Ode Bachique À Monsieur Ménard, Président D’aurillac

Ton esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien ;
Mais mon corps est plus jeune et plus fort que le tien ;
Par ainsi je conclus qu’en savoir tu me passe
D’autant que mon printemps tes cheveux gris efface.
L’art de faire des vers, dûton s’en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner.
Tous deux également nous portons des couronnes
Mais, roi, je la reçus ; poète, tu la donnes.
Ton esprit enflammé d’une céleste ardeur
Éclate par soimême, et moi par ma grandeur.
Si du côté des Dieux je cherche l’avantage,
Ronsard est leur mignon et je suis leur image.
Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
Te soumet les esprits dont je n’ai que les corps ;
Elle s’en rend le maître et te fait introduire
Où le plus fier tyran n’a jamais eu d’empire,
Elle amollit les coeurs et soumet la beauté :
Je puis donner la mort, toi l’immortalité.

Bussy, Nostre Printemps S’en Va Presque Expiré

Cet océan battu de tempête et d’orage
Me venant à dédain et le dévoiement
De mon faible estomac prompt au vomissement
Me faisait déjà perdre et couleur et courage,

Quand, pour me délivrer des périls du naufrage,
D’un plus petit bateau je passai vitement
Dans un vaisseau plus grand, tenant assurément
Que plus sûr et gaillard je viendrais au rivage.

Mais las ! ce sont toujours les mêmes cours des vents,
Toujours les mêmes flots qui se vont élevant,
Toujours la même mer qui me trouble et moleste.

Ô mort ! si tu ne prends ma requête à dédain,
Tiremoi des hasards de tant d’écueil mondain,
Repoussant mon esquif dedans le port céleste.

Choeur Des Jeunes Bergers

A mon désir, d’un fort singulier être
Nouveaux écrits on m’a fait apparaître,
Qui m’ont ravi, tant qu’il faut que par eux
Aie liesse ou ennui langoureux :
Pour l’un ou l’autre Amour si m’a fait naître.

C’est par un coeur que du mien j’ai fait maître,
Voyant en lui toutes vertus accroître :
Et ne crains, fors qu’il soit trop rigoureux
A mon désir.

C’est une Dame en faits et dits adextre,
C’est une Dame ayant la sorte d’être
Fort bien traitant un loyal amoureux.
Plût or à Dieu que fusse assez heureux
Pour quelque jour l’éprouver et connaître
A mon désir.

La Venue Du Printemps

(extrait, V)

Ruisseau qui baignes cette plaine,
Je te ressemble en bien des traits.
Toujours même penchant t’entraîne :
Le mien ne changera jamais.

Tu fais éclore des fleurettes :
J’en produis aussi quelquefois.
Tu gazouilles sous ces coudrettes :
De l’amour j’y chante les lois.

Ton murmure flatteur et tendre
Ne cause ni bruit ni fracas ;
Plein du souci qu’amour fait prendre,
Si je murmure, c’est tout bas.

Rien n’est dans l’Empire liquide
Si pur que l’argent de tes flots ;
L’ardeur qui dans mon sein réside
N’est pas moins pure que tes eaux.

Des vents qui font gémir Neptune
Tu braves les coups redoublés ;
Des jeux cruels de la fortune
Mes sens ne sont jamais troublés.

Je ressens pour ma tendre amie
Cet amoureux empressement
Qui te porte vers la prairie
Que tu chéris si tendrement.

Quand Thémire est sur ton rivage,
Dans tes eaux on voit son portrait ;
Je conserve aussi son image ;
Elle est dans mon coeur, trait pour trait.

Tu n’as point d’embuche profonde ;
Je n’ai point de piège trompeur.
On voit jusqu’au fond de ton onde ;
On voit jusqu’au fond de mon coeur.

Au but prescrit par la nature
Tu vas, d’un pas toujours égal,
Jusqu’au temps où par sa froidure,
L’hiver vient glacer ton cristal.

Sans Thémire je ne puis vivre ;
Mon but à son coeur est fixé.
Je ne cesserai de le suivre
Que quand mon sang sera glacé.

Les Bergeries – Alcidor

Par accident je suis prins de froidure,
Et maulgré moy il convient que j’endure,
Faulte d’Argent me contrainct de ce faire ;
Parquoy je voy que j’auray de l’affaire
Se ce temps cy trop longuement m’y dure.

Necessité, plaine de grand laidure,
Dessus mon corps a gecté son ordure,
Pour me tollir la vie et me deffaire,
Par accident.

Maleureté me maudit et conjure,
Et pouvreté me diffame et injure,
Dueil et ennuy m’achèvent de parfaire ;
De cuyder dont le riche contrefaire
Possible n’est, sans me monstrer parjure,
Par accident.