Le Dieu Créateur

Dieu, cet être inconnu dont nul n’a vu la face,

Roi qui commande aux rois et règne dans l’espace,

Las d’être toujours seul, lui dont l’infinité

De l’univers sans bornes emplit l’immensité,

Et d’embrasser toujours, seul, par sa plénitude

De l’espace et des temps la sombre solitude,

De rester toujours tel qu’il a toujours été,

Solitaire et puissant durant l’Éternité,

Portant de sa grandeur la marque indélébile,

D’être le seul pour qui le temps soit immobile,

Pour qui tout le passé reste sans souvenir

Et qui n’attend rien de l’immense avenir;

Qui de la nuit des temps perce l’ombre profonde;

Pour qui tout soit égal, pour qui tout se confonde

Dans l’éternel ennui d’un éternel présent,

Solitaire et puissant et pourtant impuissant

A changer son destin dont il n’est pas le maître,

Le grand Dieu qui peut tout ne peut pas ne pas être!

Et ce Dieu souverain, fatigué de son sort,

Peut-être en sa grandeur a désiré la mort!

Une éternité passe, et toujours solitaire

Il voit l’éternité se dresser tout entière!

Enfin las de rester seul avec son ennui

Des astres au front d’or il a peuplé la nuit;

Dans l’espace flottait comme un chaos immonde;

De la matière impure il a formé le monde.

Depuis longtemps la masse aride errait toujours,

Comme Dieu solitaire et dans la nuit sans jours;

Mais les astres brillaient et quelquefois dans l’ombre

Un beau rayon de feu courant par la nuit sombre

Éclairait tout à coup le sol inhabité

Cachant comme un proscrit sa triste nudité!

Le Mur

Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon

Illuminé jetait des lueurs d’incendies,

Et de grandes clartés couraient sur le gazon.

Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies

De l’orchestre, et faisait une rumeur au loin.

Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin,

L’air tiède de la nuit, comme une molle haleine,

S’en venait caresser les épaules, mêlant

Les émanations des bois et de la plaine

À celles de la chair parfumée, et troublant

D’une oscillation la flamme des bougies.

On respirait les fleurs des champs et des cheveux.

Quelquefois, traversant les ombres élargies,

Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux,

Apportait jusqu’à nous comme une odeur d’étoiles.
Les femmes regardaient, assises mollement,

Muettes, l’œil noyé, de moment en moment

Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,

Et rêvaient d’un départ à travers ce ciel d’or,

Par ce grand océan d’astres. Une tendresse

Douce les oppressait, comme un besoin plus fort

D’aimer, de dire, avec une voix qui caresse,

Tous ces vagues secrets qu’un cœur peut enfermer.

La musique chantait et semblait parfumée ;

La nuit embaumant l’air en paraissait rythmée,

Et l’on croyait entendre au loin les cerfs bramer.

Mais un frisson passa parmi les robes blanches ;

Chacun quitta sa place et l’orchestre se tut,

Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu,

On voyait s’élever, comme un feu dans les branches,

La lune énorme et rouge à travers les sapins.

Et puis elle surgit au faîte, toute ronde,

Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,

Comme une face pâle errant autour du monde.
Chacun se dispersa par les chemins ombreux

Où, sur le sable blond, ainsi qu’une eau dormante,

La lune clairsemait sa lumière charmante.

La nuit douce rendait les hommes amoureux,

Au fond de leurs regards allumant une flamme.

Et les femmes allaient, graves, le front penché,

Ayant toutes un peu de clair de lune à l’âme.

Les brises charriaient des langueurs de péché.
J’errais, et sans savoir pourquoi, le cœur en fête.

Un petit rire aigu me fit tourner la tête,

Et j’aperçus soudain la dame que j’aimais,

Hélas ! d’une façon discrète, car jamais

Elle n’avait cessé d’être à mes vœux rebelle :

 » Votre bras, et faisons un tour de parc « , dit-elle.

Elle était gaie et folle et se moquait de tout,

Prétendait que la lune avait l’air d’une veuve :

 » Le chemin est trop long pour aller jusqu’au bout,

Car j’ai des souliers fins et ma toilette est neuve ;

Retournons.  » Je lui pris le bras et l’entraînai.

Alors elle courut, vagabonde et fantasque,

Et le vent de sa robe, au hasard promené,

Troublait l’air endormi d’un souffle de bourrasque.

Puis elle s’arrêta, soufflant ; et doucement

Nous marchâmes sans bruit tout le long d’une allée.

Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,

Et, parmi les rumeurs dont l’ombre était peuplée,

On distinguait parfois comme un son de baiser.

Alors elle jetait au ciel une roulade !

Vite tout se taisait. On entendait passer

Une fuite rapide ; et quelque amant maussade

Et resté seul pestait contre les indiscrets.
Un rossignol chantait dans un arbre, tout près,

Et dans la plaine, au loin, répondait une caille.
Soudain, blessant les yeux par son reflet brutal,

Se dressa, toute blanche, une haute muraille,

Ainsi que dans un conte un palais de métal.

Elle semblait guetter de loin notre passage.

 » La lumière est propice à qui veut rester sage,

Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit.

Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit.  »

Elle s’assit, riant de me voir la maudire.

Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire !

Et toutes deux d’accord, je ne sais trop pourquoi,

Paraissaient s’apprêter à se moquer de moi.
Donc, nous étions assis devant le grand mur blême ;

Et moi, je n’osais pas lui dire :  » Je vous aime !  »

Mais comme j’étouffais, je lui pris les deux mains.

Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette

Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.
Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins,

Mettaient parfois dans l’ombre une blancheur douteuse.
La lune nous couvrait de ses rayons pâlis

Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse,

Faisait fondre nos cœurs à sa vue amollis.

Elle glissait très haut, très placide et très lente,

Et pénétrait nos chairs d’une langueur troublante.
J’épiais ma compagne, et je sentais grandir

Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme,

Cet étrange tourment où nous jette une femme

Lorsque fermente en nous la fièvre du désir !

Lorsqu’on a, chaque nuit, dans le trouble du rêve,

Le baiser qui consent, le  » oui  » d’un œil fermé,

L’adorable inconnu des robes qu’on soulève,

Le corps qui s’abandonne, immobile et pâmé,

Et qu’en réalité la dame ne nous laisse

Que l’espoir de surprendre un moment de faiblesse !
Ma gorge était aride ; et des frissons ardents

Me vinrent, qui faisaient s’entrechoquer mes dents,

Une fureur d’esclave en révolte, et la joie

De ma force pouvant saisir, comme une proie,

Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain

Je ferais sangloter le tranquille dédain !
Elle riait, moqueuse, effrontément jolie ;

Son haleine faisait une fine vapeur

Dont j’avais soif. Mon cœur bondit ; une folie

Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,

Se leva. J’enlaçai sa taille avec colère,

Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,

Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux !
La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.
Déjà je la prenais, impétueux et fort,

Quand je fus repoussé par un suprême effort.

Alors recommença notre lutte éperdue

Près du mur qui semblait une toile tendue.

Or, dans un brusque élan nous étant retournés,

Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.

Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,

Nos ombres agitaient une étrange mimique,

S’attirant, s’éloignant, s’étreignant tour à tour.

Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,

Avec des gestes fous de pantins en furie,

Esquissant drôlement la charge de l’Amour.

Elles se tortillaient farces ou convulsives,

Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers ;

Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,

Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.

Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,

Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,

Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,

Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.
La chose étant très gaie et très inattendue,

Elle se mit à rire. Et comment se fâcher,

Se débattre et défendre aux lèvres d’approcher

Lorsqu’on rit ? Un instant de gravité perdue

Plus qu’un cœur embrasé peut sauver un amant !
Le rossignol chantait dans son arbre. La lune

Du fond du ciel serein recherchait vainement

Nos deux ombres au mur et n’en voyait plus qu’une.
Revue moderne et naturaliste, janvier 1880

Le Sommeil Du Mandarin

Et tandis que le vent soufflait au loin sa plainte,

Mollement étendu sur des tapis soyeux,

Sous les rayons fleuris de sa lanterne peinte

Le mandarin Von-Thang avait fermé les yeux.Pendant qu’il regardait tranquillement la flamme

Qui versait du plafond ses filets de couleur,

Un songe était venu voltiger sur son âme,

Comme un oiseau de pourpre au-dessus d’une fleur.

Sur sa table de nacre au reflet argenté,

La lune souriait aux tours de porcelaine,

Et trois dames causant au milieu de la plaine

Jetaient comme cet astre une étrange clarté.

Les Oies Sauvages

Tout est muet, l’oiseau ne jette plus ses cris.

La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.

Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,

Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.
Voilà qu’à l’horizon s’élève une clameur ;

Elle approche, elle vient, c’est la tribu des oies.

Ainsi qu’un trait lancé, toutes, le cou tendu,

Allant toujours plus vite, en leur vol éperdu,

Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.
Le guide qui conduit ces pèlerins des airs

Delà les océans, les bois et les déserts,

Comme pour exciter leur allure trop lente,

De moment en moment jette son cri perçant.
Comme un double ruban la caravane ondoie,

Bruit étrangement, et par le ciel déploie

Son grand triangle ailé qui va s’élargissant.
Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,

Engourdis par le froid, cheminent gravement.

Un enfant en haillons en sifflant les promène,

Comme de lourds vaisseaux balancés lentement.

Ils entendent le cri de la tribu qui passe,

Ils érigent leur tête ; et regardant s’enfuir

Les libres voyageurs au travers de l’espace,

Les captifs tout à coup se lèvent pour partir.

Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,

Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément,

À cet appel errant se lever grandissantes

La liberté première au fond du cœur dormant,

La fièvre de l’espace et des tièdes rivages.

Dans les champs pleins de neige ils courent effarés,

Et jetant par le ciel des cris désespérés

Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.

L’oiseleur

L’oiseleur Amour se promène

Lorsque les coteaux sont fleuris,

Fouillant les buissons et la plaine ;

Et chaque soir sa cage est pleine

Des petits oiseaux qu’il a pris.
Aussitôt que la nuit s’efface

Il vient, tend avec soin son fil,

Jette la glu de place en place,

Puis sème, pour cacher la trace,

Quelques brins d’avoine ou de mil.
Il s’embusque au coin d’une haie,

Se couche aux berges des ruisseaux,

Glisse en rampant sous la futaie,

De crainte que son pied n’effraie

Les rapides petits oiseaux.
Sous le muguet et la pervenche

L’enfant rusé cache ses rets,

Ou bien sous l’aubépine blanche

Où tombent, comme une avalanche,

Linots, pinsons, chardonnerets.
Parfois d’une souple baguette

D’osier vert ou de romarin

Il fait un piège, et puis il guette

Les petits oiseaux en goguette

Qui viennent becqueter son grain.
Étourdi, joyeux et rapide,

Bientôt approche un oiselet :

Il regarde d’un air candide,

S’enhardit, goûte au grain perfide,

Et se prend la patte au filet.
Et l’oiseleur Amour l’emmène

Loin des coteaux frais et fleuris,

Loin des buissons et de la plaine,

Et chaque soir sa cage est pleine

Des petits oiseaux qu’il a pris.

Nuit De Neige

La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.

Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.

Mais on entend parfois, comme une morne plainte,

Quelque chien sans abri qui hurle au coin d’un bois.
Plus de chansons dans l’air, sous nos pieds plus de chaumes.

L’hiver s’est abattu sur toute floraison ;

Des arbres dépouillés dressent à l’horizon

Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.
La lune est large et pâle et semble se hâter.

On dirait qu’elle a froid dans le grand ciel austère.

De son morne regard elle parcourt la terre,

Et, voyant tout désert, s’empresse à nous quitter.
Et froids tombent sur nous les rayons qu’elle darde,

Fantastiques lueurs qu’elle s’en va semant ;

Et la neige s’éclaire au loin, sinistrement,

Aux étranges reflets de la clarté blafarde.
Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !

Un vent glacé frissonne et court par les allées ;

Eux, n’ayant plus l’asile ombragé des berceaux,

Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.
Dans les grands arbres nus que couvre le verglas

Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;

De leur œil inquiet ils regardent la neige,

Attendant jusqu’au jour la nuit qui ne vient pas.
République des lettres, 20 juin 1876

Promenade À Seize Ans

La terre souriait au ciel bleu. L’herbe verte

De gouttes de rosée était encor couverte.

Tout chantait par le monde ainsi que dans mon cœur.

Caché dans un buisson, quelque merle moqueur

Sifflait. Me raillait-il ? Moi, je n’y songeais guère.

Nos parents querellaient, car ils étaient en guerre

Du matin jusqu’au soir, je ne sais plus pourquoi.

Elle cueillait des fleurs, et marchait près de moi.

Je gravis une pente et m’assis sur la mousse

À ses pieds. Devant nous une colline rousse

Fuyait sous le soleil jusques à l’horizon.

Elle dit :  » Voyez donc ce mont, et ce gazon

Jauni, cette ravine au voyageur rebelle !  »

Pour moi je ne vis rien, sinon qu’elle était belle.

Alors elle chanta. Combien j’aimais sa voix !

Il fallut revenir et traverser le bois.

Un jeune orme tombé barrait toute la route ;

J’accourus ; je le tins en l’air comme une voûte

Et, le front couronné du dôme verdoyant,

La belle enfant passa sous l’arbre en souriant.

Émus de nous sentir côte à côte, et timides,

Nous regardions nos pieds et les herbes humides.

Les champs autour de nous étaient silencieux.

Parfois, sans me parler, elle levait les yeux ;

Alors il me semblait (je me trompe peut-être)

Que dans nos jeunes cœurs nos regards faisaient naître

Beaucoup d’autres pensers, et qu’ils causaient tout bas

Bien mieux que nous, disant ce que nous n’osions pas.

Propos Des Rues

Quand sur le boulevard je vais flâner un brin,

Combien de fois j’entends, sans mourir de chagrin,

Deux messieurs décorés, qui semblent fort capables,

Causer, en se faisant des sourires aimables.
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Comment, c’est vous ?
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Par quel hasard ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Et la santé ?
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Pas mal, et vous ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Merci, très bien.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Quel temps superbe !
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

S’il peut continuer, nous aurons un été

Magnifique !
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

C’est vrai.
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Demain je vais à l’herbe !

Dans ma propriété.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

C’est le moment, tout part.
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Oui. Chez moi les lilas ont un peu de retard ;

Le fond de l’air est sec et les nuits sont très fraîches.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pêches ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Oui pas mal.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Quoi de neuf, en outre ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Rien.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Madame

Va bien ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Un peu grippée.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Oh ! par le temps qui court,

Tout le monde est malade. Avez-vous vu le drame

De Machin ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Moi ? Non pas Qu’en dit-on ?
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Presque un four.

Ce n’est pas assez fait au courant de la plume.

Ce n’est point du Sardou. Très fort, Sardou !
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Très fort !
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Machin s’applique trop. C’est bon dans un volume,

On y remarque moins le travail et l’effort ;

Mais au théâtre il faut écrire comme on cause.
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Moi je reprends Feuillet. En voilà, de la prose !

Quand à tous les faiseurs de livres d’aujourd’hui

Je m’en prive. Je n’ai plus l’âge où l’on peut lire

Beaucoup ; et mon journal suffit à mon ennui.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Le journal et le sexe !

– Ils ont ce petit rire

Par lequel on avoue un vice comme il faut.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Et la table ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Oh ! ça non. Je n’ai pas ce défaut.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Et vous vous occupez toujours de politique ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Beaucoup, c’est même là ma consolation !
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Oh ! consacrer sa vie à la Chose publique,

Certes, c’est une grande et noble ambition.

Nous avons maintenant une fière phalange

D’orateurs à la Chambre.
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Ils sont très forts, très forts.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts !

À propos, lisez-vous ce Zola ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Quelle fange ! ! !
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Et l’on viendra se plaindre après que tout est cher,

Et qu’on fraude, et qu’on trompe, et qu’on vole, et qu’on pille !

On sape la morale, on détruit la famille.

Où tombons-nous ?
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Hélas ! Allons, adieu mon cher,

L’heure me presse.
DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Adieu. Compliments à madame.
PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Je n’y manquerai pas. Mes respects, s’il vous plaît,

À votre demoiselle.
– Et chacun s’en allait.
Et des prêtres savants disent qu’ils ont une âme !

Et que s’il est un signe où l’on voit sûrement

Qu’un Dieu fit naître l’homme au-dessus de la bête,

C’est qu’il mit la pensée auguste dans sa tête,

Et que ce noble esprit progresse incessamment !

Mais voilà si longtemps que ce vieux monde existe,

Et la sottise humaine obstinément persiste !

Entre l’homme et le veau si mon cœur hésitait,

Ma raison saurait bien le choix qu’il faudrait faire !

Car je ne comprends pas, ô cuistres, qu’on préfère

La bêtise qui parle à celle qui se tait !

Au Bord De L’eau

I
Un lourd soleil tombait d’aplomb sur le lavoir ;

Les canards engourdis s’endormaient dans la vase,

Et l’air brûlait si fort qu’on s’attendait à voir

Les arbres s’enflammer du sommet à la base.

J’étais couché sur l’herbe auprès du vieux bateau

Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,

Des bulles de savon qui se crevaient bientôt

S’en allaient au courant, laissant de longues traces.

Et je m’assoupissais lorsque je vis venir,

Sous la grande lumière et la chaleur torride,

Une fille marchant d’un pas ferme et rapide,

Avec ses bras levés en l’air, pour maintenir

Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.

La hanche large avec la taille mince, faite

Ainsi qu’une Vénus de marbre, elle avançait

Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.

Je la suivis, prenant l’étroite passerelle

Jusqu’au seuil du lavoir, où j’entrai derrière elle.
Elle choisit sa place, et dans un baquet d’eau,

D’un geste souple et fort abattit son fardeau.

Elle avait tout au plus la toilette permise ;

Elle lavait son linge ; et chaque mouvement

Des bras et de la hanche accusait nettement,

Sous le jupon collant et la mince chemise,

Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.

Elle travaillait dur ; puis, quand elle était lasse,

Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,

Tendait son corps flexible en renversant ses reins.

Mais le puissant soleil faisait craquer les planches ;

Le bateau s’entr’ouvrait comme pour respirer.

Les femmes haletaient ; on voyait sous leurs manches

La moiteur de leurs bras par place transpirer

Une rougeur montait à sa gorge sanguine.

Elle fixa sur moi son regard effronté,

Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine

Surgit, double et luisante, en pleine liberté,

Écartée aux sommets et d’une ampleur solide.

Elle battait alors son linge, et chaque coup

Agitait par moment d’un soubresaut rapide

Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.
Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,

À chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.

Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur !

Elle me regardait d’un air un peu moqueur ;

J’approchai, l’œil tendu sur sa poitrine humide

De gouttes d’eau, si blanche et tentante au baiser.

Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,

M’aborda la première et se mit à causer.

Comme des sons perdus m’arrivaient ses paroles.

Je ne l’entendais pas, tant je la regardais.

Par sa robe entr’ouverte, au loin, je me perdais,

Devinant les dessous et brûlé d’ardeurs folles ;

Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas

De me trouver le soir au bout de la prairie.
Tout ce qui m’emplissait s’éloigna sur ses pas ;

Mon passé disparut ainsi qu’une eau tarie !

Pourtant j’étais joyeux, car en moi j’entendais

Les ivresses chanter avec leur voix sonore.

Vers le ciel obscurci toujours je regardais,

Et la nuit qui tombait me semblait une aurore !
II
Elle était la première au lieu du rendez-vous.

J’accourus auprès d’elle et me mis à genoux,

Et promenant mes mains tout autour de sa taille

Je l’attirais. Mais elle, aussitôt, se leva

Et par les prés baignés de lune se sauva.

Enfin je l’atteignis, car dans une broussaille

Qu’elle ne voyait point son pied fut arrêté.
Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,

Auprès d’un arbre, au bord de l’eau, je l’emportai.

Elle, que j’avais vue impudique et hardie,

Était pâle et troublée et pleurait lentement,

Tandis que je sentais comme un enivrement

De force qui montait de sa faiblesse émue.
Quel est donc et d’où vient ce ferment qui remue

Les entrailles de l’homme à l’heure de l’amour ?
La lune illuminait les champs comme en plein jour.

Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade

Des grenouilles faisaient un grand charivari ;

Une caille très loin jetait son double cri,

Et, comme préludant à quelque sérénade,

Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.

Le vent me paraissait chargé d’amours lointaines,

Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines

Que l’on entend venir avec de longs frissons,

Et qui passent roulant des ardeurs d’incendies.

Un rut puissant tombait des brises attiédies.

Et je pensai :  » Combien, sous le ciel infini,

Par cette douce nuit d’été, combien nous sommes

Qu’une angoisse soulève et que l’instinct unit

Parmi les animaux comme parmi les hommes.  »

Et moi j’aurais voulu, seul, être tous ceux-là !
Je pris et je baisai ses doigts ; elle trembla.

Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande

Et de thym, dont son linge était tout embaumé.

Sous ma bouche ses seins avaient un goût d’amande

Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé

Qu’on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.

Elle se débattait ; mais je trouvai ses lèvres !

Ce fut un baiser long comme une éternité

Qui tendit nos deux corps dans l’immobilité.

Elle se renversa, râlant sous ma caresse ;

Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,

Haletait fortement avec de longs sanglots ;

Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos ;

Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.

Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,

Un cri d’amour monta, si terrible et si fort

Que des oiseaux dans l’ombre effarés s’envolèrent.

Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix

Se turent ; un silence énorme emplit l’espace.

Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,

Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.
Mais quand le jour parut, comme elle était restée,

Elle s’enfuit. J’errai dans les champs au hasard.

La senteur de sa peau me hantait ; son regard

M’attachait comme une ancre au fond du cœur jetée.

Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,

Un lien nous tenait, l’affinité des chairs.
III
Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,

Plein d’un emportement qui jamais ne faiblit,

J’ai caressé sur l’herbe ainsi que dans un lit

Cette fille superbe, ignorante et lascive.

Et le matin, mordus encor du souvenir,

Quoique tout alanguis des baisers de la veille,

Dès l’heure où, dans la plaine, un chant d’oiseau s’éveille,

Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.
Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,

Nous nous laissions surprendre embrassés, par l’aurore.

Vite, nous revenions le long des clairs chemins,

Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.

Je voyais s’allumer des lueurs dans les haies,

Des troncs d’arbre soudain rougir comme des plaies,

Sans songer qu’un soleil se levait quelque part,

Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,

Que toutes ces clartés tombaient de son regard.

Elle allait au lavoir avec les autres femmes ;

Je la suivais, rempli d’attente et de désir.

La regarder sans fin était mon seul plaisir,

Et je restais debout dans la même posture,

Muré dans mon amour comme en une prison.

Les lignes de son corps fermaient mon horizon ;

Mon espoir se bornait aux nœuds de sa ceinture.

Je demeurais près d’elle, épiant le moment

Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête ;

Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,

Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.

Parfois elle sortait en m’appelant d’un signe ;

J’allais la retrouver dans quelque champ de vigne

Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.

Nous regardions s’aimer les bêtes accouplées,

Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,

Un double insecte noir qui passait les allées.

Grave, elle ramassait ces petits amoureux

Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes

Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes

Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.
Puis le cœur tout plein d’elle, à cette heure tardive

Où j’attendais, guettant les détours de la rive,

Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,

Le désir allumé dans sa prunelle brune,

Sa jupe balayant tous les rayons de Lune

Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,

Je songeais à l’amour de ces filles bibliques,

Si belles qu’en ces temps lointains on a pu voir,

Éperdus et suivant leurs formes impudiques,

Des anges qui passaient dans les ombres du soir.
IV
Un jour que le patron dormait devant la porte,

Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.

Le sol brûlant fumait comme un bœuf essoufflé

Qui peine en plein soleil ; mais je trouvais moins forte

Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.

Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants

Et des rires d’ivrogne, au loin, sortant des bouges,

Puis la chute parfois de quelque goutte d’eau

Tombant on ne sait d’où, sueur du vieux bateau.

Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges

D’où jaillirent soudain des crises de baisers,

Ainsi que d’un brasier partent des étincelles,

Jusqu’à l’affaissement de nos deux corps brisés.

On n’entendait plus rien hormis les sauterelles,

Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris

Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.

Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,

Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur ;

Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,

Que nous étions frappés de l’amour dont on meurt,

Et que par tous nos sens s’écoulait notre vie.
Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas

Qu’au bord de l’eau, le soir, nous ne viendrions pas.
Mais, à l’heure ordinaire, une invincible envie

Me prit d’aller tout seul à l’arbre accoutumé

Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,

Promener mon esprit par toutes nos caresses,

Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.
Quand j’approchai, grisé des anciennes ivresses,

Elle était là, debout, me regardant venir.
Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,

Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange

Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant

Nous travaille et nous force à mêler notre sang.

Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses ;

L’effroi ne trouble pas nos regards embrasés ;

Nous mourons l’un par l’autre, et nos poitrines creuses

Changent nos jours futurs comme autant de baisers.

Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme

Il n’est qu’un cri d’amour, celui du cerf qui brame.

Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau

Qui m’emplit d’un désir toujours âpre et nouveau,

Et si ma bouche a soif, ce n’est que de sa bouche !

Mon ardeur s’exaspère et ma force s’abat

Dans cet accouplement mortel comme un combat.

Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,

Et désignant l’endroit du retour continu,

La marque de nos corps est entrée au sol nu.
Quelque matin, sous l’arbre où nous nous rencontrâmes,

On nous ramassera tous deux au bord de l’eau.

Nous serons rapportés au fond d’un lourd bateau,

Nous embrassant encore aux secousses des rames.

Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,

Comme on fait aux gens morts en état de péché.
Mais alors, s’il est vrai que les ombres reviennent,

Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,

Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,

En nous voyant passer, l’un à l’autre liés,

Diront, en se signant, et l’esprit en prière :

 » Voilà le mort d’amour avec sa lavandière.  »
République des lettres, 20 mars 1876

Sommation Sans Respect

Je connaissais fort peu votre mari, madame ;

Il était gros et laid, je n’en savais pas plus.

Mais on n’est pas fâché, quand on aime une femme,

Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.
Je sentais que cet être inoffensif et bête

Se trouvait trop petit pour être dangereux,

Qu’il pouvait demeurer debout entre nous deux,

Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.
Et puis, que m’importait d’ailleurs ? Mais aujourd’hui

Il vous vient à l’esprit je ne sais quel caprice.

Vous parlez de serments, devoir et sacrifice

Et remords éternels ! Et tout cela pour lui ?
Y songez-vous, madame ? Et vous croyez vous née,

Vous, jeune, belle, avec le cœur gonflé d’espoir,

Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir

Auprès de ce magot qui vous a profanée ?
Quoi ! Pourriez-vous avoir un instant de remords ?

Est-ce qu’on peut tromper cet avorton bonasse,

Eunuque, je suppose, et d’esprit et de corps,

Qui m’étonnerait bien s’il laissait de sa race ?
Regardez-le, madame, il a les yeux percés

Comme deux petits trous dans un muid de résine.

Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés,

Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine,
En toute occasion doit le gêner beaucoup.

Quand il dîne, il suspend sa serviette à son cou

Pour ne point maculer son plastron de chemise

Qu’il a d’ailleurs poivré de tabac, car il prise.
Une fois au salon il s’assied à l’écart,

Tout seul dans un coin noir, ou bien s’en va sans morgue

À la cuisine auprès du fourneau bien chaud, car

Il sait qu’en digérant il ronfle comme un orgue.
Il fait des jeux de mots avec sérénité ;

Vous appelle :  » ma chatte  » et :  » ma cocotte aimée « ,

Et veut, pour toute gloire et toute renommée,

Être, en leurs différends, des voisins consulté.
On dit partout de lui que c’est un bien brave homme.

Il a de l’ordre, il est soigneux, sage, économe,

Surveille la servante et lui prend le mollet,

Mais ne va pas plus haut Elle le trouve laid.
Il cache la bougie et tient compte du sucre,

Volontiers se mettrait à ravauder ses bas

Et, bien qu’il ait très fort au cœur l’amour du lucre,

Il vous aime peut-être aussi. Dans tous les cas
Il ne vous comprend point plus qu’un âne un poème.

Il vit à vos côtés, et non pas avec vous,

Et si je lui disais soudain que je vous aime,

Peut-être serait-il plus flatté que jaloux.
Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,

Grotesque épouvantail que sur l’amour on juche,

Comme on met dans un arbre un mannequin de bois

Dont les oiseaux n’ont peur que la première fois.
Je vous aurai bientôt entre mes bras saisie ;

Nous allons l’un vers l’autre irrésistiblement.

Qu’il reste entre nous deux, ce bonhomme vessie,

Nous le ferons crever dans un embrassement.

Découverte

J’étais enfant. J’aimais les grands combats,

Les Chevaliers et leur pesante armure,

Et tous les preux qui tombèrent là-bas

Pour racheter la Sainte Sépulture.
L’Anglais Richard faisait battre mon cœur

Et je l’aimais, quand après ses conquêtes

Il revenait, et que son bras vainqueur

Avait coupé tout un collier de têtes.
D’une Beauté je prenais les couleurs,

Une baguette était mon cimeterre ;

Puis je partais à la guerre des fleurs

Et des bourgeons dont je jonchais la terre.
Je possédais au vent libre des cieux

Un banc de mousse où s’élevait mon trône ;

Je méprisais les rois ambitieux,

Des rameaux verts j’avais fait ma couronne.
J’étais heureux et ravi. Mais un jour

Je vis venir une jeune compagne.

J’offris mon cœur, mon royaume et ma cour,

Et les châteaux que j’avais en Espagne.
Elle s’assit sous les marronniers verts ;

Or je crus voir, tant je la trouvais belle,

Dans ses yeux bleus comme un autre univers,

Et je restai tout songeur auprès d’elle.
Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté

En regardant cette fillette blonde ?

Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté

Quand, dans la brume, il entrevit un monde.

Terreur

Ce soir-là j’avais lu fort longtemps quelque auteur.

Il était bien minuit, et tout à coup j’eus peur.

Peur de quoi ? je ne sais, mais une peur horrible.

Je compris, haletant et frissonnant d’effroi,

Qu’il allait se passer une chose terrible

Alors il me sembla sentir derrière moi

Quelqu’un qui se tenait debout, dont la figure

Riait d’un rire atroce, immobile et nerveux :

Et je n’entendais rien, cependant. Ô torture !

De sentir qu’il se baisse à toucher mes cheveux,

Qu’il est prêt à poser sa main sur mon épaule,

Et que je vais mourir si cette main me frôle !

Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près ;

Et moi, pour mon salut éternel, je n’aurais

Ni fait un mouvement ni détourné la tête

Ainsi que des oiseaux battus par la tempête,

Mes pensers tournoyaient comme affolés d’horreur.

Une sueur de mort me glaçait chaque membre,

Et je n’entendais pas d’autre bruit dans ma chambre

Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.
Un craquement se fit soudain ; fou d’épouvante,

Ayant poussé le plus terrible hurlement

Qui soit jamais sorti de poitrine vivante,

Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement.
République des lettres, 20 juin 1876

Désirs

Le rêve pour les uns serait d’avoir des ailes,

De monter dans l’espace en poussant de grands cris,

De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,

Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.
D’autres voudraient pouvoir écraser des poitrines

En refermant dessus leurs deux bras écartés ;

Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,

Arrêter d’un seul coup les chevaux emportés.
Moi, ce que j’aimerais, c’est la beauté charnelle :

Je voudrais être beau comme les anciens dieux,

Et qu’il restât aux cœurs une flamme éternelle

Au lointain souvenir de mon corps radieux.
Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,

Choisir l’une aujourd’hui, prendre l’autre demain ;

Car j’aimerais cueillir l’amour sur mon passage,

Comme on cueille des fruits en étendant la main.
Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes ;

Ces arômes divers nous les rendent plus doux.

J’aimerais promener mes caresses errantes

Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.
J’adorerais surtout les rencontres des rues,

Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,

Les conquêtes d’une heure aussitôt disparues,

Les baisers échangés au seul gré du hasard.
Je voudrais au matin voir s’éveiller la brune

Qui vous tient étranglé dans l’étau de ses bras ;

Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas

La blonde dont le front s’argente au clair de lune.
Puis, sans un trouble au cœur, sans un regret mordant,

Partir d’un pied léger vers une autre chimère.

– Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent :

On trouverait au fond une saveur amère.

Un Coup De Soleil

C’était au mois de juin. Tout paraissait en fête.

La foule circulait bruyante et sans souci.

Je ne sais trop pourquoi j’étais heureux aussi ;

Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.

Le soleil excitait les puissances du corps,

Il entrait tout entier jusqu’au fond de mon être,

Et je sentais en moi bouillonner ces transports

Que le premier soleil au cœur d’Adam fit naître.

Une femme passait ; elle me regarda.

Je ne sais pas quel feu son œil sur moi darda,

De quel emportement mon âme fut saisie,

Mais il me vint soudain comme une frénésie

De me jeter sur elle, un désir furieux

De l’étreindre en mes bras et de baiser sa bouche !

Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,

Et je crus la presser dans un baiser farouche.

Je la serrais, je la ployais, la renversant.

Puis, l’enlevant soudain par un effort puissant,

Je rejetais du pied la terre, et dans l’espace

Ruisselant de soleil, d’un bond, je l’emportais.

Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face.

Et moi, toujours, vers l’astre embrasé je montais,

La pressant sur mon sein d’une étreinte si forte

Que dans mes bras crispés je vis qu’elle était morte
République des lettres, 20 juin 1876

Envoi D’amour Dans Le Jardin Des Tuileries

Accours, petit enfant dont j’adore la mère

Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s’asseoir,

Pâle, avec les cheveux qu’on rêve à sa Chimère

Et qu’on dirait blondis aux étoiles du soir.

Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,

Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés ;

Je leur ferai porter un fardeau de baisers,

Afin que, retourné près d’Elle à la nuit close,

Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,

Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure

Quelque chose d’ardent ainsi qu’une brûlure !

Quelque chose de doux comme un besoin d’aimer !

Alors elle dira, frissonnante et troublée

Par cet appel d’amour dont son cœur se défend,

Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée :

 » Qu’est-ce que je sens donc au front de mon enfant ? «