Le Pourtraict

Mon seul plaisir et ma chère partie,
Dont mon pur sang et ma chair est partie,
Des divins dons vous ay voullu partir,
Et tant de biens en concept impartir
Qu’oncques ne fut femme si bien partie.
Ma saincte amour vous fut lors impartie,
Et purité dignement impartie,
Tant que depuys n’en a voullu partir
Mon seul plaisir.

Adam feist faire à Grâce départie,
Mais de vostre âme el n’est pas départie
Par le péché que feist tant espartir
Es lieux mondains, sans povoir départir.
Vous n’avez eu tache en quelque partie,
Mon seul plaisir.

L’on Ne Voit Rien Que Feux, L’air Est Tout Enflammé

Sur les feux de la Saint-Jean
L’on ne voit rien que feux, l’air est tout enflammé,

Le ciel est tout rougi, à peine la lumière

Des astres apparaît, l’ombre s’enfuit derrière.

Cette nuit-ci ressemble un beau jour allumé !
Mais hélas ! dedans moi Amour trop animé

Fait croître à tous moments une flamme meurtrière,

Et pour l’entretenir mon coeur sert de matière ;

Et dans l’eau de mes yeux je serai consumé.
Ces feux qu’on fait ici, ce sont feux de liesse,

Mais le feu qui me brûle est un feu de tristesse

Qui me fait vivre en peine et mourir en tourment.
On danse, on chante, on rit autour de cette flamme,

Moi je pleure et soupire, et en pleurant mon âme

Gémit autour du feu qui me va consumant.

Mon Dieu ! Que De Plaisir Il Y A De Songer !

Que de ton beau jardin les merveilles j’admire !
Que tout ce qu’on y voit, que tout ce qu’on y sent
A d’aimables rapports avec le doux accent
De ce divin oiseau qui chante et qui soupire !

Qu’après ces rares sons dont triomphe ta lyre,
Mon oreille se plait au tonnerre innocent
Que l’on oit dans ta voûte où ravi l’on descend
Pour monter en un lieu que seul tu peux décrire !

Que les trésors feuillus de ces rameaux divers,
Formant un beau désordre en leurs ombrages verts,
Me charment les esprits et me comblent de joie !

Et combien la nature on me verrait bénir
Si par un heureux sort, qu’aux arbres elle octroie,
En vieillissant comme eux tu pouvais rajeunir !

Nuit Fille De La Terre, Amène Tes Flambeaux

Nuit fille de la terre, amène tes flambeaux,

Et ton silence coi, et des hauts monts descendre

Fais tes brouillards nuiteux pour ici les étendre

Et couvrir l’horizon de tes sombres rideaux,
Afin que le Sommeil des stygieuses eaux

Vienne arrouser mon chef, et sur mon corps répandre

Le jus du noir pavot pour m’aider et défendre

Contre amour inventeur de martyres nouveaux.
Les plaies, les liens et les prisons obscures,

Les peines, les soucis, les flammes, les froidures,

Ne nuisent aux humains pendant que le sommeil
Tient leurs corps engourdis dessus la plume oiseuse.

Répands donques sur nous ton humeur paresseuse,

Ainsi jamais Phoebus ne nous montre son oeil.

Quand Le Clair Apollon Tire Son Char Des Eaux

À sa Dame
Quand le clair Apollon tire son char des eaux,

Bridant ses grands coursiers sur le rivage more,

Le simulacre alors du noir fils de l’Aurore

Dans le temple thébain rend des sons tout nouveaux.
Mais sitôt que la nuit épand ses noirs nuaux*

Par le vague de l’air, Memnon alors déplore

Et se plaint de ne voir le soleil qu’il adore,

Comme étant le seul roi des plus luisants flambeaux.
Ainsi quand j’aperçois ces étoiles brillantes

Qui luisent sur ton front, belles, claires, ardentes,

Envoyer dessus moi leurs rayons bienheureux,
Je chante leur beauté, lors mon âme est joyeuse,

Mais privé de leurs rais et clarté lumineuse,

Las ! je deviens muet, aveugle, et froidureux.
(*) nuages

Que Des Sombres Enfers Les Tremblantes Horreurs

Que des sombres Enfers les tremblantes horreurs

Viennent m’environner, les cavernes affreuses,

Les fleuves ensoufrés, les âmes malheureuses,

La mort, l’effroi, la peur, la rage et les fureurs,
Que je sois assailli des horribles terreurs

Du chien à trois gosiers, des Dires serpenteuses,

Des fantômes volants et des ombres hideuses,

De Titye étendu pour gémir ses erreurs.
Qu’avec eux du haut ciel les éclats du tonnerre

Viennent pour m’accabler, cette effroyable guerre,

Je ne la craindrai point étant près de ton oeil,
Oeil qui donne lumière aux lumières du monde,

Oeil qui d’appâts, de traits et de flammes abonde,

Plus brillant et plus beau que n’est le beau Soleil.

À La Merci Des Vents, Des Flots, Et De L’orage

A la merci des vents, des flots, et de l’orage,

Je vogue sur la mer de peine et de douleur,

J’ai pour pilote amour, pour fanal le malheur,

Pour compagnon les pleurs, les regrets et la rage.
Les vents des espoirs vains m’éloignent du rivage,

L’Amour me vend aux vents et sous belle couleur

De me prêter son aide, il s’aide de la leur

Pour me rompre mon mât, ma voile et mon cordage.
Hélas ! puisque tu vois que ce pilote, au lieu

De me guider, m’abîme, et qu’il n’a foi de Dieu,

De pilote, ni d’homme, exauce ma requête.
Diane, venge-moi, lance-lui de tes yeux

Un trait aigu, meurtrier, cruel et furieux,

Lors surmonterons-nous Amour et la tempête.

Quelle Horreur, Quel Effroi, Quel Brouillard, Quelle Nuit

Quelle horreur, quel effroi, quel brouillard, quelle nuit,

S’amasse sur ce lieu privé de la lumière !

L’air s’est noirci partout, ô ma douce guerrière,

Depuis que ton bel oeil ici plus ne reluit.
Le Soleil amoureux de ta beauté te suit,

Les Grâces, les Amours, ne te laissent derrière,

Amour qui tient mon âme en tes yeux prisonnière

Appelle à soi mon coeur, qui le suivant me fuit.
Pour ton départ les bois ont séché leur feuillage,

Les oiseaux ont cessé de regret leur ramage,

Ces prés ont effacé leurs plus belles couleurs,
Les Nymphes de ces champs ont pleuré ton absence,

Moi, sans âme et sans coeur, animé de douleurs,

Je pleure ton départ, père de ma souffrance.

À L’ombre Des Myrtes Verts

A l’ombre des myrtes verts,

Sur un lit fait de fleurettes,

De roses, de violettes,

Et de cent fleurons divers,
Au doux bruit d’une ondelette,

Qui semblait parler d’amour,

Roulant sur l’herbe mollette,

Je me reposai un jour.
Sur cette couche odorante,

Soudain mon oeil fut sillé,

Et au son de l’eau coulante,

Quelque temps je sommeillai.
Il me semblait que ma dame

Était nue entre mes bras,

Et qu’aux amoureux combats,

Ensemble nous rendions l’âme.
Puis l’un sur l’autre pâmés,

Amour sur nous battait l’aile,

Et d’une flamme nouvelle,

Rendait nos coeurs enflammés.
Réveillé je dis au songe :

  » Songe, tu trompes les yeux

D’une agréable mensonge,

Mais le vrai me plaît bien mieux « 

Sisyphe Malheureux, Ixion Et Tantale

Sisyphe malheureux, Ixion et Tantale,

Pour leurs fraudes, larcins, et leurs iniquités,

Par le juste vouloir des saintes déités,

Souffrent mille tourments dans la fosse infernale.
L’un portant un rocher toujours monte et dévale,

L’autre a le chef, les pieds et les bras garrottés

A la roue d’airain tournant de tous côtés,

L’autre brûle de soif dedans l’onde avernale.
Le rocher et la roue et la soif et la faim

Sont les âpres bourreaux dont sans repos et fin

Ils sentent les rigueurs et gênes éternelles,
Mais le dieu qui nourrit mon âme en passion

Me donne incessamment des peines plus cruelles

Que celles de Sisyphe, Tantale et Ixion.

Ah ! Ne Me Baisez Plus, Ah ! Mon Coeur, Je Me Meurs

Ainsi que tous les corps que la nature anime,
Et forme inanimez en ce clos rondissant
Ont leur cause, leur centre, et vont resortissant
Au centre, qu’elle enferme au creux de son abysme,

Ainsi que tous les poincts qu’en sa masse sublime
Contient la pyramide és nues se haussant,
Se ramenent ensamble, et se vont unissant
Au joint indivisible eslevé sur sa cime,

Ainsi que le seul Un en sa capacité
Comprend, pere de tous, le nombre illimité,
Qui au chiffre infiny de tous les nombres entre,

Ainsi de ton amour l’unique intention
Enclost tout : la vigueur, le prix, l’occasion
De tout, est en son un, en son point, en son centre.

Sur La Sombre Minuit Qu’une Liqueur Miellée

Sur la sombre minuit qu’une liqueur miellée

Avait sillé mes yeux d’un paresseux sommeil,

Le Songe me fit voir en funeste appareil

La Mort d’un long linceul piteusement voilée.
Ce songe me dura tant que l’Aube emperlée

D’un éclat d’orient ramenât le soleil,

Et que devers les cieux à mon triste réveil

Cette prière fît mon âme désolée :
  » Vous dieux qui gouvernez ce monde spacieux,

Recevez ma prière et les pleurs de mes yeux.

Las ! s’il est ordonné que la mort à cette heure
Vienne toucher ma vie, ô saintes déités,

Faites en ma faveur qu’adorant les beautés

De ma belle maîtresse entre ses bras je meure ! « 

Amour M’a Découvert Une Beauté Si Belle

Amour m’a découvert une beauté si belle

Que je brûle et englace et en me consumant

J’éprouve, tant me plaît ma flamme et mon tourment,

Que qui meurt en aimant reprend vie immortelle.
Comme l’unique oiseau de cette ardeur nouvelle

Je renais, et ma flamme et son nom chèrement

Je porte sur le dos au front du firmament

Pour les faire reluire en sa voûte éternelle.
Les pâles mariniers errants dessus les eaux

Pour mieux suivre leur route ont recours aux flambeaux

Qui les guident partout sur l’onde marinière,
Ceux-la qui se mettront sur l’amoureuse mer

Prendront de la beauté qu’Amour me fait aimer,

Pour voguer bienheureux, le nom clair de lumière.

Viens, Ma Belle Florelle, Où L’ombre Noir Tremblote

Viens, ma belle Florelle, où l’ombre noir tremblote,

Sur les bords mousselus des antres ténébreux.

Il fait trop chaud ici, cherchons les bois ombreux,

Le profond des vallons ou quelque fraîche grotte.
Entrons sous ce rocher, viens tôt que je suçote

Le coral de ta bouche, embrassons-nous tous deux,

Éteignons nos ardeurs, jouissons dans ce creux

De nos douces amours, çà que je te baisote !
Défais ton lacet blanc, montre ton sein à nu,

Mon coeur, embrasse-moi, lance dru et menu

Ta langue sur la mienne, hâte-toi, ma chère âme,
Mon dieu, je n’en puis plus ! De plaisir je me pâme,

Las ! mon âme s’enfuit, puisque tu meurs aussi,

Mourons lèvre sur lèvre, heureux qui meurt ainsi !

Celui Ne Suis-je Point, Divine Chasseresse

Quand vous aurez prouvé, messieurs du journalisme,
Que Chatterton eut tort de mourir ignoré,
Qu’au ThéâtreFrançais on l’a défiguré,
Quand vous aurez crié sept fois à l’athéisme,

Sept fois au contresens et sept fois au sophisme,
Vous n’aurez pas prouvé que je n’ai pas pleuré.
Et si mes pleurs ont tort devant le pédantisme,
Savezvous, moucherons, ce que je vous dirai ?

Je vous dirai : ‘ Sachez que les larmes humaines
Ressemblent en grandeur aux flots de l’Océan ;
On n’en fait rien de bon en les analysant ;

Quand vous en puiseriez deux tonnes toutes pleines,
En les faisant sécher, vous n’en aurez demain
Qu’un méchant grain de sel dans le creux de la main. ‘