Le Papillon Sur La Montagne

Le papillon volait par la prairie ;

De la forêt jusqu’au ruisseau joyeux,

Il traversait la pelouse fleurie,

Bercé sur le souffle des cieux.

Autour de lui ses compagnons alertes

Peuplaient ces lieux par le soleil aimés ;

Il se penchait aux corolles ouvertes

Dont les airs étaient parfumés.

Mais certain jour, contemplant la montagne,

Il se disait dans sa fatale erreur :

 » Le ciel m’est lourd ici dans la campagne.

Là-haut, solitude et bonheur.

Là, pour moi seul mille fleurs éclatantes,

Là, pour mon aile air pur et radieux !

Peut-être aussi, de ces cimes brillantes

Pourrai-je voler jusqu’aux cieux !  »

Il veut jouir du paradis qu’il rêve,

Puis, au-dessus de la plaine, des bois,

Du frais vallon, dédaigneux, il s’élève,

Fier d’être sublime une fois.

Les champs d’azur qui s’ouvrent sous son aile,

L’alpe qui porte au-dessus du brouillard

Le haut glacier, sa couronne éternelle,

Comme un phare du montagnard,

Mille parfums que des fleurs inconnues,

Purs encensoirs, faisaient monter aux cieux,

Tout l’exaltait et par-delà les nues

Poussait son vol audacieux.

Au creux du val, près du lac solitaire,

Quelques gazons le retiennent encor,

Et dans ces flots, ciel caché sur la terre,

Il a miré son aile d’or.

Puis s’élevant sans crainte vers les cimes,

A notre terre il jette un noble adieu ;

Il se balance au milieu des abîmes

Et plane au pied du glacier bleu.

Là sont des monts aux croupes arrondies,

Derniers gradins, retraite du printemps,

Qui sait verser sur ces crêtes hardies

Ses trésors les plus éclatants.

Là seulement des gazons sans mélange,

Tapis serré de verdure et de fleurs

Comme étendu, là, sous les pieds de l’ange

Que le ciel envoie à nos pleurs !

Le papillon n’en croit plus son délire ;

Fleur sans rivale, air pur, nouveau soleil !

Il se voit seul, et tout ce qu’il désire

S’étale en ce lieu sans pareil.

Il est heureux, vole à tous les calices ;

Partout il boit les parfums et le miel,

Et dans l’azur s’enivrant de délices

Il croit avoir trouvé le ciel.

Mais à la nuit, sur le mont qui se glace,

La neige envoie un souffle amer et fort ;

La fleur alors se courbe, et, quand il passe,

On croit sentir un vent de mort.

Hélas ! le jour vint réveiller la terre,

Le ciel s’ouvrit au soleil radieux,

La fleur leva sa tête solitaire,

Mais rien ne vola vers les cieux ;

Le papillon, au pied d’une anémone,

Dormait encore immobile et caché.

Dès lors le vent, jusqu’aux neiges d’automne,

Ballotta son corps desséché.

Le Sommeil Du Printemps

Mère, ouvre le rideau ! le soleil qui se lève

Vient jeter sur mon lit ses rayons éclatants.

Ce jour vient de ma nuit chasser le mauvais rêve,

Il fait si doux, si pur un matin de printemps !

On voit les monts neigeux par-dessus les charmilles ;

Mais la vigne, le pré commence à verdoyer ;

Hier au soir j’entendais chanter les jeunes filles

Sous l’ombrage naissant de notre grand noyer.

La sève du printemps, qui redresse les branches,

Monte dans le jeune arbre et dans le vieux aussi ;

Je vois lever la tête aux marguerites blanches.

Un souffle frais et sain m’arrive jusqu’ici.

Jusqu’ici Mais dehors, il fait plus beau, ma mère !

Heureux qui peut marcher quelques pas sans souffrir !

L’an dernier, je t’allais cueillir la primevère ;

Près du ruisseau, je gage, elle est prête à fleurir.

Aurait-on cru jamais que d’un printemps à l’autre

On pût ainsi changer ? Comme tout était beau !

Je plantais de mes fleurs mon jardin et le vôtre…

Bientôt vous planterez vos fleurs sur mon tombeau ! —

Puisqu’il est pour l’année encore une jeunesse,

Pour ma vie, oh ! pourquoi n’est-il plus de printemps ?

Ce qui devait mûrir de joie et de tendresse,

Faut-il que sans germer il étouffe au-dedans ?

Ce doux matin ! — pourtant c’est le dernier peut-être

Dont je vois ici-bas le lever triomphal…

Ma mère, au nom de Dieu, fermez cette fenêtre ;

Le printemps, le soleil, les fleurs, tout me fait mal !

Qu’a donc cette hirondelle à chanter si joyeuse

Sous ce malheureux toit où je plains et gémis ?

Qu’il fait froid, qu’il fait chaud sur ma couche fiévreuse !…

S’ils viennent pour me voir, renvoyez mes amis !…

Combien est dur, hélas ! tout ce qui vous rappelle

Qu’on est jeune et qu’on meurt ! Peut-être que l’on croit

Ma douleur consolable ; — on la croit peu réelle ;

A consoler les morts les vivants n’ont pas droit.

Oh ! ne te cache pas, toi, bonne mère ; pleure,

Pleure et prie avec moi ! quand ce printemps béni

Réveille tout, comment ce peut-il être l’heure

De m’endormir déjà ? Déjà Dieu ! tout fini !…

Non, tout n’est pas fini, frère, bonne espérance !

Béni soit ton sommeil qui vient tarir nos pleurs !

Non, tout n’est pas fini, ce printemps qui commence,

C’est celui dont juillet ne flétrit pas les fleurs ;

Celui dont les oiseaux ont à chanter sans cesse,

Où coule des jours purs le ruisseau sans écarts,

Le printemps éternel, l’éternelle jeunesse !…

— Heureux qui de l’automne ignore les brouillards !

Le Souffle Des Hautes Cimes

I

Amis, partons ; il en est temps,

Avant que paraisse l’aurore,

Avant que l’astre du jour dore

Les sommets éclatants.

Oh ! qu’ils sont doux les charmes du matin,

Quand tout s’éveille à l’éclat incertain

De l’aube en sa blanche parure !

J’aime à m’ébattre, ô nature ! en ton sein,

Quand la rosée et fraîche et pure

Baigne ton front serein.

Lors tu me dis :  » Au pauvre cœur

Le ciel, au matin de la vie,

Verse aussi la source bénie

D’un courage vainqueur.  »

Ah ! sur nous tous, coulez, célestes pleurs

Ne laissez pas se flétrir en nos cœurs

Des nobles vœux la fleur première ;

Reste avec nous, jeune et fidèle espoir,

Répands ta force et ta lumière

Sur nos pas jusqu’au soir !

II

Laissons, laissons le grand chemin

Où, si pressé, le flot humain

Vole au plaisir, court aux affaires.

Plus haut, plus loin, allons chercher

La paix qui semble se cacher

Aux pentes des monts solitaires.

Dans ces prés que rien ne flétrit

Coule une source qui guérit

Les tristes langueurs de ton âme.

Là, sous l’ombrage des grands pins,

Tu cueilleras à pleines mains

Pour tes ennuis un sûr dictame.

Vers les horizons radieux

Qui joignent la terre et les deux,

Là, ton regard pourra s’étendre :

Et quand ton cœur, en haut porté,

Jusques à Dieu sera monté,

Tu ne voudras plus redescendre.

Mais, hélas ! rude est le chemin.

Déjà la fraîcheur du matin

Aux feux du jour cède l’empire.

Gais refrains et joyeux propos,

Du chant des oiseaux doux échos,

Sur nos lèvres, tout, tout expire.

Courage, enfants, il faut monter ;

Au prix d’obstacles à dompter

La palme veut être conquise.

Là-haut, repos et liberté ;

Là-haut, ciel pur, fleurs de beauté,

Aux nobles cœurs, terre promise !

Courage, enfants, encore un pas ;

Déjà sur tous ceux qui sont las

Descend le vent frais de la cime,

Souffle pur, qui fait oublier

Les aspérités du sentier

Au voyageur qui se ranime.

III

Monter, monter, — plus haut que le sommet désert,

Plus haut que l’aigle, encore, qui dans l’azur se perd,

C’est la loi de notre âme et sa route bénie.

Malgré la sombre nue, et plus haut qu’un ciel bleu,

S’élever jusqu’au vrai, s’élever jusqu’à Dieu,

C’est le mot de la vie.

Comme sur l’Alpe, ici, bien rude est le sentier ;

On croit toucher au but; soudain se dresse, altier,

Sur la cime vaincue, encore un mur de glace.

Mais pour le pèlerin, qui marche avec ardeur,

Il est un souffle, aussi, que donne le Seigneur,

C’est l’Esprit de sa grâce.

Divin Esprit, Esprit de lumière et d’amour,

Descends, descends sur nous; viens guider chaque jour

De nos pas vers les cieux la course haletante,

Et sur nos tristes fronts, dans notre faible cœur,

Répands sans te lasser, répands du Rédempteur

La vertu triomphante !

Le Souvenir Et L’espérance

Sous le rapide vol du temps,

Déjà le cercle de l’année

Va se fermer dans peu d’instants !

Bientôt sa sœur nouvelle est née !

Devant nous s’ouvre l’avenir ;

Derrière, le passé, l’enfance ;

D’un côté c’est le souvenir,

Et de l’autre c’est l’espérance.

Les jours mauvais, les heureux jours,

Ceux qui s’en vont et ceux qui viennent,

Passent en se suivant toujours,

Et par la main toujours se tiennent ;

On veut en vain les retenir ;

Et le temps, pendant qu’il s’avance,

Laisse d’hier un souvenir,

Pour demain donne une espérance.

Le bonheur semble se cacher

En brillant de couleurs plus belles ;

Nous languissons à le chercher,

Car pour nous fuir il a des ailes ;

Même quand on croit le tenir,

Que pour le saisir on s’élance,

Ce n’est déjà qu’un souvenir,

Ou qu’une lointaine espérance.

Douces images des beaux jours,

Joyeux désirs de la jeunesse,

Soupirs des premières amours,

Rêves si doux de la tendresse,

Pureté qui savait s’unir

Aux ardeurs de l’adolescence

Hélas ! ce n’est qu’un souvenir ;

Vous n’êtes plus de l’espérance.

Il nous reste les nœuds du cœur,

La gloire, ardente rêverie,

Dans la famille le bonheur,

Et vers Dieu la part de Marie.

Oh ! prions-le de nous bénir,

Et marchons avec confiance !

Si nous avons beau souvenir,

Plus belle encore est l’espérance.

Les Adieux

D’où me vient le poids qui m’oppresse ?

Au sentier s’attache mon pas ;

Fuyez, fantômes de jeunesse,

Dans mon cœur ne vous levez pas !

Hélas ! l’aurore qui s’éveille

De son manteau revêt les deux ;

Pendant que le vallon sommeille,

Jetons-lui mes tristes adieux.

Je te fuis, forêt solitaire

Où je cueillais la fraise, enfant ;

Où le soir, devant le mystère,

Fuyait mon pied jeune et tremblant !

Rochers ! écho de la vallée,

Toi qui répétais en ce lieu

Ma chanson si vite envolée,

Répète aujourd’hui mon adieu !

Pourquoi, dans l’ombre et la verdure,

Elèves-tu ce toit chéri,

Asile, où se leva si pure

Une enfance qui m’a souri ?

Hélas ! à ton âtre qui fume,

L’hiver, je n’aurai plus de feu ;

Ce n’est plus pour moi qu’il s’allume ;

Adieu, toi paternel ! adieu !

Pour mon front il n’est plus d’ombrage

Que le saule de mon tombeau,

Adieu, chapelle du village

Où le dimanche était si beau !

Et toi, gazon du cimetière,

Où dorment ceux qui sont à Dieu,

Fleurs du tombeau de notre mère,

Qui naissiez sous mes pleurs, adieu !

D’où vient cette larme brûlante

Dans mes yeux que j’ai cru séchés !…

Cascade, ruine croulante !

Secret des ombrages cachés !

Sentier où s’égarait mon âme

En s’enivrant dans son œil bleu !…

Amour ! qu’as-tu fait de ta flamme !

Hélas ! c’est ton dernier adieu !

A mes yeux blanchit la campagne

Où tout bientôt va m’oublier ;

Voici le col de la montagne,

La croix au détour du sentier !

Et de la plaine qui s’éveille,

Terre d’or sous un ciel de feu,

Comme un doux murmure d’abeille

Semble aussi monter un adieu.

Les Pleurs Du Poète

Oh ! laissez-le pleurer sa céleste patrie,

Dont il est exilé, qu’il ne fait qu’entrevoir :

La fleur de pureté sur la terre est flétrie,

Mais aux pleurs il reste un espoir.

Toujours elle m’émeut, la brûlante pensée

Qui s’échappe d’un sein gonflé par les douleurs ;

J’aime l’accord divin qui d’une âme angoissée

Ne s’envole qu’avec des pleurs.

Ils ne sont plus, les temps où l’antique poète

Enchantait la nature arrêtée à sa voix ;

Où du ciel et des dieux magnifique interprète,

Au monde il traduisait leurs lois ;

Où, sous le beau ciel grec et son soleil de fête,

Des combats ou des jeux il chantait le vainqueur,

Par le peuple admiré, le laurier sur la tête

Et le triomphe dans le cœur.

Ils ne sont plus, les temps où, l’oreille attentive,

Les princes écoutaient chant de gloire et d’amour ;

Où pleurait noble dame à la chanson plaintive

Du jeune et pâle troubadour ;

Les beaux temps où l’écho répétait au rivage

Les hauts faits du guerrier, la gloire de sa mort ;

Où se taisaient la mer, la tempête et l’orage

Aux chants du vieux barde du Nord.

Le poète aujourd’hui connaît trop la souffrance ;

Son chant en s’élevant, a déchiré son cœur ;

Mais s’il pleure, il peut croire, et, paisible espérance.

En Dieu retrouver le bonheur.

Il peut déjà compter sur la sainte victoire,

Il peut se confier en l’éternel Amour

Et voir briller au ciel cette immortelle gloire

Qui sur nos fronts doit luire un jour.

L’étoile

C’est l’heure où la fatigue au sommeil nous invite,

Où la brise fraîchit avec l’ombre du soir ;

Je m’en vais seul et triste en regagnant mon gîte :

Hélas ! de tout le jour je n’ai pas pu te voir.

Je regarde le ciel pour découvrir peut-être

L’étoile de mon sort s’avançant dans la nuit ;

Soudain, voyant briller la lampe à ta fenêtre,

Je dis : Voici mon astre, et j’approche sans bruit.

Sa lampe luit encore ; mais pourquoi veille-t-elle ;

Et quels soins, quels pensers, l’occupent aussi tard ?

Peut-être qu’elle laisse errer son cœur fidèle ;

Dans ses rêves du soir peut-être ai-je ma part.

Sans doute alors, pensive, elle incline sa tête,

Un sourire à sa lèvre, une larme à ses yeux ;

Ou bien c’est vers le ciel que son esprit s’arrête :

Elle prie à genoux, courbant son front pieux.

Que sa prière pure et fraîche d’innocence

Monte comme un parfum qui s’élève vers Dieu !

Et si quelque soupir d’amour ou d’espérance

S’y mêle aussi, Seigneur, daigne exaucer son vœu !

Mais voici tout à coup que s’éteint la lumière,

Et la nuit alentour étend son voile noir ;

Aux vitres vient briller l’étoile belle et claire

Qui se mire du ciel dans ce sombre miroir.

Oh ! cet astre d’argent, n’est-ce pas ? C’est le nôtre ;

Il vient dans ton sommeil caresser tes beaux yeux ;

L’astre de notre amour ! en est-il donc un autre

Qui d’un éclat si pur puisse briller aux cieux ?

Oh ! luira-t-il bientôt pour nous conduire ensemble

Par des routes en fleurs, par des sentiers bénis ?

Jettera-t-il bientôt de son rayon qui tremble

Une auréole heureuse à nos deux fronts unis ?

Regarde notre étoile et comprends son langage,

Ma belle et douce amie ; elle te parle, à toi ;

Sache donc dans le ciel lire aussi ce présage

De vie et de bonheur, d’espérance et de foi.

S’il est bien vrai que l’âme a des chaînes secrètes,

Si de la sympathie il est pour nous des lois ;

Si l’amour a pour lui de sacrés interprètes

Et pour parler aux cœurs une indicible voix,

Sans doute, en ce moment, les désirs de mon âme

Aussi dans le secret à ton âme ont parlé ;

Sans doute de ton cœur mystérieuse flamme,

Ton amour par le mien s’est senti consolé.

Mais il est tard déjà ; tout s’endort sur la terre ;

Un rêve maintenant va charmer ton repos ;

C’est l’heure du sommeil, achève ta prière ;

Vois et salue encore l’étoile à tes vitraux.

Et puis dors, dors en paix, car sur nous elle veille ;

C’est Dieu qui l’a placée au ciel pour nous garder,

Pour jouer dans la nuit sur ton front qui sommeille,

Et dans ce monde obscur nous guider tous les deux.

Mon Âme Est Ailleurs

Des blancs torrents écoutant le murmure,

Sur les gazons je me suis arrêté ;

Jamais le soir, ô nature, nature !

N’eut plus d’éclat ni plus de majesté.

Feux dans l’azur, neige d’or revêtue !

Hymnes des bois, échos des monts en fleurs !

Dans cet accord ma voix seule s’est tue,

C’est que mon âme était ailleurs.

Quand vint le soir, le pâtre et sa famille

Me firent place à leur humble foyer ;

En souriant, la belle jeune fille

Mit devant moi le lait hospitalier.

Puis la cithare animant ses compagnes,

De leurs chansons je compris les douceurs ;

Mais je me tus au refrain des montagnes,

Mon âme encore était ailleurs.

Avant le jour, bravant les roches nues,

Du franc chasseur je suivis le sentier ;

Je contemplai ces beautés inconnues

Du ciel cédant la lumière au glacier.

En vain pourtant, du rocher qui s’élance,

Mon œil cueillait d’éternelles splendeurs :

Toujours en moi régnait même silence,

Toujours mon âme était ailleurs.

Jadis pourtant, à ces magiques fêtes

Où la montagne invite ses enfants,

Ma bouche avait des hymnes toujours prêtes,

Et des refrains aux échos triomphants :

C’est qu’autrefois ma voix insoucieuse

Aimait les bois, les eaux, les monts, les fleurs ;

Mais maintenant elle est silencieuse ;

Maintenant mon âme est ailleurs.

Espoir

Pour moi, je vois encore des jouissances pures

Dans ce bonheur humain que l’on dédaigne tant ;

Il est encore pour nous d’innocentes parures,

Des plaisirs sans remords, et pour plus d’un instant ;

J’ai pour mon avenir plus d’un espoir qui brille…

Il en est un surtout qui réjouit mon cœur :

C’est l’amour d’une épouse, et ce que la famille

Peut offrir ici-bas de joie et de bonheur.

Oh ! qu’il est doux d’avoir un foyer domestique

Où l’on s’assied en paix avec ceux qu’on chérit ;

Oh ! qu’il est doux, le soir, dans une salle antique,

D’avoir sur ses genoux un enfant blond qui rit ;

De poser doucement les deux mains sur sa tête

Et puis de l’endormir par de vieilles chansons.

Et qu’importe au dehors, où gronde la tempête,

Qu’importe la rigueur des nuits et des saisons !

Au foyer devant nous se déroule la flamme ;

C’est en vain que du vent gémit la triste voix :

A mes côtés voici cette âme de mon âme,

Cet ange de mon cœur, l’épouse de mon choix,

Qui, vers moi se penchant, s’appuie à mon épaule.

Telle une tendre fleur, à l’écart des jardins

Recherchant un abri, s’appuie au tronc d’un saule

En répandant sur lui mille parfums divins.

Ô fleur de mon amour, couronne de ma vie !

De combien de parfums elle vient m’embaumer !

Aux habitants du ciel comment porter envie ?

N’ai-je pas sur la terre un ange pour m’aimer ?

N’ai-je pas une voix qui se mêle à mes plaintes,

A mes soupirs d’amour, à mes élans joyeux ?

S’il faut souffrir, encore, mes peines sont éteintes

Dans une larme de ses yeux.

Heureux qui peut ainsi joindre deux existences

Pour la vie et la mort, pour la joie et les pleurs !

Son bonheur est doublé comme ses espérances ;

Il a partagé ses douleurs.

Se peut-il que jamais si grand bonheur m’advienne ?

Cette sœur que j’attends la trouverai-je un jour ?

Tant de félicité sera-t-elle la mienne,

Et vivrai-je pour tant d’amour ?

Espérons ! Espérons ! c’est le mot qui console,

Espérons ! car l’espoir n’est pas fait pour tromper.

Le bonheur, s’il n’est pas une vaine parole,

Toujours ne peut nous échapper.

Espérons ! Espérons ! c’est le mot de la vie,

Le mot de la douleur et celui de l’amour ;

Le mot que dit toute hymne et toute poésie,

Mais qu’on ne dira plus un jour.

Naître, Vivre, Mourir

Naître, vivre, mourir, c’est le destin des hommes,

Le secret de la vie et le décret de Dieu ;

Tout ce que nous étions et tout ce que nous sommes,

Tout ce que nous serons… en trois mots… que c’est peu !

Mais si l’instant obscur qui nous a donné l’être,

Dans son germe contient un avenir sans fin,

Si l’effort a son but et non pas son peut-être ;

Si tout ce qui commence a son terme divin ;

Si notre esquif atteint, guidé par l’espérance,

Par le fleuve du temps l’océan éternel ;

Si la mort que l’on craint n’est qu’une renaissance ;

Si la terre n’est rien que la route du ciel ;

Si, quand le temps finit, l’éternité commence,

Heure unique et sans sœur, qui ne frappe qu’un coup !

Si l’amour est un jour bonheur et non souffrance ;

Vivre alors, vivre, ami ! dans un mot… c’est beaucoup !

Eveillez-vous, Échos De La Patrie

Eveillez-vous, échos de la patrie,

Retentissez à nos joyeux refrains !

Chants exhalés de notre âme attendrie,

Envolez-vous jusqu’à des cieux sereins !

N’envions plus à quelque autre rivage

Celui que tous nous appelions un jour ;

Car arrêtant parmi nous son voyage,

Dieu le redonne à notre amour !

Nous avions dit :  » Pendant sa longue absence

Il a sans doute oublié son pays !

Il ne sait pas qu’aux lieux de sa naissance

Il a laissé des regrets, des amis !  »

Mais le voici ! nos chansons les plus saintes

Peuvent enfin saluer son retour ;

Oui, notre joie a surpassé nos plaintes,

Il se souvient de notre amour !

L’œil attaché sur la divine étoile,

Maître bien cher, il vient guider nos pas ;

Notre avenir n’a plus de sombre voile ;

Son beau chemin ne nous manquera pas.

Oh ! puisse-t-il, de la céleste aurore,

Nous guider tous jusqu’au céleste jour !

Et veuille Dieu longtemps, longtemps encore

Le conserver à notre amour !

Pour Un Lointain Départ

Ô ciel natal ! toi que j’admire encore

Lorsque l’hiver se couche aux pieds des monts,

Sommets glacés, où rayonne l’aurore,

Sublime autel des vœux que nous formons !

Votre beauté s’assombrit sous la nue,

Un voile gris nous cache le ciel bleu,

Car, moi, je pars ; hélas ! je vous salue :

Adieu, ciel paternel ! adieu !

Partir, eh quoi ! partir quand la nature

M’a réservé des dons si précieux,

Quand sur le lac que le printemps azuré

Mon jeune nid flotte encore sous les cieux !

L’oiseau grandit abrité sur la plage.

Près de sa mère il renferme son vœu ;

Mais moi, déjà, je dois fuir ton rivage ;

Adieu, flot paternel ! adieu !

Il faut partir ; rives de mon enfance,

Vous n’aurez plus que mes larmes d’un jour.

Delà les mers quelle vaine espérance

Pourra tromper ce doux et triste amour ?

Voile que tend la brise matinale,

Pampres dorés sur des coteaux de feu,

Sombres manoirs, antique cathédrale,

Adieu, bord paternel ! adieu !

Encore, hélas ! si ce bord était vide,

Si nul regret n’y répondait au mien,

Et si le temps, ce moissonneur avide,

Près des tombeaux n’avait laissé plus rien !…

Mais, dans ce jour qui m’arrache à ma mère,

Frères, amis ! pour moi vous prîrez Dieu ;

Je vais m’asseoir sous la porte étrangère ;

Adieu ! toit paternel ! adieu !

Qui sait, qui sait si quelque jour encore

Dans mon pays je vous reverrai tous ?

Mais que m’importe, ou la mer qui dévore,

Ou, sur ces bords, un tombeau près de vous ?

Dieu nous bâtit au céleste rivage

Un port divin où vogue notre espoir ;

Nous marchons tous vers le même héritage,

Adieu, mes amis ! au revoir !

J’avais Fui La Plaine Brûlée

J’avais fui la plaine brûlée

Sur la cime d’un mont serein,

Lorsque passa dans la vallée

Un poétique pèlerin.

J’ouïs venir de la campagne

Son nom bien-aimé de nous tous,

Et je criai sur la montagne :

Montez ! nos rochers sont à vous.

Nous l’attendions dans notre asile,

Au milieu des pâtres joyeux ;

Mais je ne sais quel souffle hostile

Alors l’arrachait de ces lieux.

Pourtant, songeant à nos rivages

Il revient encore parmi nous :

En vain l’Alpe est dans les nuages,

Venez ! notre ciel est à vous !

Venez, du pieux solitaire

Nous dire toute la ferveur,

Et sa foi, suprême mystère,

Qui l’attache aux pieds du Sauveur !

Dites encore combien de larmes

Le poète verse à genoux,

Combien l’amour saint a de charmes…

Parlez ! tous nos cœurs sont à vous !

Gardez ces paisibles retraites

Qu’abrite l’ombre des grands monts !

N’est-il pas des douceurs secrètes

Près de ce lac que nous aimons ?

Oui, plus d’un oiseau sur sa plage

A trouvé le repos plus doux ;

Il a plus d’un port pour l’orage.

Restez ! ici tout est à vous.

Que Manque-t-il À Mon Cœur

Jamais le ciel, le lac et la montagne

Ont-ils brillé dans un accord si doux ?

Jamais, le soir, embaumant la campagne,

Tant de parfums sont-ils montés vers nous ?

Jardins touffus, buissons chargés de roses !

Astres naissants, symboles de candeur !…

Que manque-t-il à tant de belles choses,

Et que manque-t-il à mon cœur ?

Déjà la foule a couvert la terrasse :

Voici l’essaim des folâtres beautés !

Les jeunes gens se pressent sur leurs traces,

La nuit s’épand en pures voluptés.

Allez, allez et sous son voile humide

Vous chercherez ce que c’est que bonheur ;

Tous sont joyeux, mais quelle place est vide ?

Et que manque-t-il à mon cœur ?

La lune enfin a percé la verdure ;

L’orchestre entier se réveille à la fois ;

Ses sons, d’accord avec cette nature,

Doux et puissants, accompagnent les voix.

J’aime à t’ouïr, ô musique infinie

Du ciel, de l’âme et de la terre en chœur !

Mais quel accord manque à ton harmonie ?…

Et que manque-t-il à mon cœur ?

La Femme Du Chasseur

Au soleil de midi le haut glacier rayonne ;

Un nuage léger court sur ses flots blanchis,

Et drape le sommet qui forme sa couronne.

Sans plus se soucier des rocs qu’elle a franchis,

Sur la neige marchant, par des pentes moins rudes,

Une femme gravit ces froides solitudes.

Elle a vingt ans au plus; vingt ans et seule ainsi !

Il faut pour ces déserts qu’elle ait l’âme bien forte ;

Pour que son jeune pied l’élève jusqu’ici,

Il faut que bien puissant soit l’amour qui la porte.

Parfois elle s’arrête, et son muet regard

Parcourt les blancs gradins jusque sous le brouillard ;

Ou bien, de la hauteur se tournant, elle jette

Le cri du montagnard, ce cri long et perçant,

Que seul le pâtre sait, que le rocher répète,

Et qui de monts en monts vole en s’affaiblissant.

Son cœur paraît attendre une voix qui réponde,

Mais l’écho répond seul de sa voûte profonde.

Elle reprend sa marche alors plus tristement,

On dirait qu’en son cœur pâlit une espérance :

— Joseph, dit-elle, hélas ! était-ce le moment

De m’affliger le cœur d’une si longue absence ?

Quand à peine deux mois consacraient nos amours,

Te voilà sur les monts fuyant depuis huit jours.

Maudit soit le chamois dont la course t’entraîne !…

(D’un noir penser soudain son esprit fut troublé.)

— Non, non ! il ne se peut, la saison est sereine,

Sur le glacier jamais le pied ne t’a tremblé ;

Allons ! sans doute avant que le jour ne s’efface,

Mon chasseur fugitif, nous serons sur ta trace !

Cependant le chemin se montre à chaque pas

Plus rebelle à son pied; vers le sommet aride

La pente se roidit, tandis que vers le bas

La même pente fuit, et manque dans le vide

Où l’œil en s’abaissant plonge, d’effroi surpris,

Dans le lac noir qui dort au milieu des débris.

Sur le gouffre à ses pieds l’affreux corbeau voltige,

La femme du chasseur pourtant ne frémit pas ;

De son aile de mort le tournoyant vertige

N’effleure pas son front; rien n’arrête son pas ;

Sur un bâton de pin légère elle s’appuie,

Et va, sans redouter la crevasse ennemie.

Mais pourquoi tout à coup s’arrête-t-elle ainsi ?

Quelques gouttes de sang se suivent sur la glace ;

— Je l’avais bien prévu, dit-elle, c’est ici !

Notre chasseur a dû passer à cette place ;

Son chamois est blessé, ce sang en est témoin.

Holà, Joseph ! — d’ici sans doute il n’est pas loin.

Elle regarde autour… Que le ciel la protège !

Plus bas elle découvre, autre témoin de mort,

Un fusil bien connu qui gît, seul, sur la neige

Non loin d’une crevasse; et, sur ce même bord,

D’un large pas ferré la trace encore glissante

Indique avec l’abîme une lutte impuissante.

Si par un jour d’été, sur vous, dans le chemin,

S’élançait à grands bonds l’avalanche imprévue,

Si la foudre à vos pieds tombait d’un ciel serein,

A peine sauriez-vous le cri que cette vue

Arracha tout à coup d’un cœur désespéré,

Et combien son accent fut sombre et déchiré.

Elle se penche alors sur cette tombe ouverte,

Son œil plonge éperdu dans l’abîme sans voix ;

Tremblante, et seule ainsi sur la neige déserte,

Elle jette ce nom, nom si doux autrefois,

Au gouffre replié qui dans l’ombre s’enfonce ;…

Mais la tombe de glace est sourde et sans réponse.

La mort paraît encore plus rude, à ces hauteurs ;

Sur tout ce qu’engloutit le glacier implacable,

N’interrogez jamais ses mornes profondeurs !

Pauvre femme ! comment, sous le coup qui t’accable,

Sur cette pente encore peux-tu te retenir ?

Le jour fuit ;… sans secours, que vas-tu devenir ?

Car, tandis qu’à genoux, dans le ciel ou l’abîme,

Elle lit tour à tour le même désespoir,

Les derniers feux rosés ont pâli sur la cime.

Dans l’ombre qui partout descend avec le soir,

Comme dans un linceul s’étend déjà la plaine ;

Et la nuit sur les monts répand sa froide haleine.

Au matin, quand le jour parut à l’horizon ;

Quand, ainsi qu’un essaim, s’éveilla la campagne,

Le plus brillant soleil de la belle saison

Réveilla tout, le ciel, la plaine et la montagne,

Mais ne put réchauffer, sur le glacé désert,

Ce corps qui dormait seul près d’un gouffre entr’ouvert.