En Sortant De L’école

En sortant de l’école

nous avons rencontré

un grand chemin de fer

qui nous a emmenés

tout autour de la terre

dans un wagon doré
Tout autour de la terre

nous avons rencontré

la mer qui se promenait

avec tous ses coquillages

ses îles parfumées

et puis ses beaux naufrages

et ses saumons fumés
Au-dessus de la mer

nous avons rencontré

la lune et les étoiles

sur un bateau à voiles

partant pour le Japon

et les trois mousquetaires

des cinq doigts de la main

tournant ma manivelle

d’un petit sous-marin

plongeant au fond des mers

pour chercher des oursins
Revenant sur la terre

nous avons rencontré

sur la voie de chemin de fer

une maison qui fuyait

fuyait tout autour de la Terre

fuyait tout autour de la mer

fuyait devant l’hiver

qui voulait l’attraper
Mais nous sur notre chemin de fer

on s’est mis à rouler

rouler derrière l’hiver

et on l’a écrasé

et la maison s’est arrêtée

et le printemps nous a salués
C’était lui le garde-barrière

et il nous a bien remerciés

et toutes les fleurs de toute la terre

soudain se sont mises à pousser

pousser à tort et à travers

sur la voie du chemin de fer

qui ne voulait plus avancer

de peur de les abîmer
Alors on est revenu à pied

à pied tout autour de la terre

à pied tout autour de la mer

tout autour du soleil

de la lune et des étoiles

A pied à cheval en voiture

et en bateau à voiles.
« En sortant de l’école », tiré du recueil « Histoires et d’autres histoires » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Étranges Étrangers

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel

hommes des pays lointains

cobayes des colonies

Doux petits musiciens

soleils adolescents de la porte d’Italie

Boumians de la porte de Saint-Ouen

Apatrides d’Aubervilliers

brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris

ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied

au beau milieu des rues

Tunisiens de Grenelle

embauchés débauchés

manoeuvres désoeuvrés

Polacks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone

pêcheurs des Baléares ou bien du Finisterre

rescapés de Franco

et déportés de France et de Navarre

pour avoir défendu en souvenir de la vôtre

la liberté des autres

Esclaves noirs de Fréjus

tiraillés et parqués

au bord d’une petite mer

où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus

qui évoquez chaque soir

dans les locaux disciplinaires

avec une vieille boîte à cigares

et quelques bouts de fil de fer

tous les échos de vos villages

tous les oiseaux de vos forêts

et ne venez dans la capitale

que pour fêter au pas cadencé

la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal

dépatriés expatriés et naturalisés
Enfants indochinois

jongleurs aux innocents couteaux

qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés

de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés

qui dormez aujourd’hui de retour au pays

le visage dans la terre

et des bombes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé

la monnaie de vos papiers dorés

on vous a retourné

vos petits couteaux dans le dos
Étranges étrangers

Vous êtes de la ville

vous êtes de sa vie

même si mal en vivez

même si vous mourez.
« Étranges étrangers », tiré du recueil « Grand bal du printemps » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Être Ange C’est Étrange

Être Ange

C’est Étrange

Dit l’Ange

Être Âne

C’est étrâne

Dit l’Âne

Cela ne veut rien dire

Dit l’Ange en haussant les ailes

Pourtant

Si étrange veut dire quelque chose

étrâne est plus étrange qu’étrange

dit l’Âne

Étrange est !

Dit l’Ange en tapant du pied

Étranger vous-même

Dit l’Âne

Et il s’envole.
« Être ange c’est étrange », tiré du recueil « Fatras » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Il Y En A Qui S’appellent

Il y en a qui s’appellent

Aimé Bienvenu ou Désiré

moi on m’a appelé Destiné
Je ne sais pas pourquoi

et je ne sais même pas qui m’a donné ce nom-là
Mais j’ai eu de la chance

On aurait pu m’appeler

Bon à rien Mauvaise graine Détesté Méprisé

ou Perdu à jamais.
« Il y en a qui s’appellent », tiré du recueil « Grand bal du printemps » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

In Memoriam

Il est interdit de faire de la musique plus de vingt-quatre heures par jour

ça finira par me faire du tort

Hier au soir un Hindou amnésique

a mis tous mes souvenirs dans une grosse boule en or

et la boule a roulé au fond d’un corridor

et puis dans l’escalier elle a dégringolé

renversant un monsieur

devant la loge de la concierge

un monsieur qui voulait dire son nom en rentrant
Et la boule lui a jeté tous mes souvenirs à la tête

et il a dit mon nom à la place du sien

et maintenant

me voilà tranquille pour un bon petit bout de temps

Il a tout pris pour lui

je ne me souviens de rien

et il est parti sangloter sur la tombe de mon grand-père paternel

le judicieux éleveur de sauterelles

l’homme qui ne valait pas grand chose mais qui n’avait peur de rien

et qui portait des bretelles mauves

Sa femme l’appelait grand vaurien

ou grand saurien peut-être

oui c’est cela je crois bien grand saurien

ou autre chose

est-ce que je sais

est-ce que je me souviens

Tout ça futilités fonds de tiroirs miettes et gravats de ma mémoire

Je ne connais plus le fin mot de l’histoire
Et la mémoire

comment est-elle faite la mémoire

de quoi a-t-elle l’air

de quoi aura-t-elle l’air plus tard

la mémoire

Peut-être qu’elle était verte pour les souvenirs de vacances

peut-être que c’est devenu maintenant un grand panier d’osier sanglant

avec un petit monde assassiné dedans

et une étiquette avec le mot Haut

avec le mot Bas

et puis le mot Fragile en grosses lettres rouges

en bleues

ou mauves

pourquoi pas mauves

enfin grises et roses

puisque j’ai le choix maintenant.
« In memoriam », tiré du recueil « La Pluie et le beau temps » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Je Vous Salis, Ma Rue

Je vous salis ma rue

et je m’en excuse

un homme-sandwich m’a donné un prospectus

de l’Armée du Salut

je l’ai jeté

et il est là tout froissé

dans votre ruisseau

et l’eau tarde à couler

Pardonnez-moi cette offense

les éboueurs vont passer

avec leur valet mécanique

et tout sera effacé

Alors je dirai

je vous salue ma rue pleine d’ogresses

charmantes comme dans les contes chinois

et qui vous plantent au coeur

l’épée de cristal du plaisir

dans la plaie heureuse du désir

Je vous salue ma rue pleine de grâce

l’éboueur est avec nous.
« Je vous salis, ma rue », tiré du recueil « Fatras » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

La Couleur Locale

Comme il est beau ce petit paysage

Ces deux rochers ces quelques arbres

et puis l’eau et puis le rivage

comme il est beau

Très peu de bruit un peu de vent

et beaucoup d’eau
C’est un petit paysage de Bretagne

il peut tenir dans le creux de la main

quand on le regarde de loin

Mais si on s’avance

on ne voit plus rien

on se cogne sur un rocher

ou sur un arbre

on se fait mal c’est malheureux

Il y a des choses qu’on peut toucher de près

d’autres qu’il vaut mieux regarder d’assez loin

mais c’est bien joli tout de même

Et puis avec ça

le rouge des roses rouges et le bleu des bluets

le jaune des soucis le gris des petits gris

toute cette humide et tendre petite sorcellerie

et le rire éclatant de l’oiseau paradis

et ces chinois si gais si tristes et si gentils

Bien sûr

c’est un paysage de Bretagne

un paysage sans roses roses

sans roses rouges

un paysage gris sans petit gris

un paysage sans chinois sans oiseau paradis

Mais il me plaît ce paysage-là

et je peux bien lui faire cadeau de tout cela

Cela n’a pas d’importance n’est-ce pas

et puis peut être que ça lui plaît

à ce paysage-là

La plus belle fille du monde

ne peut donner que ce qu’elle a

La plus belle fille du monde

je la place aussi dans ce paysage-là

et elle s’y trouve bien

elle l’aime bien

Alors il lui fait de l’ombre

et puis du soleil

dans la mesure de ses moyens

et elle reste là

et moi aussi je reste là

près de cette fille-là

A côté de nous il y a un chien avec un chat

et puis un cheval

et puis un ours brun avec un tambourin

et plusieurs animaux très simples dont j’ai oublié le nom

Il y a aussi la fête

des guirlandes des lumières des lampions

et l’ours brun tape sur son tambourin

et tout le monde dans une danse

tout le monde chante une chanson.
« La couleur locale », tiré du recueil « Spectacle » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

La Seine A Rencontré Paris

Qui est la

Toujours là dans la ville

Et qui pourtant sans cesse arrive

Et qui pourtant sans cesse s’en va
C’est un fleuve

répond un enfant

un devineur de devinettes

Et puis l’œil brillant il ajoute

Et le fleuve s’appelle la Seine

Quand la ville s’appelle Paris

et la Seine c’est comme une personne

Des fois elle court elle va très vite

elle presse le pas quand tombe le soir

Des fois au printemps elle s’arrête

et vous regarde comme un miroir

et elle pleure si vous pleurez

ou sourit pour vous consoler

et toujours elle éclate de rire

quand arrive le soleil d’été

La Seine dit un chat

c’est une chatte

elle ronronne en me frôlant
Ou peut-être que c’est une souris

qui joue avec mois puis s’enfuit

La Seine c’est une belle fille de dans le temps

une jolie fille du French Cancan

dit un très vieil Old Man River

un gentleman de la misère

et dans l’écume du sillage

d’un lui aussi très vieux chaland

il retrouve les galantes images

du bon vieux temps tout froufroutant
La Seine

dit un manœuvre

un homme de peine de rêves de muscles et de sueur

La Seine c’est une usine

La Seine c’est le labeur

En amont en aval toujours la même manivelle

des fortunes de pinard de charbon et de blé

qui remontent et descendent le fleuve

en suivant le cours de la Bourse

des fortunes de bouteilles et de verre brisé

des trésors de ferraille rouillée

de vieux lits-cages abandonnés

ré-cu-pé-rés

La Seine

c’est une usine

même quand c’est la fraicheur

c’est toujours le labeur

c’est une chanson qui coule de source

Elle a la voix de la jeunesse

dit une amoureuse en souriant

une amoureuse du Vert-Galant

Une amoureuse de l’ile des cygnes

se dit la même chose en rêvant
La Seine

je la connais comme si je l’avais faite

dit un pilote de remorqueur au bleu de chauffe

tout bariolé

tout bariolé de mazout et de soleil et de fumée

Un jour elle est folle de son corps

elle appelle ca le mascaret

le lendemain elle roupille comme un loir

et c’est tout comme un parquet bien briqué

Scabreuse dangereuse tumultueuse et rêveuse

par-dessus le marché

Voilà comment qu’elle est

Malice caresse romance tendresse caprice

vacherie paresse

Si ca vous intéresse c’est son vrai pedigree
La Seine

c’est un fleuve comme un autre

dit d’une voix désabusée un monsieur correct et

blasé

l’un des tout premiers passagers du grand tout

dernier bateau-mouche touristique et pasteurisé

un fleuve avec des ponts des docks des quais

un fleuve avec des remous des égouts et de temps à

autre un noyé

quand  ce n’est pas un chien crevé

avec des pécheurs à la ligne

et qui n’attrapent rien jamais

un fleuve comme un autre et je suis le premier à le

déplorer
Et la Seine qui l’entend sourit

et puis s’éloigne en chantonnant

Un fleuve comme un autre comme un autre comme

un autre

un cours d’eau comme un autre cours d’eau

d’eau des glaciers et des torrents

et des lacs souterrains et des neiges fondues

des nuages disparus

Un fleuve comme un autre

comme la Durance ou le Guadalquivir

ou l’Amazone ou la Moselle

le Rhin la Tamise ou le Nil

Un fleuve comme le fleuve Amour

comme le fleuve Amour

chante la Seine épanouie

et la nuit la Voix lactée l’accompagne de sa tendre

rumeur dorée

et aussi la voix ferrée de son doux fracas coutumier
Comme le fleuve Amour

vous l’entendez la belle

vous l’entendez roucouler

dit un grand seigneur des berges

un estivant du quai de la Râpée

le fleuve Amour tu parles si je m’en balance

c’est pas un fleuve la Seine

c’est l’amour en personne

c’est ma petite rivière à moi

mon petit point du jour

mon petit tour du monde

les vacances de ma vie

Et le Louvre avec les Tuileries la Tour Eiffel la Tour

Pointue et Notre-Dame de l’Obélisque

la gare de Lyon ou d’Austerlitz

c’est mes châteaux de la Loire

la Seine

c’est ma Riviera

et moi je suis son vrai touriste
Et quand elle coule froide et nue en hurlante plainte

contre inconnu

faudrait que j’aie mauvaise mémoire

pour l’appeler détresse misère ou désespoir

Faut tout de même pas confondre les contes de fées et

les cauchemars

Aussi

quand dessous le Pont-Neuf le vent du dernier jour

soufflera ma bougie

quand je me retirerai des affaires de la vie

quand je serai définitivement à mon aise

au grand palace des allongés

à Bagneux au Père-Lachaise

je sourirai et me dirai
Il était une fois la Seine

il était une fois

il était une fois l’amour

il était une fois le malheur

et une autre fois l’oubli
Il était une fois la Seine

il était une fois la vie
« La Seine a rencontré Paris », tiré du recueil « Choses et autres » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Le Cancre

Il dit non avec la tête

mais il dit oui avec le coeur

il dit oui à ce qu’il aime

il dit non au professeur

il est debout

on le questionne

et tous les problèmes sont posés

soudain le fou rire le prend

et il efface tout

les chiffres et les mots

les dates et les noms

les phrases et les pièges

et malgré les menaces du maître

sous les huées des enfants prodiges

avec les craies de toutes les couleurs

sur le tableau noir du malheur

il dessine le visage du bonheur.
« Le Cancre », tiré du recueil « Paroles » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Le Tendre Et Dangereux Visage De L’amour

Le tendre et dangereux

visage de l’amour

m’est apparu un soir

après un trop long jour

C’était peut-être un archer

avec son arc

ou bien un musicien

avec sa harpe

Je ne sais plus

Je ne sais rien

Tout ce que je sais

c’est qu’il m’a blessée

peut-être avec une flèche

peut-être avec une chanson

Tout ce que je sais

c’est qu’il m’a blessée

blessée au coeur

et pour toujours

Brûlante trop brûlante

blessure de l’amour.
« Le tendre et dangereux visage de l’amour », tiré du recueil « Histoires et d’autres histoires » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Les Feuilles Mortes

C’est une chanson, qui nous ressemble

Toi tu m’aimais et je t’aimais

Nous vivions tous, les deux ensemble

Toi que m’aimais moi qui t’aimais

Mais la vie sépare ceux qui s’aiment

Tout doucement sans faire de bruit

Et la mer efface sur la sable les pas des amants désunis
Oh! je voudrais tant que tu te souviennes

Des jours heureux ou nous étions amis

En ce temps-la la vie était plus belle,

Et le soleil plus brulant qu’aujourd’hui

Les feuilles mortes se ramassent a la pelle

Tu vois, je n’ai pas oublié

Les feuilles mortes se ramassent a la pelle,

Les souvenirs et les regrets aussi

Et le vent du nord les emporte

Dans la nuit froide de l’oubli.

Tu vois, je n’ai pas oublié

La chanson que tu me chantais.
C’est une chanson qui nous ressemble

Toi, tu m’aimais et je t’aimais

Et nous vivions tous deux ensemble

Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais

Mais la vie sépare ceux qui s’aiment

Tout doucement, sans faire de bruit

Et la mer efface sur le sable

Les pas des amants désunis.
Les feuilles mortes se ramassent a la pelle,

Les souvenirs et les regrets aussi

Mais mon amour silencieux et fidèle

Sourit toujours et remercie la vie

Je t’aimais tant, tu étais si jolie,

Comment veux-tu que je t’oublie?

En ce temps-la, la vie était plus belle

Et le soleil plus brulant qu’aujourd’hui

Tu étais ma plus douce amie

Mais je n’ai que faire des regrets

Et la chanson que tu chantais

Toujours, toujours je l’entendrai!
C’est une chanson qui nous ressemble

Toi, tu m’aimais et je t’aimais

Et nous vivions tous deux ensemble

Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais

Mais la vie sépare ceux qui s’aiment

Tout doucement, sans faire de bruit

Et la mer efface sur le sable

Les pas des amants désunis.
« Les feuilles mortes », tiré du recueil « Soleil de nuit » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Lumières D’hommes

Somnambule en plein midi

même la viande sur la fourchette

même la fourchette à la main

toujours très près des camarades

mais si loin tout de même si loin

et donner la pâtée au chien

mais je voyais la pâtée s’enfuir

le chien courir le long du mur

et j’entendais ses soupirs

et le chien voyait ma lumière

mon astre

et laissait la pâtée courir

j’avais cette lumière là sur moi

comme ça

mais ce n’était pas

ma lumière

elle était là comme ça

j’aurais voulu

j’ai tout essayé

j’aurais voulu m’en débarrasser partager

mais elle brûlait tout le monde

personne n’en voulait

mais

si je la mettais en veilleuse

tout le monde applaudissait

lumière couleur de lanterne sourde

petite lampe sans danger

elle plaisait

mais la grande lueur de l’indifférence avouée

le vrai lampadaire

le bec de gaz saignant

contre lequel l’amour saignant se cogne

se blesse

se tue

sans vraiment mourir

la comète

le grand rat de cave que chacun porte dans sa poitrine

l’inquiétante et magnifique lueur

cette braise

personne presque personne n’en veut

petits mensonges lumineux couleur de vérité lumineuse

vérités verroteries

lumière béate de l’homme franc qui vous regarde bien en face

salamandre installée dans le front du penseur

bois et charbons

petits briquets de l’amitié

feux de paille

feux de poutres

feux de joies

de Bengale et de tous bois

allumettes

brindilles

boulets bernots

comme vous plaisez !

ne croyez pas que je pousse le cri du ver luisant qui s’excuse de briller

ou la plainte déchirante du cul-de-jatte qui voudrait patiner

non

je hurle à la lumière avec de l’encre et du papier

le soir tard

et je crie

tout de même

il y a la lumière

chacun a sa lumière

et le monde crève de froid

le monde a peur de se brûler les doigts

évidemment

c’est la lumière qui brille qui brûle qui fait cuire

et qui glace le sang

c’est la grande omelette surprise

le soleil avec des caillots de sang

lueur du coeur

lueur de l’amour

lueur

oh il faut la poursuivre cette lueur aveuglante

elle existe

elle crève les yeux

mais s’ils faut que les yeux crèvent pour tout voir

crevez les yeux
c’est la lumière vivante que chacun porte en soi

et que tout le monde étouffe pour faire comme tout le monde

lumière défendue

tu grilles ceux qui t’approchent

ceux qui veulent te prendre

mais tu les aimes

lumière vivante

la vie c’est toi

la vie vivante qui marche en avant

en revenant sur ses pas

qui marche tout droit qui fait des détours et qui n’en fait pas

soleil de nuit

lune de jour

étoiles de l’après-midi

battements de coeur avant l’amour

pendant l’amour

après l’amour

grande lumière dans l’oeil du porc qui fait l’amour

lumière telle que sans abat-jour

lumière brute lumière rouge

lumière crépusculaire

indifférente avide passionnée

lumière de printemps si douce

lumière d’enfant

toujours la même lumière cruelle et lucide

mais parfois si belle

visages qui vous approchez

yeux fermés

bouches ouvertes

tout tourne et tout flambe

vos deux têtes

tête de garçon

tête de fille

vos deux têtes tournent et oublient

c’est un astre

un instant

une victoire

une prise

éclair obscur du mauvais temps

feux follets de la morale

croix de feu

pétards mouillés

ciboires bien astiqués

malheureux petits soleils de cuivre

hostensoirs

comme ils sont ridicules et blêmes vos rayons

lorsque la lumière de celle qui aime l’amour

rencontre la lumière de celui qui aime l’amour

drôle d’incendie

peu importe sa durée

toujours hier demain bonjour bonsoir autrefois jamais toujours et vous-mêmes

qu’est-ce que ça fout pourvu que ça flambe.
« Lumières d’Hommes », tiré du recueil « Soleil de nuit » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Chanson De La Seine

La Seine a de la chance

Elle n’a pas de soucis

Elle se la coule douce

Le jour comme la nuit

Et elle sort de sa source

Tout doucement sans bruit

Et sans se faire de mousse

Sans sorti de son lit

Elle s’en va vers la mer

En passant par Paris

La Seine a de la chance

Elle n’a pas de soucis

Et quand elle se promène

Tout le long de ses quais

Avec sa belle robe verte

Et ses lumières dorées

Notre-Dame jalouse

Immobile et sévère

Du haut de toutes ses pierres

La regarde de travers

Mais la Seine s’en balance

Elle n’a pas de soucis

Elle se la coule douce

Le jour comme la nuit

Et s’en va vers le Havre

Et s’en va vers la mer

En passant comme un rêve

Au milieu des mystères

Des misères de Paris.
« Chanson de la Seine », tiré du recueil « Spectacle » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Malgré Moi

Embauché malgré moi dans l’usine à idées

j’ai refusé de pointer

Mobilisé de même dans l’armée des idées

j’ai déserté

Je n’ai jamais compris grand chose

Il n’y a jamais grand chose

ni petite chose

il y a autre chose

Autre chose

c’est ce que j’aime qui me plaît

et que je fais.
« Malgré moi », tiré du recueil « Choses et autres » paru aux éditions Gallimard

© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

Chanson Pour Chanter À Tue-tête Et À Cloche-pied

Un immense brin d’herbe

Une toute petite forêt

Un ciel tout à fait vert

Et des nuages en osier

Une église dans une malle

La malle dans un grenier

Le grenier dans une cave

Sur la tour d’un château

Le château à cheval

A cheval sur un jet d’eau

Le jet d’eau dans un sac

A côté d’une rose

La rose d’un fraisier

Planté dans une armoire

Ouverte sur un champ de blé

Un champ de blé couché

Dans les plis d’un miroir

Sous les ailes d’un tonneau

Le tonneau dans un verre

Dans un verre à Bordeaux

Bordeaux sur une falaise

Où rêve un vieux corbeau

Dans le tiroir d’une chaise

D’une chaise en papier

En beau papier de pierre

Soigneusement taillé

Par un tailleur de verre

Dans un petit gravier

Tout au fond d’une mare

Sous les plumes d’un mouton

Nageant dans un lavoir

A la lueur d’un lampion

Éclairant une mine

Une mine de crayons

Derrière une colline

Gardée par un dindon

Un gros dindon assis

Sur la tête d’un jambon

Un jambon de faïence

Et puis de porcelaine

Qui fait le tour de France

A pied sur une baleine

Au milieu de la lune

Dans un quartier perdu

Perdu dans une carafe

Une carafe d’eau rougie

D’eau rougie à la flamme

A la flamme d’une bougie

Sous la queue d’une horloge

Tendue de velours rouge

Dans la cour d’une école

Au milieu d’un désert

Où de grandes girafes

Et des enfants trouvés

Chantent chantent sans cesse

A tue-tête à cloche-pied

Histoire de s’amuser

Les mots sans queue ni tête

Qui dansent dans leur tête

Sans jamais s’arrêter
Et on recommence

Un immense brin d’herbe

Une toute petite forêt
etc., etc., etc.
© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques