Flambeaux Latoniens, Qui D’un Chemin Divers

Extrait du Cinquième Jour
Flambeaux Latoniens, qui d’un chemin divers

Or’ la nuict, or’ le jour guidez par l’Univers,

Peres du temps ailé, sus, hastez vos carrieres,

Franchissez vistement les contraires barrieres

De l’aube et du ponant : et par vostre retour

L’imparfait Univers faites plus vieil d’un jour.

Vous poissons, qui luisez dans l’escharpe estoilee,

Si vous avez desir de voir l’onde salee

Fourmiller de poissons, priez l’astre du jour

Qu’il quitte vistement le flo-flotant sejour :

S’il veut qu’en refaisant sa course destinee

Vous le logiez chez vous un mois de chasque annee.

Et toy, Pere eternel, qui d’un mot seulement

Acoises la fureur de l’ondeux element :

Toy qui, croulant le chef, peux des vents plus rebelles

Et les bouches bouscher, et desplumer les ailes :

Toy grand Roy de la mer, toy dont les hameçons

Tirent vifs les humains du ventre des poissons :

Pourvoy moy de bateau, d’Elice, et de pilote,

Afin que sans peril de mer en mer je flote.

Ou plustost, ô grand Dieu, fais que, plongeon nouveau,

Les peuples escaillez je visite sous l’eau :

Afin que degoutant, et chargé de pillage

Je chante ton honneur sur le moite rivage.

Hymne À La Terre

Je te salue, ô Terre, ô Terre porte-grains,

Porte-or, porte-santé, porte-habits, porte-humains,

Porte-fruicts, porte-tours, alme, belle, immobile,

Patiente, diverse, odorante, fertile,

Vestue d’un manteau tout damassé de fleurs

Passementé de flots, bigarré de couleurs.

Je te salue, ô coeur, racine, baze ronde,

Pied du grand animal qu’on appelle le Monde,

Chaste espouse, du Ciel, asseuré fondement

Des estages divers d’un si grand bastiment.

Je te salue, ô soeur, mere, nourrice, hostesse

Du Roy des animaux. Tout, ô grande princesse,

Vit en faveur de toy. Tant de cieux tournoyans

Portent pour t’esclairer leurs astres flamboyans ;

Le feu pour t’eschauffer sur les flotantes nues

Tient ses pures ardeurs en arcade estendues ;

L’air pour te refreschir se plait d’estre secoux

Or’ d’un aspre Borée, or’ d’un Zephyre doux ;

L’eau, pour te destremper, de mers, fleuves, fonteines

Entrelasse ton corps tout ainsi que de veines.

La Nuit

L’architecte du monde ordonna qu’à leur tour

Le jour suivist la nuict, la nuict suivist le jour.

La nuict peut temperer du jour la secheresse,

Humecte nostre ciel et nos guerets engresse ;

La nuict est celle-là qui de ses ailes sombres

Sur le monde muet fait avecques les ombres

Desgouter le silence, et couler dans les os

Des recreus animaux un sommeilleux repos.

Ô douce Nuict, sans toy, sans toy l’humaine vie

Ne seroit qu’un enfer, où le chagrin, l’envie,

La peine, l’avarice et cent façons de morts

Sans fin bourrelleroyent et nos murs et nos corps.

Ô Nuict, tu vas ostant le masque et la faintise

Dont sur l’humain théatre en vain on se desguise,

Tandis que le jour luit : ô Nuict alme, par toy

Sont faits du tout esgaux le bouvier et le Roy,

Le pauvre et l’opulent, le Grec et le Barbare,

Le juge et l’accusé, le sçavant et l’ignare,

Le maistre et le valet, le difforme et le beau :

Car, Nuict, tu couvres tout de ton obscur manteau

La Terre Se Couvre De Fleurs Et De Fruits

Ja le pesché velu, jà l’orenge doré,

Le friand abricot, et le coing decoré

D’un blanchastre duvet, portent sur leur escorce,

Escrite du grand Dieu la pourvoyante force.

La doux-flairante pomme, et l’une et l’autre noix,

La restraignante poire, et le fruict idumois,

La figue jette-laict, la cerise pourpree,

L’olive appetissante, et la prune sucree,

Vont par tout respandant un plaisant renouveau,

Faisant de chaque camp un paradis nouveau.

Icy le poivre fin comme en grappes s’assemble,

De là croist la canelle ; icy sous Eure tremble

La muscadelle noix qui fournit chacun an

Un publique butin aux hommes de Bandan.

Jà la blanche douceur du sucre encore humide

S’engendre dans le creux d’une plante hesperide.

Jà le baume larmoye, et jà les bois fameux

Du peuple atramitain pleurent l’encens fumeux.

Bien que par le peche, dont notre premier pere

Nous a bannis du ciel, la terre degenere

De son lustre premier, portant de son Seigneur

Sur le front engravé l’éternel déshonneur,

Que son age decline avec l’age du monde,

Que sa fécondité la rende moins feconde,

Semblable à celle-là, dont le corps est cassé

Des tourmens de Lucine, et dont le flanc lassé

D’avoir de ses enfants peuplé presque une ville,

Espuisé de vertu devient enfin sterile;

Si fournit-elle encore assez ample argument,

Pour célébrer l’auteur d’un si riche ornement.

Jamais le gay printemps à mes yeux ne propose

L’azur du tin fleury, l’incarnat de la rose,

Le pourpre rougissant de l’oeillet à maint plis,

Le fin or de Clitie et la neige du lis,

Que je n’admire en eux le peintre qui colore

Les champs de plus de taints que le front de l’aurore,

Qui quittant des poissons le tempesteux sejour

Conduit, avant-courriere, es Indes un beau jour,

Ou de l’arc qui promet aux plaines alterees

D’arrouser leurs seillons de fecondes orees.

Les Eaux Se Retirent

Mon esprit, qui voloit sur ces brillantes voutes,

Qui vont tout animant de leurs diverses routes,

Qui commandoit aux vents, aux orages souffreux,

Aux esclairs flamboyants, aux images affreux

Qui s’engendrent en l’air, d’un langage assez brave

N’agueres discouroit sur un sujet si grave ;

Mais razant ce jourd’huy le plus bas element,

Il est comme contraint de parler bassement ;

Ou, s’il parle un peu haut, sa voix est emportee

Par les ondeux abois de la mer irritee.

Ô Roy des champs flotants ! Ô Roy des champs herbeux,

Qui du vent de ta bouche esbranles, quand tu veux,

Le fondement des monts, et les vagues salees

Pousses contre l’azur des voutes estoillees,

Fay que, docte arpenteur, je borne justement

Dans le cours de ce jour l’un et l’autre element;

Fay que d’un vers disert je chante la nature

Du liquide ocean, et de la terre dure,

Que d’un stile fleury je descrive les fleurs

Qui peindront ce jourd’huy les champs de leurs couleurs !

À La France

Que ne fais-tu proffit, ô frénétique France,

Des signes dont le ciel t’appelle à repentance ?

Peux-tu voir d’un oeil sec ce feu prodigieux,

Qui nous rend chasque soir effroyables les cieux,

Cest astre chevelu qui menace la terre

De peste, guerre, faim, trois pointes du tonnerre,

Qu’en sa plus grand fureur Dieu foudroye sur nous ?

Mais, las ! que peut du ciel le désarmé courroux

Puis que tant de durs fleaux, qui te ployent l’eschine,

N’arrachent un souspir de ta dure poitrine ?

Ton sang est ta boisson, ta faim ne te repaist

Que de ta propre chair ; ce qui te nuit te plaist,

Tu n’as nul sentiment non plus qu’un lethargique ;

Tu fuis ta guerison ; plus l’Eternel te picque,

Plus tu fais du restif : franc d’un sacré souci,

Tu t’engraisses de coups comme un asne endurci ;

Et tel que le plastron ou la blanche alumelle,

Tu vas plus resistant, quand plus on te martelle.

Bien Que Par Le Pesché, Dont Nostre Premier Pere..

Bien que par le pesché, dont nostre premier pere

Nous a bannis du ciel, la terre dégenere

De son lustre premier, portant de son seigneur

Sur le front engravé l’éternel deshonneur ;

Que son aage decline avec l’aage du monde ;

Que sa fecondité la rende moins feconde,

Semblable à celle-là dont le corps est cassé

Des tourmens de Lucine, et dont le front lassé

D’avoir de ses enfans peuplé presque une ville,

Espuisé de vertu, devient en fin sterile :

Si fournit-elle encore assez ample argument,

Pour celebrer l’auteur d’un si riche ornement.

Jamais le gay printems à mes yeux ne propose

L’azur du lin fleuri, l’incarnat de la rose,

Le pourpre rougissant de l’oeillet à maints plis,

Le fin or de Clytie, et la neige du lis,

Que je n’admire en eux le peintre qui colore

Les champs de plus de teints que le front de l’aurore,

Qui, quittant des poissons le tempesteux sejour,

Conduit, avant-couriere, es Indes un beau jour,

Ou de l’arc qui promet aux plaines alterées

D’arrouser leurs seillons de fecondes orées

Ce Premier Monde Estoit Une Forme Sans Forme

Extrait du Premier Jour
Ce premier monde estoit une forme sans forme,

Une pile confuse, un meslange difforme,

D’abismes un abisme, un corps mal compassé,

Un chaos de Chaos, un tas mal entassé :

Où tous les elemens se logeoyent pesle-mesle :

Où le liquide avoit avec le sec querelle,

Le rond avec l’aigu, le froid avec le chaud,

Le dur avec lel mol, le bas avec le haut,

L’amer avec le doux : bref durant ceste guerre

La terre estoit au ciel et le ciel en la terre.

La terre, l’air, le feu se tenoyent dans la mer :

La mer, le feu, la terre estoyent logez dans l’air,

L’air, la mer, et le feu dans la terre : et la terre

Chez l’air, le feu, la mer. Car l’Archer du tonnerre

Grand Mareschal de camp, n’avoit encor donné

Quartier à chacun d’eux. Le ciel n’estoit orné

De grands touffes de feu : les plaines esmaillees

N’espandoyent leurs odeurs : les bandes escaillees

N’entrefendoyent les flots : des oiseaux les souspirs

N’estoient encore portez sur l’aille des Zephirs.

Tout estoit sans beauté, sans reglement, sans flamme.

Tout estoit sans façon, sans mouvement, sans ame :

Le feu n’estoit point feu, la mer n’estoit point mer,

La terre n’estoit terre, et l’air n’estoit point air :

Ou si ja se pouvoit trouver en un tel monde,

Le corps de l’air, du feu, de la terre, et de l’onde :

L’air estoit sans clarté, la flamme sans ardeur,

Sans fermeté la terre, et l’onde sans froideur.

Bref, forge en ton esprit une terre, qui, vaine,

Soit sans herbe, sans bois, sans mont, sans val, sans plaine :

Un Ciel non azuré, non clair, non transparent,

Non marqueté de feu, non vousté, non errant :

Et lors tu concevras quelle estoit ceste terre,

Et quel ce ciel encor où regnoit tant de guerre.

Terre, et ciel, que je puis chanter d’un stile bas,

Non point tels qu’ils estoient, mais tels qu’ils n’estoient pas.

Éloge À La Lune

Ô le second honneur des celestes chandelles,

Asseuré calendrier des fastes eternelles,

Princesse de la mer, flambeau guide-passant,

Conduy-somme, aime-paix, que diray-je, ô croissant,

De ton front inconstant, qui fait que je balance

Tantost ça tantost là d’une vaine inconstance,

Si par l’oeil toutesfois l’humain entendement

De corps tant esloignez peut faire jugement,

J’estime que ton corps est rond comme une bale,

Dont la superficie en tous lieux presque égale

Comme un miroir poli, or dessus or dessous,

Rejette la clarté du soleil, ton espoux.

Car comme la grandeur du mari rend illustre

La femme de bas lieu, tout de mesme le lustre

Du chaleureux Titan esclaircit de ses rais

Ton front, qui de soy-mesme est sombrement espais.

Or cela ne se fait tousjours de mesme sorte,

Ains d’autant que ton char plus vistement t’emporte

Que celuy du soleil, diversement tu luis

Selon que plus ou moins ses approches tu fuis.

C’est pourquoi chaque mois, quand une nopce heureuse

R’allume dans vos corps une ardeur amoureuse,

Et que, pour t’embrasser, des estoilles le roy,

Plein d’un bouillant désir, raye à plomb dessus toy,

Ton demi rond, qui void des mortels la demeure,

Suyvant son naturel, du tout sombre demeure.

Mais tu n’as pas si tost gaigné son cler costé,

Qu’en ton flanc jà blanchit un filet de clarté,

Un arceau mi-bandé, qui s’enfle où moins ta coche

Du char rameine-jour de ton espoux approche,

Et qui parfait son rond soudain que ce flambeau

D’un opposite aspect le regarde à niveau,

De ce point peu à peu ton plein se diminue,

Peu à peu tu te fais vers l’occident cornue,

Jusqu’à ce que, tombant es bras de ton soleil,

Vaincue du plaisir, tu refermes ton oeil.

Ainsi tu te refais, puis tu te renouvelles,

Aymant tousjours le change, et les choses mortelles,

Comme vivant sous toy, sentent pareillement

L’insensible vertu d’un secret changement.

Fin Du Monde

Un jour de comble en fond les rochers crouleront,

Les monts plus sourcilleux de peur se dissoudront,

Le ciel se crèvera, les plus basses campagnes

Boursouflées croîtront en superbes montagnes,

Les fleuves tariront, et si dans quelque étang

Reste encore quelque flot, ce ne sera que sang,

La mer deviendra flamme,

En son midi plus clair le jour s’épaissira,

Le ciel d’un fer rouillé sa face voilera,

Les étoiles cherront ; le désordre, la nuit,

La frayeur, le trépas, la tempête, le bruit

Entreront en quartier, et l’ire vengeresse

Du juge criminel qui jà déjà nous presse

Ne fera de ce tout qu’un bûcher flamboyant,

Comme il n’en fit jadis qu’un marais ondoyant.

C’est alors, c’est alors, ô Dieu, que ton fils cher,

Qui semble être affublé d’une fragile chair,

Descendra glorieux des voûtes étoilées.

À ses flancs voleront mille bandes ailées,

Et son char triomphal, d’éclairs environné,

Par Amour et Justice en bas sera traîné.

Ceux qu’un marbre orgueilleux presse dessous sa lame,

Ceux que l’onde engloutit, ceux que la rouge flamme

Éparpille par l’air, ceux qui n’ont pour tombeaux

Que les ventres gloutons des loups et des corbeaux,

Éveillés, reprendront, comme par inventaire,

Et leurs chairs et leurs os : orront devant la chaire

Du Dieu qui, souverain, juge en dernier ressort

L’arrêt définitif de salut, ou de mort.

L’un t’éprouvera doux, l’autre armé de justice ;

L’un vivra bienheureux, l’autre en cruel supplice