La Jeune Arménienne

Veux-tu, jeune étranger, habiter nos rivages ?

Veux-tu fixer tes pas sous ce ciel radieux ?

Viens là-bas avec moi sous ces palmiers sauvages,

Viens, je révélerai mes charmes à tes yeux.

Sais-tu ce qu’est l’amour aux climats de l’Asie ?

C’est un hymne sans fin sur la lyre du cœur ;

C’est un parfum formé de miel et d’ambroisie,

C’est sur la lèvre en feu le fruit plein de saveur.

Allons, bel étranger, laisse là ta patrie ;

Vois mes longs cheveux noirs flottants sur mes bras nus,

Lis mon âme en mes yeux brûlants d’idolâtrie ;

Reste et je te promets des bonheurs inconnus.

Le Vin

Jeunes et vieux, si vous êtes moroses

J’ai le secret de rendre la gaité ;

Si vous voulez voir refleurir les roses

De votre teint, signe de la santé,

Mieux qu’un docteur aux savantes formules

Qui vous prescrit tisanes et pilules,

Par la vertu de ma rouge liqueur

Je rends la vie et réchauffe le cœur.

Depuis juillet jusqu’au mois de septembre

Le dieu du jour qui féconda ma fleur

Versa sur moi la pourpre, l’or et l’ambre

Pour me vêtir d’une riche couleur.

Le vendangeur m’arracha de la treille,

Et maintenant, captif en la bouteille,

Je suis tout prêt à couler sous vos doigts.

Et moi l’esclave ici vous ferai rois.

Au blond Phœbus j’ai dérobé sa flamme

Lorsqu’il dorait les pampres des coteaux ;

D’attraits nouveaux j’embellis toute femme

Sous l’humble toit comme aux riches châteaux.

Fut-elle, hélas ! à l’âge ou l’on est laide,

Magicien je viens vite à son aide,

Et merveilleux prestidigitateur

Je la fais voir sous un prisme enchanteur.

Improvisant ma tribune aux harangues,

Sur toute table où brille mon reflet,

En liberté j’ai bientôt mis les langues

Et couronné les fronts d’un feu follet.

Puis l’esprit part comme un feu d’artifice,

Et jamais tant, sous le morne édifice

Où l’Institut du goût dicte les lois,

On n’entendit si fins propos gaulois.

La Muse Chansonnière

On me voit, courant les pieds nus,

Rire avec les premiers venus ;

D’autres fois en mules de soie

Aux palais j’apporte la joie ;

Car du même pas empressé

Je visite hôtel et chaumière ;

Je suis la muse Chansonnière

Au jupon un peu retroussé.

Je ne porte point le peplum

Et ne connais pour labarum

Que l’écharpe que je déplie

Sur les grelots de la folie.

Satyrique avec les heureux,

Je me fais modeste et gentille,

Et surtout toujours bonne fille,

Avec les couples amoureux.

Je dois, en fille de Bacchus,

Préférer le vin aux écus ;

Mais je rougis du vieux Silène

Lorsqu’il s’enivre à perdre haleine.

J’aime toujours aux gais repas

Que l’esprit gaulois étincelle,

Et je veux qu’Hébé, toujours belle,

Ne montre qu’un peu ses appas.

Pour être propice aux amants,

J’aide à leurs doux épanchements,

Et quand je tiens en main ma lyre,

C’est le bonheur, c’est un délire ;

Mais s’il arrive un mauvais cas,

Si la vertu chancelle et glisse,

Là je ne suis jamais complice,

Car je fuis lorsqu’on parle bas.

Je trône ‘au milieu de Paris ;

La gloire, les jeux et les ris,

La vieille sagesse endormie

Composent mon académie.

L’atticisme et le goût nouveau

Sont la règle de tous mes rites,

Et j’ai des bardes émérites

Parmi les membres du Caveau.

Par strophes, tercets ou quatrains

J’inspire les joyeux refrains ;

A ma voix la foule accourue,

Aime à me suivre dans la rue.

Tout écho répond à mon luth,

Quoique je sois un peu païenne,

Et la grande âme plébéienne

Avec moi risque son salut.

Si je vois un peuple en danger,

Avec lui, contre l’étranger,

Héroïne ardente, enflammée,

Je vaux souvent toute une armée ;

Et lorsque l’on marche au combat

Aux accents de la Marseillaise,

On dirait qu’en une fournaise

J’ai trempé l’âme du soldat.

Si je vous raille, ô souverains !

Passez-moi mes petits refrains ;

Point de gardes prétoriennes

Pour mes chansons voltairiennes,

Car nul régicide ici-bas

Je ne connais et je ne hante ;

Avec moi toujours la voix chante

Et l’esprit ne conspire pas.

Les Bohèmes

Pour quelle faute originelle,

Bohèmes qui tendez les mains,

Allez-vous ainsi, sans semelle,

De vos pieds user les chemins.

Nous, nous rêvons une industrie

Pour les enfants qui nous sont nés ;

Mais à l’orgue de barbarie

Les vôtres sont prédestinés.

La manivelle avec cadence

Moud des airs et vous fait du pain ;

Et cette Esméralda qui danse

En elle sent danser la faim.

Sur ses dents blanches le sourire

Qu’accompagne le tambourin

A peine éclos semble nous dire :

Je suis le rire du chagrin.

Quand dans ces pauvres filles d’Ève

S’épanouit la fleur d’amour,

Toujours en marche, leur doux rêve

Cherche un cœur ou faire séjour.

Elles prodiguent de la sorte

Des baisers au jeune passant ;

Mais ainsi que la feuille morte

Vole et se perd l’amour naissant.

Oh ! retournez à vos montagnes ;

L’homme s’épure dans l’azur ;

Époux aimés, chères compagnes,

Vous y connaîtrez l’amour pur.

Oui, guérissez ce mal étrange

Qui vous pousse en chaque cité ;

Au lieu de vivre dans la fange

Mieux vaut un roc inhabité.

La Raison

Le sang de l’innocent a tant rougi l’histoire,

La force a tant pesé sur le monde abaissé

Qu’on craint toujours de voir dans le ciel de la gloire,

Du génie et des arts le soleil éclipsé.

Refrain :

Je vois dans la raison l’étincelle divine ;

Je vois que Dieu caché par elle se devine

Et que la liberté doit l’appeler sa sœur ;

Je vois qu’en appliquant le bâillon du mutisme

On livre l’univers au sombre fanatisme ;

Voilà, voilà pourquoi je suis libre penseur.

L’esprit des noirs desseins assemble ses phalanges.

L’oiseau des nuits s’envole aux sommets sourcilleux,

Essayant d’effrayer par des clameurs étranges

L’aigle, le roi des airs, au vol audacieux.

Refrain :

Je vois dans la raison l’étincelle divine ;

Je vois que Dieu caché par elle se devine

Et que la liberté doit l’appeler sa sœur ;

Je vois qu’en appliquant le bâillon du mutisme

On livre l’univers au sombre fanatisme ;

Voilà, voilà pourquoi je suis libre penseur.

Et vous aussi, Césars, vous avez charge d’âmes.

Le souffle du néant toujours aime à ternir

Les plus beaux sceptres d’or, l’éclat des oriflammes.

Le progrès seul apprend vos noms à l’avenir.

Refrain :

Je vois dans la raison l’étincelle divine ;

Je vois que Dieu caché par elle se devine

Et que la liberté doit l’appeler sa sœur ;

Je vois qu’en appliquant le bâillon du mutisme

On livre l’univers au sombre fanatisme ;

Voilà, voilà pourquoi je suis libre penseur.

Les Moments Heureux

Le bonheur, j’imagine,

C’est d’être à carnaval

Pressant la taille fine

D’une danseuse au bal,

Danseuse jamais lasse

Qui toujours avec grâce

Tourne, bondit et passe

Les yeux étincelants,

Le sein tremblant de joie

Dans un corset de soie,

Qui s’ouvre et se reploie

Complice des galants.

Le bonheur, c’est encore,

Aux vallons onduleux,

De voir lever l’aurore

Au fond des grands yeux bleus

D’une blonde bergère,

Si souple et si légère,

Que la douce fougère

La prend pour un oiseau,

Et si blanche à l’épaule

Que le vent qui la frôle

S’en souvient jusqu’au pôle

Et le dit au roseau

Le bonheur, c’est la flamme,

La flamme heureuse enfin

Qu’allume au fond de l’âme

Un joyeux séraphin

Quand, dans la basilique,

Une femme angélique,

A l’autel catholique,

Vous livre doucement

Une main satinée

A la vôtre enchaînée

Par le nœud d’hyménée

Et la foi du serment.

L’âme Rêvée

Il est une âme enfin que comprend et devine

Mon âme ranimée, échappant aux ennuis ;

Car mes regards ont vu cette femme divine

Que j’avais tant rêvée en mes plus belles nuits.

Petits oiseaux, venez près d’elle

Et par vos chants et vos baisers,

Par vos doux frémissements d’aile

Et vos désirs inapaisés,

Petits oiseaux, couple fidèle,

Portez le trouble en ses pensers.

Ses yeux purs et charmants ont un éclat si tendre

Et sa voix pénétrante a des accents si doux,

Que les anges du ciel, pour la voir et l’entendre,

Descendent empressés et remontent jaloux.

Étoile qui fuis dans l’espace,

Si tu la surprends quelque soir,

Plus rêveuse suivant ta trace

De son œil langoureux et noir,

Dis-lui que je l’aime, et de grâce

Pour moi demande un peu d’espoir.

Pour avoir contemplé sa pâleur éclatante

Mon front en gardera le reflet désormais ;

Et pourtant je sais bien, languissant dans l’attente,

Que son cœur tout à Dieu ne m’aimera jamais.

Ô cher objet de mon envie,

Au nom si doux à révéler

Qu’il est sur ma bouche ravie

Sans cesse prêt à s’envoler,

Je me tairai toute ma vie,

Mais laisse mes yeux te parler.

Les Poètes

Ce qu’il nous faut, à nous, pauvres poètes,

Tribu rebelle à tout joug détesté,

C’est une lyre avec des chansonnettes,

C’est le soleil avec la liberté.

Alors qu’on voit tant de larmes amères

Tremper le sol de cette humanité,

Nous voyageons au pays des chimères :

Pour nous le rêve est la réalité.

La, nos esprits vivent toujours en fête,

Dans cet air pur on se sent rajeuni ;

Même des cieux, nous faisons la conquête,

Car notre empire est l’espace infini.

Aux bras émus des blanches walkiries

Les dieux du Nord nous offrent le bonheur,

Et, d’autres fois, nos folles rêveries

D’une houri préfèrent la langueur.

Anges d’Europe ou déesses d’Asie

Qui peuplez tant de paradis divers,

Nous évoquons à notre fantaisie

Vos traits divins dans les cieux entr’ouverts.

Et vous cédez, visions de nos âmes,

A nos désirs toujours inassouvis,

Quand, résistant à nos terrestres flammes,

Tant de beautés nous tiennent asservis.

Comme un collier dont la perle s’égrène,

Chaque heure enlève un plaisir à nos cœurs,

Mais nous aimons la muse souveraine,

Et des ennuis nos amours sont vainqueurs.

Ce qu’il nous faut, à nous, pauvres poètes,

Tribu rebelle à tout joug détesté,

C’est une lyre avec des chansonnettes,

C’est le soleil avec la liberté

Lorsque le crime a subjugué le monde,

Quand le flatteur brûle un encens vénal,

Pour protester de sa haine profonde

Nait un poète, un bouillant Juvénal.

Il montre à tous les rouges hécatombes ;

Du drap funèbre il soulève un lambeau,

Et jusqu’au fond des noires catacombes

La vérité va porter son flambeau.

Et si parfois, jugé dans un prétoire,

Il voit tirer le verrou d’un cachot,

Sa main saisit le burin de l’histoire,

Arme acérée autant qu’un javelot ;

Puis, essuyant quelques larmes furtives,

Le prisonnier, reprenant ses accents,

A dans la voix des gammes si plaintives,

Qu’il assombrit le front des tout-puissants.

Ô souverains, renversez vos bastilles !

Car, après Dieu, c’est nous qui vous jugeons ;

Nos vers ailés, qui franchissent les grilles,

Volent plus loin du sommet des donjons.

Nous voudrions toujours, joyeux prophètes,

N’avoir jamais que la gloire à chanter,

Et nous n’aimons à prévoir les défaites

Que dans le but qu’on les puisse éviter.

Ce qu’il nous faut, à nous, pauvres poètes,

Tribu rebelle à tout joug détesté,

C’est une lyre avec des chansonnettes,

C’est le soleil avec la liberté.

L’amour Du Pays

Pays natal, par quels secrets liens

A tout jamais s’attache à toi notre âme ?

Fils de la plaine ou francs Tyroliens,

Pour nos foyers même amour nous enflamme.

Magiques reflets

Gardés du jeune âge,

On voit des chalets

Au fond d’un mirage :

Car les souvenirs sont autant d’amis

Qui disent au cœur : Chéris ton pays.

Fraîcheur des bois, eaux dormantes des lacs,

Oiseaux divers de couleurs ou de formes

Tressant dans l’air leurs gracieux hamacs,

Leurs nids chantants, aux branches des grands ormes,

Vols aériens

Sillonnant l’espace ;

Tous ces petits riens

Prennent grande place :

Car les souvenirs sont autant d’amis

Qui disent au cœur : Chéris ton pays.

Le flot des jours entraîne notre esquif

Vers le néant, gouffre de cataracte ;

Mais la nature, en son cours fugitif,

D’un double amour avec nous fit un pacte.

Comme l’arbrisseau

Qui se lie au chêne,

Autour du berceau

S’enr0ule une chaîne :

Car les souvenirs sont autant d’amis

Qui disent au cœur : Chéris ton pays.

Qu’un mal rebelle ait jeté ses défis

Au plus savant de nos plus grands oracles,

Le pays seul conserve pour ses fils

Sa douce effluve opérant des miracles :

C’est l’heureux climat

De notre naissance

Qui pour qu’on l’aimât

Gardait sa puissance :

Car les souvenirs sont autant d’amis

Qui disent au cœur : Chéris ton pays.

Si par le sang on remonte aux aïeux,

Par tout son être on tient à la patrie.

Serait-il donc crime plus odieux

Que de trahir cette terre chérie !

Qui donc a prescrit

Cette loi profonde ?

C’est le grand esprit,

C’est l’âme du monde :

Car les souvenirs sont autant d’amis

Qui disent au cœur : Chéris ton pays.

Les Regrets D’une Coquette

Adieu beauté, parure du jeune âge,

Bientôt l’hiver va neiger sur mon front ;

La main du temps qui ride mon visage,

Chaque matin me réserve un affront :

De noirs cheveux j’ai beau parer ma tête,

Orner mon cou de riches diamants,

J’ai vu ce soir ma dernière conquête

Fuir mon boudoir et fausser ses serments.

Soupir d’amour, ô brûlante insomnie

Qui me fais trop expier mes dédains !

Ton vol m’enlève à l’extase infinie,

Mais la raison a ses retours soudains.

J’ai cru longtemps, bravant toute blessure,

Pouvoir narguer le petit dieu malin,

Mais son carquois porte une flèche sûre

Qui vient m’atteindre aux jours de mon déclin.

Je lutte en vain comme la fleur d’automne

Qui sent venir les premiers aquilons,

Je n’entends plus qu’un frelon qui bourdonne,

Car tous ont fui mes joyeux papillons.

Voilà le prix qu’aujourd’hui je recueille,

Je n’ai plus droit qu’à de vaines pitiés.

Lys oublié qui tombe feuille à feuille,

Je ne vois plus que mon ombre à mes pieds.

Ah ! revenez, sylphes de ma jeunesse,

Amants qu’on vit tomber à mes genoux,

Je vous promets caresse pour caresse,

Pour un regard mon regard le plus doux.

Si je pouvais, moi, la fière coquette,

Moi, qui jamais ne connus de vainqueur,

Si je pouvais retarder ma retraite,

J’en fais serment, je donnerais mon cœur.

Allons, je veux que rien ne me surpasse

En me mêlant aux joyeux tourbillons.

Ne puis-je pas, en valsant avec grâce,

Lancer encore l’œillade aux doux rayons ?

Un amour vrai peut rajeunir mes charmes,

La Pompadour, même après quarante ans,

Plus belle encore, fit verser bien des larmes.

Parfois l’automne est plus beau qu’un printemps.

Mais vain espoir de mon âme abusée !

Art imposteur d’inutiles atours !

Qui me rendra cette taille élancée,

Ce galbe pur de mes premiers contours ?

Qui donc rendra l’éclat à ma prunelle,

L’humide émail ornant mes blanches dents,

Mes beaux bras nus et mes pieds de gazelle,

Et mes langueurs et mes rêves ardents ?

N’essayez pas, oh ! croyez-moi, fillettes,

Troupe jolie, à l’aube de vos jours ;

N’essayez pas d’imiter les coquettes

Voguant trop tard sur la mer des amours.

Au cap fatal, cap de la quarantaine,

Près d’un écueil vous guette un dieu moqueur,

 » — Ici, dit-il, Vénus perd son domaine,

Il faut à temps savoir donner son cœur. « 

L’ange Envolé

Mon ange a reployé ses ailes

Et dort glacé sous un linceul ;

Coulez, ô larmes éternelles,

Car ici-bas je reste seul.

Ô chère ombre au ciel envolée,

Chaque nuit sous les noirs cyprès

Versant des pleurs sur ton blanc mausolée,

Je viens épancher mes regrets.

Cette douce sœur de mon âme,

Pour charmer mon cœur attristé,

Me parlait encore de sa flamme

Sur le seuil de l’éternité.

Ô chère ombre au ciel envolée,

Chaque nuit sous les noirs cyprès

Versant des pleurs sur ton blanc mausolée,

Je viens épancher mes regrets.

Si jusqu’à toi, de cette terre

S’élève mon chant désolé,

Sois attentive à ma prière

En ton beau royaume étoilé.

Ô chère ombre au ciel envolée,

Chaque nuit sous les noirs cyprès

Versant des pleurs sur ton blanc mausolée,

Je viens épancher mes regrets.

L’exilé

Dans le ciel bleu l’étoile blanche,

Pur diamant,

Au sein des nuits parle et s’épanche

Au firmament ;

La brise fait sa confidence

Au clair ruisseau,

Et l’humble fleur dit sa souffrance

A l’arbrisseau.

L’astre des nuits à la colline

Parle tout bas,

Et sous ses pleurs l’Aurore incline

Les frais lilas ;

La douce voix de l’hirondelle

Au corset noir

Parle au clocher de la tourelle

Du vieux manoir.

Partout je vois la créature,

En sa douleur,

A quelque objet de la nature

Ouvrir son cœur ;

Seul, dans ma nuit noire et profonde,

Pauvre exilé,

Je n’ai plus rien en ce bas monde

A qui parler.

Eh bien ! debout sur la falaise,

Fier, mais sans fiel,

Les pieds libres, hors de la glaise,

Et l’œil au ciel,

En soutenant sur mon épaule

La liberté,

Je proclamerai jusqu’au pôle

La vérité.

Le Bon Curé De Souvignac

Les bons curés, les douces femmes,

Sont de rares présents des cieux ;

Les grands esprits, les simples âmes

Habitent peu dans ces bas lieux ;

Mais Dieu, par une grâce insigne,

Non loin du duché d’Armagnac,

A choisi, pour bénir la vigne,

Le bon curé de Souvignac.

Son grand dogme est la tolérance ;

Aucuns pécheurs ne sont maudits ;

Dans un doux rayon d’espérance,

Il montre à tous le Paradis ;

Simple de ton et de démarche,

Au pauvre ouvrant vite son sac,

Il est beau comme un patriarche,

Ce bon curé de Souvignac.

Sous le toit de son humble cure

Il reçoit de gais pèlerins,

Et, sans être enfant d’Épicure,

Il permet les joyeux refrains ;

Sa prévenance hospitalière

Offre calumet et tabac,

Car il a l’humeur familière,

Ce bon curé de Souvignac.

L’Église, dès notre naissance,

Assoit sur nous menus impôts ;

La mine d’or, c’est l’ignorance,

Et l’on y fouille à tout propos.

Mais sur l’autel faire la banque

Répugne à ce fils d’Isaac ;

Voilà pourquoi le luxe manque

Chez le curé de Souvignac.

Laissant à César son royaume,

Au culte il borne son pouvoir ;

Il fuit la cour, mais sous le chaume

L’orphelin est sûr de le voir.

Quand tant d’autres adroits compères

Ont recours aux coups de Jarnac,

On ne cite que faits sincères

Du bon curé de Souvignac.

Il n’a pas renié sa mère

En se faisant prêtre romain :

Il ne traite pas de chimère

Le progrès de l’esprit humain ;

Il aime la philosophie

Et sait respecter Condillac ;

A la science il se confie,

Le bon curé de Souvignac.

Le Vatican, le Capitole

Ne changent point son oremus,

Et sa voix douce qui console

Ne dit jamais : Non possumus.

Sous le froc il est sans rancune,

Tel qu’il fut jadis sous le frac.

Qu’il est d’espèce peu commune,

Le bon curé de Souvignac !

Instruit des droits de la nature

Comme des devoirs d’un chrétien,

De la plus humble créature

Il se fait l’indulgent soutien.

Mais, vrai fils du siècle, il rabaisse

Tous les marquis de Pourceaugnac,

Car vertu vaut mieux que noblesse

Pour le curé de Souvignac.

Il ne scrute pas l’âme humaine

Par-delà l’ombre du tombeau,

Et conduit jusqu’au noir domaine

Le pécheur parti sans flambeau.

 » Juge éternel, sois-lui propice,

Qu’il ait nom Voltaire ou Balzac,

Je lui dois un dernier office,  »

Dit le curé de Souvignac.

Le prêtre imbu de l’Évangile,

Le franc-maçon au rit divin,

A la même coupe d’argile

Peuvent boire le même vin.

Au chevet du même malade,

Près de l’homme au pauvre bissac,

Nous donnerions tous l’accolade

Au bon curé de Souvignac.

L’hiver

Plus de belle campagne,

Plus de feuillage vert,

L’enfant de la montagne,

Hirondelle d’hiver,

Chante en la cheminée

Où naguère a chanté,

Aux beaux jours de l’année,

L’hirondelle d’été.

Et sur les promenades

Plus de charmants bouquets,

Plus de douces œillades,

De manèges coquets,

Là-bas, sous les grands ormes,

Où venaient tous les soirs,

Femmes aux blanches formes,

Aux épais cheveux noirs.

Or, que faire en sa chambre

Quand, sur ses traits maigris,

Le soleil de décembre

Met son capuchon gris !

Il faut se mettre à l’aise,

Commodément assis,

Et, les pieds dans la braise,

S’endormir sans soucis.

Ou bien si d’aventure

On a le cœur épris

Pour une créature

Qui ne soit pas sans prix,

Il fait bon, il me semble,

La prendre dans ses bras,

Et tous les deux ensemble,

Se mettre entre deux draps.

Le Bon Docteur

Près d’une mère une fille chérie

Sentait venir le dernier de ses jours.

Tout art est vain et c’est en vain qu’on prie ;

Contre le mal il n’est plus de recours.

Tous à la mort ont laissé sa victime ;

Un seul pourtant ne désespère pas.

Grande science et dévouement sublime !…

Le bon docteur la sauva du trépas.

Il croit dans l’âme, essence et divin type,

Et dans la vie, insondable secret ;

Il puise espoir à l’éternel principe

Tant qu’au regard une lueur paraît.

L’être souffrant consulte les oracles

Et tous les saints qu’on invoque tout bas ;

Mais son savoir seul faisant des miracles,

Le bon docteur le sauve du trépas.

Ils étaient là : Père, mère, famille.

La mort planait sur tous les pauvres lits ;

L’épidémie a pris la jeune fille,

Deux grands enfants ; restent seuls les petits.

Plus de secours : Rien qu’un prêtre en prière.

Demain, de tous on va sonner le glas ;

Mais il accourt à la triste chaumière,

Le bon docteur les sauve du trépas.

L’humanité, faible grain de poussière,

Est condamnée à mille maux divers.

De la naissance au bout de la carrière

Tout est péril pour nous dans l’univers ;

Mais du génie étendant le domaine

Et chaque jour plus loin portant ses pas,

S’il est permis à la science humaine,

Le bon docteur nous sauve du trépas.

Gens de loisirs, allez, faites orgie,

Vous qui passez vos nuits sous l’édredon.

A vous le luxe et sa folle magie,

A vous l’amour et son mol abandon.

De vos regards la misère s’efface ;

La volupté seule vous tend les bras.

Il est minuit et là-bas, face à face,

Le bon docteur lutte avec le trépas.

Élan du cœur qu’en lui chacun vénère,

Il met toujours l’argent hors de débat.

Il ne voit pas un outil mercenaire

Dans le scalpel, son arme de combat.

La charité rend son pas plus agile

Vers les mourants gisant sur des grabats.

En vrai chrétien, guidé par l’Évangile,

Le bon docteur les sauve du trépas.

L’art de guérir est un vrai sacerdoce ;

Avant tout autre il a sa mission.

A quoi sert-il, entourant une fosse,

Cet apparat, vaine procession ?

La psalmodie avec sa lente strophe

Murmure mal les adieux d’ici-bas ;

Mieux vaut pour nous le savant philosophe,

Le bon docteur qui sauve du trépas.

Pour un poème ou pour une statue

L’Institut s’ouvre au poète, au sculpteur ;

Pour un haut fait, sombre gloire qui tue,

Le preux soldat reçoit la croix d’honneur,

— Mais, bon docteur, ô toi qui nous fais vivre !

La main du temps te vengeant des ingrats

T’inscrit d’avance à cet immortel livre

Où sont les noms que l’oubli n’atteint pas.