Le Beau Voyage

L’ETERNEL FARDEAU’

Il est, mon frère, un meuble sombre
Qu’en t’éveillant tu vois d’abord :
La nuit dans ta chambre est encor,
Tu vois au mur la croix dans l’ombre !

Il faut la porter tout le jour.
Mais elle est douce, elle rayonne,
Mais de fleurs la croix se couronne
Pour qui la porte avec amour !

Le Bon Dieu, de ses mains divines,
Pour notre épaule a fait ce poids :
Quand on veut secouer la croix,
La croix se hérisse d’épines !

Elle est d’un bois très différent ;
Divers est le mal qu’elle cause.
El1e est parfois en bois de rose :
Elle est d’un bois toujours pesant !

Le Mois Mouillé

Le soleil semble un phare à feux fixes et blancs.
Du Raz jusqu’à Penmarc’h la côte entière fume,
Et seuls, contre le vent qui rebrousse leur plume,
A travers la tempête errent les goëlands.

L’une après l’autre, avec de furieux élans,
Les lames glauques sous leur crinière d’écume,
Dans un tonnerre sourd s’éparpillant en brume,
Empanachent au loin les récifs ruisselants.

Et j’ai laissé courir le flot de ma pensée,
Rêves, espoirs, regrets de force dépensée,
Sans qu’il en reste rien qu’un souvenir amer.

L’Océan m’a parlé d’une voix fraternelle,
Car la même clameur que pousse encor la mer
Monte de l’homme aux Dieux, vainement éternelle.

Les Doux Mots …

(risette)

Le plaisir te fut dur, mais le mal est facile
Laissele venir à son jour.
A la Muse camarde on ne fait plus d’idylle ;
On s’en va sans l’Ange à son tour

Ton drap connaît ta plaie, et ton mouchoir ta bile ;
Chante, mais ne fais pas le four
D’aller sur le trottoir quêter dans ta sébile,
Un sou de dégoût ou d’amour.

Tu vas dormir : voici le somme qui délie ;
La Mort patiente joue avec ton agonie,
Comme un chat maigre et la souris ;

Sa patte de velours te pelotte et te lance.
Le paroxysme encor est une jouissance :
Tords ta bouche, écume… et souris.