C’est Fait De Mes Destins

C’est fait de mes Destins ; je commence à sentir

Les incommodités que la vieillesse apporte.

Déjà la pâle mort, pour me faire partir,

D’un pied sec et tremblant vient frapper à ma porte.
Ainsi que le soleil sur la fin de son cours

Paraît plutôt tomber que descendre dans l’Onde ;

Lorsque l’homme a passé les plus beaux de ses jours

D’une course rapide il passe en l’autre Monde.
Il faut éteindre en nous tous frivoles désirs,

Il faut nous détacher des terrestres plaisirs

Où sans discrétion notre appétit nous plonge.
Sortons de ces erreurs par un sage Conseil ;

Et cessant d’embrasser les images d’un songe,

Pensons à nous coucher pour le dernier sommeil.

Les Songes Funestes

Cette nuit en dormant d’un somme inquiété,

J’ai toujours combattu de tristes rêveries,

La clarté d’un tison dans une obscurité

M’a fait à l’impourvu paraître des Furies.
Près de moi la Discorde, et l’Infidélité

Montraient leur violence en mille barbaries,

Et de sang épandu, partout leur cruauté

Souillait l’argent de l’onde, et l’émail des prairies.
Troublé de ces horreurs je ne sais que penser,

Si ce n’est que le ciel me veuille menacer

De quelque changement en l’âme de Silvie.
Songe, fantôme affreux, noir ennemi du jour,

Parle-moi si tu veux de la fin de ma vie,

Mais ne m’annonce point la fin de son amour !

Consolation À Idalie Sur La Mort D’un Parent

Puisque votre Parent ne s’est peu dispensé

De servir de victime au Démon de la guerre :

C’est, ô belle Idalie, une erreur de penser

Que les plus beaux Lauriers soient exempts du tonnerre.
Si la Mort connaissait le prix de la valeur

Ou se laissait surprendre aux plus aimables charmes,

Sans doute que Daphnis garanti du malheur,

En conservant sa vie, eût épargné vos larmes.
Mais la Parque sujette à la Fatalité,

Ayant les yeux bandés et l’oreille fermée,

Ne sait pas discerner les traits de la Beauté,

Et n’entend point le bruit que fait la Renommée.
Alexandre n’est plus, lui dont Mars fut jaloux,

César est dans la tombe aussi bien qu’un infâme :

Et la noble Camille aimable comme vous,

Est au fond du cercueil ainsi qu’une autre femme.
Bien que vous méritiez des devoirs si constants,

Et que vous paraissiez si charmante et si sage,

On ne vous verra plus avant qu’il soit cent ans,

Si ce n’est dans mes vers qui vivront davantage.
Par un ordre éternel qu’on voit en l’univers

Les plus dignes objets sont frêles comme verre,

Et le Ciel embelli de tant d’Astres divers

Dérobe tous les jours des Astres à la Terre.
Sitôt que notre esprit raisonne tant soit peu

En l’Avril de nos ans, en l’âge le plus tendre,

Nous rencontrons l’Amour qui met nos coeurs en feu,

Puis nous trouvons la Mort qui met nos corps en cendre.
Le Temps qui, sans repos, va d’un pas si léger,

Emporte avecque lui toutes les belles choses :

C’est pour nous avertir de le bien ménager

Et faire des bouquets en la saison des roses.

Les Vains Efforts

Mon âme, défends-toi du désir aveuglé

Qui d’un mouvement déréglé

Sous des fers éclatants te veut rendre asservie,

Et d’un sage conseil rejette le poison

Qui pourrait nous ôter la vie,

Nous ayant ôté la raison.
Considère qu’Amour avecque des appas

Nous veut déguiser mon trépas

En t’offrant en victime aux plus beaux yeux du monde,

Et qu’entrer au dédale où tu vas t’égarant

Est vouloir s’embarquer sur l’onde

Quand le naufrage est apparent.
Celle qui tient ma vie et ma mort en ses mains

Rebute les voeux des humains

Comme indignes devoirs dont sa grandeur s’irrite,

Et l’on ne peut sans crime aimer en si haut lieu,

Si ce n’est qu’avec le mérite

On ait la naissance d’un dieu.
Bornons donc nos désirs, et croyons sagement

Tout ce que notre jugement

Peut apporter d’utile au soin qui nous possède.

Étouffons au berceau ces pensers amoureux,

Et par un si cruel remède

Évitons un mal dangereux.
Mais, ô lâche conseil, de qui la trahison

Me veut tirer d’une prison

Que mon ambition préfère à cent couronnes,

En vain par la terreur tu m’en crois dégager.

Va-t-en glacer d’autres personnes

Qui s’étonnent pour le danger.
De moi, nulle raison ne saurait m’empêcher

De servir un objet si cher :

Le péril qui s’y trouve augmente mon courage,

Et si dans ce dessein je trouve mon cercueil,

Ma vie au moins en ce naufrage

Fera bris contre un bel écueil.
Encore que mes soins m’attirent son mépris,

Ma foi ne sera pas sans prix,

Et j’aurai de la gloire avec de la disgrâce,

Car on dira toujours en parlant de mon sort :

Daphnis eut une belle audace,

Et mourut d’une belle mort.

Inquiétudes

D’où vient qu’un penser indiscret

M’entretient toujours en secret

D’un sujet qui m’est si contraire,

Et convaincu de trahison

Ne saurait jamais se distraire

De me présenter du poison ?
Quel doux et cruel mouvement

Veut rendre ainsi de mon tourment

Mes volontés mêmes complices ?

Et flattant de nouveaux désirs,

Sous l’apparence des délices,

Me déguise les déplaisirs ?
Après tant de regrets conçus

Et tant d’aiguillons aperçus

Sous le trompeur éclat des roses,

Suis-je bien assez malheureux

Pour permettre aux plus belles choses

De me rendre encore amoureux ?
Après tant de vives douleurs,

Après tant de sang et de pleurs

Que j’ai versés dessus ma flamme,

Aurais-je l’indiscrétion

De livrer encore mon âme

Au pouvoir de ma passion ?
Ô prudente et forte raison

Qui m’as tiré d’une prison

Où je répandais tant de larmes,

Je n’ai recours qu’à ta bonté,

Veuille encore prendre les armes

Pour défendre ma liberté.
J’aperçois déjà mon trépas

Couvert des innocents appas

Que Philis sait mettre en usage,

Philis ce chef d’oeuvre des cieux,

Qui n’a de douceur qu’au visage

Ni d’amour que dans ses beaux yeux.
Ô raison, céleste flambeau,

Achève un ouvrage si beau.

Mais quoi, tu perds cette victoire,

Et malgré tes sages propos,

L’objet qui règne en ma mémoire

Vient encore troubler mon repos.

L’extase D’un Baiser

Au point que j’expirais, tu m’as rendu le jour

Baiser, dont jusqu’au coeur le sentiment me touche,

Enfant délicieux de la plus belle bouche

Qui jamais prononça les Oracles d’Amour.
Mais tout mon sang s’altère, une brûlante fièvre

Me ravit la couleur et m’ôte la raison ;

Cieux ! j’ai pris à la fois sur cette belle lèvre

D’un céleste Nectar et d’un mortel poison.
Ah ! mon Ame s’envole en ce transport de joie !

Ce gage de salut, dans la tombe m’envoie ;

C’est fait ! je n’en puis plus, Élise je me meurs.
Ce baiser est un sceau par qui ma vie est close :

Et comme on peut trouver un serpent sous des fleurs,

J’ai rencontré ma mort sur un bouton de rose.

Jalousie

Telle qu’était Diane, alors qu’imprudemment

L’infortuné chasseur la voyait toute nue,

Telle dedans un bain Clorinde s’est tenue,

N’ayant le corps vêtu que d’un moite élément.
Quelque dieu dans ces eaux caché secrètement

A vu tous les appas dont la belle est pourvue,

Mais s’il n’en avait eu seulement que la vue,

Je serais moins jaloux de son contentement.
Le traître, l’insolent, n’étant qu’une eau versée,

L’a baisée en tous lieux, l’a toujours embrassée ;

J’enrage de colère à m’en ressouvenir.
Cependant cet objet dont je suis idolâtre

Après tous ces excès n’a fait pour le punir

Que donner à son onde une couleur d’albâtre.

Misère De L’homme Du Monde

Venir à la clarté sans force et sans adresse,

Et n’ayant fait longtemps que dormir et manger,

Souffrir mille rigueurs d’un secours étranger

Pour quitter l’ignorance en quittant la faiblesse :
Après, servir longtemps une ingrate Maîtresse

Qu’on ne peut acquérir, qu’on ne peut obliger ;

Ou qui d’un naturel inconstant et léger,

Donne fort peu de joie et beaucoup de tristesse.
Cabaler dans la Cour ; puis devenu grison,

Se retirant du bruit, attendre en sa maison

Ce qu’ont nos derniers ans de maux inévitables,
C’est l’heureux sort de l’homme. Ô misérable sort !

Tous ces attachements sont-ils considérables,

Pour aimer tant la vie et craindre tant la mort ?

La Belle En Deuil

Que vous avez d’appas, belle Nuit animée !Que vous nous apportez de merveille et d’amour !Il faut bien confesser que vous êtes forméePour donner de l’envie et de la honte au jour.La flamme éclate moins à travers la fuméeQue ne font vos beaux yeux sous un si sombre atour,Et de tous les mortels, en ce sacré séjour,Comme un céleste objet vous êtes réclamée.Mais ce n’est point ainsi que ces divinitésQui n’ont plus ni de voeux, ni de solennitésEt dont l’autel glacé ne reçoit point de presse,Car vous voyant si belle, on pense à votre abordQue par quelque gageure où Vénus s’intéresse,L’Amour s’est déguisé sous l’habit de la Mort.

Orphée

(Orphée à Pluton)
  » Monarque redouté qui regnes sur les Ombres,

Je ne suis pas venu dessus ces rives sombres

Pour enlever ton Septre et me faire Empereur

De ces lieux plains d’horreur.
En mon pieux dessein je n’ay point d’autres armes

Que les gemissemens, les souspirs et les larmes,

Avec tous les ennuys dont peut estre chargé

Un Amant affligé.
Amour importuné de mes plaintes funebres

M’esclairant de sa flame à travers des tenebres,

Par ton secret avis m’a fait venir icy

Te conter mon soucy.
Tu cognois le pouvoir de sa secrette flame ;

Si le bruit n’est menteur, elle embrasa ton ame

Lorsque dans la Sicile, un Miracle des Cieux

Parut devant tes yeux.
On dit qu’en observant sa grace nompareille,

Tu frémis dans ton char d’amour et de merveille

Et que tu n’as ravy cette jeune Beauté

Qu’apres l’avoir esté.
S’il te souvient encor de ces douces atteintes,

Pren pitié de mes maux, pren pitié de mes plaintes

Et fay bien tost cesser avecque mes douleurs,

Mes soûpirs et mes pleurs.
Je t’en viens conjurer par ton Palais qui fume

Par le nytre embrasé, le souffre et le bitume

De ces fleuves bruslans et de ces noirs Palus

Qu’on ne repasse plus.
Par les trois noires Soeurs, ces Compagnes cruelles

Qui portent l’espouvente et l’horreur avec elles ;

Et qui tiennent tousjours leurs cheveux herissez

D’Aspics entrelacez.
Par l’auguste longueur de ton poil qui grisonne,

Par l’esclat incertain de ta rouge Couronne

Et par la Majesté du vieux Sceptre de fer

Dont tu regis l’Enfer « 

La Belle Esclave Maure

Beau monstre de Nature, il est vrai, ton visageEst noir au dernier point, mais beau parfaitement :Et l’Ebène poli qui te sert d’ornementSur le plus blanc ivoire emporte l’avantage.Ô merveille divine, inconnue à notre âge !Qu’un objet ténébreux luise si clairement ;Et qu’un charbon éteint, brûle plus vivementQue ceux qui de la flamme entretiennent l’usage !Entre ces noires mains je mets ma liberté ;Moi qui fus invincible à toute autre Beauté,Une Maure m’embrasse, une Esclave me dompte.Mais cache-toi, Soleil, toi qui viens de ces lieuxD’où cet Astre est venu, qui porte pour ta honteLa nuit sur son visage, et le jour dans ses yeux.

Polyphème En Furie

Je vous vois, couple infâme, enivré de plaisir,

Quand vos secrets complots m’ont enivré de rage.

Est-ce ainsi qu’on trahit mon amoureux désir,

Et que l’on ose encore irriter mon courage ?
Je vous vois, ménagez votre peu de loisir,

Vous ne me ferez plus que ce dernier outrage :

Ce morceau de rocher que je vais vous choisir

Vous presse de bientôt achever votre ouvrage.
Maintenant je vous tiens, rien ne peut détourner

Le juste châtiment que je vais vous donner,

Il faut que de ce coup je vous réduise en poudre.
Ainsi dit le Cyclope à deux amants transis.

Sa voix fut un tonnerre, et la pierre une foudre,

Qui meurtrit Galatée, et fit mourir Acys.

La Belle Gueuse

Ô que d’appas en ce visagePlein de jeunesse et de beauté,Qui semble trahir son langageEt démentir sa pauvreté !Ce rare honneur des orphelines,Couvert de ces mauvais habits,Nous découvre des perles finesDans une boîte de rubis.Ses yeux sont des saphirs qui brillent,Et ses cheveux qui s’éparpillentFont montre d’une riche trésor.À quoi bon sa triste requête,Si pour faire pleuvoir de l’or,Elle n’a qu’à baisser la tête !

Pour Une Excellente Beauté Qui Se Mirait

Amarille en se regardant

Pour se conseiller de sa grâce

Met aujourd’hui des feux dans cette glace

Et d’un cristal commun fait un miroir ardent.
Ainsi touché d’un soin pareil

Tous les matins l’astre du monde

Lorsqu’il se lève en se mirant dans l’onde

Pense tout étonné voir un autre soleil.
Ainsi l’ingrat chasseur dompté

Par les seuls traits de son image,

Penché sur l’eau, fit le premier hommage

De ses nouveaux désirs à sa propre beauté.
En ce lieu, deux hôtes des cieux

Se content un sacré mystère ;

Si revêtus des robes de Cythère

Ce ne sont deux Amours qui se font les doux yeux.
Ces doigts agençant ces cheveux,

Doux flots où ma raison se noie,

Ne touchent pas un seul filet de soie

Qui ne soit le sujet de plus de mille voeux.
Ô Dieux ! que de charmants appas,

Que d’oeillets, de lys et de roses,

Que de clartés et que d’aimables choses

Amarille détruit en s’écartant d’un pas !
Si par un magique savoir

On les retenait dans ce verre,

Le plus grand roi qui soit dessus la terre

Voudrait changer son sceptre avecque ce miroir.

La Fortune De L’hermaphrodite

Les dieux me faisaient naître, et l’on s’informa d’eux

Quelle sorte de fruit accroîtrait la famille,

Jupiter dit un fils, et Vénus une fille,

Mercure l’un et l’autre, et je fus tous les deux.
On leur demande encor quel serait mon trépas

Saturne d’un lacet, Mars d’un fer me menace,

Diane d’une eau trouble, et l’on ne croyait pas

Qu’un divers pronostic marquât même disgrâce.
Je suis tombé d’un saule à côté d’un étang,

Mon poignard dégainé m’a traversé le flanc,

J’ai le pied pris dans l’arbre, et la tête dans l’onde.
Ô sort dont mon esprit est encore effrayé !

Un poignard, une branche, une eau noire et profonde

M’ont en un même temps meurtri, pendu, noyé.