Ode À Alcippe

Ton corps plus doux que ton esprit
S’exposait hier à ma vue,
Et d’un transport qui me surprit
Soulageait l’ardeur qui me tue.

Ton visage masqué me rit
Ainsi qu’au travers d’une nue,
Et sous le gant qui la couvrit
Ta main m’apparut demi nue.

Même pour mieux flatter mes sens
De mille plaisirs innocents,
Ton sein poussait hors de ta robe.

Cloris, n’estce pas proprement
Que ton corps de toi se dérobe
Pour se donner à ton amant ?

Adieu Paris, Adieu Pour La Derniere Fois

Afin qu’à l’avenir on t’adore, ô Déesse,
Je plante en ton honneur ce laurier immortel,
Je te sacre ce temple où j’offre à ton autel
Les armes dont Amour a dompté ma jeunesse.

Ceux qui t’invoqueront pour vierge chasseresse
Et qui t’honoreront de maint voeu solennel
Ne puissent du trépas sentir le dard cruel,
Ains le trait bienheureux dont ta beauté me blesse.

Fait nouvel Actéon, je veux hanter ces bois,
Serf de ta déité mais non privé de voix,
De mémoire, de sens, ou de vue ou d’oreilles,

Mais bien veuxje à jamais t’appendre mille voeux,
Chanter ta chasteté, et servir aux neveux
De glace pour mirer tes divines merveilles.

Déserts Où J’ai Vécu Dans Un Calme Si Doux

Esprit, dès le berceau dans le ciel emporté,
Qui dédaignes l’éclat des choses moins durables,
Et toujours t’arrêtant aux desseins honorables,
Ne t’es jamais soumis à nulle vanité ;

Sujet à la raison, tu vis en liberté ;
Tant de vaines grandeurs, aux autres admirables,
Tant de plaisirs pipeurs, tant d’honneurs misérables,
N’ont jamais pu toucher tes ans ni ta beauté.

Le plaisir de nos jours, qui sans cesse varie,
Est semblable aux couleurs d’une plaine fleurie,
Qu’on voit après six mois en neiges se tourner ;

Mais nos saintes amours sont hors de la nature,
Le Ciel et la Vertu seront leur sépulture ;
Car jamais les saisons ne les pourront borner.

Épigramme

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;

Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants ;
Parce qu’elles sont les tristes captives
De leur guetapens ;

Parce qu’elles sont prises dans leur oeuvre ;
Ô sort ! fatals noeuds !
Parce que l’ortie est une couleuvre,
L’araignée un gueux;

Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
Parce qu’on les fuit,
Parce qu’elles sont toutes deux victimes
De la sombre nuit…

Passants, faites grâce à la plante obscure,
Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
Oh ! plaignez le mal !

Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,

Pour peu qu’on leur jette un oeil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La vilaine bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !

Il Est Vray. Je Le Sçay. Mes Vers Sont Mesprisez

Les Talons
Vont
D’un train d’enfer,
Sur le sable blond,
Les Talons
Vont
D’un train d’enfer
Implacablement
Et rythmiquement,
Avec une méthode d’enfer,
Les Talons
Vont.

Cependant le corps,
Sans nul désarroi,
Se tient tout droit,
Comme appréhendé au collet
Par les
Recors
La danseuse exhibe ses bas noirs
Sur des jambes dures
Comme du bois.

Mais le visage reste coi
Et l’oeil vert,
Comme les bois,
Ne trahit nul émoi.

Puis d’un coup sec
Comme du bois,
Le danseur, la danseuse
Retombent droits
D’un parfait accord,
Les bras le long
Du corps.
Et dans une attitude aussi sereine
Que si l’on portait
La santé
De la Reine.

Mais de nouveau
Les Talons
Vont
D’un train d’enfer
Sur le plancher clair.

Il N’est Homme En L’univers …

‘ Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour ;
‘ Lèvetoi ; pars, adieu ; qu’il n’entre, et que ta vue
‘ Ne cause un grand malheur, et je serais perdue !
‘ Tiens, regarde, adieu, pars : ne voistu pas le jour ? ‘

Nous aimions sa naïve et riante folie,
Quand soudain, se levant, un sage d’Italie,
Maigre, pâle, pensif, qui n’avait point parlé,
Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé
Du muet de Samos qu’admire Métaponte,
Dit : ‘ Locriens perdus, n’avezvous pas de honte ?
Des moeurs saintes jadis furent votre trésor ;
Vos vierges, aujourd’hui riches de pourpre et d’or,
Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.
Hélas ! qu’avezvous fait des maximes austères
De ce berger sacré que Minerve autrefois
Daignait former en songe à vous donner des lois ? ‘
Disant ces mots, il sort… Elle était interdite ;
Son oeil noir s’est mouillé d’une larme subite ;
Nous l’avons consolée, et ses ris ingénus,
Ses chansons, sa gaîté, sont bientôt revenus.
Un jeune Thurien, aussi beau qu’elle est belle
(Son nom m’est inconnu), sortit presque avec elle :
Je crois qu’il la suivit et lui fit oublier
Le grave Pythagore et son grave écolier.

Je Donne À Mon Desert Les Restes De Ma Vie

(Extrait)

Il vous sied bien, Monsieur le Tibre,
De faire ainsi tant de façon,
Vous dans qui le moindre poisson
A peine a le mouvement libre :
Il vous sied bien de vous vanter
D’avoir de quoi le disputer
A tous les fleuves de la terre ;
Vous qui, comblé de trois moulins,
N’oseriez défier en guerre
La rivière des Gobelins.

Je Suis Dans Le Penchant De Mon Âge De Glace

Les moines, à pas lents, derrière le Prieur
Qui portait le ciboire et les huiles mystiques,
Rentrèrent, deux à deux, au cloître intérieur,
Troupeau d’ombres, le long des arcades gothiques.

Comme en un champ de meurtre, après l’ardent combat,
Le silence se fit dans la morne cellule,
Autour du vieil Abbé couché sur son grabat,
Rigide, à la lueur de la cire qui brûle.

Un Christ d’argent luisait entre ses maigres doigts,
Les yeux, fixes et creux, s’ouvraient sous le front lisse,
Et le sang, tiède encor, s’égouttait par endroits
De la poitrine osseuse où mordit le cilice.

Avec des mots confus que le râle achevait,
Le moribond, faisant frémir ses lèvres blêmes,
Contemplait sur la table, auprès de son chevet,
Une tête et deux os d’homme, hideux emblèmes.

Contre ce drap de mort d’eau bénite mouillé,
La face ensevelie en une cape noire,
Seul, immobile, et sur la dalle agenouillé,
Un moine grommelait son chapelet d’ivoire.

Minuit sonna, lugubre, et jeta dans le vent
Ses douze tintements à travers les ogives ;
Le bruit sourd de la foudre ébranla le couvent,
Et l’éclair fit blanchir les tourelles massives.

Or, relevant la face, après s’être signé,
Le moine dit, les bras étendus vers le faîte :
De profundis, ad te, clamavi, Domine !
Mais, s’il le faut, Amen ! Ta volonté soit faite !

Du ciel inaccessible abaisse la hauteur,
Ouvre donc en entier les portes éternelles,
Ô maître ! Et dans ton sein reçois le serviteur
Que l’Ange de la mort t’apporte sur ses ailes.

Dévoré de la soif de ton unique amour,
Le coeur plein de ta grâce ; et marqué de ton signe,
Comme un bon ouvrier, dès le lever du jour,
Tout en sueur, il a travaillé dans ta vigne.

Ton calice de fiel n’était point épuisé,
Pour que sa bouche austère en savourât la lie ;
Et maintenant, Seigneur, le voici vieux, brisé,
Haletant de fatigue après l’oeuvre accomplie.

Vers le divin Royaume il tourne enfin les yeux ;
La mort va dénouer les chaînes de son âme :
Reçoisle donc, ô Christ, dans la paix de tes cieux,
Avec la palme d’or et l’auréole en flamme !

La cellule s’emplit d’un livide reflet ;
L’Abbé dressa son front humide du saint chrême,
Et le moine effrayé l’entendit qui parlait
Comme en face du Juge infaillible et suprême :

Seigneur, vous le savez, mon coeur est devant vous,
Sourd aux appels du monde et scellé pour la joie ;
Je l’ai percé, vivant, de la lance et des clous,
Je l’ai traîné, meurtri, le long de votre Voie.

Plein de jeunesse, en proie aux sombres passions,
Sous la règle de fer j’ai ployé ma superbe ;
Les richesses du monde et ses tentations,
J’ai tout foulé du pied comme la fange et l’herbe ;

Paul m’a commis le glaive, et Pierre les deux clés ;
Pieds nus, ceint d’une corde, en ma robe de laine,
J’ai flagellé les forts à mon joug attelés ;
Le clairon de l’Archange a reçu mon haleine.

Ils se sont tous rués du Nord sur le Midi,
Bandits et chevaliers, princes sans patrimoine ;
Mais le plus orgueilleux comme le plus hardi
A touché de son front la sandale du moine !

Et le monde n’étant, ô Christ, qu’un mauvais lieu
D’où montait le blasphème autour de votre Église,
J’ai voué toute chair en holocauste à Dieu,
Et j’ai purifié l’âme à Satan promise.

Seigneur, Seigneur ! parlez, êtesvous satisfait ?
La sueur de l’angoisse à mon front glacé fume.
Ô Maître, tendezmoi la main si j’ai bien fait,
Car une mer de sang m’entoure et me consume.

Elle roule et rugit, elle monte, elle bout.
J’enfonce ! Elle m’aveugle et me remplit la bouche ;
Et sur les flots, Jésus ! des spectres sont debout,
Et chacun d’eux m’appelle avec un cri farouche.

Ah ! je les reconnais, les damnés ! Les voilà,
Ceux d’Alby, de Béziers, de Foix et de Toulouse,
Que le fer pourfendit, que la flamme brûla,
Parce qu’ils outrageaient l’Église, votre épouse !

Sus, à l’assaut ! l’épée aux dents, la hache au poing !
Des excommuniés éventrez les murailles !
Tuez ! à vous le ciel s’ils n’en réchappent point !
Arrachez tous ces coeurs maudits et ces entrailles !

Tuez, tuez ! Jésus reconnaîtra les siens.
Écrasez les enfants sur la pierre, et les femmes !
Je vous livre, ô guerriers, ces pourceaux et ces chiens,
Pour que vous dépeciez leurs cadavres infâmes !

Gloire au Christ ! les bûchers luisent, flambeaux hurlants ;
La chair se fend, s’embrase aux os des hérétiques,
Et de rouges ruisseaux sur les charbons brûlants
Fument dans les cieux noirs au bruit des saints cantiques !

Dieu de miséricorde, ô justice, ô bonté,
C’est vous qui m’échauffez du feu de votre zèle ;
Et voici que mon coeur en est épouvanté,
Voici qu’un autre feu dans mes veines ruisselle !

Alleluia ! L’Église a terrassé Satan…
Mais j’entends une Voix terrible qui me nomme
Et me dit : Loin de moi, fou furieux ! Vat’en,
Ô moine tout gorgé de chair et de sang d’homme !

À l’aide, sainte Vierge ! Écoutezmoi, Seigneur !
Cette cause, Jésus, n’étaitce point la vôtre ?
Si j’ai frappé, c’était au nom de votre honneur ;
J’ai combattu devant le siège de l’Apôtre.

J’ai vaincu, mais pour vous ! Regardezmoi mourir ;
Voyez couler encor de mes chairs condamnées
Ce sang versé toujours et que n’ont pu tarir
Les macérations de mes soixante années.

Voyez mes yeux creusés du torrent de mes pleurs ;
Maître, avant que Satan l’emporte en sa géhenne,
Voyez mon coeur criant de toutes vos douleurs,
Plus enflammé de foi qu’il n’a brûlé de haine !

Tu mens ! C’était l’orgueil implacable et jaloux
De commander aux rois dans tes haillons de bure,
Et d’écraser du pied les peuples à genoux,
Qui faisait tressaillir ton âme altière et dure.

Tu jeûnais, tu priais, tu macérais ton corps
En te réjouissant de tes vertus sublimes
Eh bien, sombre boucher des vivants et des morts,
Regarde ! mon royaume est plein de tes victimes.

Qui t’a dit de tuer en mon nom, assassin ?
Loup féroce, toujours affamé de morsures,
Tes ongles et tes dents ont lacéré mon sein,
Et ta bave a souillé mes divines blessures.

Arrière ! Va hurler dans l’abîme éternel !
Qaïn, en te voyant, reconnaîtra sa race.
Va ! car tu souillerais l’innocence du ciel,
Et mes Anges mourraient d’horreur devant ta face !

Grâce, Seigneur Jésus ! Arrière ! il est trop tard.
Je vois flamber l’Enfer, j’entends rire le Diable,
Et je meurs ! Ce disant, convulsif et hagard,
L’Abbé se renversa dans un rire effroyable.

Le moine épouvanté, tout baigné de sueur,
S’évanouit, pressant son front de ses mains froides ;
Et le cierge éclaira de sa fauve lueur
Le mort et le vivant silencieux et roides.

Je Touche De Mon Pied Le Bord De L’autre Monde

L’amour nous fait trembler comme un jeune feuillage,
Car chacun de nous deux a peur du même instant.
‘ Mon bienaimé, distu très bas, je t’aime tant…
Laisse… Ferme les yeux… Ne parle pas… Sois sage…

Je te devine proche au feu de ton visage.
Ma tempe en fièvre bat contre ton coeur battant.
Et, le cou dans tes bras, je frissonne en sentant
Ta gorge nue et sa fraîcheur de coquillage.

Ecoute au gré du vent la glycine frémir.
C’est le soir ; il est doux d’être seuls sur la terre,
L’un à l’autre, muets et faibles de désir.

D’un baiser délicat tu m’ouvres la paupière ;
Je te vois, et, confuse, avec un long soupir,
Tu souris dans l’attente heureuse du mystère.

La Belle Vieille

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laissemoi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

La Plus-part De Mes Partisans

Las d’avoir visité mondes, continents, villes,
Et vu de tout pays, ciel, palais, monuments,
Le voyageur enfin revient vers les charmilles
Et les vallons rieurs qu’aimaient ses premiers ans.

Alors sur les vieux bancs au sein des soirs tranquilles,
Sous les chênes vieillis, quelques bons paysans,
Graves, fumant la pipe, auprès de leurs familles
Ecoutaient les récits du docte aux cheveux blancs.

Le printemps refleurit. Le rossignol volage
Dans son palais rustique a de nouveau chanté,
Mais les bancs sont déserts car l’homme est en voyage.

On ne le revoit plus dans ses plaines natales.
Fantôme, il disparut dans la nuit, emporté
Par le souffle mortel des brises hivernales.

Mon Âme, Il Faut Partir …

Elle avait fui de mon âme offensée ;
Bien loin de moi je crus l’avoir chassée :
Toute tremblante, un jour, elle arriva,
Sa douce image, et dans mon coeur rentra :
Point n’eus le temps de me mettre en colère ;
Point ne savais ce qu’elle voulait faire ;
Un peu trop tard mon coeur le devina.

Sans prévenir, elle dit : ‘Me voilà ?
‘Ce coeur m’attend. Par l’Amour, que j’implore,
‘Comme autrefois j’y viens régner encore. ‘
Au nom d’amour ma raison se troubla :
Je voulus fuir, et tout mon corps trembla.
Je bégayai des plaintes au perfide ;
Pour me toucher il prit un air timide ;
Puis à mes pieds en pleurant, il tomba.
J’oubliai tout dès que l’Amour pleura