Des Fourmis Et De La Cigale Ou Grillon

Epouvantable Nuit, qui tes cheveux noircis
Couvres du voile obscur des ténèbres humides
Et des antres sortant par tes couleurs livides,
De ce grand Univers les beautés obscurcis.

Las ! si tous les travaux par toi sont adoucis,
Au ciel, en terre, en l’air, sous les marbres liquides,
Or que dedans ton char le silence tu guides,
Un de tes cours entiers enchante mes soucis.

Je dirai que tu es du Ciel la fille aînée,
Que d’astres flamboyants ta tête est couronnée,
Que tu caches au sein les plaisirs gracieux

Des Amours et des jeux la ministre fidèle,
Des mortels le repos : bref tu seras si belle,
Que les plus luisants jours en seront envieux.

Du Renard Et Du Bouc

I

Sous les grottes de nacre et les limons épais
Où la divine Mer sommeille et rêve en paix,
Vers l’heure où l’Immortelle aux paupières dorées
Rougit le pâle azur de ses roses sacrées,
Je suis née, et mes soeurs, qui nagent aux flots bleus,
M’ont bercée en riant dans leurs bras onduleux,
Et, sur la perle humide entrelaçant leurs danses,
Instruit mes pieds de neige aux divines cadences.
Et j’étais déjà grande, et déjà la beauté
Baignait mon souple corps d’une molle clarté.
Longtemps heureuse au sein de l’onde maternelle,
Je coulais doucement ma jeunesse éternelle ;
Les Sourires vermeils sur mes lèvres flottaient,
Les Songes innocents de l’aile m’abritaient ;
Et les Dieux vagabonds de la mer infinie
De mon destin candide admiraient l’harmonie.
Ô jeune Klytios, ô pasteur inhumain,
Que Pan aux pieds de chèvre éleva de sa main,
Quand sous les bois touffus où l’abeille butine
Il enseigna Syrinx à ta lèvre enfantine,
Et, du flot cadencé de tes belles chansons,
Fit hésiter la Vierge au détour des buissons !
Ô Klytios ! sitôt qu’au golfe bleu d’Himère
Je te vis sur le sable où blanchit l’onde amère,
Sitôt qu’avec amour l’abîme murmurant
Eut caressé ton corps d’un baiser transparent,
Éros ! Éros perça d’une flèche imprévue
Mon coeur que sous les flots je cachais à sa vue.
Ô pasteur, je t’attends ! Mes cheveux azurés
D’algues et de corail pour toi se sont parés ;
Et déjà, pour bercer notre doux hyménée,
L’Euros fait palpiter la mer où je suis née.

II

Salut, vallons aimés, dans la brume tremblants !
Quand la chèvre indocile et les béliers blancs
Par vos détours connus, sous vos ombres si douces,
Dès l’aube sur mes pas paissent les vertes mousses ;
Que la terre s’éveille et rit, et que les flots
Prolongent dans les bois d’harmonieux sanglots ;
Ô Nymphe de la mer, Déesse au sein d’albâtre,
Des pleurs voilent mes yeux, et je sens mon coeur battre,
Et des vents inconnus viennent me caresser,
Et je voudrais saisir le monde et l’embrasser !
Hèlios resplendit : à l’abri des grands chênes,
Aux chants entrecoupés des Naïades prochaines,
Je repose, et ma lèvre, habile aux airs divins,
Sous les rameaux ombreux charme les Dieux sylvains.
Blonde fille des Eaux, les vierges de Sicile
Ont émoussé leurs yeux sur mon coeur indocile ;
Ni les seins palpitants, ni les soupirs secrets,
Ni l’attente incertaine et ses pleurs indiscrets,
Ni les baisers promis, ni les voix de sirène
N’ont troublé de mon coeur la profondeur sereine.
J’honore Pan qui règne en ces bois révérés,
J’offre un agreste hommage à ses autels sacrés ;
Et Kybèle aux beaux flancs est ma divine amante
Je m’endors en un pli de sa robe charmante,
Et, dès que luit aux cieux le matin argenté,
Sur les fleurs de son sein je bois la volupté !
Dis ! si je t’écoutais, combien dureraientelles,
Ces ivresses d’un jour, ces amours immortelles ?
Ô Nymphe de la mer, je ne veux pas t’aimer !
C’est vous que j’aime, ô bois qu’un Dieu sait animer,
Ô matin rayonnant, ô nuit immense et belle !
C’est toi seule que j’aime, ô féconde Kybèle !

III

Viens, tu seras un Dieu ! Sur ta mâle beauté
Je poserai le sceau de l’immortalité ;
Je te couronnerai de jeunesse et de gloire ;
Et sur ton sein de marbre, entre tes bras d’ivoire,
Appuyant dans nos jeux mon front pâle d’amour,
Nous verrons tomber l’ombre et rayonner le jour
Sans que jamais l’oubli, de son aile envieuse,
Brise de nos destins la chaîne harmonieuse.
J’ai préparé moimême au sein des vastes eaux
Ta couche de cristal qu’ombragent des roseaux ;
Et les Fleuves marins aux bleuâtres haleines
Baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines.
Ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux,
Sur quels destins plus beaux se sont portés tes voeux ?
Souvienstoi qu’un Dieu sombre, inexorable, agile,
Desséchera ton corps comme une fleur fragile…
Et tu le supplîras, et tes pleurs seront vains.
Moi, je t’aime, ô pasteur ! et dans mes bras divins
Je sauverai du temps ta jeunesse embaumée.
Vois ! d’un cruel amour je languis consumée,
Je puis nager à peine, et sur ma joue en fleur
Le sommeil en fuyant a laissé la pâleur.
Viens ! et tu connaîtras les heures de l’ivresse !
Où les Dieux cachentils la jeune enchanteresse
Qui, domptant ton orgueil d’un sourire vainqueur,
D’un regard plus touchant amollira ton coeur ?
Saistu quel est mon nom, et m’astu contemplée
Lumineuse et flottant sur ma conque étoilée ?
N’abaisse point tes yeux. Ô pasteur insensé,
Pour qui méprisestu les larmes de Glaucé ?
Daigne m’apprendre, ô marbre à qui l’amour me lie,
Comme il faut que je vive, ou plutôt que j’oublie !

IV

Ô Nymphe ! s’il est vrai qu’Éros, le jeune Archer,
Ait su d’un trait doré te suivre et te toucher ;
S’il est vrai que des pleurs, blanche fille de l’onde,
Étincellent pour moi dans ta paupière blonde ;
Que nul Dieu de la mer n’est ton amant heureux,
Que mon image flotte en ton rêve amoureux,
Et que moi seul enfin je flétrisse ta joue ;
Je te plains ! Mais Éros de notre coeur se joue.
Et le trait qui perça ton beau sein, ô Glaucé,
Sans même m’effleurer dans les airs a glissé.
Je te plains ! Ne crois pas, ô ma pâle Déesse,
Que mon coeur soit de marbre et sourd à ta détresse ;
Mais je ne puis t’aimer : Kybèle a pris mes jours,
Et rien ne brisera nos sublimes amours.
Va donc ! et, tarissant tes larmes soucieuses,
Danse bientôt, légère, à tes noces joyeuses !
Nulle vierge, mortelle ou Déesse, au beau corps,
N’a vos soupirs divins ni vos profonds accords,
Ô bois mystérieux, temples aux frais portiques,
Chênes qui m’abritez de rameaux prophétiques,
Dont l’arome et les chants vont où s’en vont mes pas,
Vous qu’on aime sans cesse et qui ne trompez pas,
Qui d’un calme si pur enveloppez mon être
Que j’oublie et la mort et l’heure où j’ai dû naître !
Ô nature, ô Kybèle, ô sereines forêts,
Gardezmoi le repos de vos asiles frais ;
Sous le platane épais d’où le silence tombe,
Auprès de mon berceau creusez mon humble tombe ;
Que Pan confonde un jour aux lieux où je vous vois
Mes suprêmes soupirs avec vos douces voix,
Et que mon ombre encore, à nos amours fidèle,
Passe dans vos rameaux comme un battement d’aile !

Du Renard Et Du Singe

Fragment de poème

Non, ce n’est plus assez de la roche lointaine
Où mes jours, consumés à contempler les mers,
Ont nourri dans mon sein un amour qui m’entraîne
À suivre aveuglément l’attrait des flots amers.
Il me faut sur le bord une grotte profonde,
Que l’orage remplit d’écume et de clameurs,
Où, quand le dieu du jour se lève sur le monde,
L’oeil règne et se contente au vaste sein de l’onde,
Ou suit à l’horizon la fuite des rameurs.
J’aime Téthys : ses bords ont des sables humides ;
La pente qui m’attire y conduit mes pieds nus ;
Son haleine a gonflé mes songes trop timides,
Et je vogue en dormant à des points inconnus.
L’amour qui, dans le sein des roches les plus dures,
Tire de son sommeil la source des ruisseaux,
Du désir de la mer émeut ses faibles eaux,
La conduit vers le jour par des veines obscures,
Et qui, précipitant sa pente et ses murmures,
Dans l’abîme cherché termine ses travaux :
C’est le mien. Mon destin s’incline vers la plage.
Le secret de mon mal est au sein de Téthys,
J’irai, je goûterai les plantes du rivage,
Et peutêtre en mon sein tombera le breuvage
Qui change en dieux des mers les mortels engloutis.
Non, je transporterai mon chaume des montagnes
Sur la pente du sable, aux bords pleins de fraîcheur ;
Là, je verrai Téthys, répandant sa blancheur,
À l’éclat de ses pieds entraîner ses compagnes ;
Là, ma pensée aura ses humides campagnes,
J’aurai même une barque et je serai pêcheur.
Ah ! les dieux retirés aux antres qu’on ignore,
Les dieux secrets, plongés dans le charme des eaux,
Se plaisent à ravir un berger aux troupeaux,
Mes regards aux vallons, mon souffle aux chalumeaux,
Pour charger mon esprit du mal qui le dévore.

J’étais berger ; j’avais plus de mille brebis.
Berger je suis encor, mes brebis sont fidèles
Mais qu’aux champs refroidis languissent les épis,
Et meurent dans mon sein les soins que j’eus pour elles !
Au cours de l’abandon je laisse errer leurs pas,
Et je me livre aux dieux que je ne connais pas !…
J’immolerai ce soir aux Nymphes des montagnes.

Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit
Les racines des bois et le cours des fontaines,
Qui nourrissez les airs de fécondes haleines,
Et des sources que Pan entretient toujours pleines
Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit,
Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines ;
Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés,
De qui le charme vient à tous lieux solitaires,
Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés,
Pan, qui dans les forêts m’entrouvris tes mystères :
Vous tous, dieux de ma vie et que j’ai tant aimés,
De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire,
Pour m’ôter ce penchant et ravir la victoire
Aux perfides attraits dans la mer enfermés.
Comme un fruit suspendu dans l’ombre du feuillage,
Mon destin s’est formé dans l’épaisseur des bois.
J’ai grandi, recouvert d’une chaleur sauvage,
Et le vent qui rompait le tissu de l’ombrage
Me découvrit le ciel pour la première fois.
Les faveurs de nos dieux m’ont touché dès l’enfance ;
Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts,
Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
Qui m’entraînait bien loin dans l’ombre et les secrets.
Mais le jour où, du haut d’une cime perdue,
Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil !)
Le monde parcouru par les feux du soleil,
Et les champs et les eaux couchés dans l’étendue,
L’étendue enivra mon esprit et mes yeux ;
Je voulus égaler mes regards à l’espace,
Et posséder sans borne, en égarant ma trace,
L’ouverture des champs avec celle des cieux.
Aux bergers appartient l’espace et la lumière,
En parcourant les monts ils épuisent le jour ;
Ils sont chers à la nuit, qui s’ouvre tout entière
À leurs pas inconnus, et laisse leur paupière
Ouverte aux feux perdus dans leur profond séjour.
Je courus aux bergers, je reconnus leurs fêtes,
Je marchai, je goûtai le charme des troupeaux ;
Et, sur le haut des monts comme au sein des retraites,
Les dieux, qui m’attiraient dans leurs faveurs secrètes,
Dans des pièges divins prenaient mes sens nouveaux.
Dans les réduits secrets que le gazon recèle,
Un ver, du jour éteint recueillant les débris,
Lorsque tout s’obscurcit, devient une étincelle,
Et plein des traits perdus de la flamme éternelle,
Goûte encor le soleil dans l’ombre des abris.
Ainsi……………………………..