Les Deux Soeurs

Percemoi l’estomac d’une amoureuse flèche,
Brûle tous mes désirs d’un feu étincelant,
Élève mon esprit d’un désir excellent,
Foudroie de ton bras l’obstacle qui l’empêche.

Si le divin brandon de ta flamme me sèche,
Fais sourdre de mes yeux un fleuve ruisselant :
Qu’au plus profond du coeur je porte recélant,
Des traits de ton amour la gracieuse brèche.

Puisque tu n’es qu’amour, ô douce charité,
Puisque pour trop aimer tu nous as mérité
Tant de biens infinis et d’admirables grâces,

Je te veux supplier par ce puissant effort
De l’amour infini qui t’a causé la mort,
Qu’en tes rêts amoureux mon âme tu enlaces.

Les Muses Bernées

A Eric de Haulleville

Pour veiller ce soir d’hiver
Verse le thé, plus amer
Et violent que le fer,
Où est le plaisir des sages.
Tu te penches sur ce thé
Tu y cherches la santé
Les vertus, la vérité
D’une eau vive et sans nuages.

Or un visage sans prix
Comme de l’or dépoli
Apparaît et te sourit
Dans la liqueur agitée
Ce ne sont pas là tes yeux
Mais d’un messager des dieux
Le silence sérieux
L’ombre à peine dessinée…

Une confidence pure
De l’adorable figure
S’élève, dans un murmure
Que tu ne veux écouter,
Et, sans plus d’inquiétude,
Pour une moins fine étude
Tu reprends ta solitude,
Tu bois le reste du thé.

Va ! Détourne ton regard
Des merveilles du hasard
Mais tu pleureras plus tard,
Homme vaniteux et vide,
Ce visage qui chantait
Sans le dire, le secret
D’un si étrange reflet
Dans ce peu de thé limpide.

Oui, tu empoignes la lyre !
Mais tu ne sais plus sourire,
Et ce sonore délire
Stupide nous touche peu.
A ta chanson toute prête
Manque une vertu secrète
Pour être vraiment poète
Il faut compter avec Dieu.

De Ces Deux Jeunes Soeurs Je Possède L’aînée

… Adieu, mon cher Ronsard ; l’abeille est votre tombe
Fasse toujours son miel ;
Que le baume arabic à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.
Le laurier y verdisse avecque le lierre
Et le mirthe amoureux ;
Riche en mille boutons, de toutes parts l’enserre
Le rosier odoreux,
Le tin, le basilic, la franche marguerite,
Et notre lis françois
Et cette rouge fleur, où la plainte est écrite
Du malcontent Grégeois.
Les Nymphes de Gâtine et les Nayades saintes
Qui habitent le Loir,
Le venant arroser de larmettes empreintes,
Ne cessent de douloir.
Las ! Cloton a tranché le fil de votre vie
D’une piteuse main,
La voyant de vieillesse et de goutte suivie,
Torturage inhumain ;
Voyant la pauvre France en son corps outragée
Par le sanglant effort
De ses enfants, qui l’ont tant de fois ravagée,
Soupirer à la mort ;
Le Suisse aguerri, qui au combat se loue,
L’Anglais fermé de flots,
Ceux qui boivent le Pau, le Tage et la Danoue
Fondre dessus son dos,
Ainsi que le vautour, qui de griffes bourelles
Va sans fin déchirant
De Prométhée le foie, en pâtures nouvelles
Coup sur coup renaissant.
Les meurtres inhumains se font entre les frères.
Spectacle plein d’horreur,
Et déjà les enfants courent contre leurs pères
D’une aveugle fureur ;
Le coeur des citoyens se remplit de furies ;
Les paysans écartés
Meurent comme une haie ; on ne voit que tueries
Par les champs désertés.
Et puis allez chanter l’honneur de notre France
En siècles si maudits !
Attendezvous qu’aucun vos labeurs récompense
Comme on faisait jadis ?
La triste pauvreté nos chansons accompagne ;
La Muse, les yeux bas,
Se retire de nous, voyant que l’on dédaigne
Ses antiques ébats.
Vous êtes donque heureux, et votre mort heureuse,
O cygne des François ;
Ne lamentez que nous, dont la vie ennuyeuse
Meurt le jour mille fois
Vous errez maintenant aux campagnes d’Elise,
A l’ombre des vergers,
Où chargent en tout temps, assurés de la bise,
Les jaunes orangers,
Où les prés sont toujours tapissés de verdure,
Les vignes de raisins,
Et les petits oiseaux gazouillants au murmure
Des ruisseaux cristallins.
Là le cèdre gommeux odoreusement sue,
Et l’arbre du Liban,
Et l’ambre, et Myrrhe, au lit de son père reçue
Pleure le long de l’an.
En grand’foule accourus autour de vous se pressent
Les héros anciens,
Qui boivent le nectar, d’ambrosie se paissent
Aus bords Elisiens.
Sur tous le grand Eumolpe, et le divin Orphée,
Et Line, et Amphion,
Et Musée, et celui dont la plume échauffée
Mit en cendre Ilion ;
Le louangeur thébain, le chantre de Mantoue,
Le lyrique latin,
Et aveques Sénèque, honneur grand de Cordoue,
L’amoureux Florentin.
Tous vont battant des mains, sautellent de liesse,
S’entredisant entre eux :
Voilà celui qui dompte et l’Italie et la Grèce
En poèmes nombreux.
L’un vous donne sa lyre et l’autre sa trompette.
L’autre vous veut donner
Son myrthe, son lierre ou son laurier prophète,
Pour vous en couronner.
Ainsi vivez heureuse, âme toute divine,
Tandis que le Destin
Nous réserve aux malheurs de la France, voisine
De sa dernière fin.

La Force Du Temps Et De L’amour

Quand le Nazaréen, en croix, les mains clouées,
Sentit venir son heure et but le vin amer,
Plein d’angoisse, il cria vers les sourdes nuées,
Et la sueur de sang ruissela de sa chair.

Mais dans le ciel muet de l’infâme colline
Nul n’ayant entendu ce lamentable cri,
Comme un dernier sanglot soulevait sa poitrine,
L’homme désespéré courba son front meurtri.

Toi qui mourais ainsi dans ces jours implacables,
Plus tremblant mille fois et plus épouvanté,
Ô vivante Vertu ! que les deux misérables
Qui, sans penser à rien, râlaient à ton côté ;

Que pleuraistu, grande âme, avec tant d’agonie ?
Ce n’était pas ton corps sur la croix desséché,
La jeunesse et l’amour, ta force et ton génie,
Ni l’empire du siècle à tes mains arraché.

Non ! Une voix parlait dans ton rêve, ô Victime !
La voix d’un monde entier, immense désaveu,
Qui te disait : Descends de ton gibet sublime,
Pâle crucifié, tu n’étais pas un Dieu !

Tu n’étais ni le pain céleste, ni l’eau vive !
Inhabile pasteur, ton joug est délié !
Dans nos coeurs épuisés, sans que rien lui survive,
Le Dieu s’est refait homme, et l’homme est oublié !

Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes,
Dans ton sépulcre vide il faut enfin rentrer.
Ta tristesse et ton sang assombrissent nos fêtes ;
L’humanité virile est lasse de pleurer.

Voilà ce que disait, à ton heure suprême,
L’écho des temps futurs, de l’abîme sorti ;
Mais tu sais aujourd’hui ce que vaut ce blasphème ;
Ô fils du charpentier, tu n’avais pas menti !

Tu n’avais pas menti ! Ton Église et ta gloire
Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ;
L’homme peut sans frémir rejeter ta mémoire,
Comme on livre une cendre inerte aux quatre vents ;

Tu peux, sur les débris des saintes cathédrales,
Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs,
Se ruer le troupeau des folles saturnales,
Et son rire insulter tes divines douleurs !

Car tu sièges auprès de tes Égaux antiques,
Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu ;
Les âmes, en essaims de colombes mystiques,
Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu !

Et comme aux jours altiers de la force romaine,
Comme au déclin d’un siècle aveugle et révolté,
Tu n’auras pas menti, tant que la race humaine,
Pleurera dans le temps et dans l’éternité.

La Nuit Et Le Jour

Quand nous en serons au temps des cerises,
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête.
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au coeur.
Quand nous en serons au temps des cerises,
Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court, le temps des cerises,
Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles.
Cerises d’amour aux robes pareilles
Tombant sous la feuille en gouttes de sang.
Mais il est bien court le temps des cerises,
Pendants de corail qu’on cueille en rêvant.

Quand vous en serez au temps des cerises,
Si vous avez peur des chagrins d’amour
Evitez les belles.
Moi qui ne crains pas les peines cruelles,
Je ne vivrai pas sans souffrir un jour.
Quand vous en serez au temps des cerises,
Vous aurez aussi des chagrins d’amour.

J’aimerai toujours le temps des cerises :
C’est de ce tempslà que je garde au coeur
Une plaie ouverte,
Et dame Fortune, en m’étant offerte,
Ne saurait jamais calmer ma douleur.
J’aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au coeur.