Les Papillons

I
De toutes les belles choses

Qui nous manquent en hiver,

Qu’aimez-vous mieux ? Moi, les roses ;

– Moi, l’aspect d’un beau pré vert ;

– Moi, la moisson blondissante,

Chevelure des sillons ;

– Moi, le rossignol qui chante ;

– Et moi, les beaux papillons !
Le papillon, fleur sans tige,

Qui voltige,

Que l’on cueille en un réseau ;

Dans la nature infinie,

Harmonie

Entre la plante et l’oiseau !
Quand revient l’été superbe,

Je m’en vais au bois tout seul :

Je m’étends dans la grande herbe,

Perdu dans ce vert linceul.

Sur ma tête renversée,

Là, chacun d’eux à son tour,

Passe comme une pensée

De poésie ou d’amour !
Voici le papillon  » faune « ,

Noir et jaune ;

Voici le  » mars  » azuré,

Agitant des étincelles

Sur ses ailes

D’un velours riche et moiré.
Voici le  » vulcain  » rapide,

Qui vole comme un oiseau :

Son aile noire et splendide

Porte un grand ruban ponceau.

Dieux ! le  » soufré « , dans l’espace,

Comme un éclair a relui

Mais le joyeux  » nacré  » passe,

Et je ne vois plus que lui !
II
Comme un éventail de soie,

Il déploie

Son manteau semé d’argent ;

Et sa robe bigarrée

Est dorée

D’un or verdâtre et changeant.
Voici le  » machaon-zèbre « ,

De fauve et de noir rayé ;

Le  » deuil « , en habit funèbre,

Et le  » miroir  » bleu strié ;

Voici l’ « argus « , feuille-morte,

Le  » morio « , le  » grand-bleu « ,

Et le  » paon-de-jour  » qui porte

Sur chaque aile un oeil de feu !
Mais le soir brunit nos plaines ;

Les  » phalènes  »

Prennent leur essor bruyant,

Et les  » sphinx  » aux couleurs sombres,

Dans les ombres

Voltigent en tournoyant.
C’est le  » grand-paon  » à l’oeil rose

Dessiné sur un fond gris,

Qui ne vole qu’à nuit close,

Comme les chauves-souris ;

Le  » bombice  » du troëne,

Rayé de jaune et de vent,

Et le  » papillon du chêne  »

Qui ne meurt pas en hiver !
Voici le  » sphinx  » à la tête

De squelette,

Peinte en blanc sur un fond noir,

Que le villageois redoute,

Sur sa route,

De voir voltiger le soir.
Je hais aussi les  » phalènes « ,

Sombres hôtes de la nuit,

Qui voltigent dans nos plaines

De sept heures à minuit ;

Mais vous, papillons que j’aime,

Légers papillons de jour,

Tout en vous est un emblème

De poésie et d’amour !
III
Malheur, papillons que j’aime,

Doux emblème,

A vous pour votre beauté !

Un doigt, de votre corsage,

Au passage,

Froisse, hélas ! le velouté !
Une toute jeune fille

Au coeur tendre, au doux souris,

Perçant vos coeurs d’une aiguille,

Vous contemple, l’oeil surpris :

Et vos pattes sont coupées

Par l’ongle blanc qui les mord,

Et vos antennes crispées

Dans les douleurs de la mort !

Résignation

Quand les feux du soleil inondent la nature,

Quand tout brille à mes yeux et de vie et d’amour,

Si je vois une fleur qui s’ouvre, fraîche et pure,

Aux rayons d’un beau jour ;
Si des troupeaux joyeux bondissent dans la plaine,

Si l’oiseau chante au bois où je vais m’égarer,

Je suis triste et de deuil me sens l’âme si pleine

Que je voudrais pleurer.
Mais quand je vois sécher l’herbe de la prairie,

Quand la feuille des bois tombe jaune à mes pieds,

Quand je vois un ciel pâle, une rose flétrie

En rêvant je m’assieds.
Et je me sens moins triste et ma main les ramasse,

Ces feuilles, ces débris de verdure et de fleurs.

J’aime à les regarder, ma bouche les embrasse

Je leur dis : O mes soeurs !
N’est-elle pas ma soeur cette feuille qui tombe,

Par un souffle cruel brisée avant le temps ?

Ne vais-je pas aussi descendre dans la tombe,

Aux jours de mon printemps ?
Peut-être, ainsi que moi, cette fleur expirante,

Aux ardeurs du soleil s’ouvrant avec transport,

Enferma dans son sein la flamme dévorante

Qui lui donna la mort.
Il le faut, ici-bas tout se flétrit, tout passe.

Pourquoi craindre un destin que chacun doit subir ?

La mort n’est qu’un sommeil. Puisque mon âme est lasse,

Laissons-la s’endormir.
Ma mère ! Oh ! par pitié, puisqu’il faut que je meure,

Amis, épargnez-lui des chagrins superflus,

Bientôt elle viendra vers ma triste demeure,

Mais je n’y serai plus.
Et toi, rêve adoré de mon coeur solitaire,

Belle et rieuse enfant que j’aimais sans espoir,

Ton souvenir en vain me rattache à la terre ;

Je ne dois plus te voir.
Mais si pendant longtemps, comme une image vaine,

Mon ombre t’apparaît oh ! reste sans effroi :

Car mon ombre longtemps doit te suivre, incertaine

Entre le ciel et toi.
Juin 1839

L’ile D’elbe

Non loin des rivages de France,
Il est une île au sein des mers :
C’est là que veille l’espérance
Et le fléau de l’univers ;
Et c’est là, qu’abusant du droit de la victoire,
On jeta le héros poudreux et renversé,
Pour l’y laisser vieillir comme un glaive émoussé,
Qui se ronge dans l’ombre, et se rouille sans gloire.
Pourtant à l’exilé la rigueur du destin
N’a point encor ravi l’aspect de la patrie,
Et souvent à ses yeux une rive chérie
Se dessine incertaine à l’horizon lointain.

Aussi, lorsque du soir descend l’heure rêveuse,
Il promène ses pas près des flots azurés,
Et sa pensée aventureuse
Voltige avec ardeur vers ces bords désirés.

Mais un jour que ses yeux, rayonnants d’espérance,
Avec plus de transport dirigés vers la France,
En cherchaient l’ombre vague au bout de l’horizon :
D’un sifflement lugubre environnant sa tête,
Une voix lui cria du ton de la tempête :
 » Napoléon ! Napoléon !  »

Cette exclamation, pour tout autre effrayante,
A retenti trois fois : le héros étonné
L’entend ; et, de sa main brûlante,
Soulève en murmurant son front découronné.

Et la voix ironique a repris la parole :
 » Napoléon le grand, qui t’arrête en ce lieu ?
Qu’as-tu fait de cette auréole,
Qui brillait à ton front comme à celui d’un dieu ?
Pourquoi donc par le temps laisser ronger tes armes ?
Pourquoi laisser couler ton âme dans les larmes,
Toi qui ne pus jamais comprendre le repos ?…
N’as-tu donc plus la main qui lance le tonnerre ?
N’as-tu plus le sourcil qui fait trembler la terre ?
N’as-tu plus le regard qui produit les héros ?  »
 » Serait-ce que ton bras se lasse de la guerre,
Ou tes amusements cessent-ils de te plaire ?
Car dans tes loisirs autrefois,
Tu jouais avec des couronnes ;
Et l’univers vit à ta voix
Des rois qui tombaient de leurs trônes,
Et des soldats qui passaient rois.
Depuis….  »

Napoléon a changé de visage ;
 » Qui que tu sois, dit-il, cesse un cruel langage,
Il faut, pour m’outrager, attendre mon trépas,
L’enfer est contre moi, mais ne prévaudra pas.  »

LA VOIX.
Audacieux mortel, quelle est ton espérance ?
Ta main paralysée abdiqua la puissance,
Songes-tu maintenant ?…

NAPOLÉON.
Pourquoi dissimuler ?…
Au bruit de mon réveil, l’univers peut trembler !

LA VOIX.
L’univers,… il rirait de ta vaine menace.

NAPOLÉON.
Le succès, je l’espère, absoudra mon audace ;
Et tel événement, en servant mes projets,
Peut me placer plus haut que je ne fus jamais.

LA VOIX.
Eh ! si toujours ton cœur à la couronne aspire,
Si c’est par lâcheté que tu quittas l’empire,
Honte à toi !…

NAPOLÉON.
Non ; plutôt honte à mes ennemis !
Car ils n’ont pas tenu ce qu ils avaient promis :
Par l’abdication de toute ma puissance,
Je croyais épargner des malheurs à la France ;
Mais j’eus tort seulement de compter sur leur foi,
Et le cri de mon peuple est venu jusqu’à moi :
Mon œil a vu d’ici sa profonde misère,
Ses triomphes livrés à l’envie étrangère,
Ses monuments détruits et ses champs dévastés,
La discorde, la haine agitant ses cités,
La trahison…

LA VOIX.
Pour lui que pourrait ta faiblesse ?
Jadis il imposait la chaîne qui le blesse,
On lui rend maintenant les maux qu’on a soufferts…
Crains donc de le défendre, et laisse lui ses fers !

NAPOLÉON.
(Il paraît absorbé, et réfléchit profondément)
Crainte, repos,… enfer de toute âme brûlante
Victime d’une injuste loi,
Le père des humains tourne sa vue ardente
Vers le séjour dont il fut roi ;
Il voudrait, pénétrant dans l’enceinte sacrée,
Ressaisir son pouvoir en dépit des destins :
Mais un géant veille à l’entrée,
Et la foudre luit dans ses mains.

La foudre, le géant, qui d’une âme timide
Paralysent les faibles pas,
Ne sont rien pour l’homme intrépide
Dont l’esclavage est le trépas :
Le péril qui l’attend, s’il veut briser sa chaîne,
Ne fait, en l’indignant, qu’aiguillonner son cœur ;
Qu’importe que la mort du vaincu soit la peine,
Si le sceptre et la gloire est le prix du vainqueur.

Bien plus,… de son courage, ou bien de sa vengeance,
Si déjà tout un peuple attend sa délivrance,
Un noble sentiment par l’honneur inspiré
L’appelle vers ceux qu’on opprime ;…
Alors hésiter est un crime,
Oser est un devoir sacré !

Par l’oubli des traités on a brisé ma chaîne,
On menace, en ces lieux, mes jours, ma liberté :
C’est du sang qu’il faudra… le sort en est jeté. —
Ah ! mon âme en frémit… mais n’est point incertaine.
L’imprudent qui m’a remplacé,
Aux Français opprimés a dit, pour qu’on le craigne.
 » Peuples, prosternez-vous ! je suis roi, car je règne ;
Votre empereur est renversé.  » —

Oui, j’abdiquai l’empire, il en a l’avantage ;
Mais je n’ai point de même abdiqué mon courage,
En siégeant à ma place il a compté sans moi…
Car, détrônant l’espoir où son Orgueil se fonde,
À mon tour je vais dire au monde :
 » Je suis vivant, donc je suis roi !  »

LA VOIX.
Alors ta royauté sera bien éphémère,
Car la mort doit répondre à tes prétentions ;
Et tu verras tomber ton aigle et son tonnerre
Sous le glaive des nations. —
Mais, que dis-je ? La mort n’est rien à ton courage !
Le feu d’un grand dessein dévore tout effroi ;
À ta présomption qu’importé mi noir présage ?
Tout ton destin t’enchaîne et tu n’es plus à toi.

NAPOLÉON.
Le destin m’appartient, et moi-même à la France ;
C’est pour son bonheur seul que j’emploierai toujours
Mon glaive, mes vœux, ma vengeance,
Et ce qui reste de mes jours.
Va, quoique ta menace ait annoncé l’orage,
Une barque m’attend, et tout est décidé…
Mille peuples, en vain, veillent sur passage…
Six cents Français et moi, — l’équilibre est gardé !
Mais toi, pour qui, dis-tu, l’avenir se révèle ;
Toi, dont la prophétie est pour moi si cruelle,
Quel est ton nom ? Viens-tu des cieux, ou des enfers ?

LA VOIX.
Tu le sauras un jour ; vas où le sort t’appelle :
Je t’attends au-delà des mers !

Rêverie De Charles Vi

On ne sait pas toujours où va porter la hache,
Et bien des souverains, maladroits ouvriers,
En laissent retomber le coupant sur leurs pieds !

Que d’ennuis sur un front la main de Dieu rassemble
Et donne pour racine aux fleurons du bandeau !
Pourquoi mit-il encor ce pénible fardeau
Sur ma tête aux pensées tristes abandonnée,
Et souffrante, et déjà de soi-même inclinée.
Moi qui n’aurais aimé, si j’avais pu choisir,
Qu’une existence calme, obscure et sans désir :
Une pauvre maison dans quelque bois perdue,
De mousse, de jasmins et de vigne tendue ;
Des fleurs à cultiver, la barque d’un pêcheur,
Et de la nuit sur l’eau respire la fraîcheur ;
Prier Dieu sur les monts, suivre mes rêveries
Par les bois ombragés et les grandes prairies,
Des collines le soir descendre le penchant,
Le visage baigné des lueurs du couchant ;
Quand un vent parfumé nous apporte en sa plainte
Quelques sons affaiblis d’une ancienne complainte…
Oh ! ces feux du couchant, vermeils, capricieux,
Montent, comme un chemin splendide, vers les cieux !
Il semble que Dieu dise à mon âme souffrante :
Quitte le monde impur, la foule indifférente,
Suis d’un pas assuré cette route qui luit,
Et — viens à moi, mon fils… et — n’attends pas la NUIT !!!

Madame Et Souveraine

 » Madame et souveraine,
Que mon cœur a de peine…  »
Ainsi disait un enfant chérubin :
 » Madame et souveraine,
Que mon cœur a de peine…  »

Cette nuit, je ne sais trop pourquoi, ce refrain
A trotté dans ma tête et m’a laissé tout triste…
J’ai des torts envers vous… mais de ces torts d’artiste
Que l’on peut pardonner de la main à la main.
Je suis un fainéant, bohème journaliste,
Qui dîne d’un bon mot étalé sur son pain.
Vieux avant l’âge et plein de rancunes amères,
Méfiant comme un rat, trompé par trop de gens,
Ne croyant nullement aux amitiés sincères,
J’ai mis exprès à bout les nobles sentiments
Qui vous poussaient, madame, à calmer les tourments
D’une âme abandonnée au pays des misères.
Daignez me pardonner cet essai maladroit…
Vos lettres m’ont prouvé que dans cette bagarre,
Vous possédiez l’esprit qui marche ferme et droit,
Vous voulez votre dû, mot grotesque et barbare,
Que l’on n’accepterait jamais au Tintamare…
Mais il paraît qu’il faut payer ce que l’on doit.
Vous aurez donc, madame, et manuscrits et lettres,
Doucement ficelés dans un calicot vert,
Car ma plume est gelée aux jours noirs de l’hiver.
Sans feu dans mon taudis, sans carreaux aux fenêtres,
Je vais trouver le joint du ciel ou de l’enfer,
Et j’ai pour l’autre monde enfin bouclé mes guêtres.
J’ai fait mon épitaphe et prends la liberté
De vous la dédier dans un sonnet stupide
Qui s’élance à l’instant du fond d’un cerveau vide…
Mouvement de coucou par le froid arrêté :
La misère a rendu ma pensée invalide !

Romance

Ah ! sous une feinte allégresse
Ne nous cache pas ta douleur !
Tu plais autant par ta tristesse
Que par ton sourire enchanteur
À travers la vapeur légère
L’Aurore ainsi charme les yeux ;
Et, belle en sa pâle lumière,
La nuit, Phœbé charme les cieux.

Qui te voit, muette et pensive,
Seule rêver le long du jour,
Te prend pour la vierge naïve
Qui soupire un premier amour ;
Oubliant l’auguste couronne
Qui ceint tes superbes cheveux,
À ses transports il s’abandonne,
Et sent d’amour les premiers feux !

Mélodie

(Imitée de Thomas Moore)
Quand le plaisir brille en tes yeux

Pleins de douceur et d’espérance,

Quand le charme de l’existence

Embellit tes traits gracieux, –
Bien souvent alors je soupire

En songeant que l’amer chagrin,

Aujourd’hui loin de toi, peut t’atteindre demain,

Et de ta bouche aimable effacer le sourire ;

Car le Temps, tu le sais, entraîne sur ses pas

Les illusions dissipées,

Et les yeux refroidis, et les amis ingrats,

Et les espérances trompées !
Mais crois-moi, mon amour ! tous ces charmes naissants

Que je contemple avec ivresse,

S’ils s’évanouissaient sous mes bras caressants,

Tu conserverais ma tendresse !

Si tes attraits étaient flétris,

Si tu perdais ton doux sourire,

La grâce de tes traits chéris

Et tout ce qu’en toi l’on admire,

Va, mon coeur n’est pas incertain :

De sa sincérité tu pourrais tout attendre.

Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin,

S’enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre !
Oui, si tous tes attraits te quittaient aujourd’hui,

J’en gémirais pour toi ; mais en ce coeur fidèle

Je trouverais peut-être une douceur nouvelle,

Et, lorsque loin de toi les amants auraient fui,

Chassant la jalousie en tourments si féconde,

Une plus vive ardeur me viendrait animer.

 » Elle est donc à moi seul, dirais-je, puisqu’au monde

Il ne reste que moi qui puisse encor l’aimer !  »
Mais qu’osé-je prévoir ? tandis que la jeunesse

T’entoure d’un éclat, hélas ! bien passager,

Tu ne peux te fier à toute la tendresse

D’un coeur en qui le temps ne pourra rien changer.

Tu le connaîtras mieux : s’accroissant d’âge en âge,

L’amour constant ressemble à la fleur du soleil,

Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage

Dont elle a, le matin, salué son réveil !

Sainte-hélène

Au milieu de la mer qui sépare deux mondes,
Un rocher presque nu s’élève sur les ondes,
Et son sinistre aspect remplit l’âme de deuil :
C’est là que tant de gloire est par la mort frappée ;
Et l’on y voit un nom, une croix, une épée,…
Tous trois jetés sur un cercueil !

Ce nom pourra long-temps résonner dans l’histoire
Car naguère, semblable au bronze des combats,
Qui marque tour à tour un triomphe, un trépas,
Il annonça la mort, ainsi que la victoire :
Dès qu’il retentissait comme un signal lointain,
L’un frémissait de crainte, et l’autre de courage,
On volait à la gloire, on volait au carnage,
Et les mères pressaient leurs enfants sur leur sein !

La Croix, tant qu’il vécut, fut l’étoile des braves :
C’était par ses nobles entraves
Qu’il s’attachait des défenseurs ;
Elle rendit la France en grands hommes féconde ;
Et, quand elle éclatait au ciel et sur les cœurs,
Dans ce nouveau soleil qu’il jeta sur le monde,
L’œil put distinguer trois couleurs.

La voilà, cette illustre épée
Qui fit le sort de cent combats :
Que de fois dans le sang sa lame fut trempée
Qu’elle a moissonné de soldats !
Le bras qui la portait fit un vaste ravage,
Elle se reposa, quand ce bras fut lassé ! …
Mais l’avide vautour, qu’attire le carnage,
Sait dans quels lieux elle a passé !

*

Maintenant qu’il n’est plus, le fils de la victoire,
Cessez, faibles mortels, d’outrager sa mémoire ;
Relevez ses lauriers trop long-temps avilis :
Puisque de ses revers il a porté la peine,
Oubliez les erreurs du serf de Sainte-Hélène,
En songeant aux exploits du héros d’Austerlitz ! —
Il ne doit qu’à Dieu seul le compte de sa vie :
Qui sait s’il ne fut pas plein de la seule envie
D’attacher des lauriers à nos fiers étendards ;
Si ce n’est pas pour nous qu’il conquit la victoire,
Et s’il ne rêva pas, au milieu des hasards,
La gloire de la France, et non sa propre gloire ?

On dit qu’il fit le mal ; mais les cruels destins
Permettent-ils toujours le bien à la puissance ?
Qu’on a vu de ces rois, maudits par les humains,
À qui le sot jaloux défendit la clémence !
Souvent les noirs complots de quelques courtisans
Font le crime d’un prince et l’effroi de la terre :
Rois, chassez de vos cœurs ces monstres malfaisants ;
Il suffit d’un Séjan pour former un Tibère.

Ah ! quels rois bienfaiteurs n’a-t-il pas effacés ?
Que n’a-t-il pas tenté pour l’honneur de la France ?
À quel degré sublime il porta sa puissance !
C’est par lui qu’elle a vu ses vainqueurs repoussés,
Que ses armes partout ont porté sa mémoire,
Que, des climats brûlants jusqu’aux climats glacés,
Le nom de chaque plaine est un nom de victoire !

Trop heureux s’il n’eût point passé le Rubicon : —
Maintenant, il est là ! — Que dis-je ? Si la terre
Ne garde ici de lui qu’une vaine poussière,
À peine l’univers peut contenir son nom ;
Et ce nom, qui grondait à l’égal du tonnerre,
Est sur le cœur des rois demeuré comme un plomb !
Car il fut un de ceux qui méprisent la vie,
Qui, rois de l’avenir, survivent au trépas :
Mortels, dignes du ciel, que le ciel nous envie !
Mortels, que la mort frappe…, et n’anéantit pas !

*

Ile de l’Océan, salut à ton rivage !
Le monde entier te doit un éternel hommage.

Et les âges futurs un noble souvenir :
Car les peuples puissants, qui t’ignoraient naguère,
Comme un flot abaissé, rentreront dans la terre ;
Mais toi, ton nom déjà remplit tout l’avenir !

Salut au noble chef, qui, lassé de combattre,
Déposa sur tes bords le poids de sa grandeur !
Il résista longtemps ; mais il se vit abattre
Par ceux qu’il dévorait des feux de sa splendeur ;
Ile de l’Océan, le voilà sans couronne !
Son cercueil est obscur, comme fut son berceau ;
Tu n’as jamais connu ton trône…
Mais tu possèdes son tombeau !

Son tombeau ! Quel est-il ? Sous une étroite pierre,
En vain l’on cherche un nom répété tant de fois :
Celui du conquérant, qui n’est plus que poussière,
Le nom du dieu mortel, le nom du roi des rois…
C’est en d’autres pays qu’il gronde,
Qu’il cause l’espoir ou le deuil…
Il avait soulevé le monde,
Il eût soulevé le cercueil !

Les Bardes bien longtemps le rediront encore,
Jusqu’à ce qu’un mortel, favorisé des cieux,
Le chante sur un luth sonore
Aussi bien qu’on chante les dieux :
Son travail serait difficile ;
Il faudrait qu’au héros le chantre fût égal…
Car Homère n’a point rencontré de rival,
Et n’avait célébré qu’Achille !

Mélodie Irlandaise

(Imitée de Thomas Moore)
Le soleil du matin commençait sa carrière,

Je vis près du rivage une barque légère

Se bercer mollement sur les flots argentés.

Je revins quand la nuit descendait sur la rive :

La nacelle était là, mais l’onde fugitive

Ne baignait plus ses flancs dans le sable arrêtés.
Et voilà notre sort ! au matin de la vie

Par des rêves d’espoir notre âme poursuivie

Se balance un moment sur les flots du bonheur ;

Mais, sitôt que le soir étend son voile sombre,

L’onde qui nous portait se retire, et dans l’ombre

Bientôt nous restons seuls en proie à la douleur.
Au déclin de nos jours on dit que notre tête

Doit trouver le repos sous un ciel sans tempête ;

Mais qu’importe à mes voeux le calme de la nuit !

Rendez-moi le matin, la fraîcheur et les charmes ;

Car je préfère encor ses brouillards et ses larmes

Aux plus douces lueurs du soleil qui s’enfuit.
Oh ! qui n’a désiré voir tout à coup renaître

Cet instant dont le charme éveilla dans son être

Et des sens inconnus et de nouveaux transports !

Où son âme, semblable à l’écorce embaumée,

Qui disperse en brûlant sa vapeur parfumée,

Dans les feux de l’amour exhala ses trésors !

Sonnet

Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,
Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre.
Un jour il entendit qu’à sa porte on sonnait.

C’était la Mort ! Alors il la pria d’attendre
Qu’il eût posé le point à son dernier sonnet ;
Et puis sans s’émouvoir, il s’en alla s’étendre
Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.

Il était paresseux, à ce que dit l’histoire,
Il laissait trop sécher l’encre dans l’écritoire.
Il voulait tout savoir mais il n’a rien connu.

Et quand vint le moment où, las de cette vie,
Un soir d’hiver, enfin l’âme lui fut ravie,
Il s’en alla disant : Pourquoi suis-je venu ?

Myrtho

Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,

Au Pausilippe altier, de mille feux brillant,

À ton front inondé des clartés de l’Orient,

Aux raisins noirs mêlés avec l’or de ta tresse.
C’est dans ta coupe aussi que j’avais bu l’ivresse,

Et dans l’éclair furtif de ton oeil souriant,

Quand aux pieds d’lacchus on me voyait priant,

Car la Muse m’a fait l’un des fils de la Grèce.
Je sais pourquoi là-bas le volcan s’est rouvert

C’est qu’hier tu l’avais touché d’un pied agile,

Et de cendres soudain l’horizon s’est couvert.
Depuis qu’un duc normand brisa tes dieux d’argile,

Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,

Le pâle hortensia s’unit au myrte vert !

Stances Élégiaques

Ce ruisseau, dont l’onde tremblante

Réfléchit la clarté des cieux,

Paraît dans sa course brillante

Étinceler de mille feux ;

Tandis qu’au fond du lit paisible,

Où, par une pente insensible,

Lentement s’écoulent ses flots,

Il entraîne une fange impure

Qui d’amertume et de souillure

Partout empoisonne ses eaux.
De même un passager délire,

Un éclair rapide et joyeux

Entr’ouvre ma bouche au sourire,

Et la gaîté brille en mes yeux ;

Cependant mon âme est de glace,

Et rien n’effacera la trace

Des malheurs qui m’ont terrassé.

En vain passera ma jeunesse,

Toujours l’importune tristesse

Gonflera mon coeur oppressé.
Car il est un nuage sombre,

Un souvenir mouillé de pleurs,

Qui m’accable et répand son ombre

Sur mes plaisirs et mes douleurs.

Dans ma profonde indifférence,

De la joie ou de la souffrance

L’aiguillon ne peut m’émouvoir ;

Les biens que le vulgaire envie

Peut-être embelliront ma vie,

Mais rien ne me rendra l’espoir.
Du tronc à demi détachée

Par le souffle des noirs autans,

Lorsque la branche desséchée

Revoit les beaux jours du printemps,

Si parfois un rayon mobile,

Errant sur sa tête stérile,

Vient brillanter ses rameaux nus,

Elle sourit à la lumière ;

Mais la verdure printanière

Sur son front ne renaîtra plus.

Ni Bonjour Ni Bonsoir

Sur un air grec.

Le matin n’est plus ! le soir pas encore :
Pourtant de nos yeux l’éclair a pâli.

Mais le soir vermeil ressemble à l’aurore,
Et la nuit plus tard amène l’oubli !

Sur Le Pays Des Chimères

Sur le pays des chimères

Notre vol s’est arrêté :

Conduis-nous en sûreté

Pour traverser ces bruyères,

Ces rocs, ce champ dévasté.
Vois ces arbres qui se pressent

Se froisser rapidement ;

Vois ces roches qui s’abaissent

Trembler dans leur fondement.

Partout le vent souffle et crie !
Dans ces rocs, avec furie,

Se mêlent fleuve et ruisseau ;

J’entends là le bruit de l’eau,

Si cher à la rêverie !

Les soupirs, les voeux flottants,

Ce qu’on plaint, ce qu’on adore

Et l’écho résonne encore

Comme la voix des vieux temps,
Ou hou ! chou hou ! retentissent ;

Hérons et hiboux gémissent,

Mêlant leur triste chanson ;

On voit de chaque buisson

Surgir d’étranges racines ;

Maigres bras, longues échines ;

Ventres roulants et rampants ;

Parmi les rocs, les ruines,

Fourmillent vers et serpents.
À des noeuds qui s’entrelacent

Chaque pas vient s’accrocher !

Là des souris vont et passent

Dans la mousse du rocher.

Là des mouches fugitives

Nous précèdent par milliers,

Et d’étincelles plus vives

Illuminent les sentiers.
Mais faut-il à cette place

Avancer ou demeurer ?

Autour de nous tout menace,

Tout s’émeut, luit et grimace,

Pour frapper, pour égarer ;

Arbres et rocs sont perfides ;

Ces feux, tremblants et rapides,

Brillent sans nous éclairer !

Nobles Et Valets

Ces nobles d’autrefois dont parlent les romans,

Ces preux à fronts de boeuf, à figures dantesques,

Dont les corps charpentés d’ossements gigantesques

Semblaient avoir au soi racine et fondements ;
S’ils revenaient au monde, et qu’il leur prît l’idée

De voir les héritiers de leurs noms immortels,

Race de Laridons, encombrant les hôtels

Des ministres, rampante, avide et dégradée ;
Êtres grêles, à buscs, plastrons et faux mollets : –

Certes ils comprendraient alors, ces nobles hommes,

Que, depuis les vieux temps, au sang des gentilshommes

Leurs filles ont mêlé bien du sang de valets !