L’étoile

C’est l’heure où la fatigue au sommeil nous invite,

Où la brise fraîchit avec l’ombre du soir ;

Je m’en vais seul et triste en regagnant mon gîte :

Hélas ! de tout le jour je n’ai pas pu te voir.

Je regarde le ciel pour découvrir peut-être

L’étoile de mon sort s’avançant dans la nuit ;

Soudain, voyant briller la lampe à ta fenêtre,

Je dis : Voici mon astre, et j’approche sans bruit.

Sa lampe luit encore ; mais pourquoi veille-t-elle ;

Et quels soins, quels pensers, l’occupent aussi tard ?

Peut-être qu’elle laisse errer son cœur fidèle ;

Dans ses rêves du soir peut-être ai-je ma part.

Sans doute alors, pensive, elle incline sa tête,

Un sourire à sa lèvre, une larme à ses yeux ;

Ou bien c’est vers le ciel que son esprit s’arrête :

Elle prie à genoux, courbant son front pieux.

Que sa prière pure et fraîche d’innocence

Monte comme un parfum qui s’élève vers Dieu !

Et si quelque soupir d’amour ou d’espérance

S’y mêle aussi, Seigneur, daigne exaucer son vœu !

Mais voici tout à coup que s’éteint la lumière,

Et la nuit alentour étend son voile noir ;

Aux vitres vient briller l’étoile belle et claire

Qui se mire du ciel dans ce sombre miroir.

Oh ! cet astre d’argent, n’est-ce pas ? C’est le nôtre ;

Il vient dans ton sommeil caresser tes beaux yeux ;

L’astre de notre amour ! en est-il donc un autre

Qui d’un éclat si pur puisse briller aux cieux ?

Oh ! luira-t-il bientôt pour nous conduire ensemble

Par des routes en fleurs, par des sentiers bénis ?

Jettera-t-il bientôt de son rayon qui tremble

Une auréole heureuse à nos deux fronts unis ?

Regarde notre étoile et comprends son langage,

Ma belle et douce amie ; elle te parle, à toi ;

Sache donc dans le ciel lire aussi ce présage

De vie et de bonheur, d’espérance et de foi.

S’il est bien vrai que l’âme a des chaînes secrètes,

Si de la sympathie il est pour nous des lois ;

Si l’amour a pour lui de sacrés interprètes

Et pour parler aux cœurs une indicible voix,

Sans doute, en ce moment, les désirs de mon âme

Aussi dans le secret à ton âme ont parlé ;

Sans doute de ton cœur mystérieuse flamme,

Ton amour par le mien s’est senti consolé.

Mais il est tard déjà ; tout s’endort sur la terre ;

Un rêve maintenant va charmer ton repos ;

C’est l’heure du sommeil, achève ta prière ;

Vois et salue encore l’étoile à tes vitraux.

Et puis dors, dors en paix, car sur nous elle veille ;

C’est Dieu qui l’a placée au ciel pour nous garder,

Pour jouer dans la nuit sur ton front qui sommeille,

Et dans ce monde obscur nous guider tous les deux.

Mon Âme Est Ailleurs

Des blancs torrents écoutant le murmure,

Sur les gazons je me suis arrêté ;

Jamais le soir, ô nature, nature !

N’eut plus d’éclat ni plus de majesté.

Feux dans l’azur, neige d’or revêtue !

Hymnes des bois, échos des monts en fleurs !

Dans cet accord ma voix seule s’est tue,

C’est que mon âme était ailleurs.

Quand vint le soir, le pâtre et sa famille

Me firent place à leur humble foyer ;

En souriant, la belle jeune fille

Mit devant moi le lait hospitalier.

Puis la cithare animant ses compagnes,

De leurs chansons je compris les douceurs ;

Mais je me tus au refrain des montagnes,

Mon âme encore était ailleurs.

Avant le jour, bravant les roches nues,

Du franc chasseur je suivis le sentier ;

Je contemplai ces beautés inconnues

Du ciel cédant la lumière au glacier.

En vain pourtant, du rocher qui s’élance,

Mon œil cueillait d’éternelles splendeurs :

Toujours en moi régnait même silence,

Toujours mon âme était ailleurs.

Jadis pourtant, à ces magiques fêtes

Où la montagne invite ses enfants,

Ma bouche avait des hymnes toujours prêtes,

Et des refrains aux échos triomphants :

C’est qu’autrefois ma voix insoucieuse

Aimait les bois, les eaux, les monts, les fleurs ;

Mais maintenant elle est silencieuse ;

Maintenant mon âme est ailleurs.

Espoir

Pour moi, je vois encore des jouissances pures

Dans ce bonheur humain que l’on dédaigne tant ;

Il est encore pour nous d’innocentes parures,

Des plaisirs sans remords, et pour plus d’un instant ;

J’ai pour mon avenir plus d’un espoir qui brille…

Il en est un surtout qui réjouit mon cœur :

C’est l’amour d’une épouse, et ce que la famille

Peut offrir ici-bas de joie et de bonheur.

Oh ! qu’il est doux d’avoir un foyer domestique

Où l’on s’assied en paix avec ceux qu’on chérit ;

Oh ! qu’il est doux, le soir, dans une salle antique,

D’avoir sur ses genoux un enfant blond qui rit ;

De poser doucement les deux mains sur sa tête

Et puis de l’endormir par de vieilles chansons.

Et qu’importe au dehors, où gronde la tempête,

Qu’importe la rigueur des nuits et des saisons !

Au foyer devant nous se déroule la flamme ;

C’est en vain que du vent gémit la triste voix :

A mes côtés voici cette âme de mon âme,

Cet ange de mon cœur, l’épouse de mon choix,

Qui, vers moi se penchant, s’appuie à mon épaule.

Telle une tendre fleur, à l’écart des jardins

Recherchant un abri, s’appuie au tronc d’un saule

En répandant sur lui mille parfums divins.

Ô fleur de mon amour, couronne de ma vie !

De combien de parfums elle vient m’embaumer !

Aux habitants du ciel comment porter envie ?

N’ai-je pas sur la terre un ange pour m’aimer ?

N’ai-je pas une voix qui se mêle à mes plaintes,

A mes soupirs d’amour, à mes élans joyeux ?

S’il faut souffrir, encore, mes peines sont éteintes

Dans une larme de ses yeux.

Heureux qui peut ainsi joindre deux existences

Pour la vie et la mort, pour la joie et les pleurs !

Son bonheur est doublé comme ses espérances ;

Il a partagé ses douleurs.

Se peut-il que jamais si grand bonheur m’advienne ?

Cette sœur que j’attends la trouverai-je un jour ?

Tant de félicité sera-t-elle la mienne,

Et vivrai-je pour tant d’amour ?

Espérons ! Espérons ! c’est le mot qui console,

Espérons ! car l’espoir n’est pas fait pour tromper.

Le bonheur, s’il n’est pas une vaine parole,

Toujours ne peut nous échapper.

Espérons ! Espérons ! c’est le mot de la vie,

Le mot de la douleur et celui de l’amour ;

Le mot que dit toute hymne et toute poésie,

Mais qu’on ne dira plus un jour.

Naître, Vivre, Mourir

Naître, vivre, mourir, c’est le destin des hommes,

Le secret de la vie et le décret de Dieu ;

Tout ce que nous étions et tout ce que nous sommes,

Tout ce que nous serons… en trois mots… que c’est peu !

Mais si l’instant obscur qui nous a donné l’être,

Dans son germe contient un avenir sans fin,

Si l’effort a son but et non pas son peut-être ;

Si tout ce qui commence a son terme divin ;

Si notre esquif atteint, guidé par l’espérance,

Par le fleuve du temps l’océan éternel ;

Si la mort que l’on craint n’est qu’une renaissance ;

Si la terre n’est rien que la route du ciel ;

Si, quand le temps finit, l’éternité commence,

Heure unique et sans sœur, qui ne frappe qu’un coup !

Si l’amour est un jour bonheur et non souffrance ;

Vivre alors, vivre, ami ! dans un mot… c’est beaucoup !

Eveillez-vous, Échos De La Patrie

Eveillez-vous, échos de la patrie,

Retentissez à nos joyeux refrains !

Chants exhalés de notre âme attendrie,

Envolez-vous jusqu’à des cieux sereins !

N’envions plus à quelque autre rivage

Celui que tous nous appelions un jour ;

Car arrêtant parmi nous son voyage,

Dieu le redonne à notre amour !

Nous avions dit :  » Pendant sa longue absence

Il a sans doute oublié son pays !

Il ne sait pas qu’aux lieux de sa naissance

Il a laissé des regrets, des amis !  »

Mais le voici ! nos chansons les plus saintes

Peuvent enfin saluer son retour ;

Oui, notre joie a surpassé nos plaintes,

Il se souvient de notre amour !

L’œil attaché sur la divine étoile,

Maître bien cher, il vient guider nos pas ;

Notre avenir n’a plus de sombre voile ;

Son beau chemin ne nous manquera pas.

Oh ! puisse-t-il, de la céleste aurore,

Nous guider tous jusqu’au céleste jour !

Et veuille Dieu longtemps, longtemps encore

Le conserver à notre amour !

Pour Un Lointain Départ

Ô ciel natal ! toi que j’admire encore

Lorsque l’hiver se couche aux pieds des monts,

Sommets glacés, où rayonne l’aurore,

Sublime autel des vœux que nous formons !

Votre beauté s’assombrit sous la nue,

Un voile gris nous cache le ciel bleu,

Car, moi, je pars ; hélas ! je vous salue :

Adieu, ciel paternel ! adieu !

Partir, eh quoi ! partir quand la nature

M’a réservé des dons si précieux,

Quand sur le lac que le printemps azuré

Mon jeune nid flotte encore sous les cieux !

L’oiseau grandit abrité sur la plage.

Près de sa mère il renferme son vœu ;

Mais moi, déjà, je dois fuir ton rivage ;

Adieu, flot paternel ! adieu !

Il faut partir ; rives de mon enfance,

Vous n’aurez plus que mes larmes d’un jour.

Delà les mers quelle vaine espérance

Pourra tromper ce doux et triste amour ?

Voile que tend la brise matinale,

Pampres dorés sur des coteaux de feu,

Sombres manoirs, antique cathédrale,

Adieu, bord paternel ! adieu !

Encore, hélas ! si ce bord était vide,

Si nul regret n’y répondait au mien,

Et si le temps, ce moissonneur avide,

Près des tombeaux n’avait laissé plus rien !…

Mais, dans ce jour qui m’arrache à ma mère,

Frères, amis ! pour moi vous prîrez Dieu ;

Je vais m’asseoir sous la porte étrangère ;

Adieu ! toit paternel ! adieu !

Qui sait, qui sait si quelque jour encore

Dans mon pays je vous reverrai tous ?

Mais que m’importe, ou la mer qui dévore,

Ou, sur ces bords, un tombeau près de vous ?

Dieu nous bâtit au céleste rivage

Un port divin où vogue notre espoir ;

Nous marchons tous vers le même héritage,

Adieu, mes amis ! au revoir !

J’avais Fui La Plaine Brûlée

J’avais fui la plaine brûlée

Sur la cime d’un mont serein,

Lorsque passa dans la vallée

Un poétique pèlerin.

J’ouïs venir de la campagne

Son nom bien-aimé de nous tous,

Et je criai sur la montagne :

Montez ! nos rochers sont à vous.

Nous l’attendions dans notre asile,

Au milieu des pâtres joyeux ;

Mais je ne sais quel souffle hostile

Alors l’arrachait de ces lieux.

Pourtant, songeant à nos rivages

Il revient encore parmi nous :

En vain l’Alpe est dans les nuages,

Venez ! notre ciel est à vous !

Venez, du pieux solitaire

Nous dire toute la ferveur,

Et sa foi, suprême mystère,

Qui l’attache aux pieds du Sauveur !

Dites encore combien de larmes

Le poète verse à genoux,

Combien l’amour saint a de charmes…

Parlez ! tous nos cœurs sont à vous !

Gardez ces paisibles retraites

Qu’abrite l’ombre des grands monts !

N’est-il pas des douceurs secrètes

Près de ce lac que nous aimons ?

Oui, plus d’un oiseau sur sa plage

A trouvé le repos plus doux ;

Il a plus d’un port pour l’orage.

Restez ! ici tout est à vous.

Que Manque-t-il À Mon Cœur

Jamais le ciel, le lac et la montagne

Ont-ils brillé dans un accord si doux ?

Jamais, le soir, embaumant la campagne,

Tant de parfums sont-ils montés vers nous ?

Jardins touffus, buissons chargés de roses !

Astres naissants, symboles de candeur !…

Que manque-t-il à tant de belles choses,

Et que manque-t-il à mon cœur ?

Déjà la foule a couvert la terrasse :

Voici l’essaim des folâtres beautés !

Les jeunes gens se pressent sur leurs traces,

La nuit s’épand en pures voluptés.

Allez, allez et sous son voile humide

Vous chercherez ce que c’est que bonheur ;

Tous sont joyeux, mais quelle place est vide ?

Et que manque-t-il à mon cœur ?

La lune enfin a percé la verdure ;

L’orchestre entier se réveille à la fois ;

Ses sons, d’accord avec cette nature,

Doux et puissants, accompagnent les voix.

J’aime à t’ouïr, ô musique infinie

Du ciel, de l’âme et de la terre en chœur !

Mais quel accord manque à ton harmonie ?…

Et que manque-t-il à mon cœur ?

La Femme Du Chasseur

Au soleil de midi le haut glacier rayonne ;

Un nuage léger court sur ses flots blanchis,

Et drape le sommet qui forme sa couronne.

Sans plus se soucier des rocs qu’elle a franchis,

Sur la neige marchant, par des pentes moins rudes,

Une femme gravit ces froides solitudes.

Elle a vingt ans au plus; vingt ans et seule ainsi !

Il faut pour ces déserts qu’elle ait l’âme bien forte ;

Pour que son jeune pied l’élève jusqu’ici,

Il faut que bien puissant soit l’amour qui la porte.

Parfois elle s’arrête, et son muet regard

Parcourt les blancs gradins jusque sous le brouillard ;

Ou bien, de la hauteur se tournant, elle jette

Le cri du montagnard, ce cri long et perçant,

Que seul le pâtre sait, que le rocher répète,

Et qui de monts en monts vole en s’affaiblissant.

Son cœur paraît attendre une voix qui réponde,

Mais l’écho répond seul de sa voûte profonde.

Elle reprend sa marche alors plus tristement,

On dirait qu’en son cœur pâlit une espérance :

— Joseph, dit-elle, hélas ! était-ce le moment

De m’affliger le cœur d’une si longue absence ?

Quand à peine deux mois consacraient nos amours,

Te voilà sur les monts fuyant depuis huit jours.

Maudit soit le chamois dont la course t’entraîne !…

(D’un noir penser soudain son esprit fut troublé.)

— Non, non ! il ne se peut, la saison est sereine,

Sur le glacier jamais le pied ne t’a tremblé ;

Allons ! sans doute avant que le jour ne s’efface,

Mon chasseur fugitif, nous serons sur ta trace !

Cependant le chemin se montre à chaque pas

Plus rebelle à son pied; vers le sommet aride

La pente se roidit, tandis que vers le bas

La même pente fuit, et manque dans le vide

Où l’œil en s’abaissant plonge, d’effroi surpris,

Dans le lac noir qui dort au milieu des débris.

Sur le gouffre à ses pieds l’affreux corbeau voltige,

La femme du chasseur pourtant ne frémit pas ;

De son aile de mort le tournoyant vertige

N’effleure pas son front; rien n’arrête son pas ;

Sur un bâton de pin légère elle s’appuie,

Et va, sans redouter la crevasse ennemie.

Mais pourquoi tout à coup s’arrête-t-elle ainsi ?

Quelques gouttes de sang se suivent sur la glace ;

— Je l’avais bien prévu, dit-elle, c’est ici !

Notre chasseur a dû passer à cette place ;

Son chamois est blessé, ce sang en est témoin.

Holà, Joseph ! — d’ici sans doute il n’est pas loin.

Elle regarde autour… Que le ciel la protège !

Plus bas elle découvre, autre témoin de mort,

Un fusil bien connu qui gît, seul, sur la neige

Non loin d’une crevasse; et, sur ce même bord,

D’un large pas ferré la trace encore glissante

Indique avec l’abîme une lutte impuissante.

Si par un jour d’été, sur vous, dans le chemin,

S’élançait à grands bonds l’avalanche imprévue,

Si la foudre à vos pieds tombait d’un ciel serein,

A peine sauriez-vous le cri que cette vue

Arracha tout à coup d’un cœur désespéré,

Et combien son accent fut sombre et déchiré.

Elle se penche alors sur cette tombe ouverte,

Son œil plonge éperdu dans l’abîme sans voix ;

Tremblante, et seule ainsi sur la neige déserte,

Elle jette ce nom, nom si doux autrefois,

Au gouffre replié qui dans l’ombre s’enfonce ;…

Mais la tombe de glace est sourde et sans réponse.

La mort paraît encore plus rude, à ces hauteurs ;

Sur tout ce qu’engloutit le glacier implacable,

N’interrogez jamais ses mornes profondeurs !

Pauvre femme ! comment, sous le coup qui t’accable,

Sur cette pente encore peux-tu te retenir ?

Le jour fuit ;… sans secours, que vas-tu devenir ?

Car, tandis qu’à genoux, dans le ciel ou l’abîme,

Elle lit tour à tour le même désespoir,

Les derniers feux rosés ont pâli sur la cime.

Dans l’ombre qui partout descend avec le soir,

Comme dans un linceul s’étend déjà la plaine ;

Et la nuit sur les monts répand sa froide haleine.

Au matin, quand le jour parut à l’horizon ;

Quand, ainsi qu’un essaim, s’éveilla la campagne,

Le plus brillant soleil de la belle saison

Réveilla tout, le ciel, la plaine et la montagne,

Mais ne put réchauffer, sur le glacé désert,

Ce corps qui dormait seul près d’un gouffre entr’ouvert.

Sous Le Sapin

Quand je m’assieds sous le sapin,

Grave et seul dans ma rêverie,

J’oublierais là soir et matin

Tout, jusqu’aux fleurs de la prairie,

Sous le sapin.

J’écoute aux branches du sapin

Le souffle des airs, à toute heure

Murmurant une hymne sans fin,

Harpe des bois qui chante et pleure

Sous le sapin.

Je vois le ciel sous le sapin

A travers le sombre feuillage

Sur lequel l’hiver passe en vain,

Et je songe aux hivers de l’âge

Sous le sapin.

Lors je me dis, sous le sapin :

Les fleurs de l’herbe sont bien belles,

Mais durent à peine un matin ;

Cherchons les beautés éternelles

Sous le sapin.

Je voudrais, comme le sapin,

Me voiler d’un feuillage austère,

Et, cherchant en haut mon chemin,

Laisser mon ombre seule à terre

Sous le sapin.

Car on m’a dit, sous le sapin,

Toute notre gloire mortelle

Pour l’âme est un rêve trop vain

Et doit dormir un jour sans elle

Sous le sapin.

Toi donc qui viens sous le sapin,

Regarde-moi sans trop sourire !

Et donne-moi ta douce main ;

Je n’ai plus qu’un mot à te dire

Sous le sapin.

Crois-moi, crois-moi, sous le sapin !

Tu sais combien mon âme t’aime ;

Mais notre amour, qu’il soit divin

Et qu’il s’appuie au tronc suprême

Sous le sapin.

La Mort D’un Ami

Il n’est plus, il n’est plus !

Ô Dieu, tu le voulus :

Courbons-nous vers la terre.

Il n’est plus, et nos yeux

Ne reverront qu’aux cieux

Notre ami, notre frère.

Talents, grâce, gaîté,

Tendresse et vérité !

Courbons-nous vers la terre !

Hélas ! Tout est perdu,

Et, le cœur confondu,

Nous cherchons notre frère.

Tant de fleurs, ô grand Dieu,

Tant, pour durer si peu !

Courbons-nous vers la terre.

Mais au ciel qui t’a pris

Déjà tu refleuris,

Là toujours notre frère.

Nos chants ne sont que deuil,

Que soupirs du cercueil ;

Courbons-nous vers la terre.

Mais toi tu vas au ciel,

Sur un luth immortel

Chanter, ô notre frère !

Tu revis en aimant :

Pour toi plus de tourment !

Courbons-nous vers la terre.

Adieu ! Console-nous,

Jusques au rendez-vous,

Adieu, frère ! Adieu, frère !

Un Chant Joyeux S’échappe De Mon Cœur

Pour vous fêter, héros de cette fête,

Vous nous voyez tous venus à la fois ;

Pour vous chanter, vous, ô notre poète,

Mon chant voudrait emprunter votre voix.

Humble piéton, qui suis la même route,

Comment atteindre à votre char vainqueur ?

Mais, vous aimer, inspire aussi sans doute…

Un chant joyeux s’échappe de mon cœur !

Venez ici ! ces amis sont les vôtres ;

Leur cercle veut sur vous se refermer ;

Car vous devez le savoir mieux que d’autres :

C’est en aimant que l’on se fait aimer.

Mêlés toujours dans la même espérance

Et plus que vous, souffrant de vos douleurs,

De vous garder nous avons l’assurance…

Un chant joyeux s’échappe de nos cœurs !

Voyez encore cette rive chérie,

Ce roi des lacs au magique croissant

Tout désormais ce qui fait la patrie

Vous tient lié par un nœud plus puissant ;

Après ces flots qu’encadrent nos montagnes

Vous n’aurez point à soupirer ailleurs ;

La fleur de mai parfume les campagnes,

Un chant joyeux s’échappe de nos cœurs !

Naguère encore votre lyre fidèle

Nous excitait par ses nouveaux refrains ;

Pourquoi déjà se reposerait-elle ?

Les cieux toujours sont jeunes et sereins ;

La lyre en vain compte les froids automnes,

L’âme a toujours son printemps et ses fleurs ;

La Suisse encore a pour vous des couronnes :

Un chant joyeux s’échappe de nos cœurs !

La Mort D’un Ami (2)

Bercés d’un fol espoir, nous aimions tous à dire

Le cœur ému d’amour aux accords de sa lyre :

Pour nous seront ses chants,

Au pays bien-aimé seront les fleurs nouvelles…

Mais Christ le conviait aux hymnes éternelles

Des anges triomphants !

Adieu, chants de printemps, échos de nos rivages,

Portés en un seul jour, par le vent des orages,

Sur les bords d’un tombeau ;

Tes chants et tes échos ne sont plus pour la terre

Où naît la pâle fleur du manteau funéraire :

Ton ciel est le plus beau !

A toi, mon jeune ami, la céleste harmonie,

Les mystères profonds d’une étude infinie,

Les trésors de l’amour !

A nous les saints regrets, les pleurs, la repentance,

Les combats de ce monde et la douce espérance

De te rejoindre un jour !

Vents Du Midi, Soufflez

Couvrez nos monts, sombres nuages !

Voilez ces rochers et ces bois ;

Soufflez au ciel, vents des orages,

Comme dans mon cœur autrefois !

Les vieux pas, les traces nouvelles,

Sur mon chemin, effacez-les !

Je crois aux amours éternelles ;

Passez, vents du midi ! soufflez !

Mais le morne brouillard des cimes

Cache la terre et non le ciel ;

Du ciel les lumineux abîmes

Font pâlir le monde réel.

Et moi, saisi d’an saint vertige,

Je suis mes oiseaux envolés ;

La fleur se brise sur sa tige ;

Passez, vents du midi ! soufflez !

Je vois l’épervier dans la nue

Loin de la terre s’oublier ;

J’entends l’avalanche imprévue

Se détacher de son glacier ;

Ce qui croule, ce qui s’élève,

Voilà nos destins révélés !

L’éternité n’est point un rêve ;

Passez, vents du midi ! soufflez !

Et quand, sous l’ombrage éphémère

De quelque arbuste aux verts rameaux,

Je croirais trouver sur la terre

Les biens promis, l’oubli des maux ;

Réveillez-vous, vents des tempêtes !

Feuille à feuille dispersez-les !

Que les cieux seuls couvrent nos têtes,

Passez, vents du midi ! soufflez !

La Rose Sans Épines

Sur nos rochers se cache un doux trésor,

Qu’ailleurs en vain cherchent les hommes ;

Plus haut en prix que l’argent et que l’or

Il ne se vend pas pour des sommes.

Est-ce une mine, un puits à découvrir

De diamants, de perles fines ?

Non ! le soleil le voit croître et fleurir,

C’est une rose sans épines.

Fleur de beauté ! qui peut fuir ton attrait,

Qui peut résister à tes charmes ?

Mais on te cueille,… alors vient le regret,

L’extase s’éteint dans les larmes.

Un dard secret, habile à se cacher,

Arme les fleurs les plus divines ;

Sur nos monts seuls on peut venir chercher,

Chercher la rose sans épines !

Le jeune cœur ne demande qu’amour,

Son front rougit comme la rose ;

Déjà, pourtant, l’épine a vu le jour

Avant que la fleur fût éclose.

Bonheur secret que réclament nos vœux !

Les douleurs vous sont près voisines,

Car l’air du ciel fait seul dans les hauts lieux

Fleurir la rose sans épines.

Ne l’ôtez pas du sol de ces hauteurs

Pour la transplanter dans les plaines ;

Là-bas l’épine, aussi bien qu’à ses sœurs,

Viendrait bientôt tromper vos peines,

Ou languissant, la fleur mourrait enfin

Sur le mol terrain des collines !

C’est seulement au penchant du ravin

Que vit la rose sans épines.

Que je voudrais, maître de mon destin,

Sur les grands monts choisir ma rose ;

Là je viendrais m’établir un matin

Sans nul souci pour autre chose ;

Je dresserais ma tente près du ciel,

Au vent des haleines divines,

Et je vivrais de parfums et de miel

Près de ma rose sans épines !