À Beaucoup De Danger Est Sujette La Fleur

À beaucoup de danger est sujette la fleur,
Ou l’on la foule aux pieds ou les vents la ternissent,
Les rayons du soleil la brûlent et rôtissent,
La bête la dévore, et s’effeuille en verdeur :

Nos jours entremêlés de regret et de pleur
À la fleur comparés comme la fleur fleurissent,
Tombent comme la fleur, comme la fleur périssent,
Autant comme du froid tourmentés de l’ardeur.

Non de fer ni de plomb, mais d’odorantes pommes
Le vaisseau va chargé, ainsi les jours des hommes
Sont légers, non pesants, variables et vains,

Qui, laissant après eux d’un peu de renommée
L’odeur en moins de rien comme fruit consommée,
Passent légèrement hors du coeur des humains.

Assies Toy Sur Le Bort D’une Ondante Riviere

Estil vrai, grand Monarque, et puisje me vanter
Que tu prennes plaisir à me ressusciter ;
Qu’au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace,
Reviennent à la mode et retrouvent leur place,
Et que l’heureux brillant de mes jeunes rivaux
N’ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux ?
Achève. Les derniers n’ont rien qui dégénère.
Rien qui les fasse croire enfants d’un autre père ;
Ce sont des malheureux, étouffés au berceau,
Qu’un seul de tes regards tirerait du tombeau.
On voit Sertorius, Oedipe, et Rodogune,
Rétablis par ton choix dans toute leur fortune :
Et ce choix montrerait qu’Othon et Suréna
Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.
Sophonisbe à son tour, Attila, Pulchérie,
Reprendraient pour te plaire une seconde vie ;
Agésilas en foule aurait des spectateurs,
Et Bérénice enfin trouverait des acteurs.
Le peuple, je l’avoue, et la cour les dégradent ;
J’affaiblis, ou du moins ils se le persuadent :
Pour bien écrire encor j’ai trop longtemps écrit,
Et les rides du front passent jusqu’à l’esprit ;
Mais contre cet abus que j’aurais de suffrages
Si tu donnais les tiens à mes derniers ouvrages !
Que de tant de bonté l’impérieuse loi
Ramènerait bientôt et peuple et cour vers moi !
‘ Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,
Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,
Diraientils à l’envi, lorsque Oedipe aux abois
De ses juges pour lui gagna toutes les voix. ‘
Je n’irai pas si loin, et, si mes quinze lustres
Font encor quelque peine aux Modernes illustres,
S’il en est de fâcheux jusqu’à s’en chagriner,
Je n’aurai pas longtemps à les importuner.
Quoi que je m’en promette, ils n’en ont rien à craindre ;
C’est le dernier éclat d’un feu prêt à s’éteindre :
Sur le point d’expirer, il tâche d’éblouir,
Et ne frappe les yeux que pour s’évanouir.
Souffre, quoi qu’il en soit, que mon âme ravie
Te consacre le peu qui me reste de vie :
L’offre n’est pas bien grande, et le moindre moment
Peut dispenser mes voeux de l’accomplissement.
Préviens ce dur moment par des ordres propices ;
Compte mes bons désirs comme autant de services.
Je sers depuis douze ans, mais c’est par d’autres bras
Que je verse pour toi du sang dans nos combats :
J’en pleure encore un fils, et tremblerai pour l’autre
Tant que Mars troublera ton repos et le nôtre ;
Mes frayeurs cesseront enfin par cette paix
Qui fait de tant d’Etats les plus ardents souhaits.
Cependant, s’il est vrai que mon service plaise,
Sire, un bon mot, de grâce, au Père de la Chaise.

Cet Océan Battu De Tempête Et D’orage

Comme Flore tapissoit
Un jour Amour l’aperçoit,
Il lui fit la connaissance,
Ce petit nain qui m’occit,
Puis auprès d’elle il s’assit
Pour deviser à plaisance.

Le dé de Flore tomba,
Amour l’échine courba
Pour le ramasser bien vite.
J’étais là les regardant…
Ma maîtresse cependant
A le rendre ainsi l’invite :

‘ Amour, je vous prie, rendez,
Rendezmoi vite mon dé,
J’ai de lui souci et cure :
Il me sert si bien à point
Que l’ayant je ne crains point
L’aiguille ni sa piqûre ! ‘

Comme Petits Enfants D’une Larve Outrageuse

Je ne suis pas parti
ma chambre m’a vaincu.
Pourquoi si durement
aimetelle ce corps ?

Pourquoi clouer au mur
mes coudes prisonniers ?
Et pourquoi me garder
debout en face d’elle ?

C’est vrai, j’avais menti :
j’ai désiré la gloire,
Ce besoin de m’enfuir
ne fut pas un essor

mais au moins si ma voix
demeure belle et fraîche,
ah ! que l’on me soutienne
un peu sous les épaules !

Appuyé aux fenêtres
(et derrière cela
à la nuit maritime
où les mouettes souffrent),

je médite un combat
léger et foudroyant
un vol inattendu
à l’immobilité…

J’avance ! Je nourris
une ardeur sans égale !
Et transporté soudain
de colère et d’orgueil,

pour connaître les fruits
que porte mon malheur,
je secoue en criant
ce grand arbre nocturne !

Le Malade Affligé De La Palle Jaunisse

Aux Dames.

Ô malheur du temps où nous sommes !
Je suis le plus adroit des hommes
Et suis reduit à balleyer.
Mais, si vous voulez m’employer
Au charmant mestier de vous plaire,
Vous verrez ce que je sçay faire :
Si je n’en sors à mon honneur,
Ne vous fiez jamais au Balleyeur.

Le Temps Ne Bouge Point Et Jamais Ne Repose

Ô Dieu, si mes péchés irritent ta fureur,
Contrit, morne et dolent, j’espère en ta clémence.
Si mon deuil ne suffit à purger mon offense,
Que ta grâce y supplée et serve à mon erreur.

Mes esprits éperdus frissonnent de terreur,
Et, ne voyant salut que par la pénitence,
Mon coeur, comme mes yeux, s’ouvre à la repentance,
Et me hais tellement que je m’en fais horreur.

Je pleure le présent, le passé je regrette;
Je crains à l’avenir la faute que j’ai faite;
Dans mes rébellions je lis ton jugement.

Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse,
Comme de père à fils usesen doucement,
Si j’avais moins failli, moindre serait ta grâce.

L’enfance Incontinent Meurt Devant La Jeunesse

On aura beau s’abstraire en de calmes maisons,
Couvrir les murs de bon silence aux pâles ganses,
La vie impérieuse, habile aux manigances,
A des tapotements de doigts sur les cloisons.

Dans des chambres sans bruit on aura beau s’enclore,
On aura beau vouloir, comme je le voulais,
Que le miroir pensif soit de nacre incolore,
Un peu de clarté filtre à travers les volets.

Et l’on entend toujours la plainte de la vie !
Car, malgré notre voeu d’exil, nous nous créons
Une âme solidaire et qui s’identifie
Avec la rue en pleurs dans les accordéons.

Et peuton empêcher ses vitres sous la pluie
D’être comme un visage exsangue, couronné
Par des épines d’eau que le vent obstiné
Tresse parmi le verre en pleurs, que nul n’essuie !

Vitres pâles, sur qui les rideaux s’échancrant
Sont cause que toujours la vie est regardée ;
Vitres : cloison lucide et transparent écran
Où la pluie est encor de la douleur dardée.

Vitres frêles, toujours complices du dehors,
Où même la musique, au loin, qui persévère,
Se blesse en traversant le mensonge du verre
Et m’apporte sanglants ses rythmes presque morts !

Ainsi la vie encor par les carreaux m’obsède,
Car toutes les douleurs sans nom qu’on oubliait :
Les cloches, le feuillage éternel inquiet
La pluie, et jusqu’au cri d’une fleur qui décède,

Tout cela qui gémit parmi le soir tombé
Attire mon esprit dans les vitres, doux piège
Où les larmes, les glas, les rayons morts, la neige
Se mêlent dans le verre à l’azur absorbé.

L’enfance N’est Sinon Qu’une Stérile Fleur

On donne les degrés au savant écolier,
On donne les états à l’homme de justice,
On donne au courtisan le riche bénéfice
Et au bon capitaine on donne le collier :

On donne le butin au brave aventurier,
On donne à l’officier les droits de son office,
On donne au serviteur le gain de son service,
Et au docte poète on donne le laurier.

Pourquoi donc faistu tant lamenter Calliope
Du peu de bien qu’on fait à sa gentille troppe ?
Il faut, Jodelle, il faut autre labeur choisir

Que celui de la Muse, à qui veut qu’on l’avance
Car quel loyer veuxtu avoir de ton plaisir,
Puisque le plaisir même en est la récompense ?

Les Poissons Escaillez Aiment Les Moites Eaus

Vous vous tendez vers moi, vertes petites mains des arbres,
Vertes petites mains des arbres du chemin.
Pendant que les vieux murs un peu plus se délabrent,
Que les vieilles maisons montrent leurs plaies,
Vous vous tendez vers moi, bourgeons des haies,
Verts petits doigts.

Petits doigts en coquilles,
Petits doigts jeunes, lumineux, pressés de vivre,
Pardessus les vieux murs vous vous tendez vers nous.
Le vieux mur dit : ‘ Gare au vent fou,
Gare au soleil trop vif, gare aux nuits qui scintillent,
Gare à la chèvre, à la chenille,
Gare à la vie, ô petits doigts !

Verts petits doigts griffus, bourrus et tendres,
Vous sentez bien pourquoi
Les vieux murs, ce matin, ont la voix de Cassandre.
Petits doigts en papier de soie,
Petits doigts de velours ou d’émail qui chatoie,
Vous savez bien pourquoi
Vous n’écouterez pas les murs couleur de cendre…

Frêles éventails verts, mains du prochain été,
Nous sentons bien pourquoi vous n’écoutez
Ni les vieux murs, ni les toits qui s’affaissent ;
Nous savons bien pourquoi
Pardessus les vieux murs, de tous vos petits doigts,
Vous faites signe à la jeunesse !

Notre Vie Est Semblable À La Lampe Enfumée

Pour bien chanter de Paix et dire ses louanges
Aucun esprit ou voix humaine ne suffit :
Il nous faut rechanter ce que naissant le Christ,
Ce tresgrand Roy de Paix, chantoient au ciel les Anges.

Gloire soit au plus hault par les chans des Archanges
Au Dieu seul, qui jadis et ciel et terre feit :
Mais soit en terre Paix à tout homme qui meit
Ses pensées en Dieu de toute fraude estranges.

Ainsi nous faut la Paix et louer et chanter,
Ainsi nous faut les cueurs doucement enchanter
De ceux, qui hayent Paix et desirent la guerre.

Car tout le plus grand bien qu’on puisse souhaiter,
Pour ou l’esprit divin ou humain contenter,
Est au ciel gloire à Dieu, aux humains Paix en terre.

Nous N’entrons Point D’un Pas Plus Avant En La Vie

L’innocente victime, au terrestre séjour,
N’a vu que le printemps qui lui donna le jour.
Rien n’est resté de lui qu’un nom, un vain nuage,
Un souvenir, un songe, une invisible image.
Adieu, fragile enfant échappé de nos bras ;
Adieu, dans la maison d’où l’on ne revient pas.
Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte
La campagne d’été rend la ville déserte ;
Dans l’enclos paternel nous ne te verrons plus,
De tes pieds, de tes mains, de tes flancs deminus,
Presser l’herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine
Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne.
L’axe de l’humble char à tes jeux destiné,
Par de fidèles mains avec toi promené,
Ne sillonnera plus les prés et le rivage.
Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage,
N’inquiéteront plus nos soins officieux ;
Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux
Les efforts impuissants de ta bouche vermeille
A bégayer les sons offerts à ton oreille.
Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous,
Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.

Où Pourra-t-on Trouver En Ce Val De Misère

Tu me vois bon, charmant et doux, ô ma beauté ;
Mes défauts ne sont pas tournés de ton côté ;
C’est tout simple. L’amour, étant de la lumière,
Change en temple la grotte, en palais la chaumière,
La ronce en laurierrose et l’homme en demidieu.
Tel que je suis, rêvant beaucoup et valant peu,
Je ne te déplais pas assez pour que ta bouche
Me refuse un baiser, ô ma belle farouche,
Et cela me suffit sous le ciel étoilé.
Comme Pétrarque Laure et comme Horace Églé,
Je t’aime. Sans l’amour l’homme n’existe guère.
Ah ! j’oublie à tes pieds la patrie et la guerre
Et je ne suis plus rien qu’un songeur éperdu.

(1874)