Petit-pierre

À Jules Bailly.
I
C’étaient vraiment des gens heureux. Ils étaient trois :

Le père, adroit maçon parmi les plus adroits ;

La mère, brave femme à peu prés du même âge,

Qui travaillait en ville et soignait son ménage ;

Enfin, pour compléter ce doux intérieur,

Un garçon, un unique enfant frais et rieur,

Que la famille avait appelé Petit-Pierre.
Leur maisonnette, avec un haut trottoir de pierre,

S’élevait dans le fond d’un faubourg populeux :

La cuisine, aux murs blancs bordés de filets bleus,

Avait la propreté des fermes de Hollande.
Un sable fin, pareil à celui d’une lande,

Recouvrait les carreaux de dessins arrondis ;

Le feu, pour le dîner, flambait tous les midis,

Et sur la cheminée, où luisait la vaisselle,

Les plats d’étain, frappés d’une rouge étincelle,

Ressemblaient à distance à des soleils couchants.
Mais ce qui ranimait la lumière et les chants

De ce foyer tout plein de gaîté journalière,

C’est l’oiseau qu’enfermait cette étroite volière,

C’est le petit garçon, frais comme un chérubin,

Qui donnait son sourire en paîment de son pain.

Il était déjà presque à sa neuvième année ;

Il fréquentait l’école, et chaque matinée,

De peur d’être en retard partant beaucoup trop tôt,

On le voyait passer en petit paletot,

Répétant sa leçon à mi-voix sur la place,

Et tenant sous son bras, tout fier d’aller en classe,

Ses cahiers maintenus dans deux planches de bois.
L’enfant étudiait comme un fils de bourgeois :

Il savait déjà lire, il savait même écrire,

Et son maître faisait un amical sourire

En voyant ses devoirs toujours bien expliqués.

C’est lui qui répétait les calculs compliqués

Sur les grands tableaux noirs pendus à la muraille ;

Et tous les écoliers, sans avoir l’air qui raille,

Les coudes sur le banc, recueillaient ses leçons.
Le soir, il revenait, le cœur plein de chansons,

Mettait une autre blouse, et mangeait quelques tranches

De pain blanc, en cherchant sur chacune des planches

Le petit plat friand gardé pour son retour.

Puis après les devoirs, les jeux avaient leur tour :

Il oubliait alors concours, chiffres, grammaire,

Courait avec son chien, sortait avec sa mère,

Souriait aux enfants tapageurs du faubourg

Qui jouaient aux soldats, précédés d’un tambour ;

Empêchait les garçons et les petites filles

De gêner ses amis qui s’amusaient aux billes

Jusqu’à l’heure où la nuit noircissant l’horizon,

Lassés, les fit rentrer chacun dans leur maison.
Lorsqu’ils avaient soupe dans la cuisine basse,

Petit-Pierre prenait un livre de la classe

Et, feuilletant la table afin de faire un choix,

Lisait une touchante histoire à haute voix.

Les parents rayonnaient ! Ils respiraient à peine

Et n’osaient pas bouger, craignant de faire peine

Au lecteur susceptible assis au milieu d’eux.

Quand l’enfant terminait, il disait à tous deux. :

 » Pourquoi ne pas venir, vous autres, à l’école ?

Moi, je veux vous apprendre à lire !  » Une auréole,

Descendait de la lampe attachée au plafond

Sur l’enfant qui, naïf, venait d’être profond,

Et la mère riait :  » Donne-moi des lunettes !

 » Car ces lettres vraiment sont pour moi trop peu nettes ;

 » Ils vieillissent, nos yeux !  »
Mais l’enfant s’obstinait.

 » C’est bien simple, épelons d’abord  » Puis il prenait

La grosse main du père et le forçait à suivre

Pour redire après lui les syllabes du livre.
O le petit apôtre et le maître charmant !

Ce n’était pas toujours ses parents seulement

Qu’il s’efforçait d’instruire en sa candeur naïve,

Mais partout s’étendait sa sainte tentative : .

Écrivant, — sans jamais accepter de profits, —

Les lettres que dictaient les mères pour leurs fils,

Conscrits que l’indigence obligeait au service ;

Traduisant aux voisins, pour leur rendre service,

Devant les bâtiments publics ou les marchés,

Les placards importants qu’on avait affichés.

Aussi c’était l’ami, le caprice, l’idole ;

Et lorsque chaque été les maîtres de l’école,

Tant il travaillait bien, lui donnaient tous les prix,

Aucun n’était jaloux, aucun n’était surpris ;

C’était l’enfant de tous, de tous c’était la fête :

On pavoisait avec une entente parfaite,

Par la foule, en triomphe, il était ramené ;

Le soir, tout le faubourg était illuminé,

Et, n’ayant que dix ans, le Petit-Pierre en somme

Était dans le quartier déjà presque un grand homme !.
II
Mais, hélas ! le bonheur est plein de trahisons :

Il entre, sans s’asseoir jamais dans nos maisons.

Le foyer où chantait ce blondin populaire,

Triste et riant, malgré le modique salaire,

Ce foyer si joyeux, si tranquille et si beau,

Allait être bientôt plus morne qu’un tombeau !
Le père, le maçon, qui prenait un peu d’âge,

L’hiver, fit un faux pas sur son échafaudage

Et tomba sur le sol On le crut mort Pourtant

On vit qu’il respirait encor en l’emportant,

Et, comme on s’ouvre vite à l’espoir qui rassure,

On crut qu’il survivrait peut-être à sa blessure !
Il souffrit très longtemps, mais guérit à la fin :

C’était l’hiver ; le froid venait avec la faim ;

N’ayant plus son travail pour payer la dépense,

La misère arrivait plus vite qu’on ne pense.

Le médecin coûtait ; le pain se vendait cher,

Et, noir, les pleurs encor le rendaient plus amer.

Jadis on avait fait quelques économies.

Plus rien ! La mère allait emprunter aux amies

L’argent qu’il lui fallait pour payer le loyer ;

Ne mangeait plus, passait la nuit à travailler,

Raccommodant du linge ou faisant des dentelles

Près du malade, en proie à des frayeurs mortelles ;

Mais voyant son mari sourire le matin,

Avec les yeux plus clairs et plus rose le teint,

La femme se trouvait moins souffrante et moins lasse

En embrassant l’enfant qui partait pour la classe.
Quant au maçon, c’était presque un homme nouveau :

Le coup avait lésé sans doute le cerveau,

Car depuis ce moment il était irritable,

Ne voulait pas manger ce qu’on servait à table,

Trouvait la maison sale et son air étouffant

Et n’aimait même plus sa femme et son enfant !

Son ardeur à l’ouvrage était bien refroidie,

Il ne travaillait plus depuis sa maladie

Et, malgré la misère et malgré le besoin,

Il passait sa journée au cabaret du coin

Avec quelques oisifs et quelques mauvais drôles.

Ces fainéants parlaient de jouer de grands rôles,

Pour niveler bientôt les hommes et les monts,

Et maudissaient les rois, criant à pleins poumons,

Parmi le choc brutal de leurs grands pots de bière,

Qu’on ferait à chacun de son trône une bière !

Le maçon, avec eux, criait et s’enivrait :

Et le soir, à tâtons, quittant le cabaret

Sous le reflet blafard du gaz dans les ténèbres,

Il cherchait sa maison. De loin des cris funèbres

Et de vagues sanglots disaient que c’était là.

Il s’arrêtait alors Il connaissait cela :

 » Sa femme pleurnichait c’était son habitude !  »

Il lui criait d’ouvrir vite de sa voix rude,

Et l’ivrogne rentrait ; et quand l’enfant chétif

Qui n’avait pas mangé, venait d’un ton plaintif

Lui demander pourquoi s’en aller dés l’aurore,

S’il ne les aimait plus, eux, qui l’aimaient encore,

Le maçon se fâchait, lui tirait les cheveux,

Battait sa femme avec ses larges poings nerveux :

 » Si ça me plaît d’aller trouver les camarades ! —

 » Hurlait-il. — Pas de pleurs surtout, pas de tirades !

 » Travaillez ! Moi, m’user pour vous ? Ah ! plus souvent !

 » Que ce faquin d’enfant, qui joue au grand savant,

 » Laisse là son école et qu’il aille à l’usine.

 » C’est compris ?  »
Et tandis qu’au fond de la cuisine

Petit-Pierre tremblait d’un frisson glacial,

Le maçon s’endormait d’un sommeil bestial.
III
Il fallut obéir, aller à la fabrique,

A la fabrique noire, empestée et lubrique,

Où l’âme se flétrit aussi bien que le corps

Parmi les propos vils et les sombres accords

Que tient la multitude et que rend la machine.
Ah ! pauvre Petit-Pierre ! il faudra qu’il s’échine

Et travaille au milieu de gamins querelleurs.

On veut de lui des fruits dans la saison des fleurs !

Parce qu’un père est lâche et proche la misère,

Jeune plante ! on la met dans une chaude serre ;

Mais la tige est trop frêle et fléchira bientôt.
On le voyait passer chaque matin plus tôt

Qu’il ne partait jadis pour aller à l’école ;

Il n’avait plus sa grâce et sa gaîté frivole ;

Laissant, sans les guetter, voler les papillons ;

Maigre, presque honteux sous de sales haillons,

Ayant une toux sèche et creuse comme un râle,

Chaque jour plus débile et chaque jour plus pâle

Et songeant — les regards fixés sur ses sabots

Où s’écorchaient ses pieds dans des bas en lambeaux —

Au bon temps de jadis quand il pouvait apprendre,

Et que le peuple heureux et fier venait le prendre

Pour lui faire un cortège et lui battre des mains,

Tandis qu’avec ses prix il passait ces chemins !
Le soir, à l’heure calme où tout se tranquillise,

Il entrait quelquefois dans une vieille église

Aux bleus vitraux desquels le soleil qui s’endort

Faisait luire et flotter un dernier rayon d’or ;

Et là, s’agenouillant seul devant une Vierge,

Laissant brûler son cœur à ses pieds comme un cierge,

L’enfant lui racontait dans l’ombre ses douleurs ;

Et lorsque son regard, au travers de ses pleurs,

A l’autel avait vu le Christ sur sa croix noire

Qui tendait tout en sang ses maigres bras d’ivoire,

Petit-Pierre trouvait son sort moins malheureux

Et, plaignant ses parents, priait Jésus pour eux !
Mais dès le lendemain dans l’ardente fournaise

Il souffrait de nouveau, suant, mal à son aise ;

Et malgré l’air impur qui l’étouffait toujours,

Travaillait sans répit dix heures tous les jours.

Que gagnait pour cela cette machine humaine ?
Horreur ! il ne gagnait que cinq francs par semaine !
Et lorsqu’il revenait le soir du samedi,

Son père lui prenait son salaire, alourdi,

Lui donnant d’une main que le cynisme enfièvre

Pour payer son courage un verre de genièvre !
IV
Petit-Pierre mourut On ne vit pas ainsi !

L’enfant dans le soleil doit courir sans souci.

C’est un doux rossignol qui dépérit en cage.

Comme il faut à l’oiseau la brise et le bocage,

Il faut à lui, pour vivre et pour s’apprivoiser,

Le matin un sourire et le soir un baiser,

Le calme du foyer tranquille comme un temple

Et l’honneur des parents qui lui serve d’exemple.

Mais dès qu’on veut priver l’enfant d’un de ces soins,

Dés qu’on veut le contraindre ou dés qu’onl’aime moins,

Dés qu’un de ces bonheurs, qui sont sa nourriture,

Échappe à sa candide et fragile nature,

Il s’affaisse, il pâlit, il se meurt, il est mort !

On tua Petit-Pierre et nul n’eut un remord :

L’enfant peut dépérir pour celui qui s’enivre,

Le droit de le tuer prime son droit de vivre,

Car c’est le droit du père, — un droit auguste et beau ! —

De le mettre à l’usine, ou plutôt au tombeau,

Sans que la loi soit là pour empêcher ce crime,

Pour protéger l’enfant dont on fait la victime,

Et sans qu’on songe même au fond de nos Sénats

Qu’on doit prendre une part de ces assassinats !
V
En apprenant la mort du pauvre Petit-Pierre

Chacun sentit venir des pleurs à sa paupière ;

Et quand pour l’enterrer survint le corbillard,

Devant la maisonnette on vit dans le brouillard

Les enfants des voisins vêtus de robes blanches

Qui jetaient des bouquets sur le cercueil de planches ;

Et le faubourg entier cotisé fit bâtir,

Avec l’argent de tous, une tombe au martyr.

Roses D’antan

À F. Le Play.
Les hommes autrefois avaient des foyers stables ;

On gardait la maison où sa mère mourait ;

Et, quand d’autres enfants naissaient, on se serrait

Moins à l’aise, mais plus unis, aux mêmes tables.
Les meubles très anciens étaient de vieux amis :

Les fauteuils allongés et les chaises massives

Où jadis tricotaient les aïeules pensives,

Le soir servaient d’asile aux enfants endormis,
Les mêmes arbres verts et les mêmes tonnelles

Qui les avaient vus blonds, les revoyaient tout blancs ;

Et les rideaux des lits, dans leurs longs plis tremblants,

Gardaient comme un frisson des âmes paternelles !
C’était la floraison du temps patriarcal :

On vivait loin du trouble assourdissant des villes,

A mener des troupeaux dans les plaines tranquilles

Où les roseaux chantaient sous le vent musical.
On s’aimait saintement dans la famille humaine ;

Chaque jour se marquait par un progrès nouveau ;

N’ayant qu’une demeure on n’avait qu’un caveau,

Et n’ayant qu’un seul nom on n’avait qu’un domaine.
Maintenant on jalouse, on divise, on combat,

Comme si par nos maux nous n’étions pas tous frères,

Pauvres chênes tordus des ouragans contraires

Dans la forêt humaine où la Mort nous abat.
Nous doublons nos douleurs par la haine et l’envie,

Car avec le soleil, l’amour et les enfants,

Nous avons les bonheurs simples et réchauffants

Qui font adorer Dieu, faisant bénir la vie.
Mais nous avons greffé sur l’ouvrage divin.

Le rameau maigre et noir des haines criminelles ;

Et les penseurs sont là comme des sentinelles,

Jetant des cris de paix que l’écho roule en vain !
Pauvres fous ! le destin, comme en un cachot sombre,

Nous pousse dans la vie et dans l’obscurité ;

Et nous soufflons sur toi, sainte Fraternité,

Toi, le soleil du cœur et le flambeau de l’ombre !

Pour La Gloire De Mallarmé

C’est tout mystère et tout secret et toutes portes

S’ouvrant un peu sur un commencement de soir ;

La goutte de soleil dans un diamant noir ;

Et l’éclair vif qu’ont les bijoux des reines mortes.
Une forêt de mâts disant la mer ; des hampes

Attestant des drapeaux qui n’auront pas été ;

Rien qu’une rose pour suggérer des roses thé ;

Et des jets d’eau soudain baissés, comme des lampes !
Poème ! Une relique est dans le reliquaire,

Invisible et pourtant sensible sous le verre

Où les yeux des croyants se sont unis en elle.
Poème ! Une clarté qui, de soi-même avare,

Scintille, intermittente afin d’être éternelle ;

Et c’est, dans de la nuit, les feux tournants d’un phare !
1896

Ses Yeux

Ses yeux où se blottit comme un rêve frileux,

Ses grands yeux ont séduit mon âme émerveillée ;

D’un bleu d’ancien pastel, d’un bleu de fleur mouillée,

Il semblent regarder de loin, ses grands yeux bleus.
Ils sont grands comme un ciel tourmenté que parsème

– Par les couchants d’automne et les tragiques soirs –

Tout un vol douloureux de longs nuages noirs ;

Grands comme un ciel, toujours mouvant, toujours le même !
Et cependant des yeux, j’en connais de plus beaux

Qui voudraient sur mes pas promener leurs flambeaux,

Mais leur éclat répugne à ma mélancolie.
Les uns ont la chaleur d’un ciel oriental,

D’autres le mol azur des lointains d’Italie,

Mais les siens me sont chers ainsi qu’un ciel natal.

Pour Le Tombeau De Verlaine

C’était toute douceur et nuance et sourdine

De lys purs qui seraient sensitives, et d’une

Figure de clarté qui serait clair de lune,

Figure de Béguine ou de Visitandine.
C’était tout falbalas et brumes en écharpes ;

C’était toute musique, en pleurs d’être charnelle ;

Et frissons d’une harpe qui serait une aile ;

Car les ailes du cygne ont la forme des harpes.
Et c’était tout sincère élan d’âme marrie

Qui s’élevait d’en bas vers la Vierge Marie :

Oblation de soi, sans plus de subterfuges,
Et réponse pieuse à tous divins reproches,

Et tout azur de cœur, ouvert aux humbles cloches,

Qui me l’a fait aimer comme le ciel de Bruges !
1896

Seul

Vivre comme en exil, vivre sans voir personne

Dans l’immense abandon d’une ville qui meurt,

Où jamais l’on n’entend que la vague rumeur

D’un orgue qui sanglote ou du Beffroi qui sonne.
Se sentir éloigné des âmes, des cerveaux

Et de tout ce qui porte au front un diadème ;

Et, sans rien éclairer, se consumer soi-même

Tel qu’une lampe vaine au fond de noirs caveaux.
Être comme un vaisseau qui rêvait d’un voyage

Triomphal et joyeux vers le rouge équateur

Et qui se heurte à des banquises de froideur

Et se sent naufrager sans laisser un sillage.
Oh ! vivre ainsi ! tout seul, tout seul ! voir se flétrir

La blanche floraison de son Âme divine,

Dans le dédain de tous et sans qu’aucun devine,

Et seul, seul, toujours seul, se regarder mourir !

Premier Amour

Premier amour ! Parfum de la nouvelle rose !

Sur le clavier du cœur premiers accords plaqués

Par une main de femme insaisissable et rose ;

Premiers souffles du vent sur la voile morose

Qui devine la mer dans le calme des quais.
Premières floraisons dans le verger de l’âme,

Premiers jets d’eau montant au milieu des jardins

Où des noces en blanc chantent l’épithalame ;

Premiers regards qu’on jette à l’horizon de flamme

Où les palais du rêve étagent leurs gradins.
Premier amour ! Souffrance heureuse ! Désirs vagues

De lui prendre les mains, plus douces que des fleurs,

A celle dont les yeux ont la couleur des vagues,

Et, feignant d’admirer le chaton de ses bagues,

De rafraîchir sa lèvre à ses doigts cajoleurs.
Délices, au milieu des fêtes et des danses,

De ressembler pour elle aux galants d’éventail ;

Puis, on reste seul, sous les ramures denses,

Charme de chuchoter de longues confidences

A la lune qui rit comme au fond d’un vitrail.
C’est le moment de joie unique où l’on épie

Les yeux encor voilés d’une fausse rigueur,

Où, sans s’imaginer que tout bonheur s’expie,

On tire fil à fil, comme de la charpie,

L’aveu qui guérira la blessure du cœur.
Ce qu’on aime à vingt ans, c’est la tiède atmosphère

De premiers abandons sous un ciel vierge et bleu ;

Qu’importe la liqueur, ce qu’on veut c’est le verre ;

C’est le mal glorieux de monter au Calvaire,

Car on a Véronique et on se sent un dieu !
Ce qu’on aime surtout, c’est bien l’amour lui-même ;

On aime sans savoir ni pourquoi, ni comment !

Mais on veut être ainsi, si c’est ainsi qu’on aime

Et l’on sent à jamais que c’est le bien suprême

Et que le plus suave est le commencement !
Qu’importe son visage ou son âme ! Qu’importe

Ce qu’elle a de frivole ou de spirituel !

Aimer, c’est croire ! Aimer, cela vous réconforte,

Et quel que soit l’autel où le hasard vous porte

C’est du ciel qu’il s’agit dans chaque rituel.
Qu’importe à ce moment quelle Madone on prie.

On est assez heureux de murmurer : Je crois !

Dans l’église d’amour résonnante et fleurie

Où, parmi l’encens pâle, une vierge Marie

Vous sourit et vous tend ses bras comme une croix !

Soir

Ô calme de l’ombre indistincte !

Ô silence du logis clos !

Le carillon du beffroi tinte,

Et ses sons semblent les halos

Du cadran qui, sur la tour, hante

Comme un clair de lune qui chante !
La bûche brûle, opiniâtre :

Elle s’enflamme, chaque fois

Que le vent noir souffle sur l’âtre

Avec un bruit presque de voix ;

Ô le vent dans la cheminée !

La chambre est toute enluminée
On songe à des choses finies,

À tout ce qu’on avait rêvé,

Processions sans litanies,

Maison où rien n’est arrivé,

Tout le passé dont on est vieux !

Ô les lampes comme des yeux
Les pâles lampes nous regardent,

Regards de ceux qui ne sont plus ;

Et les miroirs un peu nous gardent

Les visages irrésolus

De tant de morts que nous aimâmes ;

Ce soir, le vent porte leurs âmes.
Souvenance ! Morne veillée !

Pourquoi tant d’essais de bonheur ?

Toute vie est dépareillée

La bûche, comme un Sacré-Cœur,

Dans la cendre saigne en silence ;

Le vent la perce de sa Lance.
La chambre est triste à cause d’elle,

Triste à cause de nous aussi ;

Sa peine à la nôtre se mêle,

Et tout s’en va dans l’air transi

Finir en un peu de fumée

Par qui la chambre est résumée.
1896

Premières Communiantes

Communiantes ? l’air de porter un secret !

Vaporeuses, en falbalas de mousselines,

Avec des yeux un peu comme des cornalines,

Et leur bouche œillet sur lequel il pleuvait ;
Elles vont vers Jésus comme on va vers la vie

Des berlines aux portières armoriées

Les mènent comme de petites mariées,

Sous le voile dont la blancheur les unifie.
Unanimes blancheurs qu’on dirait assorties

À leurs âmes qui sont innocentes. Et telles

Les voici s’avançant, les doigts juxtaposés,
Et, sur le Banc drapé de linge et de dentelles,

Elles vont se pâmer au contact des hosties,

Entrebâillant leur bouche ainsi qu’à des baisers.
1896

Solitude

Faut-il fixer toujours des yeux mélancoliques,

Tel qu’un prêtre pensif, sur les choses de l’Art,

Tel qu’un prêtre qui reste agenouillé très tard

Dans son église froide, à veiller des reliques ?
Faut-il laisser fleurir les fleurs dans son jardin

Pour conquérir la gloire à travers les risées ;

Faut-il laisser passer l’Amour sous ses croisées

Et perdre un bien réel pour un rêve incertain ?
Faut-il se murer vif et s’empêcher de vivre ?

Et, comme en une forge en feu, faut-il verser

Tous les métaux de l’âme au creuset de son livre ?
? Vis seul. C’est un temps dur d’épreuve à traverser,

Mais fais ce sacrifice à ta sublime envie :

Pour vivre après ta mort, sois donc mort dans la vie !

Premiers Beaux Vers

Où sont les jours d’hiver pleins de calme infini

Dans la salle d’étude, aux carreaux blanc de givre ;

Et les grands abat-jour sur les lampes de cuivre

Comme autour d’une lune un halo d’or bruni.
Quel éveil dans nos cœurs quand le soir, en sourdine,

Chuchotait sa tristesse aux fentes des châssis

Et que, sur les bancs noirs pensivement assis,

Nous lisions, tout songeurs, des vers de Lamartine.
Trouble des premiers vers douloureux ou charmants !

Troubles des premiers vers dont les musiques vagues

Vibraient avec un bruit pareil au bruit des vagues

Et semblaient correspondre à nos jeunes tourments !
Nous pleurions longuement Graziella trahie

qui, n’ayant pu laisser tel qu’un tapis moelleux

Son amour sous les pas du poète oublieux,

Sans bague au doigt fut mise en sa bière fleurie !
Mais tout là-bas, au bord rivages houleux

Où priera l’avenir sur sa tombe odorante,

Nous autres, négligeant la morte de Sorrente,

Nous cherchions dans la mer l’infini des yeux bleus.
A travers l’idéal des grandes eaux dormantes,

A travers l’idéal des beaux vers consacrés,

Nous pouvions voir déjà, pendant ces soirs sacrés,

Appareiller vers nous nos futures amantes !
Tout nous parlait d’hymen, de baisers et d’aveux !

Et dans la barque d’or des strophes amoureuses

Les rimes accordaient leurs rames langoureuses

Pour amener vers nous la vierge de nos vœux !
La douceur de la mer méditerranéenne

Chantait dans les flots bleus des vers pleins de langueur

Qui venaient déferler sur la plage du cœur

Avec un bruit de robe et des frissons de traîne !

Tristesses De L’amour

I
Qui de nous, jeune encore et naïf, n’a connu

L’inexplicable émoi d’un amour ingénu

Qui s’éveille au milieu d’un riant paysage ?

Je le revois toujours le pâle et doux visage

De celle qui m’aima d’un amour si profond.

Nous n’avions que vingt ans tous les deux ; c’était au fond

D’un hameau du pays flamand, presque à l’automne :

Chaque matin, quittant le hameau monotone

En bandes, nous allions courir le long des blés.

Elle et moi, nous restions en arrière, troublés

De nous voir ainsi seuls dans la grande Nature.

Nous marchions sans savoir comment, à l’aventure ;

Ses doigts pressés les miens et nous causions très peu ;

La brise se jouait dans son fin jupon bleu

Et découvrait le bout de sa bottine noire

Que dirai-je encor ? C’est l’éternelle histoire

Des amants qui s’en vont dans les sentiers fleuris :

Les premières rougeurs et les aveux surpris

Quand on marche à pas lents, en se touchant l’épaule,

Le long des buissons verts dont la branche vous frôle ;

Les fossés où l’on trempe en frissonnant la main,

Les petits ponts de bois qu’on rencontre en chemin

Et sur lesquels on marche en se tenant ensemble ;

Le rire peu fréquent, mais si joyeux qu’il semble

Dans sa vibration égayer les échos ;

Les jeux dans les bluets et les coquelicots ;

Les papillons qu’on chasse et les bouquets qu’on cueille ;

La chaumière où le vieux paysan vous accueille

Avec un geste gauche en ôtant son bonnet ;

La tasse de lait chaud qu’on boit et qui vous met

Sur la lèvre qui rit ses fines perles blanches ;

Puis enfin le retour attendri sous les branches

— Avec tous les amis qu’on rejoint à regret —

Vers la maison de l’hôte où le dîner est prêt !
Je me rappelle tous les détails de l’idylle :

La barque que l’on prenait pour tourner le coin d’île,

Les longs regards furtifs dans l’ombre du sentier,

Les serrements de main devant le bénitier

De la petite église, et ma douce querelle

Pour lui prendre son châle ou porter son ombrelle ;

Puis ce jour de dimanche, oublié maintenant,

Où tout joyeux, assis à sa gauche, en dînant,

Je lui glissai des mots discrets, presque à voix basse.

Après dîner, on fit quelques tours de la place,

Et moi, déjà charmé, je lui tendis mon bras

Qu’elle, naïve encor, me prit sans embarras.
Nous allions deux à deux le long des terrains vagues

Où des enfants criaient en enfilant des bagues

Sur les chevaux de bois qu’un vieux cheval poussait.

Dans tous les cabarets la foule se pressait,

Et, sous le jaune éclat d’un vieux quinquet qui brille,

L’orgue de Barbarie invitait au quadrille.

C’était le soir : le ciel fleurissait à son tour,

Et la nuit descendait plus belle que le jour !
Elle, réglant son pas sur ma marche très lente,

Appuyait à mon bras courbé sa main tremblante,

Et me faisait l’aveu qu’en entendant ma voix

Son cœur s’était ému dès la première fois

Comme s’il rencontrait l’élu de sa jeunesse ;

Et moi je lui faisais à mon tour la promesse

Que, l’aimant d’amour pur, je ne l’oublierais pas ;

Puis, pour mieux lui parler, ralentissant mon pas

Et lui montrant du doigt la lune dans les branches :

 » Plus tard, — dis-je, — quand vous verrez ces clartés blanches

 » Songez : il m’aime encore et la regarde aussi !.
Et voyant s’abaisser son grand œil adouci

Je lui causais tout bas d’un frais petit ménage

En ville, et d’un chalet qu’on loue au voisinage ;

Du café qu’on prendrait au jardin, sur un banc

Devant le gazon vert et tiède, au soir tombant ;

Du gai retour, avec de gros bouquets de roses,

Et des printemps vermeils et des hivers moroses

Où, le soir, je lirais quelque livre badin

Tandis qu’elle, berçant notre dernier blondin,

Dont les cheveux frisés trembleraient à son souffle,

Chaufferait près du feu sa mignonne pantoufle !
II
Aujourd’hui cet amour de jeunesse est défunt,

Et nous n’en gardons plus qu’un vague et doux parfum ;

Car le grand destructeur des tendresses, l’absence,

A flétri dans sa fleur ce rêve d’innocence,

Et se parant toujours de joie et de rayons,

La nature oubliera comme nous oublions,

Sans qu’un vent triste sur notre éloignement pleure,

Sans qu’une herbe se fane, ou sans qu’un oiseau meure

De nous voir aujourd’hui séparés et vivants !

Que dis-je ? les moineaux dans les arbres mouvants,

Gais sous le parasol ombreux de feuilles souples,

Viendront chaque printemps se réunir par couples,

Et les bois qu’une tiède ondée a rajeunis

Par le chant des ruisseaux endormiront les landes,

Dans les étangs viendront se mirer d’autres bandes ;

Les rameaux plus épais autour de chaque tronc

Sous leur obscurité tranquille ombrageront

Les amants au retour des kermesses prochaines,

S’en allant deux à deux s’embrasser sous les chênes !

O vieux arbres des bois ! oublieux comme nous,

Devant lesquels jadis nous tombions à genoux

Après avoir gravé sur votre écorce dure

Nos noms déjà couverts de mousse et de verdure,

Ne vous souvient-il plus de nos tressaillements

Pour protéger ainsi tous les autres amants ?

Pourquoi prêter encor votre ombre à leurs étreintes,

Pourquoi laisser graver sur nos vagues empreintes

Leurs deux noms que bientôt aussi vous oublierez ?

Ils s’oublieront de même et seront séparés,

Puisque le temps efface sous ses doigts de marbre

Les amours dans le cœur et les lettres dur l’arbre !

Ce n’est donc pas leur faute à ces amants ingrats

S’ils ont — le cœur changé — désenlacé leurs bras,

Et ce n’est pas ta faute à toi, grande Nature,

Puisque c’est une loi sombre, implacable et dure

Qui veut que tout s’oublie et passe peu à peu !
III
Mais l’oubli c’est peut-être un des bienfaits de Dieu :

L’oubli, c’est le nuage au départ des colombes,

C’est le gazon fleuri repoussant sur les tombes,

C’est le mystérieux et morne apaisement

Que la nuit sur le jour fait tomber lentement ;

Et l’oubli, c’est la main inconnue et sincère

Qui détache les nœuds du cœur et les desserre

Pour nous rendre la mort moins pénible à souffrir,

De sorte qu’oublier c’est apprendre à mourir !

Prière

Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux qui sont dans leur chambre, reclus

Les paralytiques, les perclus,

Ceux qui ne sortiront jamais plus.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour les irrémédiables phtisiques

Qui rêvent de candide amour, d’émois physiques,

Et d’un mariage en musique.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux des salles d’hôpitaux,

Pâles sur l’oreiller de leurs lits sans rideaux,

Qu’on appelle plus que d’un numéro.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour ceux que mine un vague mal occulte

Par qui leur visage, en ivoire, se sculpte,

Tapotant sur leurs vitres, comme on ausculte.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour les petits enfants surtout, fragile neige !

Qui si vite ont l’air d’un lys dans un piège,

D’une hostie en fleur qui se désagrège
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour ceux qui sont malades d’avoir faim,

De n’avoir jamais eu de vin

Et qui font des projets sans fin !
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux qui vont mourir, vraiment trop las !

Peut-être voient-ils de oiseaux de lilas

Passer dans l’air des glas !
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
1897

Un Duo

Dans un château sombre, au bord d’un étang,

Par un des derniers beaux jours de l’automne,

Nous étions groupés en cercle, écoutant

Monter là rumeur du soir monotone.
Sur l’étang moiré plein de nénuphars,

Un jet d’eau vidait l’écrin de ses perles ;

Le soleil glissait ses rayons blafards

Dans les rameaux noirs où sifflaient les merles.
C’était l’heure exquise où l’on veut aimer :

Le brouillard flottait comme une batiste ;

Les étoiles d’or allaient s’allumer

Dans le vaste ciel couleur d’améthyste.
Nous étions au fond d’une vérandah :

Dans des vases peints, sur les étagères

Des bouquets d’œillets et de réséda

Soufflaient leurs parfums parmi les fougères.
Les dames venaient prés de nous s’asseoir,

Frissonnant un peu sous leurs légers châles,

Et nous regardions l’automne et le soir

S’unir tristement dans les lointains pâles.
Une jeune fille au profil plus fin

Que le blanc contour d’un camée antique,

Se dressant debout comme un séraphin

Qu’un artiste sculpte au seuil d’un portique,
Se mit à chanter dans l’ombre du parc :

Sa voix tour à tour était grave et tendre,

Comme un bon archer fait avec son arc

Qu’il doit tour à tour bander ou détendre.
Elle murmura dans l’air palpitant

Les tendres couplets de la sérénade

Que rêva Gounod, comme on les entend

Au pied des balcons, la nuit, à Grenade.
Nous fermions les yeux pour mieux écouter

Cette voix moelleuse et mélancolique,

Pareille à la voix qu’on entend flotter

Dans le chœur ombreux d’une basilique.
Quand soudain le chant d’un oiseau s’unit

Au vague refrain de la jeune femme :

On eût dit vraiment qu’il pleurait son nid

Et que sous son aile il avait une âme !
Il était caché dans les arbres verts ;

Et pour endormir son amante ailée,

Il improvisait peut-être des vers

Qu’il lui modulait de sa voix perlée.
La femme et l’oiseau, chantant à la fois,

Firent un moment comme un duo tendre ;

Mais lasse de voir dominer sa voix,

La femme se tut, voulant mieux entendre.

Processions

I
Blanches processions, si blanches, si gothiques,

Dans ma Flandre natale, au temps des Fêtes-Dieu !

Blanches comme on en voit, sous un ciel calme et bleu

Emplir de leur lenteur les lointains des triptyques.
Si lentes, dans le bruit des cloches s’animant,

Le bruit des carillons et des cloches bénies

Qui semblaient tout au loin répondre aux litanies

Et mener le cortège au fond du firmament.
Si lentes à marcher sur les herbes coupées

Qui revivaient un peu sous le vent approchant

Des cantiques latins dont le grave plain-chant

Mélancolisait l’air avec ses mélopées.
Si lentes ! on voyait dans les beaux soirs tombants

Des étendards brodés de roses symboliques,

Et des chasses d’argent où dorment des reliques,

Et des agneaux pascals pavoisés de rubans.
Puis s’avançaient, parmi le frisson des bannières,

Tous les enfants de chœur, dans leur rouge attirail,

Aux cheveux de missel, aux robes de vitrail,

Comme dans un parfum d’indulgences plénières.
Des Madones, le cœur traversé de couteaux,

Avec leurs manteaux bleus, aux yeux de pierreries,

Émergeaient au milieu des longues théories

Et souriaient debout sur leurs grands piédestaux.
Des groupes recueillis de pâles orphelines,

Tristes, portaient des lis comme les âmes d’or

De leur parents défunts qui reviendraient encor

Pour frémir dans leurs mains dévotes et câlines.
Là, l’Église Souffrante en voiles violets !

Puis les martyrs chrétiens portant de grandes palmes

Avec les bienheureux du paradis si calmes

Qui glissent sous leurs doigts les grains des chapelets !
L’Église Triomphante est soudain apparue

En rose, tout en rose, en tulle rose et clair,

Couleur de renouveau fleuri, couleur de chair,

Comme un lever d’aurore incendiant la rue.
Puis voici les abbés en dalmatiques d’or,

Les chanoines songeurs dans leurs camails d’hermine,

Tout un cortège grave et lent qui s’achemine

Dans le silence doux du beau jour qui s’endort.
Et tout là-bas, parmi les bleuâtres traînées

Du liturgique encens qui parfumait le soir,

Devant le baldaquin où luisait l’ostensoir,

Les encensoirs volaient, mouettes enchaînées !
Et l’évêque, debout sur le peuple chrétien,

Crosse en main, mitre en tête, élargissait ses gestes,

Comme un semeur jetant, pour les moissons célestes,

Les graines du Seigneur dont il était gardien.
Les musiques, les bruits de clochettes, les Vierges

S’éloignaient lentement aux feux des chandeliers,

Comme si tout au loin de vagues escaliers

Les eussent entraînés par des rampes de cierges.
Et, dans l’éloignement, des lambeaux d’oraisons

Revenaient émouvoir les foules obsédées,

Et des adieux d’encens ou de fleurs décédées

Se traînaient dans le vent avec de bleus frissons !
II
Ainsi mon Âme ! ainsi mon Enfance perdue !

Mes amours, mes désirs avaient leurs reposoirs,

Leurs convois blancs marchant dans un bruit d’encensoirs

Et leur dais d’argent neuf pour la Vierge attendue.
Mais la procession n’a chanté qu’un moment

Et mon Âme n’a plus dans le noir de ses rues

Qu’une foule grouillante et d’absurdes cohues

De rêves qui s’en vont mélancoliquement !