Ô Agréable Songe, Où T’en Vas-tu Si Vite ?

Frères, de qui toujours la parfaite harmonie
Règne, sans s’altérer, dans vos vieux différends ;
Grands corps, de siècle en siècle, affermis en vos rangs,
Dont tous les autres corps sentent la tyrannie ;

Éléments séparés, dont la force est unie,
Fixes, mouvants, légers, pesants, actifs, souffrants,
Chauds, froids, humides, secs, obscurs et transparents,
Qui marquez du grand Dieu la sagesse infinie ;

Pères et destructeurs de tant d’êtres divers
Qui, naissant et mourant, dans ce vaste univers,
Éprouvent de vos lois la fatale puissance ;

Heureux qui ne craint plus l’atteinte de vos coups,
Et qui, sur tous les cieux, loin de votre inconstance,
Peut vivre, respirer, et se mouvoir sans vous !

Ô Songe Humain Et Divin Tout Ensemble

L’ombre
Suit
Sombre
Nuit ;
Une
Lune
Brune
Luit.

Tranquille
L’air pur
Distille
L’azur ;
Le sage
Engage
Voyage
Bien sûr !

L’atmosphère
De la fleur
Régénère
La senteur,
S’incorpore,
Evapore
Pour l’aurore
Son odeur.

Parfois la brise
Des verts ormeaux
Passe et se brise
Aux doux rameaux ;
Au fond de l’âme
Qui le réclame
C’est un dictame
Pour tous les maux !

Un point se déclare
Loin de la maison,
Devient une barre ;
C’est une cloison ;
Longue, noire, prompte,
Plus rien ne la dompte,
Elle grandit, monte,
Couvre l’horizon.

L’obscurité s’avance
Et double sa noirceur ;
Sa funeste apparence
Prend et saisit le coeur !
Et tremblant il présage
Que ce sombre nuage
Renferme un gros orage
Dans son énorme horreur.

Au ciel, il n’est plus d’étoiles
Le nuage couvre tout
De ses glaciales voiles ;
Il est là, seul et debout.
Le vent le pousse, l’excite,
Son immensité s’irrite ;
A voir son flanc qui s’agite,
On comprend qu’il est à bout !

Il se replie et s’amoncelle,
Resserre ses vastes haillons ;
Contient à peine l’étincelle
Qui l’ouvre de ses aquilons ;
Le nuage enfin se dilate,
S’entrouvre, se déchire, éclate,
Comme d’une teinte écarlate
Les flots de ses noirs tourbillons.

L’éclair jaillit ; lumière éblouissante
Qui vous aveugle et vous brûle les yeux,
Ne s’éteint pas, la sifflante tourmente
Le fait briller, étinceler bien mieux ;
Il vole ; en sa course muette et vive
L’horrible vent le conduit et l’avive ;
L’éclair prompt, dans sa marche fugitive
Par ses zigzags unit la terre aux cieux.

La foudre part soudain ; elle tempête, tonne
Et l’air est tout rempli de ses longs roulements ;
Dans le fond des échos, l’immense bruit bourdonne,
Entoure, presse tout de ses cassants craquements.
Elle triple d’efforts ; l’éclair comme la bombe,
Se jette et rebondit sur le toit qui succombe,
Et lé tonnerre éclate, et se répète, et tombe,
Prolonge jusqu’aux cieux ses épouvantements.

Un peu plus loin, mais frémissant encore
Dans le ciel noir l’orage se poursuit,
Et de ses feux assombrit et colore
L’obscurité de la sifflante nuit.
Puis par instants des Aquilons la houle
S’apaise un peu, le tonnerre s’écoule,
Et puis se tait, et dans le lointain roule
Comme un écho son roulement qui fuit ;

L’éclair aussi devient plus rare
De loin en loin montre ses feux
Ce n’est plus l’affreuse bagarre
Où les vents combattaient entre eux ;
Portant ailleurs sa sombre tête,
L’horreur, l’éclat de la tempête
De plus en plus tarde, s’arrête,
Fuit enfin ses bruyants jeux.

Au ciel le dernier nuage
Est balayé par le vent ;
D’horizon ce grand orage
A changé bien promptement ;
On ne voit au loin dans l’ombre
Qu’une épaisseur large, sombre,
Qui s’enfuit, et noircit, ombre
Tout dans son déplacement.

La nature est tranquille,
A perdu sa frayeur ;
Elle est douce et docile
Et se refait le coeur ;
Si le tonnerre gronde
Et de sa voix profonde
Làbas trouble le monde,
Ici l’on n’a plus peur.

Dans le ciel l’étoile
D’un éclat plus pur
Brille et se dévoile
Au sein de l’azur ;
La nuit dans la trêve,
Qui reprend et rêve,
Et qui se relève,
N’a plus rien d’obscur.

La fraîche haleine
Du doux zéphir
Qui se promène
Comme un soupir,
A la sourdine,
La feuille incline,
La pateline,
Et fait plaisir.

La nature
Est encor
Bien plus pure,
Et s’endort ;
Dans l’ivresse
La maîtresse,
Ainsi presse
Un lit d’or.

Toute aise,
La fleur
S’apaise ;
Son coeur
Tranquille
Distille
L’utile
Odeur.

Elle
Fuit,
Belle
Nuit ;
Une
Lune
Brune
Luit.

Oeil Mon Petit Mignon, Ma Douce Friandise

Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne
Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne,
Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis,
Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis
Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,
Où l’enfant boit, dix ans, l’âpre lait des études.
C’était dans ce vieux temps, mémorable et marquant,
Où forcés d’élargir le classique carcan,
Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,
Succombaient sous l’effort de nos folles escrimes
Et laissaient l’écolier, triomphant et mutin,
Faire à l’aise hurler Triboulet en latin.
Qui de nous en ces temps d’adolescences pâles,
N’a connu la torpeur des fatigues claustrales,
L’oeil perdu dans l’azur morne d’un ciel d’été,
Ou l’éblouissement de la neige, guetté,
L’oreille avide et droite, et bu, comme une meute,
L’écho lointain d’un livre, ou le cri d’une émeute ?

C’était surtout l’été, quand les plombs se fondaient,
Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,
Lorsque la canicule ou le fumeux automne
Irradiait les cieux de son feu monotone,
Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,
Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons ;
Saison de rêverie, où la Muse s’accroche
Pendant un jour entier au battant d’une cloche ;
Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort,
Le menton dans la main, au fond du corridor,
L’oeil plus noir et plus bleu que la Religieuse
Dont chacun sait l’histoire obscène et douloureuse,
Traîne un pied alourdi de précoces ennuis,
Et son front moite encore des langueurs de ses nuits.
Et puis venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses,
Qui rendent de leurs corps les filles amoureuses,
Et les font, aux miroirs, stérile volupté,
Contempler les fruits mûrs de leur nubilité,
Les soirs italiens, de molle insouciance,
Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,
Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs,
Verse des flots de musc de ses frais encensoirs.

Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,
Mûri par vos sonnets, préparés par vos stances,
Qu’un soir, ayant flairé le livre et son esprit,
J’emportai sur mon coeur l’histoire d’Amaury.
Tout abîme mystique est à deux pas du doute.
Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,
En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné,
Déchiffrais couramment les soupirs de René,
Et que de l’inconnu la soif bizarre alterre,
A travaillé le fond de la plus mince artère.
J’en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums,
Le doux chuchotement des souvenirs défunts,
Les longs enlacements des phrases symboliques,
Chapelets murmurants de madrigaux mystiques ;
Livre voluptueux, si jamais il en fut.

Et depuis, soit au fond d’un asile touffu,
Soit que, sous les soleils des zones différentes,
L’éternel bercement des houles enivrantes,
Et l’aspect renaissant des horizons sans fin
Ramenassent ce coeur vers le songe divin,
Soit dans les lourds loisirs d’un jour caniculaire,
Ou dans l’oisiveté frileuse de frimaire,
Sous les flots du tabac qui masque le plafond,
J’ai partout feuilleté le mystère profond
De ce livre si cher aux âmes engourdies
Que leur destin marqua des mêmes maladies,
Et, devant le miroir, j’ai perfectionné
L’art cruel qu’un démon, en naissant, m’a donné,
De la douleur pour faire une volupté vraie,
D’ensanglanter un mal et de gratter sa plaie.

Poète, estce une injure ou bien un compliment ?
Car je suis vis à vis de vous comme un amant
En face du fantôme, au geste plein d’amorces,
Dont la main et dont l’oeil ont, pour pomper les forces,
Des charmes inconnus. Tous les êtres aimés
Sont des vases de fiel qu’on boit, les yeux fermés,
Et le coeur transpercé, que la douleur allèche,
Expire chaque jour en bénissant sa flèche.

Adriane, Mon Coeur, Baise-moi, Je Te Prie

Ah ! ce bruit affreux de la vie !
Et que dormir serait meilleur
Dans la terre où le caillou crie
Sous la bêche du fossoyeur !

Le soleil a toute ma haine ;
Je suis rassasié de voir
Sa lumière quotidienne
Se rire de mon désespoir.

Ah ! pouvoir donc enfin m’étendre
Dans le seul lit où l’on soit seul,
Et dans l’ombre attentive entendre
Les vers découdre mon linceul !

Et, quand en moi l’être qui pense
Sera dissous luimême, alors,
Au coeur de l’éternel silence
N’être qu’un mort entre les morts !

Douce Maîtresse Et Douces Vos Façons

‘ Ce tapis que nous tissons comme
‘ Le ver dans son linceul
‘ Dont on ne voit que l’envers seul
‘ C’est le destin de l’homme.

‘ Mais peutêtre qu’à d’autres yeux,
‘ L’autre côté déploie
‘ Le rêve, et les fleurs, et la joie
‘ D’un dessin merveilleux. ‘

Tel Fô, que l’or noir des tisanes
Enivre, ou bien ses vers,
Chante, et s’en va tout de travers
Entre deux courtisanes.

Doucette Voix Qui Confortes Mon Âme

On voit ce grand fond de vallée
Fuligineux sous les cieux ronds :
Là, terrain, herbes, rameaux, troncs,
Toute une forêt fut brûlée !

D’elle, si verte et si peuplée,
Qui, si fière, portait son front,
Narguait le vent, raillait l’affront
Du tonnerre et de la gelée,

Il reste la place… raclée,
Croupissante et noire, meublée
D’un seul arbre, cuit tout de bon :
Un paysage de charbon
Dans un gouffre de la vallée !

Étant Au Lit Couché, Au Lieu De Reposer

Je retrouve làbas le taureau qui rumine
Dans le pré de Potter, à l’ombre du moulin ;
La blonde paysanne allant cueillir le lin,
Vers le gué de Berghem, les pieds nus, s’achemine.

Dans le bois de Ruysdaël qu’un rayon illumine,
La belle chute d’eau ! Le soleil au déclin
Sourit à la taverne où chaque verre est plein,
Taverne de Brauwer que l’ivresse enlumine.

Je vois à la fenêtre un Gérard Dow nageant
Dans l’air ; plus loin Jordaens : les florissantes filles !
Saluons ce Rembrandt si beau dans ses guenilles !

Oui, je te reconnais, Hollande au front d’argent ;
Au Louvre est ta prairie avec ta créature ;
Mais dans ces deux aspects où donc est la nature ?

Ha ! Main Qui Doucement Me Déchirez Le Coeur

…La châtelaine en sa molle indolence,
De ses pensers suivait le cours changeant
Et se taisait. Dans la lampe d’argent,
Qui se balance à la haute solive,
Se consumait le doux jus de l’olive ;
De ses contours ciselés avec art
Quelques rayons échappés au hasard
Vont effleurer le ciel, où se déploie
L’azur mouvant des courtines de soie ;
Les longs tapis, où, d’un épais velours
La blanche hermine enrichit les contours ;
Du dais massif, les angles où se cache
L’or du cimier sous l’ombre du panache,
Et la splendeur des pilastres dorés
Qui de l’estrade entourent les degrés.
D’un champ de soie, où l’argent se marie,
Le beau tissu de la tapisserie…