Premiers Beaux Vers

Où sont les jours d’hiver pleins de calme infini

Dans la salle d’étude, aux carreaux blanc de givre ;

Et les grands abat-jour sur les lampes de cuivre

Comme autour d’une lune un halo d’or bruni.
Quel éveil dans nos cœurs quand le soir, en sourdine,

Chuchotait sa tristesse aux fentes des châssis

Et que, sur les bancs noirs pensivement assis,

Nous lisions, tout songeurs, des vers de Lamartine.
Trouble des premiers vers douloureux ou charmants !

Troubles des premiers vers dont les musiques vagues

Vibraient avec un bruit pareil au bruit des vagues

Et semblaient correspondre à nos jeunes tourments !
Nous pleurions longuement Graziella trahie

qui, n’ayant pu laisser tel qu’un tapis moelleux

Son amour sous les pas du poète oublieux,

Sans bague au doigt fut mise en sa bière fleurie !
Mais tout là-bas, au bord rivages houleux

Où priera l’avenir sur sa tombe odorante,

Nous autres, négligeant la morte de Sorrente,

Nous cherchions dans la mer l’infini des yeux bleus.
A travers l’idéal des grandes eaux dormantes,

A travers l’idéal des beaux vers consacrés,

Nous pouvions voir déjà, pendant ces soirs sacrés,

Appareiller vers nous nos futures amantes !
Tout nous parlait d’hymen, de baisers et d’aveux !

Et dans la barque d’or des strophes amoureuses

Les rimes accordaient leurs rames langoureuses

Pour amener vers nous la vierge de nos vœux !
La douceur de la mer méditerranéenne

Chantait dans les flots bleus des vers pleins de langueur

Qui venaient déferler sur la plage du cœur

Avec un bruit de robe et des frissons de traîne !

Tristesses De L’amour

I
Qui de nous, jeune encore et naïf, n’a connu

L’inexplicable émoi d’un amour ingénu

Qui s’éveille au milieu d’un riant paysage ?

Je le revois toujours le pâle et doux visage

De celle qui m’aima d’un amour si profond.

Nous n’avions que vingt ans tous les deux ; c’était au fond

D’un hameau du pays flamand, presque à l’automne :

Chaque matin, quittant le hameau monotone

En bandes, nous allions courir le long des blés.

Elle et moi, nous restions en arrière, troublés

De nous voir ainsi seuls dans la grande Nature.

Nous marchions sans savoir comment, à l’aventure ;

Ses doigts pressés les miens et nous causions très peu ;

La brise se jouait dans son fin jupon bleu

Et découvrait le bout de sa bottine noire

Que dirai-je encor ? C’est l’éternelle histoire

Des amants qui s’en vont dans les sentiers fleuris :

Les premières rougeurs et les aveux surpris

Quand on marche à pas lents, en se touchant l’épaule,

Le long des buissons verts dont la branche vous frôle ;

Les fossés où l’on trempe en frissonnant la main,

Les petits ponts de bois qu’on rencontre en chemin

Et sur lesquels on marche en se tenant ensemble ;

Le rire peu fréquent, mais si joyeux qu’il semble

Dans sa vibration égayer les échos ;

Les jeux dans les bluets et les coquelicots ;

Les papillons qu’on chasse et les bouquets qu’on cueille ;

La chaumière où le vieux paysan vous accueille

Avec un geste gauche en ôtant son bonnet ;

La tasse de lait chaud qu’on boit et qui vous met

Sur la lèvre qui rit ses fines perles blanches ;

Puis enfin le retour attendri sous les branches

— Avec tous les amis qu’on rejoint à regret —

Vers la maison de l’hôte où le dîner est prêt !
Je me rappelle tous les détails de l’idylle :

La barque que l’on prenait pour tourner le coin d’île,

Les longs regards furtifs dans l’ombre du sentier,

Les serrements de main devant le bénitier

De la petite église, et ma douce querelle

Pour lui prendre son châle ou porter son ombrelle ;

Puis ce jour de dimanche, oublié maintenant,

Où tout joyeux, assis à sa gauche, en dînant,

Je lui glissai des mots discrets, presque à voix basse.

Après dîner, on fit quelques tours de la place,

Et moi, déjà charmé, je lui tendis mon bras

Qu’elle, naïve encor, me prit sans embarras.
Nous allions deux à deux le long des terrains vagues

Où des enfants criaient en enfilant des bagues

Sur les chevaux de bois qu’un vieux cheval poussait.

Dans tous les cabarets la foule se pressait,

Et, sous le jaune éclat d’un vieux quinquet qui brille,

L’orgue de Barbarie invitait au quadrille.

C’était le soir : le ciel fleurissait à son tour,

Et la nuit descendait plus belle que le jour !
Elle, réglant son pas sur ma marche très lente,

Appuyait à mon bras courbé sa main tremblante,

Et me faisait l’aveu qu’en entendant ma voix

Son cœur s’était ému dès la première fois

Comme s’il rencontrait l’élu de sa jeunesse ;

Et moi je lui faisais à mon tour la promesse

Que, l’aimant d’amour pur, je ne l’oublierais pas ;

Puis, pour mieux lui parler, ralentissant mon pas

Et lui montrant du doigt la lune dans les branches :

 » Plus tard, — dis-je, — quand vous verrez ces clartés blanches

 » Songez : il m’aime encore et la regarde aussi !.
Et voyant s’abaisser son grand œil adouci

Je lui causais tout bas d’un frais petit ménage

En ville, et d’un chalet qu’on loue au voisinage ;

Du café qu’on prendrait au jardin, sur un banc

Devant le gazon vert et tiède, au soir tombant ;

Du gai retour, avec de gros bouquets de roses,

Et des printemps vermeils et des hivers moroses

Où, le soir, je lirais quelque livre badin

Tandis qu’elle, berçant notre dernier blondin,

Dont les cheveux frisés trembleraient à son souffle,

Chaufferait près du feu sa mignonne pantoufle !
II
Aujourd’hui cet amour de jeunesse est défunt,

Et nous n’en gardons plus qu’un vague et doux parfum ;

Car le grand destructeur des tendresses, l’absence,

A flétri dans sa fleur ce rêve d’innocence,

Et se parant toujours de joie et de rayons,

La nature oubliera comme nous oublions,

Sans qu’un vent triste sur notre éloignement pleure,

Sans qu’une herbe se fane, ou sans qu’un oiseau meure

De nous voir aujourd’hui séparés et vivants !

Que dis-je ? les moineaux dans les arbres mouvants,

Gais sous le parasol ombreux de feuilles souples,

Viendront chaque printemps se réunir par couples,

Et les bois qu’une tiède ondée a rajeunis

Par le chant des ruisseaux endormiront les landes,

Dans les étangs viendront se mirer d’autres bandes ;

Les rameaux plus épais autour de chaque tronc

Sous leur obscurité tranquille ombrageront

Les amants au retour des kermesses prochaines,

S’en allant deux à deux s’embrasser sous les chênes !

O vieux arbres des bois ! oublieux comme nous,

Devant lesquels jadis nous tombions à genoux

Après avoir gravé sur votre écorce dure

Nos noms déjà couverts de mousse et de verdure,

Ne vous souvient-il plus de nos tressaillements

Pour protéger ainsi tous les autres amants ?

Pourquoi prêter encor votre ombre à leurs étreintes,

Pourquoi laisser graver sur nos vagues empreintes

Leurs deux noms que bientôt aussi vous oublierez ?

Ils s’oublieront de même et seront séparés,

Puisque le temps efface sous ses doigts de marbre

Les amours dans le cœur et les lettres dur l’arbre !

Ce n’est donc pas leur faute à ces amants ingrats

S’ils ont — le cœur changé — désenlacé leurs bras,

Et ce n’est pas ta faute à toi, grande Nature,

Puisque c’est une loi sombre, implacable et dure

Qui veut que tout s’oublie et passe peu à peu !
III
Mais l’oubli c’est peut-être un des bienfaits de Dieu :

L’oubli, c’est le nuage au départ des colombes,

C’est le gazon fleuri repoussant sur les tombes,

C’est le mystérieux et morne apaisement

Que la nuit sur le jour fait tomber lentement ;

Et l’oubli, c’est la main inconnue et sincère

Qui détache les nœuds du cœur et les desserre

Pour nous rendre la mort moins pénible à souffrir,

De sorte qu’oublier c’est apprendre à mourir !

Prière

Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux qui sont dans leur chambre, reclus

Les paralytiques, les perclus,

Ceux qui ne sortiront jamais plus.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour les irrémédiables phtisiques

Qui rêvent de candide amour, d’émois physiques,

Et d’un mariage en musique.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux des salles d’hôpitaux,

Pâles sur l’oreiller de leurs lits sans rideaux,

Qu’on appelle plus que d’un numéro.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour ceux que mine un vague mal occulte

Par qui leur visage, en ivoire, se sculpte,

Tapotant sur leurs vitres, comme on ausculte.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour les petits enfants surtout, fragile neige !

Qui si vite ont l’air d’un lys dans un piège,

D’une hostie en fleur qui se désagrège
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour ceux qui sont malades d’avoir faim,

De n’avoir jamais eu de vin

Et qui font des projets sans fin !
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux qui vont mourir, vraiment trop las !

Peut-être voient-ils de oiseaux de lilas

Passer dans l’air des glas !
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
1897

Un Duo

Dans un château sombre, au bord d’un étang,

Par un des derniers beaux jours de l’automne,

Nous étions groupés en cercle, écoutant

Monter là rumeur du soir monotone.
Sur l’étang moiré plein de nénuphars,

Un jet d’eau vidait l’écrin de ses perles ;

Le soleil glissait ses rayons blafards

Dans les rameaux noirs où sifflaient les merles.
C’était l’heure exquise où l’on veut aimer :

Le brouillard flottait comme une batiste ;

Les étoiles d’or allaient s’allumer

Dans le vaste ciel couleur d’améthyste.
Nous étions au fond d’une vérandah :

Dans des vases peints, sur les étagères

Des bouquets d’œillets et de réséda

Soufflaient leurs parfums parmi les fougères.
Les dames venaient prés de nous s’asseoir,

Frissonnant un peu sous leurs légers châles,

Et nous regardions l’automne et le soir

S’unir tristement dans les lointains pâles.
Une jeune fille au profil plus fin

Que le blanc contour d’un camée antique,

Se dressant debout comme un séraphin

Qu’un artiste sculpte au seuil d’un portique,
Se mit à chanter dans l’ombre du parc :

Sa voix tour à tour était grave et tendre,

Comme un bon archer fait avec son arc

Qu’il doit tour à tour bander ou détendre.
Elle murmura dans l’air palpitant

Les tendres couplets de la sérénade

Que rêva Gounod, comme on les entend

Au pied des balcons, la nuit, à Grenade.
Nous fermions les yeux pour mieux écouter

Cette voix moelleuse et mélancolique,

Pareille à la voix qu’on entend flotter

Dans le chœur ombreux d’une basilique.
Quand soudain le chant d’un oiseau s’unit

Au vague refrain de la jeune femme :

On eût dit vraiment qu’il pleurait son nid

Et que sous son aile il avait une âme !
Il était caché dans les arbres verts ;

Et pour endormir son amante ailée,

Il improvisait peut-être des vers

Qu’il lui modulait de sa voix perlée.
La femme et l’oiseau, chantant à la fois,

Firent un moment comme un duo tendre ;

Mais lasse de voir dominer sa voix,

La femme se tut, voulant mieux entendre.

Processions

I
Blanches processions, si blanches, si gothiques,

Dans ma Flandre natale, au temps des Fêtes-Dieu !

Blanches comme on en voit, sous un ciel calme et bleu

Emplir de leur lenteur les lointains des triptyques.
Si lentes, dans le bruit des cloches s’animant,

Le bruit des carillons et des cloches bénies

Qui semblaient tout au loin répondre aux litanies

Et mener le cortège au fond du firmament.
Si lentes à marcher sur les herbes coupées

Qui revivaient un peu sous le vent approchant

Des cantiques latins dont le grave plain-chant

Mélancolisait l’air avec ses mélopées.
Si lentes ! on voyait dans les beaux soirs tombants

Des étendards brodés de roses symboliques,

Et des chasses d’argent où dorment des reliques,

Et des agneaux pascals pavoisés de rubans.
Puis s’avançaient, parmi le frisson des bannières,

Tous les enfants de chœur, dans leur rouge attirail,

Aux cheveux de missel, aux robes de vitrail,

Comme dans un parfum d’indulgences plénières.
Des Madones, le cœur traversé de couteaux,

Avec leurs manteaux bleus, aux yeux de pierreries,

Émergeaient au milieu des longues théories

Et souriaient debout sur leurs grands piédestaux.
Des groupes recueillis de pâles orphelines,

Tristes, portaient des lis comme les âmes d’or

De leur parents défunts qui reviendraient encor

Pour frémir dans leurs mains dévotes et câlines.
Là, l’Église Souffrante en voiles violets !

Puis les martyrs chrétiens portant de grandes palmes

Avec les bienheureux du paradis si calmes

Qui glissent sous leurs doigts les grains des chapelets !
L’Église Triomphante est soudain apparue

En rose, tout en rose, en tulle rose et clair,

Couleur de renouveau fleuri, couleur de chair,

Comme un lever d’aurore incendiant la rue.
Puis voici les abbés en dalmatiques d’or,

Les chanoines songeurs dans leurs camails d’hermine,

Tout un cortège grave et lent qui s’achemine

Dans le silence doux du beau jour qui s’endort.
Et tout là-bas, parmi les bleuâtres traînées

Du liturgique encens qui parfumait le soir,

Devant le baldaquin où luisait l’ostensoir,

Les encensoirs volaient, mouettes enchaînées !
Et l’évêque, debout sur le peuple chrétien,

Crosse en main, mitre en tête, élargissait ses gestes,

Comme un semeur jetant, pour les moissons célestes,

Les graines du Seigneur dont il était gardien.
Les musiques, les bruits de clochettes, les Vierges

S’éloignaient lentement aux feux des chandeliers,

Comme si tout au loin de vagues escaliers

Les eussent entraînés par des rampes de cierges.
Et, dans l’éloignement, des lambeaux d’oraisons

Revenaient émouvoir les foules obsédées,

Et des adieux d’encens ou de fleurs décédées

Se traînaient dans le vent avec de bleus frissons !
II
Ainsi mon Âme ! ainsi mon Enfance perdue !

Mes amours, mes désirs avaient leurs reposoirs,

Leurs convois blancs marchant dans un bruit d’encensoirs

Et leur dais d’argent neuf pour la Vierge attendue.
Mais la procession n’a chanté qu’un moment

Et mon Âme n’a plus dans le noir de ses rues

Qu’une foule grouillante et d’absurdes cohues

De rêves qui s’en vont mélancoliquement !

Veillée De Gloire

Quel orgueil d’être seul à sa fenêtre, tard,

Près de la lampe amie, à travailler sans trêve,

Et sur la page blanche où l’on fixe son rêve

De planter un beau vers tout vibrant, comme un dard
Quel orgueil d’être seul pendant les soirs magiques

Quand tout s’est assoupi dans la cité qui dort,

Et que la Lune seule, avec son masque d’or,

Promène ses pieds blancs sur les toits léthargiques.
L’orgueil de luire encor lorsque tout est éteint :

Lampe du sanctuaire au fond des nefs sacrées,

Survivance du phare au-dessus des marées

Dont on ne perçoit plus qu’un murmure indistinct.
L’orgueil qu’ont les amants, les moines, les poètes,

D’être en communion avec l’obscurité,

Et d’avoir à leur cœur des vitraux de clarté

Qui ne s’éteignent pas pendant les nuits muettes.
Quel orgueil d’être seul, les mains contre son front,

À noter des vers doux comme un accord de lyre

Et, songeant à la mort prochaine, de se dire :

Peut-être que j’écris des choses qui vivront !

Muet

À Madame William Pitt-Byrne.
Sa mère l’aimait tant, ce petit rieur rose !

C’était son premier-né, première fleur éclose

Sur l’arbuste pliant de leurs jeunes amours.

Elle en rêvait les nuits et le soignait les jours,

Joyeuse à contempler son adorable allure

A peigner lentement sa fine chevelure

Bouclée, et blonde ainsi qu’un rayon de soleil ;

A coller ses baisers sur son grand œil, pareil

Aux bluets printaniers où l’aube a mis ses larmes ;

A le laver, riant de ses folles alarmes,

Quand il se révoltait, craintif et suffoquant

De l’eau trop abondante et du savon piquant,

Et devant son miroir doré faisait la moue

En regardant la neige éclose sur sa joue !
Elle aimait, douce mère aux plaisirs ingénus,

Prendre en main ses deux pieds tout roses et tout nus,

Les mordre, les presser, les cacher dans sa robe

Comme des fruits vermeils et mûrs que l’on dérobe !

Le blondin commençait à faire quelques pas

Quand on le soutenait par le dessous des bras.

Rieur, il chancelait comme s’il était ivre

Du ciel dont il venait, ne commençant qu’à vivre,

Et gardant un mystique et singulier reflet

De sa première ivresse et de son dernier lait !
Sa mère le suivait pas à pas, et tremblante,

Tâchant de ralentir sa marche turbulente,

Fatiguée, et fixant ses regards assoupis

Sur le petit marcheur tombé sur le tapis.

Elle croyait déjà dans son orgueil de mère

Le voir grand : son esprit poursuivait la chimère

D’un fils que le génie a marqué de son sceau,

Et devinait l’élu dans l’enfant du berceau !

O mères ! qui de vous n’a pas rêvé la gloire ?
Lorsque le soir tombait, dans la chambre plus noire

Qu’une lampe appendue au plafond étoilait,

La mère récitait un petit chapelet

Devant un crucifix de cuivre à la muraille,

Et disait à l’enfant de baiser la médaille,

Puis dans son berceau bleu le couchait mollement,

Essayant qu’il lui dit tout bas :  » bonsoir, maman « ,

Ou qu’en joignant les mains il dit de sa voix tendre

Le doux nom de Jésus incliné pour l’entendre !

Mais elle s’épuisait à cela vainement :

L’enfant lui répondait par un vagissement

Triste et mystérieux, comme un flot qui se brise

Contre un écueil, ou comme une plainte de brise

Frôlant les arbres morts dans les nuits de printemps ;

Et la mère disait :  » Il n’est pas encor temps !

Il parlera demain il faut bien qu’il commence !  »

Puis chantant une vieille et naïve romance

Elle agitait du pied le berceau de l’enfant,

Qui dans ses draps neigeux se roulait triomphant !

Quand le sommeil fermait ses paupières lassées

Sur ses yeux vifs, ainsi que des ailes baissées,

Et que, la bouche ouverte, il semblait rire encor

Au rêve qui jetait sur lui son rayon d’or,

La mère s’inclinait, craintive, sur sa couche,

L’embrassait sur le bord arrondi de la bouche,

Et toute réchauffée à ce baiser si cher

En gardait le frisson virginal dans sa chair ;

Et savourant la paix de la nuit vaporeuse

Sans rien dire, admirait cette figure heureuse

De l’enfant endormi dans les oreillers blancs,

Comme la lune au fond des nuages tremblants !
O Nature ! pourquoi toujours briser nos rêves ?

Et mettre le reflux prés du flux sur nos grèves ?

Pourquoi, quand les oiseaux babillent dans les bois,

Cet enfant devait-il muet, triste et sans voix,

Près de sa mère en pleurs, grandir sans rien apprendre,

Ne pas être compris et ne pas la comprendre !
La mère qui sait tout, en longs vêtements noirs,

N’osant sortir le jour, se promène les soirs

Conduisant par la main le petit muet pâle,

Et, comme un saint qui veille une pierre tombale,

Lui jetant, sans rien dire, un regard adouci :

L’enfant ne parlant pas, elle s’est tue aussi !

Prologue

À Madame X.
À vous dont les cheveux de neige et de clarté

Encadrent doucement la figure indulgente,

— Ainsi dans les grands bois un vieux chêne s’argente

Des fils blancs de la Vierge à la fin de l’été,
À vous l’ancienne, à vous la bonne, à vous la seule

Pour qui j’ai de ma vie entr’ouvert les rideaux,

A vous dont l’âme est blanche autant que vos bandeaux

Et que j’aime à jamais comme on aime une aïeule,
À vous qui comprenez, sans l’avoir fait, le mal

Et la fatalité qui dort au fond des choses,

Et qui rêvez aussi devant les couchants roses

Où passent des sanglots dans le vent aromal,
À vous dont le pardon m’est acquis par avance

Pour le noir qui se mêle aux blancheurs d’autrefois,

Je veux vous raconter lentement, à mi-voix,

Tout le bonheur obscur de mon heureuse enfance.
Enfance ! éloignement d’où lui vient sa douceur !

Nuance où la couleur s’éternise en sourdine,

Religieux triptyque ombré d’une patine

Qui met sur les fonds d’or son vernis brunisseur.
Jeunesse ! Enfance ! attrait des choses disparues ;

Astres du ciel plus clairs dans l’étang bleu du cœur !

Chanson d’orgue criard dont toute la langueur

Expire en sons blessés dans le lointain des rues.
Je veux vous évoquer la ville aux pignons noirs,

Vieille ville flamande où les paroisses proches

Lorsque j’étais enfant, faisaient pleurer leurs cloches

Comme un adieu de ceux qui mouraient dans les soirs !
Je veux recomposer la maison paternelle

Avant l’absence, avant la mort, avant les deuils :

Les sœurs, jeunes encor, dormant dans les fauteuils

Et le jardin en fleurs et la vigne en tonnelle.
Je veux revivre une heure à l’ombre des grands murs,

Dans le collège ancien où nos âmes placides

S’ouvraient comme une église aux profondes absides

Avec des vitraux d’or pleins de visages purs.
Je veux vous reporter à ces calmes années :

Je suis resté le même après bien des douleurs ;

Le manteau de mon Ame a toutes ses couleurs

Mais mes yeux sont plus las que des roses fanées.
Car dans nos jours de haine et nos temps de combats

Je fus de ces souffrants que leur langueur isole

Sans qu’ils aient pu trouver la Femme qui console

Et vous remplit le cœur rien qu’à parler tout bas.
Je fus de ces songeurs douloureux et timides !

Ils ont tout dépensé, sans avoir rien reçu,

Mais leur mal glorieux personne ne l’a su :

Le mal des cœurs naïfs et des âmes candides.
Qu’importe ! ma souffrance est bonne ! Je les plains

Ceux qui n’ont plus l’orgueil d’être mélancoliques,

En gardant comme moi les dévotes reliques

Les reliques d’enfant dont mes tiroirs sont pleins.
Surtout qu’en toi, ma chère ancienne, je m’épanche

Dans un chuchotement de mon esprit au tien !

Viens donc ; allons-nous-en poursuivre l’entretien

Dans le jardin flétri de ma Jeunesse Blanche.
Dans ce jardin désert, dans ce jardin fermé,

Dans ce jardin fleuri de lis, piqué de cierges,

Où jadis s’avançaient d’incomparables vierges

Dont les lèvres soufflaient l’odeur du mois de mai.
Mais ce parc est en proie à l’insulte des ronces,

Et mes rêves anciens, dans les lointains glacés,

Tels que des marbres blancs, tendent leurs bras cassés

Et de leurs yeux éteints pleurent dans les quinconces.
Pauvre parc envahi par l’automne et le soir,

Qui souffre en évoquant son aurore abolie ;

Il est morne, il est vide et ma mélancolie

L’enferme tout entier comme un grillage noir !

Vers D’amour

I
Nous sommes dans l’amour comme sur un navire

Qui prend le large et va vers un port incertain ;

Le ciel est bleu, les flots ont des plis de satin

Sur le corps de la mer géante qui s’étire.
Les passagers d’amour penchés sur les haubans,

Tandis qu’un vent léger dans les voiles circule,

Regardent les lointains que leur désir recule

Afin d’éterniser ces heureux soirs tombants.
Car à peine en allés, saisis de frissons vagues,

Il devinent déjà qu’au bout de l’horizon

Chacun d’eux s’en ira dans une autre maison

Et qu’ils n’ont pour s’aimer que le chemin des vagues !
Afin de prolonger l’amour qui leur est cher,

Ils voudraient arrêter ou ralentir l’allure

Du vaisseau dont le vent fait claquer la voilure.

Ils voudraient élargir et reculer la mer.
Car la peur de se perdre à la fin du voyage,

L’inéluctable adieu qui doit les séparer,

Le port où les marins descendront amarrer

Le navire lassé de s’ouvrir un sillage.
Toute la vision de leur bonheur détruit

Dès qu’ils auront fini la longue traversée

Met un trouble si grand au fond de leur pensée

Qu’ils n’osent même plus se parler dans la nuit.
II
J’entre dans ton amour comme dans une église

Où flotte un voile bleu de silence et d’encens ;

Je ne sais si mes yeux se trompent, mais je sens

Des visions de ciel où mon cœur s’angélise.
Est-ce bien toi que j’aime ou bien est-ce l’Amour ?

Est-ce la cathédrale ou plutôt la Madone ?

Qu’importe ! Si mon cœur remué s’abandonne

Et vibre avec la cloche au sommet de la tour !
Qu’importent les autels et qu’importent les vierges,

Si je sens là, parmi la paix du soir tombé,

Un peu de toi qui chante aux orgues du jubé,

Quelque chose de moi qui brûle dans les cierges.
III
Dis, les commencements d’amour sont les meilleurs !

C’est une impression, une réminiscence

De souffrance finie et de convalescence,

De malades guéris qui reviennent d’ailleurs.
Qui reviennent chez eux, dans leur maison rouverte,

S’appuyant l’un sur l’autre, incertains de leurs pas ;

Ils vont se regardant et parlant encor bas

A travers le jardin dont la pelouse est verte.
Ils gardent dans leurs yeux le soleil du Midi

Et dans l’eau du bassin ils se trouvent moins pâles,

Mais ils ont peur encore et se couvrent de châles

Lorsque le soir descend dans le parc attiédi.
Car sont-ils bien guéris ? Ne sont-ils plus malades

Du mal d’être trop seul et de ne pas aimer ?

Et leurs cœurs, doucement inquiets, vont semer

Leurs rêves dans le vent comme des sérénades !
IV
Je t’aime, ô mon amour ! ô toi qui me ressembles !

Pauvre cœur inquiet qu’aucun bonheur n’emplit,

Missel enluminé qui s’attriste d’un pli,

Forêt d’où sort la plainte éternelle des trembles !
Je t’aime, ô ma beauté, puisque ton sort est tel

Que tu rêves d’amour en sachant que je t’aime,

Toi qui, pareille à moi, te tourmentes toi-même

En sentant fugitif ce qu’on rêve immortel.
Toi pour qui le présent est une source en fuite

Où, parmi l’eau qui souffre, on se mire un moment,

Tu comprends que je pleure, inconsolablement,

Le passé triste et cher comme un pays qu’on quitte.
Je t’aime, ô mon amour ! ô mon ombre ! ô ma sœur !

Il semble ? tant notre âme a la même chimère ?

Que nous avons jadis aimé la même mère

Et du même baiser partagé la douceur !
Je t’aime, ô mon amour, parce que l’un et l’autre

L’infini nous sépare ainsi qu’un noir témoin,

Puisque, même enlacés, nous nous sentons si loin

Sans jamais pouvoir faire un seul cœur qui soit nôtre !
Car nous sommes pareils à des miroirs jumeaux

Où tout se mire et luit d’identique manière,

Mais l’ombre de la nuit absorbe la lumière

Et nous nous sentons loin dans l’exil des trumeaux.
O cœur semblable au mien ? cœur profond qui m’évoques

Un ciel d’automne, un ciel maladif et changeant

Où fleurit, parmi les nuages voyageant,

Toute une floraison d’étoiles équivoques !
V
Mon cœur avait en lui les douleurs de Venise

Une ville déchue, une ville qui meurt,

Une ville où le soir lentement s’éternise

La voix d’or du passé dont s’éteint la rumeur,
Une ville de rêve où des canaux prolongent

Leur chemin de silence et de froide douleur

Entre les quais de pierre abandonnés qui songent

Et mettent dans l’eau sombre un peu de leur pâleur.
Mais voici que, soudain, la cité de mon Âme

A reconquis son faste et son orgueil ancien

Quand vous avez relui, faits d’amour et de flamme,

Soleil roux, toison s’or, drapeau vénitien !
Et mes rêves, baignés du feu des girandoles,

Ont pincé le luth sous la lune en halo,

Et j’ai senti le soir des fuites de gondoles

Qui passaient sur mon cœur étoilé comme l’eau !
VI
Par toi j’aurai compris toutes les grandes choses :

Le charme des matins et la douceur des soirs

Où l’horizon flambait comme un bûcher de roses !
La splendeur des grands vers, rangés en barreaux noirs

Comme si derrière eux des lions de pensée

Eussent rugi d’orgueil en de beaux désespoirs !
Mon âme auprès de toi s’est souvent balancée

Avec plus de mollesse au hamac d’un concert

Dans les mailles des sons où tu t’étais bercée !
Car, par les soirs tombants, teints de rose et de vert,

Par les tranquilles soirs d’été mélancoliques,

Sous tes regards aigus tout mon cœur s’est ouvert,
S’est ouvert sous tes yeux profonds et métalliques

Qui lui faisaient des trous avec leurs poignards d’or,

Et c’est par ces trous-là que les grandes musiques
? À cette heure adorable où le jour qui s’endort

A fauché les rayons du soir comme des seigles ?

Que les musiques donc chantant, prenant l’essor,
Entraient, ouvrant leur aile, en moi ? comme des aigles !
VII
Je me souviens du soir où je t’ai vainement

Attendue en un parc aux pensives allées

Dont les arbres pleuraient leurs feuilles en allées

Et miraient leur douleur dans le bassin dormant.
Ô soir mélancolique ! Une église était proche

Avec son cadran d’or énigmatique et noir ;

J’écoutais dans le parc agrandi par le soir

Ruisseler sur les toits les larmes de la cloche.
Et j’entendais venir les psaumes du jubé

Comme un je ne sais quoi de très vague qui pleure.

Tout en songeant, perdu dans la fuite de l’heure,

Que tu ne viendrais plus après le soir tombé !
Tout à coup un soupçon de trahisons prochaines

Me fit sentir au cœur comme un rêve noyé,

Pendant que le clocher, d’un chant apitoyé,

Racontait ma détresse aux paroisses lointaines !
Et ce fut à travers notre amour commençant

Toute une impression d’automne et de veuvage,

De barque naufragée échouant au rivage,

De salon attristé par un portrait d’absent
Je te croyais déjà sacrilège et parjure !

Et, pour s’harmoniser avec mon deuil poignant,

Voilà que le jet d’eau s’égoutta tout saignant

Et rouge, au fond du parc, comme un sang de blessure.
Et voilà qu’aux lueurs du soir pacifié,

Le soir calme où passait une douceur magique

Le cadran, lui aussi, prit un aspect tragique :

On eût dit un soleil cloué, crucifié !
Et ses aiguilles d’or, comme des bras funèbres,

Comme des bras raidis dans des convulsions,

S’étirant, s’allongeant au milieu des rayons,

Allèrent dans le ciel attaquer les ténèbres !
VIII
Querelles des amants ! Trahisons des paroles !

Romances qu’on embrouille aux cordes des violes !

Sanglot criard des violons désaccordés !

Querelles ! soupçons noirs les cœurs obsédés,

Grandes douleurs pour les causes les plus petites !

Les seuils sont défendus, les portes interdites

Dans le jardin du Rêve où, tout extasiés,

Les amants s’en allaient à travers les rosiers,

Quand leurs pas, accordés en marches fraternelles,

Semblaient se fuir et se chercher ? comme des ailes !

Mais voici vers l’ancien jardin de leur amour

D’où l’amante fantasque était partie un jour,

Voici qu’émue au bruit des jets d’eau qui s’égrènent

Elle revient ; voici les mains qui se reprennent

Et les bouches aussi comme deux fleurs de mai,

Longuement à travers le grillage fermé !
IX
Si frais tes doigts ont l’air d’avoir joué dans l’eau,

Tes doigts frêles, pareils aux doigts de ces infantes

Avec de clairs bijoux sur leurs robes bouffantes

Qu’on voit au fond d’un parc dans quelque ancien tableau !
Au charme du printemps, ton charme s’apparie

Et tes cheveux soyeux et dorés tu les as

Mêlés comme un bouquet de jaunes mimosas

Aux roses pâles dont ta figure est fleurie.
Quelque chose de doux, de grave et d’émouvant

T’appelle au fond des bois par la bouche du vent

Et dans l’ombre des fleurs que tu recontinues
Se déplace un rayon qui s’est insinué

Sous le parasol d’or lentement remué

De l’ombre et du soleil dans les blanches ciguës.
X
Te rappelles-tu la rivière noire

Qui le long d’un quai pleurait en dormant

Comme on ne sait quoi de tragiquement

Immobile et froid sous des plis de moire.
La rivière noire, ainsi qu’un remords

Dans un vieux quartier au bout d’une rue

Nous était un soir soudain apparue,

Et cette eau semblait recouvrir des morts.
Les astres mirés dans cette eau livide,

On eût dit, de loin, les yeux mal fermés

D’amants qui sont morts d’être trop aimés

Et qui dans la nuit regardaient le vide.
Le vent par instant soulevait un pli

Parmi la raideur du flottant suaire

Qui se rajustait sur l’eau mortuaire

Pleine de silence et d’oubli !
* * *
Or en te voyant beaucoup moins aimante

Ta parole m’a, soudain, évoqué

La sombre rivière et le sombre quai

Dont le souvenir douloureux me hante.
Ta voix se traînait pareille au canal ;

L’amour y dormait sous de mornes toiles,

Et mes cris brûlants comme des étoiles

Sur tes mots glacés se faisaient du mal.
Ta parole était insensible et sombre,

Comme pour cacher ton ancien serment

Qui reposait mort dans l’esseulement

De ton cœur fantasque envahi par l’ombre !
Ta parole était froide comme l’eau

J’y semblais venir en pèlerinage

Chercher si déjà plus rien ne surnage

De l’amour parti comme un clair bateau.

Mysticisme

À ses yeux purs, je veux n’offrir

Que des choses douces et blanches ;

Résumant ce qui peut fleurir

De fleurs pascales sur les branches.
Je rêve tout ce qu’il y a

De plus délicat autour d’elle,

Des blancheurs de magnolia

Et des hymens de tourterelle.
Car son âme au parfum troublant,

Sa grande âme que je devine

Est aussi comme un bouquet blanc

Fleuri dans la serre divine.
Et pour ses chemins d’ici-bas

Un désir raffiné m’obsède

De pouvoir mettre sous ses pas

Une neige qui serait tiède.
À l’heure exquise des aveux

Et des lèvres appesanties,

Je veux pour la charmer, je veux

Des mots blancs comme des hosties.
Je veux des mots musiciens,

Pareils à ces versets mystiques

Que dans les tableaux anciens

Peignaient les vieux peintre gothiques ;
Ave pieux, textes divins,

Dont ils déroulaient les paroles

Hors des lèvres des séraphins

En ondulantes banderoles.
Des banderoles où leur voix

Traduit le chaste élan des âmes

Et murmure à la Vierge : Sois

Bénie entre toutes les femmes !

Promenade

Combien mélancolique était la promenade

Trois par trois, en automne, aux fins d’après-midi,

Lorsque nous traversions un faubourg engourdi

Où sortait des maisons pauvres une odeur fade.
En longue file noire et morne, nous allions

Comme enrégimentés et nous parlant à peine

A travers la banlieue isolée et malsaine

Ecoutant dans le soir mourir les carillons.
Nous subissions déjà le coudoiement hostile

Des compagnons méchants qui nous faisaient souffrir :

Car ce sont les plus doux qu’on s’acharne à meurtrir.

Les plus inoffensifs des oiseaux qu’on mutile.
Nous marchions vers les champs comme des orphelins.

Sans jouer, sans pouvoir cueillir des fleurs aux berges ;

Quelques orgues pleuraient au loin dans des auberges

Et le ciel s’endeuillait aux ailes des moulins.
Parfois des paysans, au bord d’un pré qu’on fauche,

Tristes en nous voyant l’allure dans le vent

Des troupeaux résignés qu’un chien pousse en avant,

Nous tiraient leur bonnet avec un geste gauche.
Mais quand nous rentrions en ville, aux soirs tombants,

Si nous croisions le long des murs percés de grilles

Un long pensionnat de pâles jeunes filles

Portant des chapeaux ronds sans fleurs et sans rubans,
Et si l’une aux yeux clairs avec un fin corsage

Où des seins nouveau-nés suspendaient leurs fardeaux,

Avec des cheveux blonds long-tressés sur le dos,

Si l’une avait souri doucement au passage,
Le rêve était exquis ! et, rentrés au dortoir,

– La mémoire des yeux nous aidant la pensée

C’était quelque lointaine et vague fiancée,

Et nous nous endormions, l’ayant aimée un soir !

Vieux Quais

Il est une heure exquise à l’approche des soirs,

Quand le ciel est empli de processions roses

Qui s’en vont effeuillant des âmes et des roses

Et balançant dans l’air des parfums d’encensoirs.
Alors, tout s’avivant sous les lueurs décrues

Du couchant dont s’éteint peu à peu la rougeur,

Un charme se relève aux yeux las du songeur ;

Le charme des vieux murs au fond des vieilles rues.
Façades en relief, vitraux coloriés,

Bandes d’Amours captifs dans le deuil des cartouches,

Femmes dont la poussière a défleuri les bouches,

Fleurs de pierre égayant les murs historiés.
Le gothique noirci des pignons se décalque

En escaliers de crêpe au fil dormant de l’eau,

Et la lune se lève au milieu d’un halo

Comme une lampe d’or sur un grand catafalque.
Oh ! les vieux quais dormants dans le soir solennel.

Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre

Les baisers et l’adieu glacé de la rivière

Qui s’en va tout là-bas sous les ponts en tunnel.
Oh ! les canaux bleuis l’heure où l’on allume

Les lanternes, canaux regardés des amants

Qui devant l’eau qui passe échangent des serments

En entendant gémir des cloches dans la brume.
Tout agonise et tout se tait : on entend plus

Qu’un très mélancolique air de flûte qui pleure,

Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure

Où le joueur s’accoude aux châssis vermoulus !
Et l’on devine au loin le musicien sombre,

Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits ;

La tristesse du soir a passé dans ses doigts,

Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l’ombre.

Nénuphar

Sur le canal, parmi des herbes otieuses,

Un nénuphar vit en exil, comme étranger,

Mais si plein, dirait-on, de choses précieuses

Qu’il se tient coi sur l’eau trouble et n’ose bouger.

Ah ! cet air blanc de Première Communiante,

Cet air de guimpe close aux doux plis tuyautés

Et ces linges plus intimes, jamais ôtés,

Dont l’adhérence stricte est certe anémiante

Mais le font presque un peu plus vierge et sans péché !

Nénuphar : chair candide et qui n’est pas nubile,

Corps dont rien ne s’avère en la robe immobile,

Nénuphar tout pieux et tout endimanché

Qui semble attendre, avec la peur qu’un pli se froisse,

Que la Procession en passant l’ait cueilli

? Lui tout en blanc et par avance recueilli ?

Pour faire dans l’encens le tour de la paroisse !

Nénuphar ! innocence unanime, âme et corps !

Fleur digne d’escorter la Madone et la Châsse ;

Aussi chastement blanche au dedans qu’au dehors ;

Fleur qu’on devine bien toute en état de grâce.
1894

Récompense

À Madame Mireille Garcin de Maynard.
Savoir qu’on sera lu par les yeux doux des femmes

Et qu’elles presseront, pendant les soirs d’hiver,

Votre livre imprégné d’un rayon tiède et clair

Qui venant droit du cœur ira droit vers les âmes.
Et savoir qu’au contact de vos vers pleins de flammes

Un frisson sensuel glissera sur leur chair,

Et que, vous évoquant comme un inconnu cher,

Elles vous béniront dans leurs épithalames !
Et savoir qu’au printemps, sous les branches des bois,

Elles tiendront encor vos pages dans leurs doigts

Qu’enserre élégamment le cercle d’or des bagues ;
Et qu’assises sur l’herbe, au rebord des fossés,

Elles prendront leur part de vos tristesses vagues

Et vous rendront les pleurs que vous avez versés !

Nocturne

On a des jours faits d’ombre et de mélancolie

Et d’inexprimable dégoût,

Où le cœur se repaît du passé qu’on oublie

Comme d’un fruit perdu dont on garde le goût.
Un sang vif et fiévreux vous bat contre les tempes :

Comme une mer sur des galets ;

On trouve dans son cœur à peine quelques lampes :

C’est la chambre funèbre où sont clos les volets ;
C’est la chambre où, dans l’ombre, en mystiques toilettes

Dorment tous nos espoirs brisés ;

Gardant sur le rigide aspect de leurs squelettes

La forme et le parfum de nos anciens baisers.
On a de ces jours noirs où l’on reprend la route

Qu’on avait suivie au printemps,

Quand les rameaux fleuris s’arrondissaient en voûte

Et que le vieux soleil riait à nos vingt ans !
Les buissons sont moins verts, les brises sont plus fraîches

Les lointains moins ensoleillés ;

Et comme l’arbre voit danser ses feuilles sèches,

Le cœur voit tournoyer ses rêves effeuillés !
On doute ; on prend pitié des extases anciennes

Quand on priait à deux genoux,

Dans l’église où flottaient les voix musiciennes

Des enfants du lutrin aux profils blonds et doux.
On rêve des amours naïves de cousine,

Des mains chaudes qu’on se pressait,

Quand elle s’asseyait à la place voisine

Montrant deux seins de neige au fond de son corset.
On revit ces matins de jeunesse et de fièvres

Où, tenant une femme au bras,

On se sentait frémir des ailes sur les lèvres

Pour dire de doux mots qu’on ne comprenait pas !
On songe au calme exquis du foyer, à sa mère

Blanche dans un grand fauteuil noir ;

Au temps où l’on n’avait pas vu fuir la chimère

Comme une lampe errante aux vitres d’un manoir,
Quand on venait le soir lire et causer près d’elle,

Et tendre son front à sa main

Pour qu’elle s’y posât avec un doux bruit d’aile,

Et vous fit retrouver l’espoir du lendemain !
On reprend peu à peu les lointaines années

Dont on se souvient à moitié ;

Et l’on cherche un parfum à ces roses fanées

Qu’on aurait dû jeter loin de soi sans pitié !
O les rêves d’amour ! ô les rêves de gloire !

Débris qu’apporte le reflux ;

Tu te tais à jamais, double clavier d’ivoire,

Quand la jeunesse aux doigts légers n’y touche plus !
Puis on a tout à coup des soubresauts farouches,

Et l’on est pris d’un tel ennui

Qu’on voudrait que la Mort glaçât toutes les bouches

Et fermât tous les yeux dans une immense nuit.
Voyant les cœurs si faux et les âmes si viles,

On voudrait, fuyant pour jamais,

Loin des clameurs, loin des trahisons, loin des villes, –

Vivre à voir les oiseaux passer, sur les sommets !
On voudrait la siffler, la comédie humaine,

Et brusquement s’en retirer,

Voyant que chacun porte un masque, et se démène

Pour vivre, sans songer que vivre c’est pleurer !
On voudrait se coucher, l’été, lorsque tout brille,

Dans un calme petit caveau,

Où les parents viendraient remplacer sur la grille

Les vieux bouquets par un bouquet nouveau !
On voudrait soudain déployer sa tunique

Au vent, dans les lointains rougis ;

Et chevaucher avec le Géant satanique

Pour vivre nouveau Faust sa nuit de Walpurgis !
Et se gorger de vins, et se gorger de viandes,

Sous la clarté des torses nus

Qui s’entremêleraient, ainsi que des guirlandes,

Pour vous faire mourir en spasmes inconnus.
Puis après ces accès de spleen et de colère

L’homme se résigne, et s’unit

A ce mystérieux calme crépusculaire

De l’oubli qui commence et du jour qui finit.
On dirait d’un condor, aux allures hautaines

Dans sa cage au treillis tordu,

Qui rêve par moments des montagnes lointaines,

Et voudrait s’envoler dans les vents, éperdu !
Il ouvre alors ses deux ailes, se met en garde

Et se débat dans sa prison,

Mais, vaincu par la lutte, il se calme et regarde

Le grand soleil qui tombe au bout de l’horizon !