Ruse Du Cœur

Sans briser l’idole qu’on aime,

S’accuser ou se repentir,

C’est le moyen de pervertir

Notre conscience elle-même :

Mal faire en disant Peccavi !

Oh ! l’habile et fin stratagème

Du cœur rusé, du cœur ravi.

Sans Le Savoir

Sans le vouloir, sans le voir même,

D’un cœur éveillant le poème,

On peut, hélas ! faire souffrir,

Faire vivre et faire mourir

Ce cœur qui dans l’ombre nous aime.

Tel, dans le sol que l’homme sème,

Aux jours d’Avril, le rayon d’or

Fait tressaillir, appel suprême,

A son insu, le grain qui dort.

Second Monologue — Résignation

Souffre ! qu’importe

Si, dans ton cœur,

Cette douleur

Un bien apporte ?

Divines fleurs

Sont les douleurs ;

Ces fleurs divines

Ont des épines ;

Pour les cueillir,

Il faut souffrir. —

Point de soupir !

Et plus de plainte !

Réjouis-toi,

L’épine est sainte ;

Relève-toi,

Souffre sans crainte ;

Même, avec foi

Et sans émoi,

Sur la fleur ose

Porter la main ;

Et qu’en ton sein,

Présent divin

Du saint jardin,

Fraîche, elle éclose !

C’est une rose,

Non un chardon !

Malheur est bon

A quelque chose.

Si Tu M’aimes

Je sens voler sur tes traces,

Ô belle aux yeux languissants,

Tout émus et frémissants,

Si tu passes,

Mon cœur, mon âme et mes sens.

Vierge aux manières modestes,

Près de toi je suis troublé ;

Pars-tu, tout est désolé ;

Si tu restes,

Pour moi le monde est peuplé.

J’aime, vives ou touchantes,

Les chansons que, dans les bois,

Le rossignol dit parfois…

Si tu chantes,

Je n’entends plus que ta voix.

J’ai connu, vierge, des heures…

A leur souvenir, d’effroi

Déjà mon cœur se sent froid ;

Si tu pleures,

Alors il se brise en moi.

Ton front pur, ô fille d’Eve,

D’aucun souffle n’est terni ;

Un bon ange l’a béni,

Et, s’il rêve,

Il m’entr’ouvre l’infini.

Tes yeux noirs et doux, qui laissent

Filtrer tant d’âme au travers,

Sur les miens, chargés d’éclairs,

S’ils s’abaissent,

Je crois voir les cieux ouverts.

Que m’importent tous problèmes,

Soucis, plaisirs ou chagrins ?

En toi, je vis et je crains :

Si tu m’aimes,

J’ai consommé mes destins !

L’imitation

Jaloux bien à tort, chacun cède

A l’erreur commune ici-bas :

N’estimant que ce qu’il n’a pas,

Il méconnaît ce qu’il possède.

On croit beaucoup trop au voisin ;

A le copier, on s’excède :

Rester soi serait bien plus fin.

Souvenir De Naples

C’était un frais matin. Découpé dans l’azur

En regard de Sorrente, au bord du golfe pur,

Se balançait un laurier-rose ;

Et sous la branche en fleurs un nid caché rêvait,

Où deux petits oiseaux, jouant dans le duvet,

Gazouillaient mainte douce chose.

Pourquoi ce souvenir, mon cœur ? Oh qu’ils sont loin

Ces temps où je foulais, libre et jeune de soin,

La terre où Virgile a sa tombe !

Autour de moi, dans moi, tout change ! Il est midi ;

Et dans le nid changé les oiseaux ont grandi :

L’un est aigle, l’autre est colombe.

Sur les brises du Sud, jeune couple accouru,

En vous des anciens jours tout a-t-il disparu ?

Non : le cœur est resté le même.

Soyez heureux ! Nature, et toi, dont la bonté

Donna la force au frère, à la sœur la beauté,

D’amour fais-leur un diadème.

L’insouciance Acquise

C’est un trésor que la gaîté :

Elle ressemble à l’espérance.

Au cœur, s’il en fut peu doté,

Reste un secours, l’insouciance :

Bannir les regrets et la peur,

Vivre au présent, bonne science,

Qui réduit la part du malheur.

Treize Ans

Treize ans ! et sur ton front aucun baiser de mère

Ne viendra, pauvre enfant, invoquer le bonheur ;

Treize ans ! et dans ce jour nul regard de ton père

Ne fera d’allégresse épanouir ton cœur.

Orpheline, c’est là le nom dont tu t’appelles,

Oiseau né dans un nid que la foudre a brisé.

De la couvée, hélas ! seuls, trois petits, sans ailes,

Furent lancés au vent, loin du reste écrasé.

Et, semés par l’éclair sur les monts, dans les plaines,

Un même toit encor n’a pu les abriter,

Et du foyer natal, malgré leurs plaintes vaines,

Dieu, peut-être longtemps, voudra les écarter.

Pourtant console-toi ! pense, dans tes alarmes,

Qu’un double bien te reste, espoir et souvenir ;

Une main dans le ciel pour essuyer tes larmes ;

Une main ici-bas, enfant, pour te bénir.

L’ormeau De Plainpalais

Il est tombé, l’arbre au vaste feuillage,

Il est tombé le vieux roi du coteau !

Ô mes amis ! qu’un regret, qu’un hommage,

Suive du moins, suive l’antique ormeau !

Pleurez, il vit nos gloires, nos misères,

Nos jours brillants et nos jours assombris ;

Pleurez, hélas ! il ombragea nos pères,

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1602

Il était là, quand dans une nuit sombre,

Frêle couvée, on nous allait saisir ;

Il entendit le ravisseur dans l’ombre

Rugir de joie en nous voyant dormir.

Mais Dieu veillait dans ces jours populaires

Et Dieu sauva les Genevois trahis…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1798

Il était là, dans ces jours de tempête

Où notre étoile, en un noir tourbillon,

S’évanouit, alors que la conquête

D’un trait de sang raya notre vieux nom.

Il vit, hélas ! des choses bien amères,

Genève morte et ses drapeaux flétris…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1814

Il fut témoin de la grande journée

Où dans nos murs revint la liberté.

Des chants d’amour, comme pour l’hyménée,

Retentissaient dans l’heureuse cité.

Bronzes tonnants, clochers aux voix austères,

Joignaient leur hymne à l’hymne du pays…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1835

Il était là, dans ce jour séculaire,

Ce jour sacré que nul ne voit deux fois,

A l’heure sainte où Genève en prière

Portait au ciel sa plus pieuse voix.

Il les vit tous, ces beaux anniversaires,

Ces Jubilés aux fronts épanouis…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1838

Pourtant, malgré tes ans et ton long âge,

Non, tu n’as point, vieil arbre, assez vécu !

Tu ne vis pas Octobre et son courage,

Ni l’étranger, dans sa fierté vaincu,

Ni ces enfants, au grondement des guerres

Par bataillons, se levant, réunis…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

Un Art Négligé

Pour voir, pour juger, pour sentir

Sachons nous mettre au point de vue :

Ainsi l’on peut faire sortir

De tout quelque grâce imprévue.

Sottise, erreur, tort ou bévue,

Que de mal nous eût épargné

Cet art, par nous moins dédaigné !

Martin Vit

Je voudrais oublier ! et, dispersant mon âme

Comme un troupeau de daims qu’on disperse au hallier,

Dans les jardins d’oubli découvrir un dictame !

Je voudrais oublier.

Pour chasser mon souci recourons à l’enfance ;

Le ciel pour elle encor ne s’est point obscurci :

Allons, enfants, jouez !… qu’un jeu soit ma défense

Pour chasser mon souci.

Vous connaissez ce jeu circulaire et folâtre,

Où, de mains en mains fuit, léger courrier de feu,

Le brin, tout rouge encor, qu’on retire de l’âtre ;

Vous connaissez ce jeu.

L’étincelle reluit. Vite ! enfants, prenez place,

Tous en cercle ! et, joyeux, qu’un refrain, dans la nuit

Accompagne en son vol, avant qu’elle s’efface,

L’étincelle qui luit.

— Martin vit-il ?

— Vit-il toujours ? — Toujours il vit.

— Oui, car il luit.

— L’homme sourit.

— Rit-il toujours ? — Toujours il rit.

— L’homme alors vit,

— Son pied s’enfuit.

— Fuit-il toujours ? — Toujours il fuit.

— S’il marche, il vit.

— Sa main construit.

— Construit toujours ? — Toujours construit.

— S’il fonde, il vit.

— L’œil cherche et lit.

— Lit-il toujours ? — Toujours il lit.

— S’il voit, il vit.

— Sa voix médit.

— Dit-il toujours ? — Toujours il dit.

— S’il parle, il vit.

— Son rêve il suit.

— Suit-il toujours ? — Toujours il suit.

— S’il pense, il vit.

— Son feu lui nuit.

— Nuit-il toujours ? — Toujours il nuit.

— S’il brûle, il vit.

— Son cœur gémit.

— Gémit toujours ? — Toujours gémit.

— S’il pleure, il vit.

— Tant qu’espoir luit…

(— Luit-il toujours ? — Toujours il luit.)

— Tout encor vit ;

— Mais lorsqu’il gît…

(— L’espoir gît-il ! — Hélas ! il gît !)

— Plus rien ne vit !

Enfants, qu’avez-vous fait ? A mon âme inquiète

Votre voix paraît triste et de pensers cuisants

Tu repeuples mon âme, ô chanson indiscrète…

Qu’avez-vous fait, enfants ?

Loin de me consoler, ce riant badinage

Jusqu’au fond de mon cœur est venu me troubler,

Et sur mon front, hélas ! ramène le nuage

Loin de me consoler.

On ne peut donc te fuir, souvenir qu’on déteste,

Serpent aux crocs aigus qui ne veux pas mourir !

Vipère, quand au cœur nous mord ta dent funeste,

On ne peut donc te fuir !

Allons ! dévore-moi, souvenir ! La souffrance

Devra, je le sens bien, durer autant que toi ;

Je vis, il n’est de mort en moi que l’espérance :

Allons ! dévore-moi !

Un Grain De Sagesse

Tout paraît simple à la jeunesse,

Tout est facile pour l’espoir ;

Que nous avons de peine à voir

Nos bornes et notre faiblesse !

Rien n’est impossible à vingt ans…

Hélas ! pour un grain de sagesse

Combien faut-il de cheveux blancs ?

Mesure De La Pénétration

— Tu veux me comprendre ? C’est bien ;

Mais le peux-tu ? C’est autre chose :

Peux-tu me saisir dans ma cause,

Et de mon cœur faire le tien ?

Retrouves-tu, par clairvoyance,

En ton sein mon expérience ?

— Non. — Dans ce cas, tu ne sais rien.

Un Noël D’allemagne

Enfants et fleurs, vous, grâce de la vie,

Calices purs d’innocence et d’amour,

Voici Noël ! Noël tous nous convie,

Mais vous surtout êtes rois en ce jour.

Au ciel, enfants, dérobez son sourire,

Fleurs, à la terre empruntez vos couleurs ;

Notre allégresse auprès de vous s’inspire,

Enfants et fleurs !

Enfants et fleurs, ô suave rosée,

D’un Dieu clément envoi mystérieux,

Vous ignorez pour toute âme embrasée

Quelle fraîcheur vous distillez des cieux !

Un vent plus doux vient caresser la lyre,

Du cœur blessé vous calmez les douleurs ;

Tout reverdit à votre aimable empire,

Enfants et fleurs !

Enfants et fleurs, par quels magiques charmes,

Vous, chers aux bons, mais aux méchants jamais,

Au repentir arrachez-vous des larmes,

A l’espérance apportez-vous la paix ?

Serait-ce hélas ! que, miroirs sans nuage,

Purs de toute ombre et non ternis de pleurs,

D’un ciel perdu vous reflétez l’image,

Enfants et fleurs ?

Sainte au front pâle et couronné d’étoiles,

A l’œil profond comme l’éternité,

Fille de Dieu qui lis en Dieu sans voiles,

Descends vers nous, chaste Sérénité ;

Sur un berceau tu mis ton auréole,

Dans un rayon consume nos langueurs ;

Et, pur encens, que notre âme à Dieu vole,

Enfants et fleurs.

Notre Chef-d’œuvre

Ce qu’on rêva toute sa vie

Rarement on peut l’accomplir ;

Ta meilleure et plus haute envie,

Dans l’ombre du cœur doit vieillir :

Travaille, attends, combats, espère,

Avant qu’ait pris forme sur terre

Ton plus beau songe, il faut mourir.