Promenade

Nous qui croyons souffrir, songeons à la souffrance

De ceux qui vivent seuls, sans même une espérance,

Et qui mourront tout seuls ;

Regardons les méchants et ceux de qui la vie

N’a d’autre but que d’être à jamais asservie

Aux choses dont la mort fait les vers des linceuls !

Vois les hommes des champs ; vois les hommes des villes :

Les combats étrangers ou les guerres civiles

Déchirer leurs esprits ;

Jette un profond regard sur l’histoire profonde,

Et devant les forfaits entrevus sous cette onde,

Dis-moi ce que ressent ton pauvre cœur surpris.

Après avoir sondé toutes ces noires choses,

Regarde, là, tout près, les fleurs blanches ou roses

Sourire au grand ciel bleu ;

L’arbre étend ses longs bras, lorsqu’avec toi je passe,

Pour nous bénir, et Dieu rayonne dans l’espace,

Car l’arbre nous connaît et nous connaissons Dieu !

Amie, et délivrés de la ville lointaine

Dont le bruit nous arrive ainsi qu’un bruit de chaîne,

Essuie enfin tes pleurs !

Vois : la brise s’endort ; l’eau paisible s’écoule ;

Est-il bonheur plus grand que d’oublier la foule,

D’être aimé des oiseaux, et d’être aimé des fleurs ?

Que Voulez-vous Que Je Vous Dise

Que voulez-vous que je vous dise ?

Cela vous coûterait bien peu,

De délaisser enfin l’Église

Et de vous rapprocher de Dieu.

Vous écrasez les grandes choses

Sous un niveau matériel,

Sans baisser les yeux vers les roses,

Sans les élever jusqu’au ciel !

Vous inventez des saintes vierges,

Tout en marchant dans l’impudeur ;

Vous portez à la main des cierges,

Et la nuit noire au fond du cœur.

Si vous le vouliez bien, mes frères,

Ancrés dans la félicité,

Vous abdiqueriez vos colères

Pour la simple fraternité !

L’Humanité, blanche et nouvelle,

Dresserait un front triomphant…

Sous l’azur, clémence éternelle,

Nul ne gronderait un enfant !

Les enfants auraient tous des mères ;

Ils pourraient se chérir entre eux,

Sans se mêler à des misères,

Sans ternir le ciel de leurs yeux !

Les enfants feraient leur murmure

Comme les oiseaux et les vents ;

La mystérieuse Nature

Serait comprise des vivants.

Je vous le dis ; moi, je vous aime,

Frères, je voudrais vous voir tous

Debout dans un amour suprême,

Jamais humbles, mais bons et doux !

Non ! l’homme rampe dans la fange,

Lui qui pourrait, juste et béni,

Entr’ouvrir ses deux ailes d’ange,

Et s’élancer dans l’infini !

Retour Par Mer

On carguait lentement les lourdes voiles rondes

Qui poussaient le vaisseau sous les vents réguliers,

Et l’Occident brisait ses flèches moribondes

Sur leurs rondeurs s’offrant comme des boucliers.

Derrière nous l’effroi de l’infini, le large.

La houle nous faisait un lent et doux roulis ;

Nos dix vergues en croix se plaignaient sous la charge

Des voiles dont le vent gonflait les vastes plis.

Salut, pins au versant des falaises natales,

Ô palmiers, aloès, myrtes, arbousiers verts,

Monts lointains, bords sacrés fréquentés des cigales,

Horizon familier, salut, mon univers !

La douceur du retour avait gagné mon âme.

Le parfum de la plage arriva jusqu’à bord,

Puis ce fut un cri d’homme, et puis un chant de femme :

L’air était plein de voix nous invitant au port.

Ton appel était fait, Provence maternelle,

D’un mélange charmant de bruits et de chansons :

Tout parlait, l’aboiement d’un chien, l’essor d’une aile,

Et même la fumée au faîte des maisons.

Tous les parfums d’avril venaient à la rencontre

Du vaisseau de haut bord qui marchait calme et beau ;

Arbre ou rocher, le point reconnu qu’on se montre

Se profilait déjà distinct sur le coteau.

Voyageurs ! voyageurs ! explorez la nature ;

Tentez au bout des mers la pensée ou l’amour :

Tout départ vous promet une heureuse aventure,

Et ce bonheur fuyant n’est que dans le retour !

Il vous attend sous l’arbre, au seuil de votre porte,

Où vous avez, enfant, joué, souri, pleuré ;

Sur la plage où chanta votre jeunesse morte,

Au pays où l’aïeul paisible est enterré.

Ah ! puisqu’il faut enfin qu’on s’incline et qu’on meure,

Retournez au foyer. —  » Mais il est muet !  » — Non ;

Car tout vous est ami dans la vieille demeure,

Et les gens d’alentour connaissent votre nom.

Ne vous resterait-il que l’amitié des choses,

Dans le petit enclos sans fermiers et sans chien,

Retournez-y ; d’ailleurs, là, sous ces lauriers roses,

Quand vous aviez seize ans ne promîtes-vous rien ?

Voyageurs, le retour c’est l’instant où l’on aime ;

Jamais on n’aime tant ; jamais on n’aime mieux ;

Peut-être que nos morts ont pour bonheur suprême

Un éternel retour au pays des aïeux !

Ainsi dans l’inconnu je perdais ma pensée ;

Cependant le vaisseau s’arrêtait mollement ;

Et, pour fixer enfin sa halte balancée,

L’ancre se décrocha sur un commandement.

Un cri part : masse lourde, elle tombe, et sur elle

La vague qui s’ouvrit n’est pas fermée encore

Qu’un rejaillissement de lumière étincelle,

Et la mer jette au ciel des nacres et de l’or.

Un trait de flamme luit dans les mâtures lisses,

Et l’on voit resplendir au jour occidental

Tout l’enchevêtrement des agrès et des drisses.

Puis le navire éteint ses reflets de métal.

Adieu les vergues d’or et la pourpre des voiles !

Le jour meurt, regretté des marins revenus,

Et nous dormons sur l’onde, où baignent les étoiles,

Dans la sécurité des horizons connus.

Samson

Tu dors content, Voltaire, et de ton fin sourire

L’ironique reflet parmi nous est resté ;

Le siècle t’a compris ; la jeunesse t’admire :

Toi, tu sommeilles, calme, et dans ta majesté.

L’édifice pesant que tu voulais détruire,

Debout, menace encor l’aveugle Humanité,

Et, radieux défi, l’éclair de ta satire

De la nuit qui l’entoure est la seule clarté.

Nous t’aimons, ô vieillard : ta colère était sainte !

Nous, nous embrasserons dans une immense étreinte

Les colonnes du temple où règnent les faux dieux…

Les Philistins mourront sous les ruines sombres,

Mais Samson, cette fois, surgira des décombres,

Avec la Liberté vivante dans ses yeux !

Sauts Périlleux

C’était un saltimbanque leste !

Sa vie était un carnaval ;

Son costume d’un bleu céleste

Scintillait d’astres en métal.

Il avait le poing sur la hanche.

Sa Colombine, verte et blanche,

L’admirait d’un air orgueilleux ;

Mais sa paupière était baissée,

Et l’on eût dit qu’une pensée

Germait en larmes dans ses yeux !

Jamais, dans les plus grandes fêtes,

Bouffon ne s’éleva si haut ;

Il faisait se dresser les têtes

Vers le ciel, à son moindre saut !

Sur sa joue amaigrie et blême,

Sous son rire blafard qu’on aime,

Sauvage, perçait la douleur ;

Il contenait dans sa poitrine

Toute une tristesse divine :

Il souffrait, lui, le bateleur !

Allons ! le spectateur trépigne !

Allons ! gai pantin, en avant !

Et si tu veux manger, sois digne

De ton voisin le chien savant !

Ah ! si l’on connaissait les causes !

Si l’on pouvait de toutes choses

Voir le fond à travers la nuit !

Savons-nous où plane ton âme ?

Sur ces tremplins où l’on t’acclame,

Savons-nous ce qui t’a conduit ?

Bah ! qu’importe à la multitude ?

Fais-la rire, même en pleurant ;

Dans une grotesque attitude,

C’est drôle un visage navrant !

Il vient, il bondit, il s’enlève !

Sa douleur, à lui, n’est qu’un rêve !

Plus que jamais leste et hardi,

Du haut de sa corde tendue

Feignant une chute éperdue,

Le saltimbanque est applaudi !

Comme il roule à travers l’espace !

Comme il est gracieux et fort !…

Mais tout à coup la corde casse,

Et l’on relève un homme mort.

Solidarité

J’ai ceint mes reins, j’ai pris le bâton voyageur,

Car mon âme souvent n’est qu’une plaie ouverte !

Et je vais, demandant sans trêve un air meilleur,

En tous lieux où l’on trouve une route déserte.

Or, hier, j’ai gravi l’escarpement d’un mont :

J’escaladais les pics par des sentiers de chèvre ;

Une étrange frayeur faisait pâlir mon front,

Quand la nue, en passant, frémissait sur ma lèvre.

Là, dans les rochers gris, immuable comme eux,

S’élève le sapin rêveur auprès du chêne ;

Les souffles ennemis passent dans ses cheveux,

Même sans émouvoir sa force souveraine.

Sur ces pures hauteurs règne l’éternité ;

L’horreur religieuse habite cette cime,

Et, qu’on ait devant soi la nuit ou la clarté,

C’est toujours l’infini béant, toujours l’abîme !

J’ai promené mes yeux sur les grands horizons ;

C’étaient des monts houleux, c’était la mer immense,

Et j’aperçus à peine un groupe de maisons…

Mon âme alors se prit à pleurer en silence !

Mon âme alors se prit à pleurer les vivants

Qui sont si peu de chose au sommet des montagnes !

Que trouble le vertige, et qui tremblent aux vents

Plus que l’épi de blé par les blondes campagnes !

Mais, dans un creux de roche, une bête à bon Dieu,

Confiante, courait sous l’herbe fraîche et douce,

Et je compris que même en ce farouche lieu

Vivent, sans nul effroi, l’insecte et l’humble mousse !

Et tout à coup j’ai vu, comme je vois le jour,

Des yeux de mon esprit, la Clémence éternelle,

Et j’ai pu pénétrer l’universel Amour,

Ainsi que l’aigle monte aux cieux, d’un seul coup d’aile !

Comme par un miracle auguste, j’ai senti,

Distinctement, ma vie éparse en la nature ;

C’est un songe puissant qui ne m’a pas menti :

Je suis ombre ! je suis soleil ! je suis murmure !

Je me sens palpiter sous l’haleine du vent !

Je suis le chêne vert ! je suis la jeune sève !

Je suis l’Homme ! je suis le suprême Vivant !

Dans tous les vols mon âme au vol ardent s’élève !

Ô feu du ciel tombé dans le sein des cailloux,

Pistils des fleurs, parfums sacrés de la bruyère,

Je me sens frissonner d’extase comme vous

Aux baisers virginaux de la blanche lumière !

J’aime, je vis ! La Mort est morte ; elle n’est rien !

Allez, vous dont la foi débile s’est éteinte,

Vous tous qui poursuivez le bonheur et le bien,

Respirer sur les monts la Fraternité sainte !

Solus Eris

Tout est fini : la nuit surgit, le malheur règne.

Le toit s’est écroulé sur l’hôte confiant,

Et près du moribond immobile et qui saigne

On passe, le regard distrait ou souriant.

Ainsi ceux qui l’ont vu jadis en sa jeunesse

Donner son temps à tous, et son âme et sa main,

Ceux qui l’ont vu livrer son cœur, seule richesse,

Aux pauvres en amour qu’il trouvait en chemin ;

Ainsi ceux qui l’ont vu, prodigue de lui-même,

Naïf et généreux répandre ce trésor,

N’iront pas aujourd’hui lui dire :  » Je vous aime,  »

Et lui rendre ce qui leur reste de son or !

Soit. — Moi, je vais à lui. Par son nom je le nomme ;

Tranquille, j’accomplis un devoir : me voici !

Et vous, vous qui fuyez la douleur de cet homme,

Puissiez-vous, ô méchants, me laisser seul aussi !

Souvenir Du 11 Janvier 1866

Oh ! le monde est à moi, puisque enfin quelqu’un m’aime.

Figurez-vous ! un soir, plein d’un ennui suprême,

Seul, mais seul malgré moi, malheureux d’être seul,

Désespéré, songeant avec joie au linceul,

Songeant avec frayeur, peut-être avec envie !

Qu’il est des jeunes gens qui se dorent la vie,

Et qu’on peut acheter le rire et le plaisir,

Sans amour, fou d’amour, harassé de souffrir,

Doutant de tout, j’allais tomber dans un abîme !

Morne, je descendais la montagne sublime

Des résignations et des virginités ;

Mes ténèbres déjà n’avaient plus de clartés…

Une main, douce, prit la mienne par derrière.

Je tremblai. J’entrevis une vague lumière.

Une voix murmura :  » Frère, je suis ta sœur !  »

Et mon ciel éclairci s’étoila de bonheur.

Lumière

La lumière, ce fleuve insondable qu’envoie

Le soleil, vaste source, aux mondes, vastes mers,

Prodigue largement la Vie à l’univers,

Et dans le cœur de tous fait ruisseler la joie !

Quel bonheur d’admirer l’air libre qui reluit,

Quand le soleil sublime et charmant nous regarde !

Et s’il pâlit soudain dans la brume hagarde,

Comme dans l’âme aussi naît une étrange nuit !

J’ai toujours éprouvé, moi, pauvre solitaire,

Cette horreur ténébreuse et ce brillant plaisir ;

Et quand le ciel est morne et gris, je cherche à fuir

De mon cœur désolé le funèbre mystère.

Eh bien, je n’ai trouvé, pour remplacer le jour

Et l’éclatant soleil, principe de la vie,

Regard de Dieu tombant sur notre âme asservie,

Que tes yeux : en tes yeux resplendit ton amour !

Thestylis

Un dimanche matin, mettant la veste à bas,

Les garçons, montrant nus les muscles de leurs bras,

Jouent aux boules, ou bien, corps à corps, à la lutte.

L’un, entouré d’enfants, se façonne une flûte,

Et leur dit, abaissant et relevant les doigts,

Comment du roseau creux sort une douce voix ;

Il sait y retrouver (et tous prêtent l’oreille)

Les airs nouveaux, naguère apportés de Marseille

Par un tambourinaire habile et renommé.

Un autre, du désir de leur plaire animé,

Dans un cercle bavard de jeunes paysannes,

Grimpe en chantant au tronc lisse et droit des platanes

Tandis que dans la ferme, où l’on ne chôme pas,

L’ail odorant qu’on broie annonce le repas.

Marseille

La ville c’est le port, où tout s’agite et crie,

Où la voile gaîment revient se reployer ;

Le quai, seuil de la mer et seuil de la patrie,

Première marche, sûre et large, du foyer.

Venez là, sur ce quai : là, vous verrez Marseille ;

On respire l’odeur salubre du goudron ;

Les rudes portefaix, l’anneau d’or à l’oreille,

Vont et viennent déjà, gourmandés du patron.

La pipe aux dents, entre eux causent des capitaines ;

Par des canaux en planche, aux sabords des vaisseaux,

Pour nos greniers publics, comme l’eau des fontaines,

Ruisselle l’or des blés qu’on mesure à boisseaux.

La saine activité chante, gaie et féconde ;

Un refrain du pays traverse ce fracas.

Hommes, chars et chevaux circulent ; c’est un monde ;

Tout s’y croise, s’y mêle, et ne se confond pas.

Les perroquets bavards des boutiques prochaines

Imitent tous les cris qu’ils rendent plus stridents ;

Des voiles à sécher clapotent toutes pleines

D’ombre et d’humidité dans leurs grands plis pendants.

Bras croisés, les patrons regardent d’un œil calme

Le joyeux va-et-vient des bateaux aux maisons,

Les sacs, les noirs tonneaux suintant l’huile de palme,

Les trésors sains et saufs des lourdes cargaisons.

Les costumes divers se croisent dans la foule ;

La ruche humaine fait son murmure et son miel ;

Au fond des cabarets bourdonnants le vin coule.

Tout ce bruit des labeurs contents emplit le ciel.

Vers ce port, vers ce point de pays où nous sommes,

Flamme au vent, émergeant sur la rondeur des eaux,

De tous les horizons que connaissent les hommes

A toute heure converge un peuple de vaisseaux.

Vous en verriez plusieurs, du haut de la colline

Qui dresse devant nous, dans l’azur du matin,

Et qui montre aux bateaux que le mistral incline

Sa Notre-Dame d’or, espoir du port lointain.

Le cône large et bas de la colline nue,

Où s’enroule un sentier rocailleux, apparaît

A travers l’épaisseur des mâts perçant la nue

Et pareils aux ifs morts d’une triste forêt.

Mais le soleil est gai, qui par-dessus flamboie ;

Il plante au bout des mâts des fers de lance d’or.

Au cœur de la cité cependant, avec joie,

Le commerce en rumeur suppute son trésor.

Comptes, calculs sans fin de l’aurore aux étoiles.

Le soir vient. La cité revoit dans le sommeil

De lourds vaisseaux penchés gagnant à pleines voiles

Son port plein de travail, de bruit et de soleil.

Toulon

La frégate retourne au port, voiles tendues,

Et, pour mieux voir la côte aux falaises ardues,

Je monte dans la hune où me suit un gabier.

La vergue tremble; il court sur cet étroit sentier :

 » J’y suis habitué, dit-il, mais prenez garde.  »

Du haut de mon balcon balancé, je regarde.

C’est le matin. Toulon dans la brume, au réveil,

Bourdonnant, apparaît poudroyant de soleil.

Mais dans ses brouillards d’or passe un trait écarlate ;

Dans son bruit vague, un chant de vingt clairons éclate.

Le rideau nuageux s’écarte déchiré,

Et laisse voir Toulon, blanc, joyeux, entouré

D’un demi-cercle gris de collines austères,

Dont tremblent les échos pleins de bruits militaires.

Son immense arsenal, plus grand que la cité,

Fume déjà, sonore, en pleine activité,

Et j’entrevois parmi tout son monde qui bouge

Des forçats reconnus à leur casaque rouge.

Que de remparts tournant vers la mer leurs canons !

D’engins dont le gabier me nomme tous les noms

Et qui dressent au ciel leur structure sans grâce !

La machine à mâter, qui penche, les dépasse.

Voici la corderie aux longs toits où se font

Les gros câbles sans fin pour l’océan sans fond.

Ces quatre toits aigus sont les cales couvertes :

Sur un plan incliné qui fuit dans les eaux vertes,

Là le vaisseau, carcasse énorme, se construit,

Sombre enchevêtrement de poutres, plein de bruit.

La ville, tours, clochers, arsenal, vaisseaux, bagne,

Blanchit et s’échelonne au pied de la montagne,

Et l’hymne du travail monte dans l’air serein.

Certes, s’il eut le cœur vêtu d’un triple airain,

Celui qui le premier se lança sur les ondes,

N’est-il pas toujours fort l’explorateur des mondes

Qui s’éloigne debout sur son vaisseau de fer,

Et lutte avec la force aveugle de la mer !

Et s’il faut saluer héros ces capitaines

Qui tentent l’inconnu sur des plages lointaines,

Faut-il pas proclamer grands aussi sous les cieux

L’esprit qui construisit ces vaisseaux glorieux,

Et le peuple, ouvrier du détail, qui lui prête

Ses mille outils, et fait du labeur une fête

Tant il trousse gaîment ses manches sur ses bras,

Tant il mêle de chants du terroir au fracas

De la ville, atelier de la force sublime,

Qui forge par ses mains des chaînes à l’abîme !

— Mais nous sommes en rade. A peine un lent remous.

Des coteaux verdoyants sont tout autour de nous.

Saint-Mandrier s’étend sur l’arrière, presqu’île

Qui ferme notre rade et la fait si tranquille

Qu’on dirait un grand lac de plaisance, un étang.

Un homme nous amarre au vieux coffre flottant.

Coups de sifflets aigus; grincement d’une drisse.

Un pavillon s’abaisse, un autre que l’on hisse

Flotte dans le ciel clair, et l’on s’est arrêté.

Je descends ; je reviens sur le pont agité ;

On arme le canot. Un officier dit :  » Pousse !  »

On file, on passe auprès des coffres verts de mousse,

Sous les flancs imposants des vaisseaux de haut bord.

Nous voici dans l’étroite ouverture du port

Que l’on pourrait barrer en coulant un navire.

Ici, voyez, dans l’eau, le quai riant se mire.

Les mouettes y font des rides en passant ;

De fins bateaux, d’ici, de là, s’en vont glissant ;

On en voit bord à quai, l’un contre l’autre, en foule,

Dressant leurs mâts bercés d’une petite houle.

Le quai paraît étroit, tant qu’au premier coup d’œil

On croit voir les maisons baigner dans l’eau leur seuil

Où tous les boutiquiers s’abritent d’une tente

Oblique et sous l’ardeur des midis éclatante.

On accoste. La gaffe accroche un vieil anneau.

L’état-major brillant s’élance du canot…

C’est sur ce quai charmant, rayé de briques roses,

Que se tordent, sculptés en de puissantes poses,

Soutenant un balcon massif, scellés au mur,

Les Atlas de Puget, la face vers l’azur,

Fermant leurs yeux blessés des lumières du large.

Tels ils portent sans fin l’angoisse qui les charge,

Souvenir des forçats criant sous des fardeaux,

Des porte-faix ayant des sacs pleins sur le dos,

Des marins qu’ont courbés les colères de l’onde,

De l’Homme enfin, forçat dont l’esprit porte un monde !

Mignon

 » Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ?  »

Ainsi chante Mignon sous un ciel étranger,

Les yeux vers l’horizon immense.

Elle voit en esprit ce que nomme son chant,

Et quand le dernier mot se meurt, triste et touchant,

La vierge aux grands yeux recommence.

Je l’écoute chanter et je lui dis :  » Attends !

Un devoir me retient, nous irons au printemps

Vers ton ciel d’azur et de flamme ;

Notre exil va finir, ne désespère pas !  »

Sans répondre, elle exhale un long soupir, tout bas,

Plaintif comme l’adieu d’une âme.

Enfin les orangers sont là, couverts de fleurs !

Mais tout le jour Mignon se tient assise en pleurs

Devant la mer aux blanches voiles,

Et plus pâle, le soir, et plus languissamment

Elle rêve, les yeux perdus au firmament,

De son retour dans les étoiles !

Tout L’été

—  » Je suis la petite Cigale

Qu’un rayon de soleil régale

Et qui meurt quand elle a chanté

Tout l’été.

 » Tout l’été j’ai redit ma chanson coutumière :

Mais la bise est venue : adieu l’azur vermeil !

Je fus l’âme des blés vibrant dans la lumière :

Je reverrai comme eux la gloire du soleil.  »

—  » Je suis le poète qui t’aime ;

Je veux qu’on dise, ô mon emblème :

Il fut Cigale : il a chanté

Tout l’été.

 » Tout l’été d’une vie ardente et sans ténèbres,

Je veux chanter les fleurs, les blés, l’azur, l’amour,

Et quand viendront l’hiver et les souffles funèbres

Mourir dans un espoir de gloire et de retour ! « 

Misère Et Soleil

Êtes-vous quelquefois, rêveur, passé devant

Des baraques de bois qui craquaient à tout vent ?

Il faisait froid et chaud. C’était quelque dimanche ;

Un être maigre et laid sautait sur une planche ;

Il riait. Il était revêtu d’un lambeau.

Homme ou femme, il sautait. Beaucoup le trouvaient beau,

Et beaucoup admiraient ses paillettes de cuivre,

Sans songer qu’il riait de la sorte pour vivre.

Et si vous avez vu, dites, qu’aimez-vous mieux

Du saltimbanque triste ou du public joyeux ?

Avez-vous traversé jamais de vieilles rues ?

Les femmes, en haillons, sur vos pas accourues,

Deux enfants sur les bras, vous ont-elles montré

Leur misère vivante, et là, le cœur navré,

Insulté des petits, heurté de quelque homme ivre,

Effrayé de la mort, pris du dégoût de vivre,

N’avez-vous pas songé :  » D’où vient que le ciel bleu

Brille sans s’émouvoir et sans trahir un Dieu ?  »

Pour moi j’ai contemplé ces choses. Par la ville

J’erre souvent. Je plains notre humanité vile,

Et je répète en moi que si l’homme ici-bas

N’est pas heureux, c’est que son prochain ne veut pas.

Le riche est lâche. Il faut qu’on jeûne quand il mange !

Et je contemple alors le ciel,… et c’est étrange !

Or, hier, j’ai voulu fuir l’homme et marcher vers Dieu ;

J’ai pris la mer. Le vent chantait sous l’azur bleu,

Et je songeais qu’il faut que tout esprit travaille

À livrer au malheur la dernière bataille ;

Et je fuyais toujours loin de terre, croyant

Trouver un peu de paix sous l’espace brillant.

Mais je vis des forçats qui ramaient sous la chaîne ;

Des matelots grimpaient dans les mâts avec peine ;

Un vieux pêcheur tendait vainement l’hameçon,

Et soudain j’entendis un grand bruit. Le canon

Tonnait, et cette poudre avait coûté des sommes

Plus fortes qu’il ne faut pour nourrir bien des hommes.

Les Léviathans noirs étaient prêts aux combats.

Sur ces monstres de fer hurlait le branle-bas…

Alors je détournai les yeux vers la campagne :

La Guerre, un fort debout sur la haute montagne,

Disait :  » C’est moi qui suis le maître tout-puissant :

Je veux vivre ! je veux des larmes et du sang !  »

Sombre, je me penchai pour voir au fond de l’onde :

C’était confus. Pourtant j’entrevis tout un monde,

Tout un monde hideux qui roulait vaguement

Sous les flots, et des yeux terribles, par moment

Me lançaient comme un dard leur clarté surhumaine ;

D’horreur et de pitié ma jeune âme était pleine,

Et je m’enfuis. Le vent chantait sous l’azur bleu…

Je gagnai la cité des morts pour chercher Dieu !

Les cyprès pleuraient seuls, quand j’entrai, sur les fosses ;

D’ailleurs, partout la joie ou bien des larmes fausses ;

Les moineaux francs, nombreux, chantaient devant la mort ;

J’étais calme ; j’étais tout tranquille d’abord.

On portait un enfant qu’on jeta dans la terre,

Et les suivants riaient devant le grand mystère.

Ce rire me navra. Là, des tombeaux ouverts

Attendaient leurs cercueils pour être recouverts,

Et sur d’autres, ici, poussaient de folles herbes ;

D’autres étaient chargés de sculptures superbes…

Ma tristesse grandit, car la société

Étalait encore là toute sa vanité !

Et devant ce néant et ces bouffonneries,

Ces festons de papier et ces verroteries,

Indigné, je criai, niant toute vertu :

 » Impassible Soleil, pour qui resplendis-tu,

Et que fais-tu là-haut à regarder la Terre ?  »

Et j’entendis les morts me répondre :  » Il espère ! «