Ballade De Bonne Doctrine À Ceux De Mauvaise Vie

 » Car ou soies porteur de bulles,

Pipeur ou hasardeur de dés,

Tailleur de faux coins et te brûles

Comme ceux qui sont échaudés,

Traîtres parjurs, de foi vidés ;

Soies larron, ravis ou pilles :

Où s’en va l’acquêt, que cuidez ?

Tout aux tavernes et aux filles.
  » Rime, raille, cymbale, luthes,

Comme fol feintif, éhontés ;

Farce, brouille, joue des flûtes ;

Fais, ès villes et ès cités,

Farces, jeux et moralités,

Gagne au berlan, au glic, aux quilles

Aussi bien va, or écoutez !

Tout aux tavernes et aux filles.
  » De tels ordures te recules,

Laboure, fauche champs et prés,

Sers et panse chevaux et mules,

S’aucunement tu n’es lettrés ;

Assez auras, se prends en grés.

Mais, se chanvre broyes ou tilles,

Ne tends ton labour qu’as ouvrés

Tout aux tavernes et aux filles ?
  » Chausses, pourpoints aiguilletés,

Robes, et toutes vos drapilles,

Ains que vous fassiez pis, portez

Tout aux tavernes et aux filles.

Ballade Pour Robert D’estouteville

Au point du jour, que l’éprevier s’ébat,

Mû de plaisir et par noble coutume,

Bruit la mauvis et de joie s’ébat,

Reçoit son pair et se joint à sa plume,

Offrir vous veuil, à ce Désir m’allume,

Ioyeusement ce qu’aux amants bon semble.

Sachez qu’Amour l’écrit en son volume,

Et c’est la fin pour quoi sommes ensemble.
Dame serez de mon coeur, sans débat,

Entièrement, jusque mort me consume,

Laurier souef qui pour mon droit combat,

Olivier franc m’ôtant toute amertume.

Raison ne veut que je désaccoutume

(Et en ce veuil avec elle m’assemble),

De vous servir, mais que m’y accoutume ;

Et c’est la fin pour quoi sommes ensemble.
Et qui plus est, quand deuil sur moi s’embat

Par Fortune qui souvent si se fume,

Votre doux oeil sa malice rabat,

Ne mais ne mains que le vent fait la fume.

Si ne perds pas la graine que je sume

En votre champ quand le fruit me ressemble.

Dieu m’ordonne que le fouïsse et fume ;

Et c’est la fin pour quoi sommes ensemble.
Princesse, oyez ce que ci vous résume :

Que le mien coeur du vôtre désassemble

Ja ne sera : tant de vous en présume ;

Et c’est la fin pour quoi sommes ensemble.

Rondeau (mort, J’appelle De Ta Rigueur)

Mort, j’appelle de ta rigueur,Qui m’as ma maîtresse ravie,Et n’es pas encore assouvieSi tu ne me tiens en langueur :Onc puis n’eus force ni vigueur ;Mais que te nuisoit-elle en vie,Mort ?Deux étions et n’avions qu’un coeur ;S’il est mort, force est que dévie,Voire, ou que je vive sans vieComme les images, par coeur,Mort !

Ballade De La Belle Heaulmière

 » Or y pensez, belle Gantière,

Qui m’escolière souliez estre,

Et vous, Blanche la Savetière,

Ores est temps de vous congnoistre.

Prenez à dextre et à senestre ;

N’espargnez homme, je vous prie :

Car vieilles n’ont ne cours ne estre,

Ne que monnoye qu’on descrie. » Et vous, la gente Saulcissière,

Qui de dancer estes adextre ;

Guillemette la Tapissière,

Ne mesprenez vers vostre maistre ;

Tous vous fauldra clorre fenestre,

Quand deviendrez vieille, flestrie ;

Plus ne servirez qu’un vieil prebstre,

Ne que monnoye qu’on descrie.

Belle Leçon Aux Enfants Perdus

 » Beaux enfants, vous perdrez la plus

Belle rose de vo chapeau ;

Mes clercs près prenant comme glus,

Se vous allez à Montpipeau

Ou à Ruel, gardez la peau :

Car, pour s’ébattre en ces deux lieux,

Cuidant que vausît le rappeau,

Le perdit Colin de Cayeux.
  » Ce n’est pas un jeu de trois mailles,

Où va corps, et peut-être l’âme.

Qui perd, rien n’y sont repentailles

Qu’on n’en meure à honte et diffame ;

Et qui gagne n’a pas à femme

Dido, la reine de Carthage.

L’homme est donc bien fol et infâme

Qui, pour si peu, couche tel gage.
  » Qu’un chacun encore m’écoute !

On dit, et il est vérité,

Que charterie se boit toute,

Au feu l’hiver, au bois l’été.

S’argent avez, il n’est enté,

Mais le dépendez tôt et vite.

Qui en voyez-vous hérité ?

Jamais mal acquît ne profite.

Ballade De La Belle Heaumière Aux Filles De Joie

 » Or y pensez, belle Gautière

Qui écolière souliez être,

Et vous, Blanche la Savetière,

Or est-il temps de vous connaître :

Prenez à dêtre ou à senêtre ;

N’épargnez homme, je vous prie ;

Car vieilles n’ont ne cours ne être,

Ne que monnoie qu’on décrie.
  » Et vous, la gente Saucissière

Qui de danser êtes adêtre,

Guillemette la Tapissière,

Ne méprenez vers votre maître :

Tôt vous faudra clore fenêtre,

Quand deviendrez vieille, flétrie :

Plus ne servirez qu’un vieil prêtre,

Ne que monnoie qu’on décrie.
Jeanneton la Chaperonnière,

Gardez qu’ami ne vous empêtre ;

Et Catherine la Boursière,

N’envoyez pas les hommes paître ;

Car qui belle n’est, ne perpètre

Leur male grâce, mais leur rie,

Laide vieillesse amour n’empètre

Ne que monnoie qu’on décrie.
Filles, veuillez vous entremettre

D’écouter pourquoi pleure et crie :

Pour ce que je ne me puis mettre

Ne que monnoie qu’on décrie. « 

Chanson

Au retour de dure prison

Où j’ai laissé presque la vie,

Se Fortune a sur moi envie

Jugez s’elle fait méprison !
Il me semble que, par raison,

Elle dût bien être assouvie

Au retour.
Se si pleine est de déraison

Que veuille que du tout dévie

Plaise à Dieu que l’âme ravie

En soit lassus, en sa maison,

Au retour !

Ballade De La Grosse Margot

Se j’aime et sers la belle de bon hait.

M’en devez-vous tenir ne vil ne sot ?

Elle a en soi des biens à fin souhait.

Pour son amour ceins bouclier et passot ;

Quand viennent gens, je cours et happe un pot,

Au vin m’en vois, sans démener grand bruit ;

Je leur tends eau, fromage, pain et fruit.

S’ils payent bien, je leur dis que   » bien stat ;

Retournez ci, quand vous serez en ruit,

En ce bordeau où tenons notre état.   »
Mais adoncques il y a grand déhait

Quand sans argent s’en vient coucher Margot ;

Voir ne la puis, mon coeur à mort la hait.

Sa robe prends, demi-ceint et surcot,

Si lui jure qu’il tendra pour l’écot.

Par les côtés se prend cet Antéchrist,

Crie et jure par la mort Jésus-Christ

Que non fera. Lors empoigne un éclat ;

Dessus son nez lui en fais un écrit,

En ce bordeau où tenons notre état.
Puis paix se fait et me fait un gros pet,

Plus enflé qu’un velimeux escarbot.

Riant, m’assied son poing sur mon sommet,

  » Go ! go !   » me dit, et me fiert le jambot.

Tous deux ivres, dormons comme un sabot.

Et au réveil, quand le ventre lui bruit,

Monte sur moi que ne gâte son fruit.

Sous elle geins, plus qu’un ais me fais plat,

De paillarder tout elle me détruit,

En ce bordeau où tenons notre état.
Vente, grêle, gèle, j’ai mon pain cuit.

Ie suis paillard, la paillarde me suit.

Lequel vaut mieux ? Chacun bien s’entresuit.

L’un l’autre vaut ; c’est à mau rat mau chat.

Ordure aimons, ordure nous assuit ;

Nous défuyons honneur, il nous défuit,

En ce bordeau où tenons notre état.

Double Ballade

Pour ce, aimez tant que voudrez,

Suivez assemblées et fêtes,

En la fin ja mieux n’en vaudrez

Et n’y romperez que vos têtes ;

Folles amours font les gens bêtes :

Salmon en idolatria,

Samson en perdit ses lunettes.

Bien heureux est qui rien n’y a !
Orpheüs le doux ménétrier,

Jouant de flûtes et musettes,

En fut en danger du meurtrier

Chien Cerbérus à quatre têtes ;

Et Narcissus, le bel honnêtes ,

En un parfond puits se noya

Pour l’amour de ses amourettes.

Bien heureux est qui rien n’y a !
Sardana, le preux chevalier

Qui conquit le règne de Crètes,

En voulut devenir moulier

Et filer entre pucelettes ;

David le roi, sage prophètes,

Crainte de Dieu en oublia,

Voyant laver cuisses bien faites.

Bien heureux est qui rien n’y a !
Amon en vout déshonourer,

Feignant de manger tartelettes,

Sa soeur Thamar et déflourer,

Qui fut chose mout déshonnêtes ;

Hérode, pas ne sont sornettes,

Saint Jean-Baptiste en décola

Pour danses, sauts et chansonnettes.

Bien heureux est qui rien n’y a !
De moi, pauvre, je veuil parler :

J’en fus battu comme à ru teles,

Tout nu, ja ne le quiers celer.

Qui me fit mâcher ces groselles,

Fors Catherine de Vaucelles ?

Noël, le tiers, ait, qui fut la,

Mitaines à ces noces telles !

Bien heureux est qui rien n’y a !
Mais que ce jeune bacheler

Laissât ces jeunes bachelettes ?

Non ! et le dût-on brûler

Comme un chevaucheur d’écouvettes.

Plus douces lui sont que civettes ;

Mais toutefois fol s’y fia :

Soient blanches, soient brunettes,

Bien heureux est qui rien n’y a !

Ballade De Merci

A Chartreux et à Célestins,

A Mendiants et à Dévotes,

A musards et claquepatins,

A servants et filles mignottes

Portants surcots et justes cottes,

A cuidereaux d’amour transis,

Chaussant sans méhaing fauves bottes,

Je crie à toutes gens mercis.
A fillettes montrant tétins,

Pour avoir plus largement hôtes,

A ribleurs, mouveurs de hutins

A bateleurs trayant marmottes,

A fous, folles, à sots, à sottes,

Qui s’en vont sifflant six à six

A vessies et mariottes,

Je crie à toutes gens mercis,
Sinon aux traîtres chiens mâtins

Qui m’ont fait ronger dures crôtes,

Mâcher maints soirs et maints matins,

Qu’ores je ne crains trois crottes.

Je fisse pour eux pets et rottes ;

Je ne puis, car je suis assis.

Au fort, pour éviter riottes,

Je crie à toutes gens mercis.
Qu’on leur froisse les quinze côtes

De gros maillets forts et massis,

De plombées et tels pelotes.

Je crie à toutes gens mercis.

Épitaphe Et Rondeau

Ci gît et dort en ce solier,

Qu’amour occit de son raillon,

Un pauvre petit écolier

Qui fut nommé François Villon.

Oncques de terre n’eut sillon.

Il donna tout, chacun le sait :

Table, tréteaux, pain, corbillon.

Pour Dieu, dites-en ce verset :
Repos éternel donne à cil,

Sire, et clarté perpétuelle,

Qui vaillant plat ni écuelle

N’eut oncques, n’un brin de persil.
Il fut rés, chef, barbe et sourcils,

Comme un navet qu’on ret ou pèle.

Repos éternel donne à cil.
Rigueur le transmit en exil

Et lui frappa au cul la pelle,

Nonobstant qu’il dît :   » J’en appelle !   »

Qui n’est pas terme trop subtil.

Repos éternel donne à cil.

Ballade Des Contre-vérités

Il n’est soin que quand on a faim

Ne service que d’ennemi,

Ne mâcher qu’un botel de fain,

Ne fort guet que d’homme endormi,

Ne clémence que félonie,

N’assurance que de peureux,

Ne foi que d’homme qui renie,

Ne bien conseillé qu’amoureux.
Il n’est engendrement qu’en boin

Ne bon bruit que d’homme banni,

Ne ris qu’après un coup de poing,

Ne lotz que dettes mettre en ni,

Ne vraie amour qu’en flatterie,

N’encontre que de malheureux,

Ne vrai rapport que menterie,

Ne bien conseillé qu’amoureux.
Ne tel repos que vivre en soin,

N’honneur porter que dire :   » Fi !  » ,

Ne soi vanter que de faux coin,

Ne santé que d’homme bouffi,

Ne haut vouloir que couardie,

Ne conseil que de furieux,

Ne douceur qu’en femme étourdie,

Ne bien conseillé qu’amoureux.
Voulez-vous que verté vous dire ?

Il n’est jouer qu’en maladie,

Lettre vraie qu’en tragédie,

Lâche homme que chevalereux,

Orrible son que mélodie,

Ne bien conseillé qu’amoureux.

Épître À Mes Amis

Ayez pitié, ayez pitié de moi,
A tout le moins, s’il vous plaît, mes amis !
En fosse gis, non pas sous houx ne mai,
En cet exil ouquel je suis transmis
Par Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles aimant jeunes gens et nouveaux,
Danseurs, sauteurs, faisant les pieds de veaux,
Vifs comme dards, aigus comme aiguillon,
Gousiers tintant clair comme cascaveaux,
Le laisserez là, le pauvre Villon ?

Chantres chantant à plaisance, sans loi,
Galants riant, plaisants en faits et dits,
Coureux allant francs de faux or, d’aloi,
Gens d’esperit, un petit étourdis,
Trop demourez, car il meurt entandis.
Faiseurs de lais, de motets et rondeaux,
Quand mort sera, vous lui ferez chaudeaux !
Où gît, il n’entre éclair ne tourbillon :
De murs épais on lui a fait bandeaux.
Le laisserez là, le pauvre Villon ?

Venez le voir en ce piteux arroi,
Nobles hommes, francs de quart et de dix,
Qui ne tenez d’empereur ne de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Jeûner lui faut dimanches et merdis,
Dont les dents a plus longues que râteaux ;
Après pain sec, non pas après gâteaux,
En ses boyaux verse eau à gros bouillon ;
Bas en terre, table n’a ne tréteaux.
Le laisserez là, le pauvre Villon ?

Princes nommés, anciens, jouvenceaux,
lmpétrezmoi grâces et royaux sceaux,
Et me montez en quelque corbillon.
Ainsi le font, l’un à l’autre, pourceaux,
Car, où l’un brait, ils fuient à monceaux.
Le laisserez là, le pauvre Villon ?

Ballade Des Dames Du Temps Jadis

Ditesmoi où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo, parlant quant bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Esbaillart à SaintDenis ?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la roine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

La roine Blanche comme un lis
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietrix, Aliz,
Haramburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sontils, où, Vierge souvraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince, n’enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Que ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d’antan ?

Le Débat Du Cœur Et Du Corps De Villon

Qu’est ce que j’oi ? Ce suis-je ! Qui ? Ton coeur

Qui ne tient mais qu’à un petit filet :

Force n’ai plus, substance ne liqueur,

Quand je te vois retrait ainsi seulet

Com pauvre chien tapi en reculet.

– Pour quoi est-ce ? Pour ta folle plaisance.

– Que t’en chaut-il ? J’en ai la déplaisance.

– Laisse-m’en paix. Pour quoi ? J’y penserai.

– Quand sera-ce ? Quand serai hors d’enfance.

– Plus ne t’en dis. Et je m’en passerai.
– Que penses-tu ? Etre homme de valeur.

– Tu as trente ans C’est l’âge d’un mulet

– Est-ce enfance ? Nenni. C’est donc foleur

Qui te saisit ? Par où ? Par le collet ?

– Rien ne connois. Si fais. Quoi ? Mouche en lait ;

L’un est blanc, l’autre est noir, c’est la distance.

– Est-ce donc tout ? Que veux-tu que je tance ?

Se n’est assez, je recommencerai.

– Tu es perdu ! J’y mettrai résistance.

– Plus ne t’en dis. Et je m’en passerai.
– J’en ai le deuil ; toi, le mal et douleur.

Se fusse un pauvre idiot et folet,

Encore eusses de t’excuser couleur :

Si n’as-tu soin, tout t’est un, bel ou laid.

Ou la tête as plus dure qu’un jalet,

Ou mieux te plaît qu’honneur cette méchance !

Que répondras à cette conséquence ?

– J’en serai hors quand je trépasserai.

– Dieu, quel confort ! Quelle sage éloquence !

– Plus ne t’en dis. Et je m’en passerai.
– Dont vient ce mal ? Il vient de mon malheur.

Quand Saturne me fit mon fardelet,

Ces maux y mit, je le croi. C’est foleur :

Son seigneur es, et te tiens son varlet.

Vois que Salmon écrit en son rolet ;

  » Homme sage, ce dit-il, a puissance

Sur planètes et sur leur influence.   »

– Je n’en crois rien : tel qu’ils m’ont fait serai.

– Que dis-tu ? Da ! certes, c’est ma créance.

– Plus ne t’en dis. Et je m’en passerai.
– Veux-tu vivre ? Dieu m’en doint la puissance !

– Il le faut Quoi ? Remords de conscience,

Lire sans fin. En quoi ? Lire en science,

Laisser les fous ! Bien j’y aviserai.

– Or le retiens ! J’en ai bien souvenance.

– N’attends pas tant que tourne à déplaisance.

Plus ne t’en dis Et je m’en passerai.