La Rose De L’absent

Légende du Moyen Age
Le beau chevalier était à la guerre

Le beau chevalier avait dit adieu

A sa dame aimée, Anne de Beaucaire

Aux yeux plus profonds que le grand ciel bleu.
Le beau chevalier, à genoux près d’elle,

Avait soupiré, lui baisant la main :

  » Je suis tout à vous ! soyez-moi fidèle ;

A bientôt ! je vais me mettre en chemin.   »
Anne répondit avec un sourire :

  » Toujours, sur le Christ ! je vous aimerai,

Emportez mon coeur ! allez, mon beau sire,

Il vous appartient tant que je vivrai.   »
Alors, le vaillant, tendant à sa dame

Une rose blanche en gage d’amour,

S’en était allé près de l’oriflamme

De son Suzerain, duc de Rocamour.
Le beau chevalier était à la guerre

Anne, la perfide aux yeux de velours,

Foulant son naÏf serment de naguère,

Reniait celui qui l’aimait toujours ;
Et, sa blanche main dans les boucles folles

D’un page mignard, elle murmurait

Doucement, tout bas, de tendres paroles

A l’éphèbe blond qui s’abandonnait.
Mais, soudain, voulant respirer la rose

Du fier paladin oublié depuis,

Elle eut peur et vit perler quelque chose

De brillant avec des tons de rubis.
Cela s’étendait en tache rougeâtre

Sur la fleur soyeuse aux pétales blancs

Comme ceux des lis et comme l’albâtre

La rose échappa de ses doigts tremblants ;
La rose roula tristement par terre

Une voix alors sortit de son coeur ;

Cette voix était la voix du mystère,

La voix du reproche et de la douleur.
  » Il est mort, méchante, il est mort en brave !

Et songeant à toi, le beau chevalier ;

Son âme est au ciel, chez le bon Dieu grave

Et doux, où jamais tu n’iras veiller ;
Où tu n’iras pas, même une seconde,

Car ta lèvre doit éternellement

Souffrir et brûler, par dans l’autre monde,

Au feu des baisers d’un démon méchant   »
Et la voix se tut sous le coup du charme,

La fleur se flétrit, Anne, se baissant

N’aperçut plus rien, plus rien qu’une larme

Avec une goutte épaisse de sang.

L’aveu

A ma dame.
Ton âme avait alors la blancheur des grands lys

Que berce la chanson des vents rasant la terre ;

L’Amour était encor pour toi tout un mystère,

Et la sainte candeur te drapait dans les plis
De sa robe Ce fut par les bois reverdis,

A l’heure où dans le ciel perce la lune austère.

Je te vis, je t’aimai, je ne pus te le taire

Et tout naïvement alors je te le dis.
Tu fixas sur mes yeux tes yeux de jeune vierge,

Brillants de la clarté douce et pure d’un cierge,

Ton front rougit tu n’osas pas me repousser.
Et l’aveu tremblotant, dans un soupir de fièvre,

S’exhala de ton coeur pour errer sur ta lèvre,

Où je le recueillis dans un premier baiser.

Le Deuil Du Moulin

Mon fils est mort. J’adore, ô mon Dieu, votre loi.
Je vous offre les pleurs d’un coeur presque parjure ;
Vous châtiez bien fort et parferez la foi
Qu’alanguissait l’amour pour une créature.

Vous châtiez bien fort. Mon fils est mort, hélas !
Vous me l’aviez donné, voici que votre droite
Me le reprend à l’heure où mes pauvres pieds las
Réclamaient ce cher guide en cette route étroite.

Vous me l’aviez donné, vous me le reprenez :
Gloire à vous ! J’oubliais beaucoup trop votre gloire
Dans la langueur d’aimer mieux les trésors donnés
Que le Munificent de toute cette histoire.

Vous me l’aviez donné ; je vous le rends très pur,
Tout pétri de vertu, d’amour et de simplesse.
C’est pourquoi, pardonnez, Terrible, à celui sur
Le coeur de qui, Dieu fort, sévit cette faiblesse.

Et laissezmoi pleurer et faitesmoi bénir
L’élu dont vous voudrez certes que la prière
Rapproche un peu l’instant si bon de revenir
A lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière.

Le Pauvre Gars

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : ‘Comme il est bête !’
En somme, je suis mal coté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête,
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal :
Des roses, des roses, des roses !

Le Vieux Trouvère

Dans ce temps-là, je n’avais rien,

Rien du tout dans mon escarcelle,

Et ma lyre était tout mon bien ;

Dans ce temps-là je n’avais rien

Que de grands trous à mon pourpoint

Et le coeur de ma damoiselle.

Dans ce temps-là je n’avais rien,

Rien du tout dans mon escarcelle.
J’allais chanter dans les manoirs

La geste du vieux Charlemagne,

Et, gueux d’argent, riche d’espoirs,

J’allais chanter dans les manoirs

Devant les dames aux yeux noirs

Dont les barons faisaient compagne.

J’allais chanter dans les manoirs

La geste du vieux Charlemagne.
On m’aimait j’étais adoré

Car j’avais ce qu’il faut pour plaire :

Le regard vif, l’air déluré ;

On m’aimait j’étais adoré

Et m’étais toujours figuré

Qu’on vivait d’amour et d’eau claire

On m’aimait j’étais adoré

Car j’avais ce qu’il faut pour plaire.
Je payais souvent un baiser

D’un rondel ou d’une ballade

Lorsqu’on voulait bien me laisser,

Je payais souvent un baiser

Comme ça, sans jamais toucher

A ma bourse toujours malade,

Je payais souvent un baiser

D’un rondel ou d’une ballade.
Quand ma toute belle voulait

Un collier d’or aux lueurs folles

Pour entourer son cou fluet,

Quand ma toute belle voulait !

Je lui faisais un chapelet

D’éblouissantes lucioles,

Quand ma toute belle voulait

Un collier d’or aux lueurs folles.
L’avenir était devant moi

Comme un jardin couvert de roses

Et, plus riant que pour un roi,

L’avenir était devant moi

Mais, maintenant, au vieux beffroi

Vont sonner mes heures moroses.

L’avenir était devant moi

Comme un jardin couvert de roses.
Riche et vieux ! las ! m’ont dit adieu

Jeune pastoure et gente dame

Que mes cheveux blancs tentaient peu.

Riche et vieux ! las ! m’ont dit adieu

Car je n’attends qu’un mot de Dieu

Pour voir, vers lui, voler mon âme.

Riche et vieux ! las ! m’ont dit adieu

Jeune pastoure et gente dame !

L’école

L’matin est joli coumm’ trent’-six sourires,

Le souleil est doux coumm’ les yeux des bêtes

La vie ouvre aux p’tiots son grand liv’ sans lett’es

Oùsqu’on peut apprend’ sans la pein’ de lire :

Ah ! les pauv’s ch’tiots liv’s que ceuss’ des malettes !La mouésson est mûre et les blés sont blonds ;

I’ s’ pench’nt vars la terr’ coumm’ les tâcherons .

Qui les ont fait v’ni’ et les abattront :

Ça sent la galette au fournil des riches

Et, su’la rout’, pass’nt des tireux d’pieds d’biche.

Les chiens d’ deux troupets qui vont aux pâtis,

Les moutons itou et les mé’s barbis

Fray’nt et s’ent’erlich’nt au long des brémailles

Malgré qu’les bargers se soyin bouquis

Un souér d’assemblé’, pour eune garçaille.

Dans les ha’s d’aubier qu’en sont ros’s et blanches,

Les moignieaux s’accoupl’nt, à tout bout de branches,

Sans s’douter qu’les houmm’s se mari’nt d’vant l’maire,

Et i’s s’égosill’nt à quérrier aux drôles

L’Amour que l’on r’jitt’ des liv’s’de l’école

Quasi coumme eun’ chous’ qui s’rait pas à faire.

A l’oré’ du boués, i’ s’trouve eun’ grand crouéx,

Mais les peupéiers sont pus grands dans l’boués.

L’fosséyeux encave un mort sous eun’ pierre,

On baptise au bourg : les cloches sont claires

Et les vign’s pouss’ vart’s, sur l’ancien cim’tiére !

Les Cailloux

Mais j’ai vite appris le couplet qui pleure

Dans la chanson douce en les soirs si doux

Et connu le trouble angoissant de l’heure

Quand tu ne vins plus à mes rendez-vous ;

En vain vers ton cœur monta ma prière

Que lui murmurait mon cœur en sanglots

Car ton cœur était dur comme une pierre

Comme les cailloux qu’on jetait à l’eau.Je suis revenu sur le bord du fleuve,

Et la berge en fleurs qui nous vit tous deux

Me voit seul, meurtri, plié sous l’épreuve,

Gravir son chemin de croix douloureux.

Et, me souvenant des clairs soirs de joie

Où nos cailloux blancs roulaient dans le flot,

Je songe que c’est ton cœur que je noie

A chaque caillou que je jette à l’eau.

L’odeur Du Fumier

Ah ! bon guieu, oui, l’ sacré cochon !

J’en prends pus avec mes narines

Qu’avec les deux dents d’ mon fourchon

Par oùsque l’ jus i’ dégouline,

– I’ pu’ franch’ment, les villotiers !

Mais vous comprendrez ben eun’ chouse,

C’est qu’ i’ peut pas senti’ la rouse !

C’est du feumier i’ sent l’ feumier !Pourtant, j’en laiss’ pas pard’e un brin,

J’ râtle l’ pus p’tit fêtu qu’enrrouse

La pus michant’ goutt’ de purin,

Et j’ râcle à net la moind’er bouse !

– Ah ! dam itou, les villotiers,

Malgré qu’on seye en pein’ d’avouer

Un  » bien  » pas pus grand qu’un mouchouer,

On n’en a jamais d’ trop d’ feumier !

Renouveau

Ben oui, notre amour était mort

Sous les faux des moissons dernières,

(La javelle fut son suaire )

Ben oui, notre amour était mort,

Mais voici que je t’aime encor !
Pan pan ! pan pan ! à grands coups sourds,

Comme lorsqu’on cloue une bière,

J’ai battu les gerbes sur l’aire ;

Pan pan ! pan pan ! à grands coups sourds

Sur le cercueil de notre amour !
Et pan pan ! les fléaux rageurs

Ont écrasé, dessous leur danse,

Le bluet gris des souvenances

(Et pan pan ! les fléaux rageurs !)

Avec le ponceau qu’est mon coeur !
Dedans la tombe des sillons

Quand ce fut le temps des emblaves,

Comme un fossoyeur lent et grave,

Dedans la tombe des sillons

J’ai mis l’amour et la moisson.
Des sillons noirs un bluet sort

Tandis qu’une autre moisson bouge ;

Avec un beau ponceau tout rouge,

Des sillons noirs un bluet sort,

Et voici que je t’aime encor !

Requiescat In Pace

Comme s’effeuille une rose
L’amante dolente aux traits
Ravagés par la chlorose
Est morte au soir des regrets
Et sur le bord de sa fosse
Le vieux prêtre au dos cassé
A glapi de sa voix fausse
Requiescat in pace !…

Et maintenant pauvre chère
Elle git loin du soleil
Sous le grand champ en jachère
Où tout est paix et sommeil
Défunts tous les jours d’ivresse
Et les nuits de l’an passé
Défunts comme ma maîtresse
Requiescat in pace !…

Plus n’ai la force de vivre
Et par les tristes hivers
Sertis de larmes de givre
J’erre en sanglotant mes vers
Dans le vent qui les emporte
Mon pauvre coeur trépassé
Dort sur celui de la morte
Requiescat in pace !…

Stances À La Châtelaine

Madame, c’est moi qui viens.

Moi, cela ne vous dit rien !

Je viens vous chanter quand même

Ce que mon coeur a rimé

Et si vous voulez m’aimer ?

Moi : c’en est un qui vous aime !
Oh ! vos mains, dont les pâleurs

Bougent, en gestes de fleurs

Qu’un peu de brise caresse !

Oh ! vos beaux yeux impérieux !

Un seul regard de ces yeux

Dit assez votre noblesse !
Vos aïeules ont été,

Sous le grand chapeau d’été

Fleuri comme un jour de Pâques,

Marquises de Trianon,

Et moi, fils de gens sans nom,

J’ai des goûts à la Jean-Jacques !
Votre parc est doux et noir :

Il y ferait bon ce soir

Pour achever ce poème

Que mon coeur seul a rimé.

Donc, si vous voulez m’aimer,

J’y serai, moi qui vous aime !
– Je chantais cela tantôt,

Aux grilles de son château.

A la fin, compatissante,

Elle dit à son larbin :

  » Joseph, portez donc du pain

Au pauvre mendiant qui chante ! « 

Sur La Grand’route

Nous sommes les crève-de-faim

Les va-nu-pieds du grand chemin

Ceux qu’on nomme les sans-patrie

Et qui vont traînant leur boulet

D’infortunes toute la vie,

Ceux dont on médit sans pitié

Et que sans connaître on redoute

Sur la grand’route.
Nous sommes nés on ne sait où

Dans le fossé, un peu partout,

Nous n’avons ni père, ni mère,

Notre seul frère est le chagrin

Notre maîtresse est la misère

Qui, jalouse jusqu’à la fin

Nous suit, nous guette et nous écoute

Sur la grand’route.
Nous ne connaissons point les pleurs

Nos âmes sont vides, nos coeurs

Sont secs comme les feuilles mortes.

Nous allons mendier notre pain

C’est dur d’aller (nous refroidir) aux portes.

Mais hélas ! lorsque l’on a faim

Il faut manger, coûte que coûte,

Sur la grand’route.
L’hiver, d’aucuns de nous iront

Dormir dans le fossé profond

Sous la pluie de neige qui tombe.

Ce fossé-là leur servira

D’auberge, de lit et de tombe

Car au jour on les trouvera

Tout bleus de froid et morts sans doute

Sur la grand’route.

Gueux

Ô jeune cavale, au regard farouche,
Qui cours dans les prés d’herbe grasse emplis,
L’écume de neige argente ta bouche,
La sueur ruisselle à tes flancs polis.
Vigoureuse enfant des plaines de Thrace,
Tu hennis au bord du fleuve mouvant,
Tu fuis, tu bondis, la crinière au vent :
Les daims auraient peine à suivre ta trace.
Mais bientôt, ployant sur tes jarrets forts,
Au hardi dompteur vainement rebelle,
Tu te soumettras, humble et non moins belle,
Et tes blanches dents rongeront le mors !

Sur Le Pressoir

Sous les étoiles de septembre

Notre cour a l’air d’une chambre

Et le pressoir d’un lit ancien ;

Grisé par l’odeur des vendanges

Je suis pris d’un désir

Né du souvenir des païens.
Couchons ce soir

Tous les deux, sur le pressoir !

Dis, faisons cette folie ?

Couchons ce soir

Tous les deux sur le pressoir,

Margot, Margot, ma jolie !
Parmi les grappes qui s’étalent

Comme une jonchée de pétales,

Ô ma bacchante ! roulons-nous.

J’aurai l’étreinte rude et franche

Et les tressauts de ta chair blanche

Écraseront les raisins doux.
Sous les baisers et les morsures,

Nos bouches et les grappes mûres

Mêleront leur sang généreux ;

Et le vin nouveau de l’Automne

Ruissellera jusqu’en la tonne,

D’autant plus qu’on s’aimera mieux !
Au petit jour, dans la cour close,

Nous boirons la part de vin rose

Oeuvrée de nuit par notre amour ;

Et, dans ce cas, tu peux m’en croire,

Nous aurons pleine tonne à boire

Lorsque viendra le petit jour.

La Chanson Du Gui

Puis c’est l’heure et du temps qui passent
Un jour qui part, un jour qui vient,
Pour à tout faire de la place
Même à la peine ou au chagrin,

Et yeux déjà qui portent larmes
Pour le déboire qu’on attend,
Et fierté ici qui désarme
Lors plaie de coeur et plaie d’argent.

Mais Dieu alors et qu’on le prie
Sous des bougies par à peu près,
Et Vous que l’on salue, Marie,
Pour conjurer les sorts mauvais,

C’est de tous les jours de la vie
Précaires, graves, soucieux,
Dans la maison qu’on s’est bâtie
Que l’on se sent devenir vieux ;

Et trois coups frappés à la porte,
Voici qu’il est entré l’huissier,
Et trois coups frappés à la porte
Que la septième est de regrets.