Villanesque

J’ay trop servi de fable au populaire

En vous aymant, trop ingrate maistresse ;

Suffise vous d’avoir eu ma jeunesse.
J’ay trop cherché les moyens de complaire

A vos beaus yeux, causes de ma détresse :

Suffise vous d’avoir eu ma jeunesse.
Il vous falloit me tromper ou m’attraire

Dedans vos lacs d’une plus fine addresse :

Suffise vous d’avoir eu ma jeunesse.
Car la raison commence à se distraire

Du fol amour qui trop cruel m’oppresse :

Suffise vous d’avoir eu ma jeunesse.

Ce N’est Plus Moy Que Veult Faire

Si l’on me dédaigne, je laisse
La cruelle avec son dédain,
Sans que j’attende au lendemain
De faire nouvelle maîtresse ;
C’est erreur de se consumer
À se faire par force aimer.

Le plus souvent ces tant discrètes
Qui vont nos amours méprisant
Ont au coeur un feu plus cuisant ;
Mais les flammes en sont secrètes,
Que pour d’autres nous allumons,
Cependant que nous les aimons.

Le trop fidèle opiniâtre,
Qui, déçu de sa loyauté,
Aime une cruelle beauté,
Ne sembletil point l’idolâtre,
Qui de quelque idole impuissant
Jamais le secours ne ressent ?

On dit que qui ne se lasse
De longuement importuner,
Par force enfin se fait donner ;
Mais c’est avoir mauvaise grâce,
Quoi qu’on puisse avoir de quelqu’un,
Que d’être toujours importun.

Voyezles, ces amants fidèles,
Ils sont toujours pleins de douleurs.
Les soupirs, les regrets, les pleurs
Sont leurs contenances plus belles,
Et semble que pour être amants,
Il faille plaindre seulement.

Celui doitil s’appeler homme
Qui, l’honneur de l’homme étouffant,
Pleure tout ainsi qu’un enfant
Pour la perte de quelque pomme ?
Ne fautil plutôt le nommer
Un fol qui croit de bien aimer ?

Moi qui veux fuir ces sottises
Qui ne donnent que de l’ennui,
Sage par le malheur d’autrui
J’use toujours de mes franchises,
Et ne puis être mécontent
Que l’on m’en appelle inconstant.

Ces Beaux Cheveux Crêpés

Cinq ou six fois cette nuict en dormant,
Je vous ay veuë en un accoustrement,
Aupres duquel rien ne me sçauroit plaire,
La jupe estoit d’une opale tresclaire,
Et vostre robe estoit un diamant.

Rien n’est si beau dessous le firmament,
L’Astre du jour brille moins clairement,
Et vous passiez sa lumiere ordinaire
Cinq ou six fois.

Que le sommeil nous trompe vainement !
Par avanture en ce mesme moment
Vous vous trouviez en estat bien contraire :
Mais à propos, comment va cette affaire ?
Avezvous bien esté tout doucement
Cinq ou six fois ?

Délivre-moi, Seigneur, De Cette Mer Profonde

Certain cafard, jadis jésuite,
Plat écrivain, depuis deux jours
Ose gloser sur ma conduite,
Sur mes vers, et sur mes amours :
En bon chrétien je lui fais grâce,
Chaque pédant peut critiquer mes vers ;
Mais sur l’amour jamais un fils d’Ignace
Ne glosera que de travers.

L’automne Suit L’esté Et La Belle Verdure

A M. Bertrand, pour le remercier de l’accueil tout…
évangélique qu’il m’a fait dans ses bureaux du Patriote.

Quand les nouveaunés, en leurs langes
Dorment sur les bras des marraines
Tels, de doux et blonds petits anges
Tombés des étoiles sereines
Digue digue dig, digue digue don !
Chante aux enfançons le grand carillon
Digue digue dig, digue digue don !
Pour qu’on vous baptise
Casquez, casquez donc !…

Quand sous les cieux des épousailles
Où le soleil d’amour scintille,
S’envolent des coeurs, les grisailles
Et s’en va le gars vers la fille.
Digue digue dig, digue digue don !
Chante aux amoureux le grand carillon
Digue digue dig, digue digue don !
Pour qu’on vous marie
Casquez, casquez donc ! …

Quand s’éteignent comme des cierges,
Les grandspères et les grand’mères
Et que gisent, emmi les serges
Des linceuls, leurs corps éphémères.
Digue digue dig, digue digue don !
Chante aux trépassés le grand carillon
Digue digue dig, digue digue don !
Pour qu’on vous enterre
Casquez, casquez donc !…

Le Ris De Ma Maistresse Est Un Printemps De Roses

Le ris de ma Maistresse est un Printemps de roses,

De boutons, et d’oeillets, et sa chaste beauté

Représente à mes yeux la chaleur d’un Esté,

Alors que sur les champs sont les grappes descloses.
Elle tiendroit en soy toutes douceurs encloses,

Si un Automne, hélas ! qui est sa chasteté,

Et un Yver fascheux, qui est sa cruauté,

Ne faisoyent dans mon cueur mille métamorphoses.
Car ce cruel Amour ores, pour se vanger,

En un rocher muet fait mon cueur eschanger,

Seulement au refus d’une subtile oeillade ;
Ores fait résonner la langueur de mes sons,

Me faisant entonner mil et mille chansons,

Si je suis tant heureux qu’Olimpe me regarde.

L’esprit Divin, Dont L’immortelle Essence

L’esprit divin, dont l’immortelle essence

Premierement vint de la main des dieux,

Se voyant prest de s’envoler aux Cieux

Pour à jamais y faire demeurance,
Avant sortir, comme ayant jouissance

De ce qu’il a desiré pour son mieux,

Predit souvent le malheur envieux

Et nous en donne une ferme asseurance.
Ainsy jadis l’amoureuse Didon

Prophetisa les flames du brandon

Qui alluma la gent Phenicienne ;
Ainsy a fait l’honneur des Angevins.

Car en mourant, par ses vers plus divins,

Chantant sa flame il a prédit la mienne.

Plus Je Suis Tourmenté, Plus Je Me Sens Heureux

Plus je suis tourmenté, plus je me sens heureux

Plus je suis assailli, et plus je me renforce,

Plus j’ay de poursuyvans, plus s’augmente ma force,

Plus je suis au combat, plus je suis courageux.
Et plus je suis vaincu, plus suis-je audacieux :

Un coup d’estoc receu ne me sert que d’amorce,

Et pour un coup de lance, une chute, une estorce,

Un coup de coustelas, je n’en suis que de mieux.
Car le seul souvenir de celle que j’honore

Me guarit de ce mal, et d’un plus grand encore,

Et fussé-je au danger de la mort encourir;
Mais si je suis attainct d’une seule estincelle

Qui sorte des beaux yeux ou d’un ris de la Belle,

Alors perdant le cueur je suis prest de mourir.

Sa Flame Est Morte Et La Mienne A Pris Vie

Sa flame est morte et la mienne a pris vie,

Ainsi qu’on voit l’arbrisseau renaissant

Au pied du tronc qui s’en va périssant

Sous le ridé de l’escorce pourrie :
Il est au Ciel hors le danger d’envie,

Et je suis cy, après vous languissant,

Craignant tousjours l’envieux pâlissant,

Et le venin d’une langue ennemie.
Et d’autant plus il surpasse mon heur,

Que par sur tous est grande ma douleur,

Et mes désirs chassant si belle proye :
Mais si voulez seréner vos beaux yeux,

Vous pouvez bien me rendre autant heureux

Sans que je sois envieux de sa joye.

Souffle Dans Moy, Seigneur

Souffle dans moy, Seigneur, souffle dedans mon âme

Une part seulement de ta saincte grandeur ;

Engrave ton vouloir au rocher de mon cueur

Pour asseurer le feu qui mon esprit enflame.
Supporte, Seigneur Dieu, l’imparfaict de ma flâme

Qui deffault trop en moy : Ren toy le seul vainqueur,

Et de ton grand pouvoir touche, époinçonne, entame

Le feu, le cueur, l’esprit de moy, ton serviteur.
Eslève quelquefois mon âme despétrée

Du tombeau de ce corps qui la tient enserrée :

Fay, fay la comparoir devant ta majesté :
Autrement je ne puis, ne voyant que par songe,

D’avec la chose vraye esplucher le mensonge

Qui se masque aisément du nom de Vérité.

Tout Passe Par Leurs Mains, Rien Ne Se Fait Sans Eux

Tout passe par leurs mains, rien ne se fait sans eux,

Ils ont sur le Royaume une pleine puissance,

On soutient qu’il leur faut porter obéissance

Car on les a élus plus sages et plus vieux.
Mais s’il est question d’un de ces Demi-dieux,

Sous ombre de l’appât d’une folle espérance,

Ils font tout, et fut-il contraire à l’ordonnance,

Tant on craint aujourd’hui de leur être odieux.
Et cependant le peuple est pareil à la balle,

Qui jamais n’a repos : et puis rouge, et puis pâle,

Ainsi qu’il est poussé par le muable vent.
On s’en joue, on le pille, on l’endort, on le lie,

Sans crainte de celui qui connaît leur folie,

Et qui les punira au jour du Jugement.