L’île Des Bossus

Conte-chanson
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Un jour, le vent moqueur y jette

Un puîné de Jean de Calais ;

Jean débarque et prend sa lorgnette :

 » Tudieu ! que ces magots sont laids !  »

Et Jean, d’un air superbe,

Les toise à chaque pas ;

Car il est un proverbe

Que Jean ne connaît pas :
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
D’un air triomphant, il s’étale

Le soir aux Bouffes ; mais soudain

Autour de lui, de stalle en stalle,

Bourdonne un rire de dédain.

Maint faiseur d’épigramme

Crie : À la porte ! il va

Faire avorter le drame

Et la dona diva.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Jean le comprit, et d’une haleine

Vite à son auberge il courut

Endosser deux bosses de laine ;

Puis dans le monde il reparut :

Et soudain chaque belle,

Prise à ce tour subtil,

Du beau Polichinelle

Voulut tenir le fil.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Mainte vieille, à la dérobée,

Épuisa pour lui soins et fard ;

Mainte fois sa bosse est tombée

Aux pieds d’une autre Putiphar ;

Enfin, pouvant à peine

Suffire à son bonheur,

Jean d’une énorme reine

Fut l’écuyer d’honneur.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Mais du roi Pouf il vit la fille ;

L’auguste enfant, des plus jolis,

Épouvantail de sa famille,

Avait poussé droit comme un lis.

De ce côté sans cesse

Jean soupire, et, vainqueur

Aux pieds de la princesse

Met sa bosse et son cœur.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Tous deux s’esquivent : bon voyage !

Puis en France ils vont saintement

Ajouter à leur mariage

La formule du sacrement.

Bref, de sa double bosse,

Inutile à Calais,

Pour danser à la noce,

Jean se fit des mollets.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Il eut un enfant, deux, trois, quatre,

Fut échevin et marguiller,

Vit des abus sans les combattre,

Écouta des sots sans bâiller.

Et, vieux, de la jeunesse

Devenu le Mentor,

Au sortir de la messe

Il fredonnait encor :
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.

Un Quart D’heure De Dévotion

Vous demandez, amis, comment s’est échappée

De ma plume profane une sainte épopée ?

Écoutez : l’âme en deuil, et la tristesse au front,

Un soir, je visitai Saint-Étienne du Mont.
À cette heure sacrée, heure où la nuit commence,

Quelques rares chrétiens peuplent seuls l’ombre immense.

C’est l’enfant à la bouche encor blanche de lait,

Qui dans ses doigts vermeils égrène un chapelet,

Et semble demander, dans sa fraîche prière,

Un souris fraternel aux chérubins de pierre ;

La pâle mère en deuil, devant un crucifix,

Au vainqueur de la mort redemandant son fils ;

Le vieillard qui mourant, de ses lourdes sandales,

Comme pour dire : ouvrez, heurte aux funèbres dalles,

Et prêt à s’endormir de son dernier sommeil,

Aux pieds de Jésus-Christ s’étend comme au soleil

Mais plus souvent, hélas, c’est l’artiste profane

Contemplant aux piliers l’acanthe qui se fane,

Admirant des couleurs sur la toile où revit

Le fait miraculeux qu’un siècle expiré vit,

Époussetant de l’œil chaque peinture usée,

Et du seuil à la nef parcourant un musée.

Au milieu des autels qui s’écroulent partout,

L’autel païen des arts est seul resté debout.
Et la rougeur au front, je l’avoûrai moi-même,

Qui suspends à la croix l’ex-voto d’un poëme,

Dans le temple, au hasard, j’aventurais mes pas

Et j’effleurais l’autel et je ne priais pas.
Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines

D’elles-mêmes s’ouvraient aux syllabes latines,

Et j’allais aux grands jours, blanc lévite du chœur,

Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur.

Mais depuis, au courant du monde et de ses fêtes

Emporté, j’ai suivi les pas des faux prophètes.

Complice des docteurs et des pharisiens,

J’ai blasphémé le Christ, persécuté les siens.

Quand l’émeute aux bras nus, pour la traîner au fleuve,

Arrachant une croix à la coupole veuve,

Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol,

De loin sur les manteaux je veillais comme Saul.

Mais de vagues remords assailli de bonne heure :

Où puiser, ai-je dit, la paix intérieure ?

Où marcher dans la nuit sans étoiles aux cieux,

Et sans guide ici-bas ? Enfants insoucieux,

Les uns, pour ne rien voir des hommes ni des choses,

Abaissent sur leur front leurs couronnes de roses ;

D’autres, en proclamant l’idole liberté,

Sous le glaive légal tombent avec fierté,

Et promettent, mourants, de leurs voix fatidique,

Au Teutatès moderne un culte druidique ;

Où, soufflant la terreur sur l’Église et l’État,

Tonnent, bruyants échos, autour de l’apostat,

Qui, disciple du Christ, au front sanglant du maître

Posa le bonnet rouge, avec ses mains de prêtre.

Combien de jeunes cœurs que le doute rongea !

Combien de jeunes fronts qu’il sillonne déjà !

Le doute aussi m’accable, hélas ! et j’y succombe :

Mon âme fatiguée est comme la colombe

Sur le flot du désert égarant son essor ;

Et l’olivier sauveur ne fleurit pas encor
Ces mille souvenirs couraient dans ma mémoire ;

Et je balbutiai :  » Seigneur, faites-moi croire !  »

Quand soudain sur mon front passa ce vent glacé

Qui sur le front de Job autrefois a passé.

Le vent d’hiver pleura sous le parvis sonore,

Et soudain je sentis que je gardais encore

Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré,

Un peu de vieille foi, parfum évaporé.
Cependant mon genou, fléchi par la prière,

Se heurta contre un livre oublié sur la pierre,

Et la secrète voix qui parle aux cœurs élus

Murmura dans le mien :  » Prends, et lis ;  » et je lus,

Je lus avec amour ces quatre chants sublimes,

Dont l’auteur s’est voilé de quatre pseudonymes,

Mais où sur chaque mot le poëte à dessein

Imprima son génie à défaut de son seing,

Page de vérité, qu’à sa ligne dernière,

Le Golgotha tremblant sabla de sa poussière.

Quand je me relevai plus léger de remords,

Comme au dedans de moi, c’était fête au dehors ;

La vitre occidentale, allumant sa rosace,

D’une langue de feu m’illumina la face ;

Les deux blancs chérubins, levant leur front courbé,

Avec plus de ferveur prièrent au jubé ;

Et l’orgue, s’éveillant sous un doigt invisible,

D’un long et doux murmure emplit la nef paisible.

Et je versai des pleurs, et reconquis à Dieu,

Au tombeau de Racine alors je fis un vœu.
Ce vœu je l’accomplis en écrivant ces pages.

Les temps étaient passés des saints pélerinages :

Je ne pouvais aller, courbé sous le bourdon,

Boire au Jourdain captif le céleste pardon ;

Au rivage où fleurit la parole divine

Ma muse ira du moins. Pars, muse pélerine,

Conduite à Bethléem par l’étoile des rois,

Au Gloria des cieux mêle ta douce voix ;

Rallume l’âtre éteint de Marthe et de Marie ;

Consulte le voyant au puits de Samarie ;

Et, fidèle au gibet de ton Dieu méconnu,

Sous le sang rédempteur prosterne ton front nu,

Puis, malgré l’incrédule et ses bruits de risée,

Relève fièrement la tête baptisée.
Dieu bénira mes chants ; sur les autels divers

Puisqu’on sème des fleurs, on peut jeter des vers.

Depuis le temps antique, où vibrait à tes fêtes

La harpe de David et des anciens prophètes,

N’est-ce pas, ô Seigneur, un encens précieux

Que l’encens du poëte ? et les anges des cieux

Ne se courbaient-ils pas, avides, pour entendre

Jean Racine toucher son luth pieux et tendre,

Quand il eut pour le cloître abondonné les cours

Et dans ton amour pur éteint tous ses amours ?

Et puis, mon grain d’encens, qui sait, fera peut-être

Pétiller l’urne éteinte entre les mains du prêtre.
J’ai dans mes souvenirs un fabliau bien vieux

Dont, au bruit de la mer et des vents pluvieux,

Mon aïeule bretonne, à la voix sibylline,

Berçait pendant la nuit mon enfance orpheline.

Un jour, Dieu sait pourquoi,l’élément nourricier

Qui prodigue la vie à ce limon grossier,

Le feu, manqua dans l’air ; la nature vivante

Tressaillit tout à coup de froid et d’épouvante.

Les oiseaux, qu’un vent noir chassait en tourbillons,

Désertaient effarés les bois et les vallons.

Plus cruels de terreur, dans l’atmosphère humide,

Les vautours se battaient. Le rossignol timide

Dit sa chanson de mort, et, lorsqu’elle finit,

Se cacha résigné, la tête dans son nid.

Fatigué d’un long vol, l’oiseau porte-tonnerre

Replia sa grande aile et dormit dans son aire.

Seul pour sauver le monde agonisant déjà,

Le petit roitelet voltigea, voltigea

Jusqu’au sommet des cieux ; mais, couvert d’étincelles,

À l’élément conquis il se brûla les ailes,

Et dans les bois, chantant pour le bénir en chœur,

Le Prométhée obscur tomba mort et vainqueur.
Que je succombe ou non à l’œuvre expiatoire,

À celui qui m’inspire, à Dieu louange et gloire !

Quand la brise du soir en passant à travers

L’orgue du marécage, aux mille tuyaux verts,

En pousse vers le ciel une plainte touchante,

Voyageur, ne dis pas :  » Gloire au roseau qui chante !  »

Mais, le foulant aux pieds, dis :  » Gloire au Dieu vivant

Qui féconde la boue et qui commande au vent ! « 

L’isolement

À Madame Douday-Dupré

De mon riche avenir vous voilà créancière,

Madame ; quand l’oubli me jetait en poussière,

Sur moi, poëte obscur, l’autre jour, en passant,

Vous laissâtes tomber un mot compatissant.

Un mot, voilà tout mais, quand vous fûtes passée,

Cette parole d’or, oh ! je l’ai ramassée,

J’ai caché dans mon sein ma relique, et, depuis,

Je la porte les jours, je la baise les nuits.

Si ma reconnaissance avec délire éclate,

Si mon baiser brutal mord la main qui me flatte,

Madame, pardonnez, c’est que voilà deux ans

(Et deux ans à porter tout seul sont bien pesants !)

Qu’aux tourments de mon cœur nul cœur ne s’associe,

Et j’avais oublié comment on remercie.

J’ai supporté deux ans le mépris et la faim

Sans mêler de blasphème à ma plainte sans fin.

Je disais, résigné : Lorsque Dieu fait un homme,

De ses bonheurs futurs il lui compte la somme :

 » Prends, lui dit-il, et marche !  » et moi, dès le départ,

Prodigue voyageur, j’ai dévoré ma part.
Enfant, j’ai vu passer dans ma vague mémoire

Des prêtres qui chantaient sur une bière noire ;

À travers les sanglots, de moment en moments,

Un nom cher m’arrivait mais ce souvenir ment ;

Car de l’école à peine eus-je franchi les grilles,

Que je tombai joyeux aux bras de deux familles ;

Moi qui la veille, hélas ! rêvant d’un autre accueil,

Me croyais orphelin sur la foi d’un cercueil.
Mon cœur, ivre à seize ans de volupté céleste,

S’emplit d’un chaste amour dont le parfum lui reste.

J’ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court

L’ange qui me berçait trouva le fardeau lourd,

Et, pour monter à Dieu dans son vol solitaire,

Me laissa retomber tout meurtri sur la terre,

Où depuis mon regard dans l’horizon lointain

Plongeait sans voir venir le bon Samaritain.

Je veux bien acquitter mes dettes amassées,

Et payer en douleurs mes délices passées,

Dieu ! mais puisque la loi défend de murmurer,

Fais-nous donc des tourments que l’on puisse endurer !

La Pauvreté n’est pas l’hôte que je redoute ;

Je l’aime, c’est ma sœur ; la Faim, sans qu’il en coûte

Une heure à mon sommeil, un vers à mes chansons,

Entre et s’assied chez moi, car nous nous connaissons.

Je n’ai pas convoité sur mon lit d’agonie

L’or du voisin, qui sonne avec tant d’ironie ;

Ce qu’il me faut à moi, ce n’est pas seulement

Le vin de la vendange et le pain de froment ;

Ma prière avant tout demande à Dieu pour vivre

Le pain qui nourrit l’âme et le vin qui l’enivre

L’amour ! Et je suis seul, déjà seul, quand j’entends

Frémir encor l’airain qui m’a sonné vingt ans !

La fatigue m’endort et besoin m’éveille

Sans qu’un souhait ami caresse mon oreille.

Quand j’allais au printemps chercher dans vos jardins

Un sentier vierge encor du pied des citadins,

Sur mon cœur solitaire et qu’un vague amour tue,

J’ai pressé bien souvent un socle de statue ;

Et, miracle du ciel ! bien souvent j’ai cru voir

La froide Galatée en mes bras s’émouvoir,

Voir des pleurs de pitié pendus à sa paupière,

Voir des souris éclos de ses lèvres de pierre ;

Et quand ma plainte au marbre inspirait tant d’émoi,

Les cœurs vivants restaient pétrifiés pour moi !
Oh ! voilà le tourment auquel rien n’habitue,

Qui dévore les nuits et les jours, et qui tue.

Ce supplice inouï, quand je vous le nommais,

Vous ne compreniez pas : ne comprenez jamais,

Madame ! Au grand désert de votre capitale,

L’homme seul, voyez-vous, c’est l’antique Tantale ;

C’est le serpent coupé, vivace et bondissant,

Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent ;

C’est l’homme enseveli tout vivant dans la tombe

Qui se réveille au bruit de la terre qui tombe ;

Et, hurlant des appels que le ver entend seul,

Se débat convulsif dans les plis du linceul.

Mais au bonheur, après cette agonie amère,

Vous m’avez fait renaître, et vous êtes ma mère.

Pour me guérir enfin du coup qui m’étourdit,

Il ne fallait qu’un mot : ce mot vous l’avez dit.

Et tout à coup voyez comme le charme opère :

 » Courage !  » et je suis fort :  » Espérance !  » et j’espère ;

Et d’un sommeil fiévreux je me réveille sain,

Honteux de ne pouvoir payer le médecin.

Oh! patience ! un jour j’acquitterai ma dette.

J’ignore quel sera mon destin de poëte :

Dois-je, tendant ma coupe à l’Amour échanson,

De l’écume qui tombe arroser la chanson ;

Phalène qui tournoie à l’éclair d’une épée,

Irai-je dans le sang picorer l’épopée,

Cueillir la blanche idylle en fleur dans le hameau,

Ou du saule pleureur effeuiller un rameau,

Je doute encor ; mais cette moisson de gloire,

Vous l’aurez fait éclore, et j’ai longue mémoire,

Et, de mon frais butin parfumant vos genoux,

 » Prenez, dirais-je alors : tout cela, c’est à vous ! « 

Un Souvenir À L’hôpital

Sur ce grabat, chaud de mon agonie,

Pour la pitié je trouve encor des pleurs ;

Car un parfum de gloire et de génie

Est répandu dans ce lieu de douleurs ;

C’est là qu’il vint, veuf de ses espérances,

Chanter encor, puis prier et mourir :

Et je répète en comptant mes souffrances :

Pauvre Gilbert[1], que tu devais souffrir !
Ils me disaient : Fils des Muses, courage !

Nous veillerons sur ta lyre et ton sort ;

Ils le disaient hier, et dans l’orage

La Pitié seule aujourd’hui m’ouvre un port.

Tremblez, méchants ! mon dernier vers s’allume,

Et si je meurs, il vit pour vous flétrir

Hélas ! mes doigts laissent tomber la plume :

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
Si seulement une voix consolante

Me répondait quand j’ai longtemps gémi !

Si je pouvais sentir ma main tremblante

Se réchauffer dans la main d’un ami !

Mais que d’amis, sourds à ma voix plaintive,

À leurs banquets, ce soir, vont accourir,

Sans remarquer l’absence d’un convive !

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
J’ai bien maudit le jour qui m’a vu naître ;
Mais la nature est brillante d’attraits,

Mais chaque soir le vent à ma fenêtre

Vient secouer un parfum de forêts.

Marcher à deux sur les fleurs et la mousse,

Au fond des bois rêver, s’asseoir, courir,

Oh ! quel bonheur ! oh ! que la vie est douce !

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
1832.

L’oiseau Que J’attends

Les beaux soleils morts vont renaître,

Et voici déjà mille oiseaux

Pendant leur nid à la fenêtre,

Peuplant les bois, rasant les eaux.

Tous les matins un doux bruit d’ailes

Me réveille, et j’espère hélas !

À mes carreaux, noirs d’hirondelles,

L’oiseau que j’attends ne vient pas.
L’ambition me fut connue,

Quand je vis l’aigle au large vol,

Un jour, contempler de la nue

Les insectes poudreux du sol ;

Je vois à la tempête noire

L’aigle encor livrer des combats ;

Je le vois sans rêver la gloire :

L’oiseau que j’attends ne vient pas.
Voici le rossignol, qui cueille

Un brin d’herbe pour se nourrir,

Puis se cache au bois sous la feuille

Pour chanter un jour, et mourir :

Il chante l’amour Ironie !

Oiseau moqueur, chante plus bas ;

Et qu’ai-je besoin d’harmonie ?

L’oiseau que j’attends ne vient pas.
Plus loin, le martinet des grèves,

Sur un beau lac d’azur et d’or,

Comme un poëte sur ses rêves,

Se berce, voltige et s’endort.

Dors et vole à ta fantaisie,

Heureux frère ; devant mes pas,

Moi, j’ai vu fuir la poésie :

L’oiseau que j’attends ne vient pas.
Arrive enfin, je t’en supplie,

Noir messager dont Dieu se sert ;

Corbeau qui, sur les pas d’Élie,

Émiettais du pain au désert.

Portant la part que Dieu m’a faite,

Arrive, il est temps ; mais, hélas !

Mort sans doute avec le prophète,

L’oiseau que j’attends ne vient pas.

Vive La Beauté

Dès l’aurore quand pour boire

Adam Billaut se levait,

Un baiser rend la mémoire
À ma Suzon qui rêvait ;

Dans ses bras, heureux esclave,

Je dis au vieux chansonnier :

Tu peux descendre à la cave,

Moi, je suis bien au grenier.
Vous dont le cœur bat au ventre,

Chantez Bacchus et Comus ;

Pour moi, s’il faut opter entre

Les divinités en us,

Dieux gourmands, je vous néglige,

Et suivant un rit plus beau,

C’est à Vénus Callypige

Que je dis : Introïbo.
L’Alcoran, que je révère,

Traite le vin de poison :

Le vin noie au fond d’un verre

L’amour comme la raison.

L’infortuné, qu’il enivre,

Chancelle en parlant d’amour ;

Fi donc ! l’amant qui sait vivre

Ne doit tomber qu’à son tour.
Tout votre or devient potable,
Et bien souvent au dessert,

Gourmands, vous quittez la table

Comme on quitte un tapis vert.

Prodiguez : je suis avare,

Et le soir, quand je m’endors,

Pour que rien ne m’en sépare,

J’ai la main sur mes trésors.
Sur les genoux de ma belle

Je dîne, et, pour un amant,

Cette méthode nouvelle

Offre plus d’un agrément.

À l’étiquette on échappe,

Puis, à la fin du repas,

On n’a qu’à lever la nappe,

Et l’on met la table à bas.
En vain un docteur morose

Me dit : Jouir c’est vieillir ;

Une guêpe est dans la rose,

Prends des gants pour la cueillir.

Au hasard je marche et j’aime,

Aventureux pèlerin ;

Vive la beauté quand même !

Sera toujours mon refrain.

M. Paillard

Et flon, flon, flon, miserere,

Monsieur Paillard est enterré.
Adieu, père de la commune,

Dit le Bossuet du moment ;

Mais au défunt gardant rancune,

Le pauvre peuple dit gaîment :
Et flon, flon, flon, miserere,

Monsieur Paillard est enterré.
Traitant la misère en vassale,

Premier magistrat du canton,

Aux pauvresses, de sa main sale,

Monseigneur prenait le menton.
Et flon, flon, etc.
Lui volaient-elles noix ou pomme,

Sous le pommier, sous le noyer,

À l’instant même le digne homme

Les jetait bas pour se payer.
Et flon, flon, etc.
Fredonnant de sa voix de chantre,

Flânait-il dans quelque dessein,

Ses breloques sur son gros ventre

Alentour sonnaient le tocsin.
Et flon, flon, etc.
Jacques, défends-lui bien ta porte.

De peur qu’au logis, en tremblant,

Ta femme, cet hiver, n’apporte

De l’infamie et du pain blanc.
Et flon, flon, etc.
À la vertu la mieux armée,

L’or en main, portant des défis,

Il tente la mère affamée

Auprès du berceau de son fils.
Et flon, flon, etc.
Puis quand il a, sans rien débattre,

Payé son triomphe insolent,

Il se dit, fier comme Henri Quatre

Tudieu, je suis un vert galant !
Et flon, flon, etc.
Et le curé le canonise ;

Il me damnerait, moi, Gros-Jean ;

Mais comme au b, à l’église,

Il en aura pour son argent.
Et flon, flon, flon, miserere,

Monsieur Paillard est enterré.

Vive Le Roi

Vive le roi ! Comme les faux prophètes

L’ont enivré de ce souhait trompeur !

Comme on a vu grimacer à ses fêtes

La Vanité, l’Intérêt et la Peur !

Au bruit de l’or et des croix qu’on ramasse,

Devant le char tout s’est précipité ;

Et seul, debout, je murmure à voix basse :

Vive la liberté !
Vive le roi ! Quand des mages serviles

D’un Dieu mortel flattaient ainsi l’orgueil,

Un autre cri, tombant des Thermopyles,

Vint tout à coup changer leur fête en deuil.

De l’Archipel aux rives du Bosphore,

Après mille ans, l’écho l’a répété,

Et la victoire a pour devise encore :

Vive la liberté !
Vive le roi ! de nos vieilles tourelles

Ce cri souvent ébranla les arceaux,

Quand les seigneurs faisaient pour leurs querelles,

Au nom du prince, égorger les vassaux.

Dans ces débris, où leur ombre guerrière

Agite encor son glaive ensanglanté,

Le voyageur écrit sur la poussière :

Vive la liberté !
Vive le roi ! La voix de la vengeance

Se perd toujours au bruit de ce refrain ;

Pour endormir son éternelle enfance,

Voilà comment on berce un souverain ;

Mais quand la foudre éclate et le réveille,

Seul, sans flatteurs, le prince épouvanté

Entend ces mots gronder à son oreille :

Vive la liberté !
Provins, 1828.

Les 5 Et 6 Juin 1832

Chant funèbre

Ils sont tous morts, morts en héros,

Et le désespoir est sans armes ;

Du moins, en face des bourreaux

Ayons le courage des larmes !
Ces enfants qu’on croyait bercer

Avec le hochet tricolore

Disaient tout bas : il faut presser

L’avenir paresseux d’éclore :

Quoi ! nous retomberions vainqueurs

Dans le filets de l’esclavage !

Hélas ! pour foudroyer trois fleurs

Fallait-il donc trois jours d’orage ?
Ils sont tous morts, morts en héros,

Et le désespoir est sans armes ;

Du moins, en face des bourreaux

Ayons le courage des larmes !
Le peuple, ouvrant les yeux enfin,

Murmurait : On trahit ma cause ;

Un roi s’engraisse de ma faim

Au Louvre, que mon sang arrose ;

Moi, dont les pieds nus foulaient l’or,

Moi, dont la main brisait un trône,

Quand elle peut combattre encor,

Irai-je la tendre à l’aumône ?
Ils sont tous morts, morts en héros,

Et le désespoir est sans armes ;

Du moins, en face des bourreaux

Ayons le courage des larmes !
La liberté pleurait celui

Qu’elle inspira si bien naguère ;

Mais un fer sacrilège a lui,

Et l’ombre pousse un cri de guerre :

Guerre et mort aux profanateurs !

Sur eux le sang versé retombe,

Et les Français gladiateurs

S’égorgent devant une tombe.
Ils sont tous morts, morts en héros,

Et le désespoir est sans armes ;

Du moins, en face des bourreaux

Ayons le courage des larmes !
Alors le bataillon sacré

Surgit de la foule, et tout tremble ;

Mais contre eux Paris égaré

Leva ses milles bras ensemble.

On prêta, pour frapper leur sein,

Des poignards à la tyrannie,

Et les derniers coups du tocsin

N’ont sonné que leur agonie.
Ils sont tous morts, morts en héros,

Et le désespoir est sans armes ;

Du moins, en face des bourreaux

Ayons le courage des larmes !
Non, non, ils ne s’égaraient pas

Vers un avenir illusoire :

Ils ont prouvé par leur trépas

Qu’aux Décius on pouvait croire.

O ma patrie ! ô liberté !

Quel réveil, quand sur nos frontières

La République aurait jeté

Ce faisceau de troupes guerrières !
Ils sont tous morts, morts en héros,

Et le désespoir est sans armes ;

Du moins, en face des bourreaux

Ayons le courage des larmes !
Sous le dôme du Panthéon,

Vous qui rêviez au Capitole,

Enfants, que l’appel du canon

Fit bondir des bancs d’une école

Au toit qui reçut vos adieux

Que les douleurs seront amères,

Lorsque d’un triomphe odieux

Le bruit éveillera vos mères !
Ils sont tous morts, morts en héros,

Et le désespoir est sans armes ;

Du moins, en face des bourreaux

Ayons le courage des larmes !
On insulte à ce qui n’est plus,

Et moi seul j’ose vous défendre :

Ah ! si nous les avions vaincus,

Ceux qui crachent sur votre cendre,

Les lâches, ils viendraient, absous

Par leur défaite expiatoire,

Sur votre cercueil à genoux,

Demander grâce à la victoire.
Ils sont tous morts, morts en héros,

Et le désespoir est sans armes ;

Du moins, en face des bourreaux

Ayons le courage des larmes !
Martyrs, à vos hymnes mourants

Je prêtais une oreille avide ;

Vous périssiez, et dans vos rangs

La place d’un frère était vide.

Mais nous ne formions qu’un concert,

Et nous chantions tous la patrie,

Moi sur la couche de Gilbert,

Vous sur l’échaffaud de Borie.
Ils sont tous morts, morts en héros,

Et le désespoir est sans armes ;

Du moins, en face des bourreaux

Ayons le courage des larmes !

Merlin De Thionville

Français régénérés de la grande semaine,

Suivons le deuil nouveau que la Liberté mène !

Elle perd chaque jour ses derniers vétérans,

Et, comme Niobé, meurt sur ses fils mourants
Hélas ! quand le tribun du peuple et de l’armée,

Merlin de Thionville est mort, la renommée,

Qui suivait à grand bruit le triomphe d’un roi,

N’a point jeté les yeux sur cet obscur convoi.

Rien ne s’émut autour de cette gloire morte ;

Quelques rares amis ont seuls formé l’escorte,

Et les mille clochers dont il fondait l’airain

Pour voter un budget au peuple souverain,

Et les mille canons qu’il pointait aux batailles,

N’ont point hurlé dans l’air un glas de funérailles ;

Et rien ne rappela qu’il fut un des cent rois

Devant qui tous les rois chancelaient à la fois.

Puissant par la parole et puissant par l’audace,

Il résume en lui seul l’époque à double face

Que d’une explosion de gloire deux volcans

Éclairaient à la fois, la tribune et les camps.

Fallait-il dégrader Dumouriez ou Custines,

Rallier au drapeau des légions mutines,

Réveiller dans nos rangs la victoire qui dort,

Et noyer dans le Rhin les Pharaons du nord ?

Carnot montrait du doigt la frontière entamée,

Et Merlin y tombait pesant comme une armée.

Dans leur métier de feu qu’il n’avait point appris,

Il révélait un maître aux généraux surpris ;

Debout, le sabre en main, sur l’affût oratoire,
La veille du combat, décrétait la victoire,

Et, dans les rangs prussiens plongeant seul bien souvent,

En rapportait le droit de crier : En avant !

Puis, des bords enflammés du Rhin ou de la Sambre,

Quand un coup de toscin l’appelait à la Chambre,

Plus intrépide encor dans un nouveau danger,

Sur l’ardente montagne il revenait siéger.
À ta place, Merlin, la séance est ouverte.
Des triumvirs jaloux ont médité sa perte.

Il regarde pensif les vides qu’en tombant

Danton et Desmoulins ont laissés sur leur banc ;

Mais, nouveau Damoclès, l’épouvante dans l’âme,

Il ne restera pas accroupi sous la lame.

Contre ses ennemis, sitôt qu’ils paraîtront,

Il s’armera du fer qu’ils pendent sur son front ;

Et, puisqu’à leurs genoux Thémis pâle s’est tue,

Détournera sur eux le hors la loi qui tue.

Robespierre est puissant, Robespierre a pour lui,

Des piques dont l’éclair en vain n’a jamais lui,

Des canons demandant audience à la porte,

Les faubourgs, une armée et Saint-Just ! mais qu’importe ?

Sa voix retentira, qu’on l’applaudisse ou non,

Plus haut que les faubourgs, Saint-Just et le canon.
Le bouillant proconsul, venu de la Gironde,

Assiège le premier la tribune qui gronde.

Écoutez ! Oh ! jamais, sur les glacis d’un fort,

Les cœurs avant l’assaut n’ont palpité plus fort.

Le Sina, d’où tombaient des lois et des tempêtes,

La montagne ébranlée a fendu ses deux crêtes,

Et les pics fraternels, s’entre-choquant tous deux,

Volcanisent le sol, qui palpite autour d’eux.

De spectateurs béants la salle est crénelée ;

Comme un troupeau de loups qui flaire la mêlée,

La plèbe anthropophage attend là, pour savoir

Quelle chair et quel sang on lui promet ce soir

Mais tout à coup le monstre hésite à s’en repaître

Le lion d’Androclès a reconnu son maître ;

Les décrets promulgués expirent sous les cris ;

Des bras nus et sanglants relèvent les proscrits ;

Par tous ses soupiraux, le vieil Hôtel de Ville,

Haletant, a soufflé la tempête civile,

Et sur les quais bruyants où Paris est debout

Aux feux de thermidor la sédition bout.

Merlin se lève alors, fier d’un rôle à sa taille ;

Encor poudreux des camps, il vole à la bataille.

Il part ; les cris de mort ne l’intimident point ;

Il plonge dans l’émeute, un pistolet au poing,

Devant les conjurés se dresse, loi vivante,
Comme dans un filet, les prend dans l’épouvante,

Et, sans qu’ils aient tiré le glaive du fourreau,

Les ramasse tremblants et les jette au bourreau.

C’est bien : justice est faite, et, joyeux dans leur tombe,

Les cordeliers martyrs acceptent l’hécatombe.

Un nouveau roi déchu fait hommage à Samson ;

La hache, qu’ébréchait une longue moisson,

Humide d’un sang pur, dans le sang est lavée.
Merlin, repose-toi, la séance est levée !
En face d’un tel homme, oh ! qu’ils semblent petits,

Ces législateurs nains dans le centre blottis !

Ces rhéteurs fanfarons à la voix menaçante,

Qui tonnent sans danger contre l’émeute absente,

Et râlent un long cri d’épouvante et de deuil,

Sitôt qu’un bruit suspect bourdonne sur le seuil !

Si, du moins, surgissait dans un coin de leur salle

Du siècle des géants quelque ombre colossale !

Mais sur nos vieux tribuns, historiques lambeaux,

L’oubli pesait avant la pierre des tombeaux.

Quand le lion rugit les trois jours de colère,

Sans doute le vieillard bénit la nouvelle ère,

Et, comme le pays, comme la liberté,

Pour un avenir d’or se crut ressuscité.
Sans doute il espéra que la voix des collèges

Aux sénateurs déchus restitûrait leurs sièges.

Vain espoir ! ce grand nom retentissait trop fort.

Peut-être, en l’écartant, la France n’eut pas tort.

Quand on eût présenté Merlin de Thionville

Comme un épouvantail à la chambre servile,

Quand sur nos girondins le fougueux montagnard

Eût lancé sa parole et brandi son poignard,

Oh ! sans doute, devant cet homme de l’histoire,

Reculant de terreur, comme devant Grégoire,

Dans les bras de la France ils auraient rejeté

Le tribun glorieux de son indignité
Quoi ! des récits menteurs, que la peur accrédite,

Font de l’époque sainte une époque maudite !

Par des auteurs vendus tout royal attentat

Est absous et paré du nom de coup d’État,

Et pour les nations il n’est point d’indulgence !

Après avoir longtemps amassé sa vengeance,

Lorsque le peuple-roi se relève, et s’assied

Sur les partis vaincus qui le mordent au pied,

Il faudrait qu’il n’eût pas de fiel dans les entrailles,

Qu’il étouffât la soif des justes représailles,

Et ne réveillât pas contre ses ennemis

Le beffroi, chaud encor, des Saints-Barthélemis !
Pour les Fouquiers royaux l’histoire est sans colères,

Et ne pardonne pas aux Jeffreys populaires !

Et quand même ils auraient frappé d’aveugles coups,

Lâches accusateurs, silence ! oubliez-vous

Que leur âme de feu purifiait leurs œuvres ?

Oui, d’un pied gigantesque écrasant les couleuvres,

Par le fer et la flamme ils voulaient aplanir

Une route aux Français vers un bel avenir.

Ils marchaient pleins de foi, pleins d’amour, et l’histoire

Absoudra, comme Dieu, qui sut aimer et croire.

Semblables au Mogol, pourvoyeur de vautours,

Qui de crânes humains édifiait des tours,

Au dieu qu’ils confessaient votant d’horribles fêtes,

Pour lui bâtir un temple ils entassaient les têtes ;

Et, quand il le fallait, résignés au malheur,

Couronnaient l’édifice en y portant la leur.

Sans doute il leur fallait, d’une main pacifique,

Caresser des méchants la race prolifique,

Au lieu de fatiguer la hache du trépas ;

Comme en nos jours de honte il fallait, n’est-ce pas ?

Garrotter de rubans, déporter dans les places,

Des ennemis vaincus qui hurlent des menaces,

Et, plutôt qu’un mandat, jeter un passe-port

À ces preux chevaliers galopant vers le nord,

Qui, pour tailler en fiefs la France découpée,
Aux sabres des uhlans aiguisaient leur épée

Eh bien ! moi, je vous dis que leur pied trop clément

Sur l’hydre féodale a pesé mollement ;

Car elle siffle encor, car le monstre vivace,

Dès qu’ils furent passés, a bondi sur leur trace ;

Ils n’ont régné qu’un jour, et quand, le lendemain,

Sur la couronne à terre un Cromwell mit la main,

Pour son infâme Rump il sut trouver des membres,

Repeupla, d’un coup d’œil, les vieilles antichambres,

Et fit dans le château surgir, on ne sait d’où,

Les mannequins vivants balayés le dix août.
À l’anathème, un jour, substituant l’éloge,

On fera de leurs noms un saint martyrologe ;

Un jour on votera des honneurs immortels

À leurs tombeaux maudits transformés en autels.

Mais nous, dont le cœur chaud repousse un froid système,

Nous, peuple, qui voulons la liberté quand même,

Devançons l’avenir, et d’un pieux accueil

Honorons ces proscrits, au moins dans le cercueil.

Qu’en guise de cyprès, le chêne populaire

Prodigue à leur sommeil son ombre séculaire !

Décoré de leurs noms, pavoisé de drapeaux,

L’arbre poussera bien dans le champ du repos

Car du tronc à la tige une chaude poussière
Circulera changée en sève nourricière ;

Dans chacun des rameaux qui frissonnent au vent

Nos fils vénéreront un ancêtre vivant,

Et le soir, attentifs au conseil que leur donne

Un prophète semblable à celui de Dodone,

Aux jours de grande alarme ils diront à genoux :

Mânes de nos aïeux, que faire ? inspirez-nous !

Les Cloches

Par ma fenêtre s’est enfuie

L’illusion, et pour jamais !

Doux rêves, adieu : je m’ennuie

Au son des cloches que j’aimais.

D’interpréter leur babillage,

Poëte, à seize ans j’eus le don.

Pour fêter le saint du village,

Les cloches disaient : Allons donc !

Arrivez donc !

Arrivez donc !

Arrivez donc !
Mais je suis peu dévôt, et même

Il me souvient d’avoir osé

Faire un gai repas en carême,

Repas d’ami bien arrosé.

Hommes de Dieu, point de reproches :

Il excuse un jour d’abandon :

Puis c’était la faute des cloches

Qui nous répétaient : Allons donc !

Grisez-vous donc !

Grisez-vous donc !

Grisez-vous donc !
Quand je donnai mon cœur à celle

Qui n’en veut plus, et l’a toujours,

Le tocsin même et la crécelle

Parlaient aux vents de nos amours.

À l’ombre des bois, sur la mousse,

Rêvant mieux que sur l’édredon,

Nous entendions, de leur voix douce,

Les cloches nous dire : Allons donc !

Aimez-vous donc !

Aimez-vous donc !

Aimez-vous donc !
Puis, j’arrivai, jeune et plein d’âme,

Dans la grand’ville en pélerin :

Le Te Deum de Notre-Dame

Alors berçait un souverain :

Mais à fêter sa bienvenue,

Quand on fatiguait le bourdon,

J’espérais, moi : car dans la nue

L’airain grommelait : Allons donc !

Armez-vous donc !

Armez-vous donc !

Armez-vous donc !
Pour moi tes cloches, pauvre France,

N’ont plus un langage aussi clair :

D’amour, de gloire et d’espérance,

Pour moi, rien ne parle dans l’air.

Je n’entends, comme tout le monde,

Qu’un éternel drelin dindon.

Que la république vous fonde !

Cloches bavardes, allons donc !

Taisez-vous donc !

Taisez-vous donc !

Taisez-vous donc !

Mil Huit Cent Trente-six

(Décalogue.)  » Tu ne tueras pas !  »
Dieu l’ordonne, et je vous en prie,

Moi qui vais chantant sur vos pas ;

Même pour sauver le patrie,

O mes frères, ne tuez pas !

Quand cette arme qui fume encore

A tonné, mon vers tricolore

Recula soudain blanc d’effroi ;

Ma pitié devint du délire,

Et, reniant ses dieux, ma lyre

A murmuré : Vive le roi !
Quand un jury tue, à la face

Si nous lui jetons le remord ;

Si du code rouge on efface

Par degrés la phrase de mort,

À Thémis, tant de fois trompée,

Si l’on veut arracher l’épée

Où pendent des gouttes de sang ;

Ce n’est pas pour que, dans la rue,

Le fer justicier tombe et tue,

Ramassé par vous en passant.
Dans le palais, aux jours d’alarme,

Regardez : ne voyez-vous rien,

Rien, que le sabre du gendarme

Ou du marchand prétorien ?

Oh ! quoi qu’ait prêché dans ce livre,

Dont le parfum de sang enivre,

Saint-Just, l’apôtre montagnard,

Enfants, la morale éternelle

Au seuil des rois fait sentinelle

Pour en écarter le poignard.
Forgeron, laisse sur l’enclume

Le fer vengeur inachevé :

L’arme du siècle, c’est la plume,

Levier qu’Archimède a rêvé !

Écrivons : quand pour la patrie

La plume de fer veille et crie

Aux mains du talent indigné,

Rois, princes, valets, tout ensemble

S’émeut et la plume d’or tremble

Devant l’arrêt qu’elle a signé
Mais, bien que mon vers gronde et prêche,

Ne craignez pas pour votre ami

Une insulte à la fosse fraîche

Où vos sanglots l’ont endormi.

Laissant à l’esclave un tel rôle,

Je dirai, dût à ma parole

Un bruit de verrous retentir :

 » Apôtres des sanglants systèmes,

 » Nos cultes ne sont pas les mêmes,

 » Mais vous comptez un beau martyr !  »
Et quel père n’a vu ses filles

Honorer de pleurs ingénus

Le jeune héros en guenilles,

Le beau patriote aux pieds nus ?

Il sauva des flots l’une d’elles,

Et leurs amours lui sont fidèles

Donnez des lis, car il n’est plus !

Des lis, des pleurs, ô jeunes filles :

Car son sang tacha ses guenilles ;

L’échafaud meurtrit ses pieds nus !
Jeune, et sans pain, sans fiancée,

Des rêves d’amour l’ont nourri,

Et l’ombre de Cymodocée

Au Martyr du peuple a souri.

Sous notre chêne populaire,

Que la sainte croix tumulaire

Prodigue l’ombre à son tombeau ;

Si le Dieu chrétien qu’il adore

Le repousse en tonnant, Eudore

Prira Jésus pour Alibaud.
Hélas ! de l’hymne funéraire

Qu’aujourd’hui j’abandonne au vent

J’aurais voulu, mon noble frère,

Parer ton front, ton front vivant :

Tel, quand chaud de mille agonies,

Ankastroëm aux Gémonies

Roulait, on vit ou l’on crut voir,

Pour parfumer la claie infâme,

Des mains d’un ange ou d’une femme

Quelques brins de lauriers pleuvoir.
Gagnons les bourreaux de vitesse,

Disais-je, Alibaud va mourir :

Vers le Golgotha de Lutèce

Le char court : Muse, il faut courir.

Mais un vers me fuyait encore,

Et déjà du coteau sonore

Tombait ce cri : Mort en héros !

L’œuvre rivale était complète :

J’arrivais trop tard ; le poëte

Était vaincu par les bourreaux.

Les Contes

Orphelin, sous un ciel avare,

Radcliffe m’a donné son lait ;

Puis de la reine de Navarre,

Je devins amant et varlet.

Schérazade est ma favorite,

Et la nuit, rimeur ennuyé,

Sur ma petite

Couche d’ermite,

Quand je m’agite,

Si par pitié

La sultane entrait chez moi, vite

Elle en obtiendrait la moitié.
Je préfère un conte en novembre

Aux doux murmures du printemps.

Bons amis, qui peuplez ma chambre,

Parlez donc, j’écoute et j’attends :

Tombant des tréteaux de la foire,

Ou glissant du sopha des cours,

Que votre histoire

Soit blanche ou noire.

Chante la gloire

Ou les amours,

Vieil enfant, je promets d’y croire :

Contez, amis, contez toujours.
En tremblant, voilà qu’un beau page

À sa dame écrit ses douleurs ;

Il écrit, et sur chaque page

Répand moins de vers que de pleurs.

Pauvre Arthur ! son teint frais se plombe ;

Mais en roucoulant sous les tours,

Tendre colombe,

Quand il succombe,

Un baiser tombe

Sur ses yeux lourds ;

Ce baiser l’enlève à la tombe

— Contez, amis, contez toujours.
Pélerin, dans l’hôtellerie,

Vois : de sang les draps sont tachés ;

Aux trous de la tapisserie

Vois les yeux des brigands cachés.

Hélas ! suffoqué par la crainte,

Contre eux il sanglote : Au secours !

Mais minuit tinte !

De leur atteinte,

O vierge sainte,

Sauvez ses jours !

Rallumons notre lampre éteinte,

Mes amis, et contez toujours.
Qui babille en cet oratoire ?

Ce sont les nymphes d’un couvent,

Long chapelet aux grains d’ivoire

Que dévide un moine fervent ;

Le jour en chaire il moralise ;

Mais, sans bruit, au déclin des jours,

Hors de l’église,

Il catéchise

Quelque Héloïse

En jupons courts

— Un instant, que j’embrasse Élise,

Mes amis, et contez toujours.
Ou bien, histoires plus charmantes,

Épanchons nos cœurs, et parlons

De nos sœurs et de nos amantes ;

Parlons de cheveux noirs ou blonds.

Doux secrets que le monde ignore,

Allez, partez : les murs sont sourds.

En vain l’aurore,

Qui vient d’éclore,

Brille et veut clore

Nos longs discours :

Jusqu’à la nuit contons encore,

Jusqu’à demains contons toujours.

Nicolas

Chanson à boire écrite sur la carte à payer d’un restaurateur.

Air : Un Curé de Pompone.
Chez Nicolas, moi, je me plais,

Malgré son air sévère.

Après boire au nez des valets

Si l’on jette son verre,

Si l’on s’escrime avec les plats,

Il gronde et veut qu’on parte :

Ne vous emportez pas,

Nicolas ;

Mettez ça sur la carte.
Ce mot apaise en un moment

Notre hôte qui s’effraie ;

Sous ce bon prince on a vraiment

Les libertés qu’on paie.

Attable-t-on certains appas,

Il gronde et veut qu’on parte :

Ne vous emportez pas,

Nicolas ;

Mettez ça sur la carte.
Priant de ne pas l’oublier,

Quand la gentille Rose

Voit chacun dans son tablier

Lui glisser quelque chose,

. . . . . . . . . . . . . . . .

Il gronde et veut qu’on parte :

Ne vous emportez pas,

Nicolas ;

Mettez ça sur la carte.
Si quelque vent, fort à propos

Éteignant la chandelle,

Fait trébucher parmi les pots

Son épouse fidèle,

Si de la nappe on fait des draps,

Il gronde et veut qu’on parte :

Ne vous emportez pas,

Nicolas ;

Mettez ça sur la carte.
Le pouvoir est de ses amis :

Dans un coin de la salle

Il a vingt fois mis et remis

Certain buste un peu sale.

Quand le plâtre vole en éclats,

Il gronde et veut qu’on parte :

Ne vous emportez pas,

Nicolas ;

Mettez ça sur la carte.
Nicolas, digne petit-fils

De madame Grégoire,

Ton vin m’inspirait quand je fis

Ces couplets à ta gloire.

Ton vin est bon, mes vers sont plats ;

Mais il faut que je parte :

Je te les offre, hélas !

Nicolas,

Pour acquitter la carte.

Les Croix D’honneur

Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits,

Sous vos haillons cachez bien votre croix.
Elle brillait d’un éclat fabuleux,

L’étoile sainte, aujourd’hui dérisoire,

Quand, pour parer des uniformes bleus,

Elle pendait aux mains de l’Homme-Gloire.
Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits,

Sous vos haillons cachez bien votre croix.
À ce trésor, que son sang achetait,

Le mutilé, dont la mort était sûre,

Tendait, joyeux le bras qui lui restait,

Et de lauriers parfumait sa blessure.
Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits,

Sous vos haillons cachez bien votre croix.
L’astre d’honneur, sous la tente, au forum,

Lançait toujours ses rayons au plus digne :

Pour nos soldats ce nouveau labarum

Portait écrit : Tu vaincras par ce signe !
Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits,

Sous vos haillons cachez bien votre croix.
J’ai vu, quinze ans, tous les pouvoirs moqueurs

Pour leur valets en faire une livrée ;

J’ai vu, quinze ans, des poitrines sans cœurs

S’enfler d’orgueil sous l’étoile sacrée.
Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits,

Sous vos haillons cachez bien votre croix.
Qu’ai-je dit ? non : le peuple saura bien,

Vous séparant d’une ligue ennemie,

Au lâche esclave, au noble citoyen,

Tailler leur part de gloire ou d’infamie.
Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits,

Sous vos haillons cachez bien votre croix.
À vous la honte, à vous, brillants valets !

Prévenez tous le grand jour de colère :

Pour que le feu consume vos brevets,

N’attendez par la foudre populaire !
Et vous, guerriers, blanchis par tant d’exploits,

Sur vos haillons étalez votre croix.