour avoir trop longtemps, sur la branche,

Contemplé le ramier près sa palombe blanche,

Ou quelque papillon caressant une fleur ?

Ô ma charmante, hélas ! il est bon d’être sage,

Car la mer des amours cache plus d’un écueil ;

Mais aimer est si doux que je ne puis sans deuil

Voir de vierge murée en sa vertu sauvage.

Si le cloître est un port, c’est un port d’esclavage,

Où toute vive on cloue une âme en un cercueil.

Le Chevreau Et L’enfant

Le gai chevreau bondit et se suspend

Aux longs rameaux du cytise ou du saule ;

Capricieux, sur les cimes grimpant,

Il court aux fleurs, aux feuillages qu’il frôle ;

Rêvant la lutte en ses joyeux ébats,

D’un front sans arme il provoque aux combats ;

Mais vienne un bruit, une ombre, une chimère,

Et le jeune cabri vite accourt à sa mère.

Bondis aussi sur les bords des sentiers,

Petit enfant, au début de la vie ;

Le rouge fruit qui pend aux églantiers

Ferait ta joie, il est ta seule envie.

Élance-toi, malgré piques et dards,

Vers ce buisson où plongent tes regards ;

Mais souviens-toi, dans toute peine amère,

Que le jeune cabri vite accourt à sa mère.

Lorsque trompant le regard vigilant

Du chevrier qui veille en sentinelle,

Un ravisseur, approchant à pas lent,

Trame le rapt du petit qu’il appelle.

L’œil inquiet au bruit de l’étranger

Mais d’un flair sûr découvrant le danger

Qui doit hâter sa course plus légère,

Tout tremblant, le cabri vite accourt à sa mère.

L’esprit du mal tendra sur ton chemin,

Petit enfant, de trompeuses embûches ;

A la jeunesse il ravit son carmin

Comme un frelon ravit le miel aux ruches.

Puisse un bon ange aussi veillant sur toi

Te rappeler par un instinct d’effroi,

Près d’un danger, fût-il même éphémère,

Que le jeune cabri vite accourt à sa mère.

Rêve Et Réalité

Les champs, les lacs et les vallées

Isolées

Furent longtemps les seuls amours

De mes jours.

Il semblait que des voix mystiques,

Sympathiques,

Tout bas répondaient à ma voix

Dans les bois.

J’allais sous une grotte sombre

Chercher l’ombre,

Laissant flotter âme et regard

Au hasard,

Comme errent ces fils blancs qu’à l’aube

Sur le globe

La vierge épand de son fuseau

Par réseau.

Les gazons, vertes draperies

Des prairies

Qu’émaillent de riches couleurs

Mille fleurs,

Formant à l’agreste nature

Sa parure,

Étaient à mes yeux le tableau

Le plus beau.

Et quand ces vivantes musettes,

Les fauvettes,

Gazouillaient au sein des buissons

Leurs chansons,

Voyant sur la branche élevée

Leur couvée,

J’écoutais en de doux transports

Leurs accords.

Si parfois la palombe blanche

Sur la branche

Appelait amoureusement

Son amant,

Je sentais surgir en mon âme

Une flamme

Et je demandais une sœur

Pour mon cœur.

Alors les parfums, l’ambroisie

De l’Asie

Embaumaient de mes rêves d’or

Le trésor,

Et les tuniques diaphanes

Des sultanes

Voltigeaient devant mes esprits

Trop épris.

Contemplant sous le ciel sans voiles

Les étoiles,

Et dans cet azur étendu,

L’œil perdu,

De voluptueuses images,

Doux mirages,

Me faisaient palpiter d’émoi

Malgré moi.

D’autres fois mon cœur qui s’embrase

Par l’extase,

Imaginait des entretiens

Plus chrétiens

Avec les pudiques phalanges

Des archanges,

N’offensant d’aucun vœu charnel

L’Éternel.

Si j’avais ces amours étranges

Pour les anges,

Et les houris que Mahomet

Nous promet,

C’est que pour rafraîchir mes lèvres

Dans mes fièvres,

Je ne connaissais sous le ciel

Aucun miel.

Mais comme une fraîche rosée,

Déposée

Par l’aurore versant des pleurs

Sur les fleurs,

L’amour dans les plis de mon âme

Tout en flamme

A versé ses épanchements

Si charmants.

Le Mépris Des Grandeurs

Par l’esprit ou par la fortune

J’aime à voir tout homme grandir ;

Nulle gloire ne m’importune,

Je ne suis pas las d’applaudir ;

Je trouve même légitime

Que l’on rêve luxe et splendeurs ;

Mais si vous n’avez mon estime,

Je mépriserai vos grandeurs.

Ma tolérance est infinie ;

Prélats trônant au divin lieu,

Allongez votre litanie,

Si cela peut plaire au bon Dieu.

Des âmes qui vous sont si chères

Stimulez les saintes ardeurs,

Mais si vous mentiez dans vos chaires,

Je mépriserais vos grandeurs.

A vos honnêtes Éminences,

Ministres, je dois mon respect ;

Je verse ma part aux finances,

Je ne saurais être suspect.

Disposez donc de nos ressources,

Payez jusqu’aux ambassadeurs,

Mais si vous nous voliez nos bourses,

Je mépriserais vos grandeurs.

Immortels des Académies,

Sénateurs de l’esprit humain,

Que des Muses les voix amies

Vous indiquent le droit chemin.

Grands savants, porteurs de lunettes,

Soyez dignes, sinon frondeurs,

Mais si vous faites des courbettes,

Je mépriserai vos grandeurs.

Mesdames, fussiez-vous duchesses,

Pour vous je suis sans préjugé,

Mais ce n’est pas par des richesses

Que mon cœur peut être engagé.

En amour je suis philosophe,

Si donc, abusives rondeurs,

Vos charmes n’étaient qu’en étoffe,

Je mépriserais vos grandeurs.

Gentilhomme, marquis ou prince,

Passez sous le commun niveau ;

Si votre savoir est trop mince,

S’il est trop creux votre cerveau,

Si votre pied plat dans l’ornière

Accuse en vous trop de lourdeurs,

Ah ! Messieurs de la Melonnière,

Je mépriserai vos grandeurs.

Sur l’âpre sentier de la vie,

Escarpé de chaque côté,

Jusqu’au sommet que l’on envie,

Fier et debout, être monté ;

Sans ramper garder l’équilibre,

N’ayant pour appui que l’honneur,

Être vraiment un homme libre,

Voilà la suprême grandeur.

Sarah La Marinière

A Venise, un grand seigneur

A Sarah la marinière

Offrit, pour toucher son cœur,

Une fortune princière ;

Mais en vain il soupira…

J’aime mieux, lui dit la belle,

Mes filets et ma nacelle ;

Non, vous n’aurez pas Sarah.

D’Égypte, le vice roi

En passant dans sa tartane

Lui dit un jour : Sois à moi !

Je te ferai ma sultane ;

Mais en vain il soupira…

Non, dit Sarah, je préfère

Rester simple marinière ;

Non, vous n’aurez pas Sarah.

Un jeune prélat romain

Allant en pèlerinage,

La trouva sur son chemin

Et la prit par le corsage ;

Mais en vain il soupira…

Non, Monseigneur, je suis sage,

Portez ailleurs votre hommage ;

Non, vous n’aurez pas Sarah.

Mais un jour, un gondolier

Prit une fleur printannière,

Puis en galant cavalier

L’offrit à la marinière ;

Elle à son tour soupira…

Et l’on vit au clair de lune

S’embarquer sur la lagune

Le gondolier et Sarah.

Le Mois De Mai

Lorsqu’Éole a, dans leur caverne,

Renfermé les tristes autans,

Quand l’oiseau qui chez nous hiverne

S’en va regagner ses étangs,

Ô doux printemps, ta jeune épouse,

En souriant à tes amours,

Pour tes pieds nus sur la pelouse

Tisse un vert tapis de velours

Le cerf en amour cherche et rôde

A l’entour des fourrés épais ;

Le lézard, couvert d’émeraude,

Au soleil vient dormir en paix ;

Au sein des forêts reverdies

Les nids de mousse et de duvet

Se remplissent de mélodies

Comme Cimarose en rêvait.

Sous les amoureuses baleines

Des zéphirs qui rident les flots,

Le muguet au bord des fontaines

Agite ses petits grelots ;

Et pour que, plus belle, elle éclate,

La main d’un sylphe printanier

Viens, dans son corset écarlate,

Lacer la fleur du grenadier.

L’eau habille dans les cascades

En faisant tourner les moulins,

Et donne ainsi des sérénades

Aux nymphes des bosquets voisins ;

Et le rêveur qui se promène

Entend parfois le chalumeau

Qui fait, dans un pauvre domaine,

Danser les filles du hameau.