À Etienne Jodelle Se Jouant Sur Son Nom Retourné

Quand tu naquis en ces bas lieux
Tous les dieux et les demi dieux
Et les déesses plus bénines
Gravèrent de lettres divines
Dans ton astre bien fortuné
‘Le Délien est né !’
Tout le Parnassien troupeau
Chantant autour de ton berceau,
Te prévoyant son prêtre en France,
Disait en l’heur de ta naissance
Sur ton front déjà couronné
‘Le Délien est né !’
Les nymphes des bois et des eaux,
Faunes, chèvrepieds, satyreaux,
Les rocs, les antres, les montagnes,
Les prés, les bosquets, les campagnes,
Ont tous ensemble résonné
‘Io le Délien est né !’
Dès la fleur de tes jeunes ans,
De nos poètes les mieux disants,
Ravis, comme d’un autre Ascrée,
De ta docte bouche sacrée,
Ont tous sur leur lyre entonné
‘Io le Délien est né !’
Il me semble déjà que j’oi
Rire et chanter avecques moi
Toutes nos plus belles fillettes,
Ayant de gaies violettes
Leur chef épars environné
‘Io le Délien est né !’
Ne craignez plus, divins esprits,
Que l’ignorant gagne le prix
Dessus votre gloire immortelle
Votre divin Jodelle
Qui vous était prédestiné,
‘Io le Délien est né !’

En Quel Fleuve Areneux Jaunement S’écouloit

Insomnie, impalpable Bête !
N’astu d’amour que dans la tête ?
Pour venir te pâmer à voir,
Sous ton mauvais oeil, l’homme mordre
Ses draps, et dans l’ennui se tordre !…
Sous ton oeil de diamant noir.

Dis : pourquoi, durant la nuit blanche,
Pluvieuse comme un dimanche,
Venir nous lécher comme un chien :
Espérance ou Regret qui veille.
A notre palpitante oreille
Parler bas… et ne dire rien ?

Pourquoi, sur notre gorge aride,
Toujours pencher ta coupe vide
Et nous laisser le cou tendu,
Tantales, soiffeurs de chimère :
Philtre amoureux ou lie amère
Fraîche rosée ou plomb fondu !

Insomnie, estu donc pas belle ?…
Eh pourquoi, lubrique pucelle,
Nous étreindre entre tes genoux ?
Pourquoi râler sur notre bouche,
Pourquoi défaire notre couche,
Et… ne pas coucher avec nous ?

Pourquoi, Belledenuit impure,
Ce masque noir sur ta figure ?…
Pour intriguer les songes d’or ?…
N’estu pas l’amour dans l’espace,
Souffle de Messaline lasse,
Mais pas rassasiée encor !

Insomnie, estu l’Hystérie…
Estu l’orgue de barbarie
Qui moud l’Hosannah des Élus ?…
Ou n’estu pas l’éternel plectre,
Sur les nerfs des damnésdelettre,
Raclant leurs vers qu’eux seuls ont lus.

Insomnie, estu l’âne en peine
De Buridan ou le phalène
De l’enfer ? Ton baiser de feu
Laisse un goût froidi de fer rouge…
Oh ! viens te poser dans mon bouge ! …
Nous dormirons ensemble un peu.