Les Tombeaux Champêtres

Dans ce champ où l’on voit l’herbe mélancolique

Flotter sur les sillons que forment ces tombeaux,

Les rustiques aïeux de nos humbles hameaux

Au bruit du vent des nuits dorment sous l’if antique.

De la jeune Progné le ramage confus,

Du zéphyr, au matin, la voix fraîche et céleste,

Les chants perçants du coq ne réveilleront plus

Ces bergers endormis sous cette couche agreste.

Près de l’âtre brûlant une épouse modeste

N’apprête plus pour eux le champêtre repas ;

Jamais à leur retour ils ne verront, hélas !

D’enfants au doux parler une troupe légère,

Entourant leurs genoux et retardant leurs pas,

Se disputer l’amour et les baisers d’un père.

Souvent, ô laboureurs ! Cérès mûrit pour vous

Les flottantes moissons dans les champs qu’elle dore ;

Souvent avec fracas tombèrent sous vos coups

Les pins retentissants dans la forêt sonore.

En vain l’ambition, qu’enivrent ses désirs,

Méprise et vos travaux et vos simples loisirs :

Eh ! que sont les honneurs ? L’enfant de la victoire,

Le paisible mortel qui conduit un troupeau,

Meurent également ; et les pas de la gloire,

Comme ceux du plaisir, ne mènent qu’au tombeau.

Qu’importe que pour nous de vains panégyriques

D’une voix infidèle aient enflé les accents ?

Les bustes animés, les pompeux monuments,

Font-ils parler des morts les muettes reliques ?Jetés loin des hasards qui forment la vertu,

Glacés par l’indigence aux jours qu’ils ont vécu,

Peut-être ici la mort enchaîne en son empire

De rustiques Newtons de la terre ignorés,

D’illustres inconnus dont les talents sacrés

Eussent charmé les dieux sur le luth qui respire :

Ainsi brille la perle au fond des vastes mers ;

Ainsi meurent aux champs des roses passagères

Qu’on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères,

D’inutiles parfums embaument les déserts.

L’esclave

Jadis, lorsque mon bras faisait voler la prame

Sur le fluide azur de l’abîme calmé,

Du sombre désespoir les pleurs mouillaient ma rame :

Un charme m’a guéri : j’aime et je suis aimé.

Le noir rocher me plaît ; la tour que le flot lave

Me sourit maintenant aux grèves de ces mers :

Le flambeau du signal y luit pour ton esclave,

Toi que je sers, toi que je sers !Belle et divine es-tu, dans toute ta parure,

Quand la nuit au harem je glisse un pied furtif !

Les tapis, l’aloès, les fleurs et l’onde pure,

Sont par toi prodigués à ton jeune captif.

Quel bonheur ! au milieu du péril que j’aggrave,

T’entourer de mes bras, te parer de mes fers,

Mêler à tes colliers l’anneau de ton esclave,

Toi que je sers, toi que je sers !

Nous Verrons

A Philippe Monnier.

Je te dédie, ô Mort, le suprême désir
De mon coeur dépouillé de la robe illusoire ;
Il mettra tout le feu qu’il avait au plaisir
A mériter ta grâce, à conquérir ta gloire.

Il est mûr pour ta gerbe ; il ne veut plus de vin :
De son trésor, il n’a conservé qu’une envie
De repos éternel et de néant divin,
Dégoûté, dès le seuil, de l’odeur de la vie.

Espoir, orgueil puissant, vous n’êtes que des mots
Dont le bruit vain séduit notre esprit qui s’engoue ;
Christ est las de la croix pesante de ses maux ;
Poussière, tu ne sers qu’à faire de la boue.

Ô Mort, mon coeur n’est plus qu’un squelette de coeur,
N’y cherche pas l’autel et l’écho des féeries ;
Le prêtre au chant pieux a déserté le choeur,
Le vent noir a flétri les pelouses fleuries.

Nuit D’automne

De ces bois s’élève.

Sous ces arbres verts,

Qu’un vent frais balance,

J’entends en silence

Leurs légers concerts :

Mollement bercée,

La voûte pressée

En dôme orgueilleux

Serre son ombrage,

Et puis s’entr’ouvrant.

Du ciel lentement

Découvre l’image.

Là, des nuits l’azur

Dans un cristal pur

Déroule ses voiles.

Et le flot brillant

Coule en sommeillant

Sur un lit d’étoiles-Oh ! charme nouveau !

Le son du pipeau

Dans l’air se déploie,

Et du fond des bois

M’apporte à la fois

L’amour et la joie.

Près des ruisseaux clairs.

Au chaume d’Adèle

Le pasteur fidèle

Module ses airs.

Tantôt il soupire,

Tantôt il désire ;

Se tait : tour à tour

Sa simple cadence

Me peint son amour

Et son innocence.

Dans son lit heureux

La pauvre attentive

Écoute, pensive,

Ces sons dangereux :

Le drap qui la couvre

Loin d’elle a roulé,

Les Malheurs De La Révolution

Ils sont dévastés dans nos temples

Les monuments sacrés des rois :

Mon oeil effrayé les contemple ;

Je tremble et je pleure à la fois.

Tandis qu’une fosse commune,

Des grandeurs et de la fortune

Reçoit les funèbres lambeaux,

Un spectre, à la voix menaçante,

A percé la tombe récente

Qui dévora les vieux tombeaux.Sa main d’une pique est armée :

Un bonnet cache son orgueil ;

Par la mort sa vue est charmée :

Il cherche un tyran au cercueil.

Courbé sur la poudre insensible,

Il saisit un sceptre terrible

Qui du lis a flétri la fleur,

Et d’une couronne gothique

Chargeant son bonnet anarchique,

Il se fait roi de la douleur.

Clarisse

Monsieur l’abbé et monsieur son valet
Sont faits égaux, tous deux comme de cire :
L’un est grand fou, l’autre petit follet ;
L’un veut railler, l’autre gaudir et rire ;
L’un boit du bon ; l’autre ne boit du pire.
Mais un débat le soir entr’eux s’émeut :
Car maître abbé toute la nuit ne veut
Etre sans vin, que sans secours ne meure,
Et son valet jamais dormir ne peut
Tandis qu’au pot une goutte demeure.

L’amour De La Campagne

Et cependant mes yeux demandoient ce rivage ;

Et cependant d’ennuis, de chagrins dévoré.

Au milieu des palais, d’hommes froids entouré,

Je regrettois partout mes amis du village.

Mais le printemps me rend mes champs et mes beaux jours.

Vous m’allez voir encore, ô verdoyantes plaines !

Assis nonchalamment auprès de vos fontaines,

Un Tibulle à la main, me nourrissant d’amours.

Fleuve de ces vallons, là, suivant tes détours,

J’irai seul et content gravir ce mont paisible

Souvent tu me verras, inquiet et sensible,

Arrêté sur tes bords en regardant ton cours.J’y veux terminer ma carrière ;

Rentré dans la nuit des tombeaux,

Mon ombre, encor tranquille et solitaire,

Dans les forêts cherchera le repos.

Au séjour des grandeurs mon nom mourra sans gloire,

Mais il vivra longtemps sous les toits de roseaux,

Le Départ

D’un branchu semblant un grand fagot qui s’évase,
Il végète sa mort à jamais défeuillé ;
Pourtant, sous tous les ciels, dans l’air sec et mouillé,
Son très étrange aspect vous met l’oeil en extase !

C’est que, depuis l’énorme et ronde fourmilière
Grouillant au pied pourri de ce petit ormeau,
Tout son tronc est moussu comme un toit de hameau,
Soutaché de lichen, et festonné de lierre.

Donc, il cumule ainsi la double vétusté
De l’horreur et de la beauté.
Que de neige ou de fleurs la terre soit couverte…

Lui seul ne change pas ! Seul, toujours il fait voir
Sa vieille tête en fouillis noir
Et son vieux corps en robe verte.

Le Printemps, L’eté Et L’hiver

Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.

Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.

Armes, vibrez ! mains admirables, prenezles,
Mains scélérates à défaut des admirables !
Prenezles donc et faites signe aux Enallés
Dans les fables plus incertaines que les sables.

Tirez du rêve notre exode, voulezvous ?
Nous mourons d’être ainsi languides, presque infâmes !
Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.

La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce
Et l’ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce !

(Décembre 1895)

Le Soir Au Bord De La Mer

Notre vie est semblable à la lampe enfumée,
Aux uns le vent la fait couler soudainement,
Aux autres il l’éteint d’un subit soufflement
Quand elle est seulement à demi allumée,

Aux autres elle luit jusqu’au bout consumée,
Mais, en fin, sa clarté cause son brûlement :
Plus longuement elle art, plus se va consumant,
Et sa faible lueur ressemble à sa fumée.

Même son dernier feu est son dernier coton
Et sa dernière humeur que le trépas glouton
Par divers intervalle ou tôt ou tard consume.

Ainsi naître et mourir aux hommes ce n’est qu’un
Et le flambeau vital qui tout le monde allume,
Ou plus tôt ou plus tard, s’éloigne d’un chacun.

Le Soir, Dans Une Vallée

Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
Les Amours des bassins, les Naïades en groupe
Voient reluire au soleil en cristaux découpés
Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe.
Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois
Tressaille au son du cor; nous n’irons plus au bois,
Où des enfants charmants riait la folle troupe
Sous les regards des lys aux pleurs du ciel trempés,
Voici l’herbe qu’on fauche et les lauriers qu’on coupe.
Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés.