Philémon Et Baucis

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ;

Ces deux Divinités n’accordent à nos vœux

Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille,

Des soucis dévorans c’est l’éternel asile,

Véritables Vautours que le fils de Japet

Représente enchaîné sur son triste sommet.

L’humble toit est exempt d’un tribut si funeste ;

Le Sage y vit en paix, et méprise le reste.

Content de ces douceurs, errant parmi les bois,

Il regarde à ses pieds les favoris des Rois ;

Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne,

Que la Fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.

Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,

Rien ne trouble sa fin, c’est le soir d’un beau jour.

Philémon et Baucis nous en offrent l’exemple,

Tous deux virent changer leur Cabane en un Temple.

Hyménée et l’Amour par des désirs constants,

Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux Printemps :

Ni le temps, ni l’hymen n’éteignirent leur flamme ;

Cloton prenait plaisir à filer cette trame.

Ils surent cultiver, sans se voir assistés,

Leur enclos et leur champ par deux fois vingt Étés.

Eux seuls ils composaient toute leur République :

Heureux de ne devoir à pas un domestique

Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.

Tout vieillit : sur leur front les rides s’étendaient ;

L’amitié modéra leurs feux sans les détruire.

Et par des traits d’amour sut encor se produire.

Ils habitaient un Bourg, plein de gens dont le cœur

Joignait aux duretés un sentiment moqueur.

Jupiter résolut d’abolir cette engeance.

Il part avec son fils le Dieu de l’Éloquence ;

Tous deux en Pèlerins vont visiter ces lieux :

Mille logis y sont, un seul ne s’ouvre aux Dieux.

Prêts enfin à quitter un séjour si profane,

Ils virent à l’écart une étroite cabane,

Demeure hospitalière, humble et chaste maison.

Mercure frappe, on ouvre ; aussi-tôt Philémon

Vient au-devant des Dieux, et leur tient ce langage :

Vous me semblez tous deux fatigués du voyage ;

Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;

L’aide des Dieux a fait que nous le conservons :

Usez-en ; saluez ces Pénates d’argile :

Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile,

Que quand Jupiter même était de simple bois ;

Depuis qu’on l’a fait d’or il est sourd à nos voix.

Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde ;

Encor que le pouvoir au désir ne réponde,

Nos Hôtes agréront les soins qui leur sont dus.

Quelques restes de feu sous la cendre épandus

D’un souffle haletant par Baucis s’allumèrent ;

Des branches de bois sec aussi-tôt s’enflammèrent.

L’onde tiède, on lava les pieds des Voyageurs.

Philémon les pria d’excuser ces longueurs :

Et pour tromper l’ennui d’une attente importune

Il entretint les Dieux, non point sur la fortune,

Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois,

Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois

Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare ;

Cependant par Baucis le festin se prépare.

La table où l’on servit le champêtre repas,

Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas ;

Encore assure-t-on, si l’histoire en est crue,

Qu’en un de ses supports le temps l’avait rompue.

Baucis en égala les appuis chancelans

Du débris d’un vieux vase, autre injure des ans.

Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :

Il ne servait pourtant qu’aux fêtes solennelles.

Le linge orné de fleurs fut couvert pour tous mets

D’un peu de lait, de fruits, et des dons de Cérès.

Les divins Voyageurs altérés de leur course,

Mêlaient au vin grossier le cristal d’une source.

Plus le vase versait, moins il s’allait vidant.

Philémon reconnut ce miracle évident ;

Baucis n’en fit pas moins : tous deux s’agenouillèrent ;

À ce signe d’abord leurs yeux se dessillèrent.

Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils

Qui font trembler les Cieux sur leurs Pôles assis.

Grand Dieu, dit Philémon, excusez notre faute.

Quels humains auraient cru recevoir un tel Hôte ?

Ces mets, nous l’avouons, sont peu délicieux,

Mais quand nous serions Rois, que donner à des Dieux ?

C’est le cœur qui fait tout ; que la terre et que l’onde

Apprêtent un repas pour les Maîtres du monde,

Ils lui préféreront les seuls présents du cœur.

Baucis sort à ces mots pour réparer l’erreur ;

Dans le verger courait une perdrix privée,

Et par de tendres soins dès l’enfance élevée :

Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain ;

La volatile échappe à sa tremblante main ;

Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile :

Ce recours à l’oiseau ne fut pas inutile ;

Jupiter intercède. Et déjà les vallons

Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.

Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs Hôtes.

De ce Bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes ;

Suivez-nous : Toi, Mercure, appelle les vapeurs.

Ô gens durs, vous n’ouvrez vos logis ni vos cœurs.

Il dit : Et les Autans troublent déjà la plaine.

Nos deux Époux suivaient, ne marchant qu’avec peine.

Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans.

Moitié secours des Dieux, moitié peur se hâtant,

Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent.

À leurs pieds aussi-tôt cent nuages crevèrent.

Des ministres du Dieu les escadrons flottans

Entraînèrent sans choix animaux, habitants,

Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ;

Sans vestige du Bourg, tout disparut sur l’heure.

Les vieillards déploraient ces sévères destins.

Les animaux périr ! car encor les humains,

Tous avaient dû tomber sous les célestes armes ;

Baucis en répandit en secret quelques larmes.

Cependant l’humble Toit devient Temple, et ses murs

Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs.

De pilastres massifs les cloisons revêtues

En moins de deux instants s’élèvent jusqu’aux nues,

Le chaume devient or ; tout brille en ce pourpris ;

Tous ces événements sont peints sur le lambris.

Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d’Apelle,

Ceux-ci furent tracés d’une main immortelle.

Nos deux Époux surpris, étonnés, confondus,

Se crurent par miracle en l’Olympe rendus.

Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ;

Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures

Pour présider ici sur les honneurs divins,

Et Prêtres vous offrir les vœux des Pèlerins ?

Jupiter exauça leur prière innocente.

Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante

Voulait favoriser jusqu’au bout deux mortels,

Ensemble nous mourrions en servant vos Autels ;

Cloton ferait d’un coup ce double sacrifice,

D’autres mains nous rendraient un vain et triste office :

Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux

Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux.

Jupiter à ce vœu fut encor favorable :

Mais oserai-je dire un fait presque incroyable ?

Un jour qu’assis tous deux dans le sacré parvis,

Ils contaient cette histoire aux Pèlerins ravis,

La troupe à l’entour d’eux debout prêtait l’oreille.

Philémon leur disait : Ce lieu plein de merveille

N’a pas toujours servi de Temple aux Immortels.

Un Bourg était autour ennemi des Autels,

Gens barbares, gens durs, habitacle d’impies ;

Du céleste courroux tous furent les hosties ;

Il ne resta que nous d’un si triste débris :

Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris.

Jupiter l’y peignit. En contant ces Annales

Philémon regardait Baucis par intervalles ;

Elle devenait arbre, et lui tendait les bras ;

Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.

Il veut parler l’écorce a sa langue pressée ;

L’un et l’autre se dit adieu de la pensée ;

Le corps n’est tantôt plus que feuillage et que bois.

D’étonnement la Troupe, ainsi qu’eux perd la voix ;

Même instant, même sort à leur fin les entraîne ;

Baucis devient Tilleul, Philémon devient Chêne.

On les va voir encore, afin de mériter

Les douceurs qu’en hymen Amour leur fit goûter.

Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.

Pour peu que des Époux séjournent sous leur ombre,

Ils s’aiment jusqu’au bout, malgré l’effort des ans.

Ah si !…. mais autre-part j’ai porté mes présents.

Célébrons seulement cette Métamorphose.

Des fidèles témoins m’ayant conté la chose,

Clio me conseilla de l’étendre en ces Vers,

Qui pourront quelque jour l’apprendre à l’Univers.

Quelque jour on verra chez les Races futures,

Sous l’appui d’un grand nom passer ces Aventures.

Vendôme, consentez au los que j’en attends ;

Faites-moi triompher de l’Envie et du Temps.

Enchaînez ces démons, que sur nous ils n’attentent,

Ennemis des Héros et de ceux qui les chantent.

Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut

Qu’ayant mille vertus, vous n’avez nul défaut.

Toutes les célébrer serait œuvre infinie :

L’entreprise demande un plus vaste génie ;

Car quel mérite enfin ne vous fait estimer ?

Sans parler de celui qui force à vous aimer ;

Vous joignez à ces dons l’amour des beaux Ouvrages,

Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages ;

Don du Ciel, qui peut seul tenir lieu des présents

Que nous font à regret le travail et les ans.

Peu de gens élevés, peu d’autres encor même,

Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.

Si quelque enfant des Dieux les possède, c’est vous ;

Je l’ose dans ces Vers soutenir devant tous :

Clio sur son giron, à l’exemple d’Homère,

Vient de les retoucher attentive à vous plaire :

On dit qu’elle et ses Sœurs, par l’ordre d’Apollon,

Transportent dans Anet tout le sacré Vallon ;

Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages

Des arbres dont ce lieu va border ses rivages !

Puissent-ils tout d’un coup élever leurs sourcils !

Comme on vit autrefois Philémon et Baucis.

Philomèle Et Progné

Autrefois Progné l’Hirondelle
De sa demeure s’écarta,
Et loin des villes s’emporta
Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.
Ma soeur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue :
Je ne me souviens point que vous soyez venue
Depuis le temps de Thrace habiter parmi nous.
Dites-moi, que pensez-vous faire ?
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ?
Progné lui repartit : Eh quoi cette musique
Pour ne chanter qu’aux animaux ?
Tout au plus à quelque rustique ?
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien, en voyant les bois,
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois
Parmi des demeures pareilles
Exerça sa fureur sur vos divins appas.
Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage
Qui fait, reprit sa Sœur, que je ne vous suis pas :
En voyant les hommes, hélas !
Il m’en souvient bien davantage.

Pour M.L.C.D.C

(Pour M.L.C.D.C. en captivité.)

À Iris.

Vous demandez, Iris, ce que je fais :
Je pense à vous, je m’épuise en souhaits.
Etre privé de les dire moi-même,
Aimer beaucoup, ne point voir ce que j’aime,
Craindre toujours quelque nouveau rival,
Voilà mon sort. Est-il tourment égal ?
Un amant libre a le Ciel moins contraire :
Il peut vous rendre un soin qui vous peut plaire ;
Ou, s’il ne peut vous plaire par des soins,
Il peut mourir à vos pieds tout au moins.
Car je crains tout ; un absent doit tout craindre ;
Je prends l’alarme aux bruits que j’entends feindre :
On dit tantôt que votre amour languit ;
Tantôt qu’un autre a gagné votre esprit.
Tout m’est suspect ; et cependant votre âme
Ne peut si tôt brûler d’une autre flamme :
Je la connais ; une nouvelle amour
Est chez Iris l’oeuvre de plus d’un jour.
Si l’on m’aimait, je suis sûr que l’on m’aime ;
Mais m’aimait-on ? Voilà ma peine extrême.
Dites-le-moi, puis le recommencez.
Combien ? cent fois ? Non, ce n’est pas assez :
Cent mille fois ? Hélas ! c’est peu de chose.
Je vous dirai, chère Iris, si je l’ose,
Qu’on ne le croit qu’au milieu des plaisirs
Que l’hyménée accorde à nos désirs.
Même un tel soin là-dessus nous dévore,
Qu’en le croyant on le demande encore.

Mais c’est assez douter de votre amour :
Doutez-vous point du mien à votre tour ?
Je vous dirai que toujours même zèle,
Toujours ardent, toujours pur et fidèle,
Règne pour vous dans le fond de mon coeur.
Je ne crains point la cruelle longueur
D’une prison où le sort vous oublie,
Ni les vautours de la mélancolie ;
Je ne crains point les languissants ennuis,
Les sombres jours, les inquiètes nuits,
Les noirs moments, l’oisiveté forcée,
Ni tout le mal qui s’offre à la pensée
Quand on est seul, et qu’on ferme sur vous
Porte sur porte, et verrous sur verrous.
Tout est léger. Mais je crains que votre âme
Ne s’attiédisse et s’endorme en sa flamme,
Ou ne préfère, après m’avoir aimé,
Quelque amant libre à l’amant enfermé.

Pour Monseigneur Le Duc De Maine

Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu

Dont il tirait son origine,

Avait l’âme toute divine.

L’enfance n’aime rien : celle du jeune Dieu

Faisait sa principale affaire

Des doux soins d’aimer et de plaire.

En lui l’amour et la raison

Devancèrent le temps, dont les ailes légères

N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.

Flore aux regards riants, aux charmantes manières,

Toucha d’abord le coeur du jeune Olympien.

Ce que la passion peut inspirer d’adresse,

Sentiments délicats et remplis de tendresse,

Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien.

Le fils de Jupiter devait par sa naissance

Avoir un autre esprit, et d’autres dons des Cieux,

Que les enfants des autres Dieux.

Il semblait qu’il n’agît que par réminiscence,

Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant,

Tant il le fit parfaitement.

Jupiter cependant voulut le faire instruire.

Il assembla les Dieux, et dit : J’ai su conduire

Seul et sans. compagnon jusqu’ici l’Univers,

Mais il est des emplois divers

Qu’aux nouveaux Dieux je distribue.

Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue :

C’est mon sang ; tout est plein déjà de ses Autels.

Afin de mériter le sang des immortels,

Il faut qu’il sache tout. Le maître du Tonnerre

Eut à peine achevé, que chacun applaudit.

Pour savoir tout, l’enfant n’avait que trop d’esprit.

Je veux, dit le Dieu de la guerre,

Lui montrer moi-même cet art

Par qui maints héros ont eu part

Aux honneurs de l’Olympe et grossi cet empire.

– Je serai son maître de lyre,

Dit le blond et docte Apollon.

– Et moi, reprit Hercule à la peau de Lion,

Son maître à surmonter les vices,

A dompter les transports, monstres empoisonneurs,

Comme Hydres renaissants sans cesse dans les coeurs :

Ennemi des molles délices,

Il apprendra de moi les sentiers peu battus

Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.

Quand ce vint au Dieu de Cythère,

Il dit qu’il lui montrerait tout.

L’Amour avait raison : de quoi ne vient à bout

L’esprit joint au désir de plaire ?

Pour Monseigneur Le Duc Du Maine

Jupiter eut un fils qui se sentant du lieu

Dont il tirait son origine

Avait l’âme toute divine.

L’enfance n’aime rien : celle du jeune Dieu

Faisait sa principale affaire

Des doux soins d’aimer et de plaire.

En lui l’amour et la raison

Devancèrent le temps, dont les ailes légères

N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.

Flore aux regards riants, aux charmantes manières,

Toucha d’abord le cœur du jeune Olympien.

Ce que la passion peut inspirer d’adresse,

Sentiments délicats et remplis de tendresse,

Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien.

Le fils de Jupiter devait par sa naissance

Avoir un autre esprit et d’autres dons des Cieux,

Que les enfants des autres Dieux.

Il semblait qu’il n’agît que par réminiscence,

Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant,

Tant il le fit parfaitement.

Jupiter cependant voulut le faire instruire.

Il assembla les Dieux, et dit : J’ai su conduire

Seul et sans compagnon jusqu’ici l’Univers :

Mais il est des emplois divers

Qu’aux nouveaux Dieux je distribue.

Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue.

C’est mon sang : tout est plein déjà de ses Autels.

Afin de mériter le rang des immortels,

Il faut qu’il sache tout. Le maître du Tonnerre

Eut à peine achevé que chacun applaudit.

Pour savoir tout, l’enfant n’avait que trop d’esprit.

Je veux, dit le Dieu de la guerre,

Lui montrer moi-même cet art

Par qui maints Héros ont eu part

Aux honneurs de l’Olympe, et grossi cet empire.

Je serai son maître de lyre,

Dit le blond et docte Apollon.

Et moi, reprit Hercule à la peau de Lion,

Son maître à surmonter les vices,

À dompter les transports, monstres empoisonneurs,

Comme Hydres renaissans sans cesse dans les cœurs.

Ennemi des molles délices,

Il apprendra de moi les sentiers peu battus

Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.

Quand ce vint au Dieu de Cythère,

Il dit qu’il lui montrerait tout.

L’Amour avait raison : de quoi ne vient à bout

L’esprit joint au désir de plaire ?

Rien De Trop

Je ne vois point de créature

Se comporter modérément.

Il est certain tempérament

Que le maître de la nature

Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? Nullement.

Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère.

Le blé, riche présent de la blonde Cérès

Trop touffu bien souvent épuise les guérets ;

En superfluités s’épandant d’ordinaire,

Et poussant trop abondamment,

Il ôte à son fruit l’aliment.

L’arbre n’en fait pas moins ; tant le luxe sait plaire !

Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons

De retrancher l’excès des prodigues moissons.

Tout au travers ils se jetèrent,

Gâtèrent tout, et tout broutèrent,

Tant que le Ciel permit aux Loups

D’en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ;

S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.

Puis le Ciel permit aux humains

De punir ces derniers : les humains abusèrent

A leur tour des ordres divins.

De tous les animaux l’homme a le plus de pente

A se porter dedans l’excès.

Il faudrait faire le procès

Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante

Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point

Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.

Simonide Préservé Par Les Dieux

On ne peut trop louer trois sortes de personnes :

Les Dieux, sa Maîtresse, et son Roi.

Malherbe le disait ; j’y souscris quant à moi :

Ce sont maximes toujours bonnes.

La louange chatouille et gagne les esprits ;

Les faveurs d’une belle en sont souvent le prix.

Voyons comme les Dieux l’ont quelquefois payée.

Simonide avait entrepris

L’éloge d’un Athlète, et, la chose essayée,

Il trouva son sujet plein de récits tout nus.

Les parents de l’Athlète étaient gens inconnus,

Son père, un bon Bourgeois, lui sans autre mérite :

Matière infertile et petite.

Le Poète d’abord parla de son Héros.

Après en avoir dit ce qu’il en pouvait dire,

Il se jette à côté, se met sur le propos

De Castor et Pollux, ne manque pas d’écrire

Que leur exemple était aux lutteurs glorieux,

Elève leurs combats, spécifiant les lieux

Où ces frères s’étaient signalés davantage.

Enfin l’éloge de ces Dieux

Faisait les deux tiers de l’ouvrage.

L’Athlète avait promis d’en payer un talent ;

Mais quand il le vit, le galand

N’en donna que le tiers, et dit fort franchement

Que Castor et Pollux acquitassent le reste.

Faites-vous contenter par ce couple céleste.

Je vous veux traiter cependant :

Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie.

Les conviés sont gens choisis,

Mes parents, mes meilleurs amis. Soyez donc de la compagnie.

Simonide promit. Peut-être qu’il eut peur

De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.

Il vient, l’on festine, l’on mange.

Chacun étant en belle humeur,

Un domestique accourt, l’avertit qu’à la porte

Deux hommes demandaient à le voir promptement.

Il sort de table, et la cohorte

N’en perd pas un seul coup de dent.

Ces deux hommes étaient les gémeaux de l’éloge.

Tous deux lui rendent grâce ; et pour prix de ses vers,

Ils l’avertissent qu’il déloge,

Et que cette maison va tomber à l’envers.

La prédiction en fut vraie ;

Un pilier manque ; et le plafonds,

Ne trouvant plus rien qui l’étaie,

Tombe sur le festin, brise plats et flacons,

N’en fait pas moins aux Echansons.

Ce ne fut pas le pis ; car, pour rendre complète

La vengeance due au Poète,

Une poutre cassa les jambes à l’Athlète,

Et renvoya les conviés

Pour la plupart estropiés.

La renommée eut soin de publier l’affaire.

Chacun cria miracle. On doubla le salaire

Que méritaient les vers d’un homme aimé des Dieux.

Il n’était fils de bonne mère

Qui, les payant à qui mieux mieux,

Pour ses ancêtres n’en fit faire.

Je reviens à mon texte et dis premièrement

Qu’on ne saurait manquer de louer largement

Les Dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomène

Souvent sans déroger trafique de sa peine ;

Enfin qu’on doit tenir notre art en quelque prix.

Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce :

Jadis l’Olympe et le Parnasse

Etaient frères et bons amis.

Testament Expliqué Par Esope

Si ce qu’on dit d’Esope est vrai,

C’était l’Oracle de la Grèce :

Lui seul avait plus de sagesse

Que tout l’Aréopage. En voici pour essai

Une histoire des plus gentilles,

Et qui pourra plaire au Lecteur.
Un certain homme avait trois filles,

Toutes trois de contraire humeur :

Une buveuse, une coquette,

La troisième avare parfaite.

Cet homme, par son Testament,

Selon les Lois municipales,

Leur laissa tout son bien par portions égales,

En donnant à leur Mère tant,

Payable quand chacune d’elles

Ne posséderait plus sa contingente part.

Le Père mort, les trois femelles

Courent au Testament sans attendre plus tard.

On le lit ; on tâche d’entendre

La volonté du Testateur ;

Mais en vain : car comment comprendre

Qu’aussitôt que chacune soeur

Ne possédera plus sa part héréditaire,

Il lui faudra payer sa Mère ?

Ce n’est pas un fort bon moyen

Pour payer, que d’être sans bien.

Que voulait donc dire le Père ?

L’affaire est consultée, et tous les Avocats,

Après avoir tourné le cas

En cent et cent mille manières,

Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,

Et conseillent aux héritières

De partager le bien sans songer au surplus.

Quant à la somme de la veuve,

Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve :

Il faut que chaque soeur se charge par traité

Du tiers, payable à volonté,

Si mieux n’aime la Mère en créer une rente,

Dès le décès du mort courante.

La chose ainsi réglée, on composa trois lots :

En l’un, les maisons de bouteille,

Les buffets dressés sous la treille,

La vaisselle d’argent, les cuvettes, les brocs,

Les magasins de malvoisie,

Les esclaves de bouche, et, pour dire en deux mots,

L’attirail de la goinfrerie ;

Dans un autre celui de la coquetterie :

La maison de la Ville et les meubles exquis,

Les Eunuques et les Coiffeuses,

Et les Brodeuses,

Les joyaux, les robes de prix ;

Dans le troisième lot, les fermes, le ménage,

Les troupeaux et le pâturage,

Valets et bêtes de labeur.

Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire

Que peut-être pas une soeur

N’aurait ce qui lui pourrait plaire.

Ainsi chacune prit son inclination ;

Le tout à l’estimation.

Ce fut dans la ville d’Athènes

Que cette rencontre arriva.

Petits et grands, tout approuva

Le partage et le choix. Esope seul trouva

Qu’après bien du temps et des peines

Les gens avaient pris justement

Le contre-pied du Testament.

Si le défunt vivait, disait-il, que l’Attique

Aurait de reproches de lui !

Comment ! ce peuple qui se pique

D’être le plus subtil des peuples d’aujourd’hui

A si mal entendu la volonté suprême

D’un testateur ! Ayant ainsi parlé,

Il fait le partage lui-même,

Et donne à chaque soeur un lot contre son gré,

Rien qui pût être convenable,

Partant rien aux soeurs d’agréable :

A la Coquette, l’attirail

Qui suit les personnes buveuses ;

La Biberonne eut le bétail ;

La Ménagère eut les coiffeuses.

Tel fut l’avis du Phrygien,

Alléguant qu’il n’était moyen

Plus sûr pour obliger ces filles

A se défaire de leur bien,

Qu’elles se marieraient dans les bonnes familles,

Quand on leur verrait de l’argent ;

Paieraient leur Mère tout comptant ;

Ne posséderaient plus les effets de leur Père,

Ce que disait le Testament.

Le peuple s’étonna comme il se pouvait faire

Qu’un homme seul eût plus de sens

Qu’une multitude de gens.

Tircis Et Amarante

Pour Mademoiselle de Sillery

J’avais Ésope quitté

Pour être tout à Boccace ;

Mais une divinité

Veut revoir sur le Parnasse

Des fables de ma façon ;

Or, d’aller lui dire : Non,

Sans quelque valable excuse,

Ce n’est pas comme on en use

Avec des Divinités,

Surtout quand ce sont de celles

Que la qualité de belles

Fait reines des volontés.

Car, afin que l’on le sache,

C’est Sillery qui s’attache

À vouloir que, de nouveau,

Sire Loup, Sire Corbeau

Chez moi se parlent en rime.

Qui dit Sillery dit tout ;

Peu de gens en leur estime

Lui refusent le haut bout ;

Comment le pourrait-on faire ?

Pour venir à notre affaire,

Mes contes, à son avis,

Sont obscurs : les beaux esprits

N’entendent pas toute chose.

Faisons donc quelques récits

Qu’elle déchiffre sans glose :

Amenons des Bergers ; et puis nous rimerons

Ce que disent entre eux les loups et les moutons.

Tircis disait un jour à la jeune Amarante :

 » Ah ! si vous connaissiez comme moi certain mal

Qui nous plaît et qui nous enchante,

Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal !

Souffrez qu’on vous le communique ;

Croyez-moi, n’ayez point de peur :

Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique

Des plus doux sentiments que puisse avoir un coeur ?  »

Amarante aussitôt réplique :

 » Comment l’appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?

– L’amour. Ce mot est beau : dites-moi quelques marques

À quoi je le pourrai connaître : que sent-on ?

– Des peines près de qui le plaisir des monarques

Est ennuyeux et fade : on s’oublie, on se plaît

Toute seule en une forêt.

Se mire-t-on près un rivage,

Ce n’est pas soi qu’on voit ; on ne voit qu’une image

Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux :

Pour tout le reste on est sans yeux.

Il est un berger du village

Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :

On soupire à son souvenir ;

On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire,

On a peur de le voir, encore qu’on le désire.  »

Amarante dit à l’instant :

 » Oh ! oh ! c’est là ce mal que vous me prêchez tant ?

Il ne m’est pas nouveau : je pense le connaître.  »

Tircis à son but croyait être,

Quand la belle ajouta :  » Voilà tout justement

Ce que je sens pour Clidamant.  »

L’autre pensa mourir de dépit et de honte.

Il est force gens comme lui,

Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,

Et qui font le marché d’autrui.

Tribut Envoyé Par Les Animaux À Alexandre

Une fable avait cours parmi l’Antiquité,
Et la raison ne m’en est pas connue.
Que le lecteur en tire une moralité :
Voici la fable toute nue.

La Renommée ayant dit en cent lieux
Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
Commandait que sans plus attendre,
Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,
Quadrupèdes, Humains, Eléphants, Vermisseaux,
Les Républiques des oiseaux ;
La déesse aux cent bouches, dis-je,
Ayant mis partout la terreur
En publiant l’édit du nouvel Empereur,
Les animaux, et toute espèce lige
De son seul appétit, crurent que cette fois
Il fallait subir d’autres lois.
On s’assemble au désert. Tous quittent leur tanière.
Après divers avis, on résout, on conclut
D’envoyer hommage et tribut.
Pour l’hommage et pour la manière,
Le singe en fut chargé : l’on lui mit par écrit
Ce que l’on voulait qui fût dit.
Le seul tribut les tint en peine.
Car que donner ? il fallait de l’argent.
On en prit d’un prince obligeant,
Qui possédant dans son domaine
Des mines d’or fournit ce qu’on voulut.
Comme il fut question de porter ce tribut,
Le Mulet et l’Ane s’offrirent,
Assistés du Cheval ainsi que du Chameau.
Tous quatre en chemin ils se mirent,
Avec le Singe, Ambassadeur nouveau.
La caravane enfin rencontre en un passage
Monseigneur le Lion. Cela ne leur plut point.
Nous nous rencontrons tout à point,
Dit-il, et nous voici compagnons de voyage.
J’allais offrir mon fait à part ;
Mais bien qu’il soit léger, tout fardeau m’embarrasse.
Obligez-moi de me faire la grâce
Que d’en porter chacun un quart.
Ce ne vous sera pas une charge trop grande ;
Et j’en serai plus libre, et bien plus en état,
En cas que les voleurs attaquent notre bande,
Et que l’on en vienne au combat.
Econduire un lion rarement se pratique.
Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,
Et, malgré le héros de Jupiter issu,
Faisant chère et vivant sur la bourse publique.
Ils arrivèrent dans un pré
Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,
Où maint mouton cherchait sa vie :
Séjour du frais, véritable patrie
Des Zéphirs. Le lion n’y fut pas, qu’à ces Gens
Il se plaignit d’être malade.
Continuez votre ambassade,
Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans,
Et veux ici chercher quelque herbe salutaire.
Pour vous, ne perdez point de temps :
Rendez-moi mon argent ; j’en puis avoir affaire.
On déballe ; et d’abord le lion s’écria
D’un ton qui témoignait sa joie :
Que de filles, ô Dieux, mes pièces de monnoie
Ont produites ! Voyez : la plupart sont déjà
Aussi grandes que leurs mères.
Le croît m’en appartient. Il prit tout là-dessus ;
Ou bien s’il ne prît tout, il n’en demeura guères.
Le Singe et les Sommiers confus,
Sans oser répliquer en chemin se remirent.
Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent,
Et n’en eurent point de raison.
Qu’eût-il fait ? C’eût été lion contre lion ;
Et le proverbe dit : Corsaires à Corsaires,
L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.

Un Animal Dans La Lune

Pendant qu’un philosophe assure,

Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,

Un autre philosophe jure,

Qu’ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison ; et la philosophie

Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont,

Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;

Mais aussi si l’on rectifie

L’image de l’objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l’environne,

Sur l’organe et sur l’instrument,

Les sens ne tromperont personne.

La nature ordonna ces choses sagement :

J’en dirai quelque jour les raisons amplement.

J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?

Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :

Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,

Que serait-ce à mes yeux que l’oeil de la nature ?

Sa distance me fait juger de sa grandeur ;

Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.

L’ignorant le croit plat ; j’épaissis sa rondeur :

Je le rends immobile ; et la terre chemine.

Bref, je démens mes yeux en toute sa machine :

Ce sens ne me nuit point par son illusion.

Mon âme, en toute occasion,

Développe le vrai caché sous l’apparence ;

Je ne suis point d’intelligence

Avecque mes regards, peut-être un peu trop prompts,

Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.

Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse :

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours,

Ne me trompent jamais en me mentant toujours.

Si je crois leur rapport, erreur assez commune,

Une tête de femme est au corps de la lune.

Y peut-elle être ? Non. D’où vient donc cet objet ?

Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.

La lune nulle part n’a sa surface unie :

Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,

L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent,

Un homme, un boeuf, un éléphant.

Naguère l’Angleterre y vit chose pareille,

La lunette placée, un animal nouveau

Parut dans cet astre si beau ;

Et chacun de crier merveille.

Il était arrivé là-haut un changement

Qui présageait sans doute un grand événement.

Savait-on si la guerre entre tant de puissances

N’en était point l’effet ? Le Monarque accourut :

Il favorise en roi ces hautes connaissances.

Le monstre dans la lune à son tour lui parut.

C’était une souris cachée entre les verres ;

Dans la lunette était la source de ces guerres.

On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François

Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ?

Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire :

C’est à nos ennemis de craindre les combats,

À nous de les chercher, certains que la Victoire,

Amante de Louis, suivra partout ses pas.

Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.

Même les Filles de Mémoire

Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs :

La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs.

Charles en sait jouir : il saurait dans la guerre

Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre

À ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.

Cependant s’il pouvait apaiser la querelle,

Que d’encens ! est-il rien de plus digne de lui ?

La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle

Que les fameux exploits du premier des Césars ?

Ô peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle

Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts ?

Un Fou Et Un Sage

Certain Fou poursuivait à coups de pierre un Sage.

Le Sage se retourne et lui dit : Mon ami,

C’est fort bien fait à toi ; reçois cet écu-ci :

Tu fatigues assez pour gagner davantage.

Toute peine, dit-on, est digne de loyer.

Vois cet homme qui passe ; il a de quoi payer.

Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire.

Amorcé par le gain, notre Fou s’en va faire

Même insulte à l’autre Bourgeois.

On ne le paya pas en argent cette fois.

Maint estafier accourt ; on vous happe notre homme,

On vous l’échine, on vous l’assomme.

Auprès des Rois il est de pareils fous :

A vos dépens ils font rire le Maître.

Pour réprimer leur babil, irez-vous

Les maltraiter ? Vous n’êtes pas peut-être

Assez puissant. Il faut les engager

A s’adresser à qui peut se venger.

Les Filles De Minée

Je chante dans ces Vers les Filles de Minée,

Troupe aux arts de Pallas dès l’enfance adonnée,

Et de qui le travail fit entrer en courroux

Bacchus, à juste droit de ses honneurs jaloux.

Tout Dieu veut aux humains se faire reconnaître.

On ne voit point les champs répondre aux soins du Maître,

Si dans les jours sacrés autour de ses guérets,

Il ne marche en triomphe à l’honneur de Cérés.

La Grèce était en jeux pour le fils de Séméle ;

Seules on vit trois sœurs condamner ce saint zèle.

Alcithoé l’aînée ayant pris ses fuseaux,

Dit aux autres : Quoi donc toujours des Dieux nouveaux ?

L’Olympe ne peut plus contenir tant de têtes,

Ni l’an fournir de jours assez pour tant de Fêtes.

Je ne dis rien des vœux dus aux travaux divers

De ce Dieu qui purgea de monstres l’Univers ;

Mais à quoi sert Bacchus, qu’à causer des querelles ?

Affaiblir les plus sains ? enlaidir les plus belles ?

Souvent mener au Styx par de tristes chemins ?

Et nous irons chômer la peste des humains ?

Pour moi, j’ai résolu de poursuivre ma tâche.

Se donne qui voudra ce jour-ci du relâche :

Ces mains n’en prendront point. Je suis encor d’avis

Que nous rendions le temps moins long par des récits.

Toutes trois tour à tour racontons quelque histoire ;

Je pourrais retrouver sans peine en ma mémoire

Du Monarque des Dieux les divers changements ;

Mais comme chacun sait tous ces événements,

Disons ce que l’amour inspire à nos pareilles :

Non toutefois qu’il faille en contant ses merveilles,

Accoutumer nos cœurs à goûter son poison ;

Car, ainsi que Bacchus, il trouble la raison.

Récitons-nous les maux que ses biens nous attirent.

Alcithoé se tut, et ses sœurs applaudirent.

Après quelques moments, haussant un peu la voix,

Dans Thèbes, reprit-elle, on conte qu’autrefois

Deux jeunes cœurs s’aimaient d’une égale tendresse :

Pyrame, c’est l’amant, eut Thisbé pour maîtresse :

Jamais couple ne fut si bien assorti qu’eux ;

L’un bien fait, l’autre belle, agréables tous deux,

Tous deux dignes de plaire, ils s’aimèrent sans peine ;

D’autant plutôt épris, qu’une invincible haine

Divisant leurs parents, ces deux Amants unit,

Et concourut aux traits dont l’Amour se servit.

Le hasard, non le choix, avait rendu voisines

Leurs maisons où régnaient ces guerres intestines ;

Ce fut un avantage à leurs désirs naissants.

Le cours en commença par des jeux innocents :

La première étincelle eut embrasé leur âme

Qu’ils ignoraient encor ce que c’était que flamme.

Chacun favorisait leurs transports mutuels,

Mais c’était à l’insu de leurs parents cruels.

La défense est un charme ; on dit qu’elle assaisonne

Les plaisirs, et sur tout ceux que l’amour nous donne.

D’un des logis à l’autre, elle instruisit du moins

Nos Amants à se dire avec signe leurs soins.

Ce léger réconfort ne les put satisfaire ;

Il fallut recourir à quelque autre mystère.

Un vieux mur entr’ouvert séparait leurs maisons,

Le temps avait miné ses antiques cloisons.

Là souvent de leurs maux ils déploraient la cause ;

Les paroles passaient, mais c’était peu de chose.

Se plaignant d’un tel sort, Pyrame dit un jour,

Chère Thisbé, le Ciel veut qu’on s’aide en amour ;

Nous avons à nous voir une peine infinie ;

Fuyons de nos parents l’injuste tyrannie :

J’en ai d’autres en Grèce ; ils se tiendront heureux

Que vous daignez chercher un asile chez eux ;

Leur amitié, leurs biens, leur pouvoir, tout m’invite

À prendre le parti dont je vous sollicite.

C’est votre seul repos qui me le fait choisir,

Car je n’ose parler, hélas ! de mon désir ;

Faut-il à votre gloire en faire un sacrifice ?

De crainte des vains bruits faut-il que je languisse ?

Ordonnez, j’y consens, tout me semblera doux ;

Je vous aime Thisbé, moins pour moi que pour vous.

J’en pourrais dire autant, lui repartit l’Amante ;

Votre amour étant pure, encor que véhémente,

Je vous suivrai partout ; notre commun repos

Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos ;

Tant que de ma vertu je serai satisfaite,

Je rirai des discours d’une langue indiscrète,

Et m’abandonnerai sans crainte à votre ardeur,

Contente que je suis des soins de ma pudeur.

Jugez ce que sentit Pyrame à ces paroles ;

Je n’en fais point ici de peintures frivoles.

Suppléez au peu d’art que le Ciel mit en moi :

Vous-mêmes peignez-vous cet Amant hors de soi.

Demain, dit-il, il faut sortir avant l’Aurore ;

N’attendez point les traits que son char fait éclore ;

Trouvez-vous aux degrés du terme de Cérès ;

Là nous nous attendrons ; le rivage est tout près :

Une barque est au bord ; Les Rameurs, le vent même,

Tout pour notre départ montre une hâte extrême ;

L’augure en est heureux, notre sort va changer ;

Et les Dieux sont pour nous, si je sais bien juger.

Thisbé consent à tout ; elle en donne pour gage

Deux baisers par le mur arrêtés au passage,

Heureux mur ! tu devais servir mieux leur désir ;

Ils n’obtinrent de toi qu’une ombre de plaisir.

Le lendemain Thisbé sort et prévient Pyrame ;

L’impatience, hélas ! maîtresse de son âme,

La fait arriver seule et sans guide aux degrés ;

L’ombre et le jour luttaient dans les champs azurés.

Une lionne vient, monstre imprimant la crainte ;

D’un carnage récent sa gueule est toute teinte.

Thisbé fuit, et son voile emporté par les airs,

Source d’un sort cruel, tombe dans ces déserts.

La lionne le voit, le souille, le déchire,

Et l’ayant teint de sang, aux forêts se retire.

Thisbé s’était cachée en un buisson épais.

Pyrame arrive, et voit ces vestiges tout frais.

Ô Dieux ! que devient-il ? un froid court dans ses veines ;

Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines :

Il le lève ; et le sang joint aux traces des pas,

L’empêche de douter d’un funeste trépas.

Thisbé, s’écria-t-il, Thisbé, je t’ai perdue,

Te voilà par ma faute aux Enfers descendue !

Je l’ai voulu ; c’est moi qui suis le monstre affreux

Par qui tu t’en vas voir le séjour ténébreux :

Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres ;

Mais m’oserai-je à toi présenter chez les Ombres ?

Jouis au moins du sang que je te vais offrir,

Malheureux de n’avoir qu’une mort à souffrir.

Il dit, et d’un poignard coupe aussi-tôt sa trame.

Thisbé vient ; Thisbé voit tomber son cher Pyrame.

Que devint-elle aussi ? tout lui manque à la fois,

Le sens, et les esprits aussi bien que la voix.

Elle revient enfin ; Cloton pour l’amour d’elle

Laisse à Pyrame ouvrir sa mourante prunelle.

Il ne regarde point la lumière des Cieux ;

Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux.

Il voudrait lui parler, sa langue est retenue ;

Il témoigne mourir content de l’avoir vue.

Thisbé prend le poignard ; et découvrant son sein,

Je n’accuserai point, dit-elle, ton dessein ;

Bien moins encor l’erreur de ton âme alarmée ;

Ce serait t’accuser de m’avoir trop aimée.

Je ne t’aime pas moins : tu vas voir que mon cœur

N’a non plus que le tien mérité son malheur.

Cher Amant, reçois donc ce triste sacrifice.

Sa main et le poignard font alors leur office :

Elle tombe, et tombant range ses vétemens,

Dernier trait de pudeur, même aux derniers moments.

Les Nymphes d’alentour lui donnèrent des larmes ;

Et du sang des Amants teignirent par des charmes

Le fruit d’un Mûrier proche, et blanc jusqu’à ce jour,

Éternel monument d’un si parfait amour.

Cette histoire attendrit les filles de Minée :

L’une accusait l’Amant, l’autre la destinée,

Et toutes d’une voix conclurent que nos cœurs

De cette passion devraient être vainqueurs.

Elle meurt quelquefois avant qu’être contente ;

L’est-elle ? elle devient aussi-tôt languissante :

Sans l’hymen on n’en doit recueillir aucun fruit,

Et cependant l’hymen est ce qui la détruit.

Il y joint, dit Climène, une âpre jalousie.

Poison le plus cruel dont l’âme soit saisie.

Je n’en veux pour témoin que l’erreur de Procris.

Alcithoé ma sœur, attachant vos esprits,

Des tragiques amours vous a conté l’élite ;

Celles que je vais dire ont aussi leur mérite.

J’acourcirai le temps ainsi qu’elle, à mon tour.

Peu s’en faut que Phœbus ne partage le jour.

À ses rayons perçants opposons quelques voiles.

Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles.

Je veux que sur la mienne, avant que d’être au soir,

Un progrès tout nouveau se fasse apercevoir :

Cependant donnez-moi quelque heure de silence,

Ne vous rebutez point de mon peu d’éloquence ;

Souffrez-en les défauts ; et songez seulement

Au fruit qu’on peut tirer de cet événement.

Céphale aimait Procris, il était aimé d’elle ;

Chacun se proposait leur Hymen pour modèle.

Ce qu’Amour fait sentir de piquant et de doux

Comblait abondamment les vœux de ces Époux.

Ils ne s’aimaient que trop ; leurs soins et leur tendresse

Approchaient des transports d’Amant et de Maîtresse ;

Le Ciel même envia cette félicité :

Céphale eut à combattre une Divinité.

Il était jeune et beau, l’Aurore en fut charmée ;

N’étant pas à ces biens, chez elle, accoutumée.

Nos belles cacheraient un pareil sentiment :

Chez les Divinités on en use autrement.

Celle-ci déclara son amour à Céphale.

Il eut beau lui parler de la foi conjugale ;

Les jeunes Déités qui n’ont qu’un vieil Époux,

Ne se soumettent point à ces lois comme nous.

La Déesse enleva ce Héros si fidèle :

De modérer ses feux il pria l’Immortelle.

Elle le fit ; l’amour devint simple amitié :

Retournez, dit l’Aurore, avec votre moitié.

Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienne ;

Recevez seulement ces marques de la mienne.

(C’était un javelot toujours sûr de ses coups.)

Un jour cette Procris qui ne vit que pour vous,

Fera le désespoir de votre âme charmée,

Et vous aurez regret de l’avoir tant aimée.

Tout Oracle est douteux, et porte un double sens ;

Celui-ci mit d’abord notre Époux en suspens :

J’aurai regret aux vœux que j’ai formés pour elle ;

Et comment ? N’est-ce point qu’elle m’est infidèle ?

Ah finissent mes jours plutôt que de le voir !

Éprouvons toutefois ce que peut son devoir.

Des Mages aussi-tôt consultant la science,

D’un feint adolescent il prend la ressemblance ;

S’en va trouver Procris, élève jusqu’aux Cieux

Ses beautés qu’il soutient être dignes des Dieux ;

Joint les pleurs aux soupirs comme un Amant sait faire,

Et ne peut s’éclaircir par cet art ordinaire.

Il fallut recourir à ce qui porte coup,

Aux présents ; il offrit, donna promit beaucoup,

Promit tant que Procris lui parut incertaine.

Toute chose a son prix : voilà Céphale en peine ;

Il renonce aux cités, s’en va dans les forêts,

Conte aux vents, conte aux bois ses déplaisirs secrets :

S’imagine en chassant dissiper son martyre.

C’était pendant ces mois où le chaud qu’on respire

Oblige d’implorer l’haleine des Zéphyrs.

Doux Vents, s’écriait-il, prêtez-moi des soupirs,

Venez, légers Démons par qui nos champs fleurissent :

Aure, fais-les venir ; je sais qu’ils t’obéissent ;

Ton emploi dans ces lieux est de tout ranimer.

On l’entendit, on crut qu’il venait de nommer

Quelque objet de ses vœux autre que son Épouse.

Elle en est avertie, et la voilà jalouse.

Maint voisin charitable entretient ses ennuis :

Je ne le puis plus voir, dit-elle, que les nuits.

Il aime donc cette Aure, et me quitte pour elle ?

Nous vous plaignons ; il l’aime, et sans cesse il l’appelle ;

Les échos de ces lieux n’ont plus d’autres emplois

Que celui d’enseigner le nom d’Aure à nos bois.

Dans tous les environs le nom d’Aure résonne.

Profitez d’un avis qu’en passant on vous donne.

L’intérêt qu’on y prend est de vous obliger.

Elle en profite, hélas ! et ne fait qu’y songer.

Les Amants sont toujours de légère croyance.

S’ils pouvaient conserver un rayon de prudence,

(Je demande un grand point, la prudence en amours)

Ils seraient aux rapports insensibles et sourds.

Notre Épouse ne fut l’une ni l’autre chose :

Elle se lève un jour ; et lorsque tout repose,

Que de l’aube au teint frais la charmante douceur

Force tout au sommeil, hormis quelque Chasseur,

Elle cherche Céphale ; un bois l’offre à sa vue.

Il invoquait déjà cette Aure prétendue.

Viens me voir, disait-il, chère Déesse accours :

Je n’en puis plus, je meurs, fais que par ton secours

La peine que je sens se trouve soulagée.

L’Épouse se prétend par ces mots outragée ;

Elle croit y trouver, non le sens qu’ils cachaient,

Mais celui seulement que ses soupçons cherchaient.

Ô triste jalousie ! ô passion amère !

Fille d’un fol amour, que l’erreur a pour mère !

Ce qu’on voit par tes yeux cause assez d’embarras,

Sans voir encor par eux ce que l’on ne voit pas.

Procris s’était cachée en la même retraite

Qu’un Faon de Biche avait pour demeure secrète :

Il en sort ; et le bruit trompe aussi-tôt l’Époux.

Céphale prend le dard toujours sûr de ses coups,

Le lance en cet endroit, et perce sa jalouse ;

Malheureux assassin d’une si chère Épouse.

Un cri lui fait d’abord soupçonner quelque erreur ;

Il accourt, voit sa faute, et tout plein de fureur,

Du même javelot il veut s’ôter la vie.

L’Aurore et les Destins arrêtent cette envie.

Cet office lui fut plus cruel qu’indulgent.

L’infortuné Mari sans cesse s’affligeant,

Eût accru par ses pleurs le nombre des fontaines,

Si la Déesse enfin, pour terminer ses peines,

N’eût obtenu du Sort que l’on tranchât ses jours ;

Triste fin d’un Hymen bien divers en son cours.

Fuyons ce nœud, mes Sœurs, je ne puis trop le dire.

Jugez par le meilleur quel peut être le pire.

S’il ne nous est permis d’aimer que sous ses lois,

N’aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois.

Toutes trois pour chasser de si tristes pensées,

À revoir leur travail se montrent empressées.

Climène en un tissu riche, pénible, et grand,

Avait presque achevé le fameux différend

D’entre le Dieu des eaux et Pallas la savante.

On voyait en lointain une ville naissante.

L’honneur de la nommer entre eux deux contesté,

Dépendait du présent de chaque Déité.

Neptune fit le sien d’un symbole de guerre.

Un coup de son trident fit sortir de la terre

Un animal fougueux, un Coursier plein d’ardeur.

Chacun de ce présent admirait la grandeur.

Minerve l’effaça, donnant à la contrée

L’Olivier, qui de paix est la marque assurée ;

Elle emporta le prix, et nomma la Cité.

Athènes offrit ses vœux à cette Déité.

Pour les lui présenter on choisit cent pucelles,

Toutes sachant broder, aussi sages que belles.

Les premières portaient force présents divers.

Tout le reste entourait la Déesse aux yeux pers.

Avec un doux sourire elle acceptait l’hommage.

Climène ayant enfin replié son ouvrage,

La jeune Iris commence en ces mots son récit.

Rarement pour les pleurs mon talent réussit,

Je suivrai toutefois la matière imposée.

Télamon pour Cloris avait l’âme embrasée :

Cloris pour Télamon brûlait de son côté.

La naissance, l’esprit, les grâces, la beauté ;

Tout se trouvait en eux, hormis ce que les hommes

Font marcher avant tout dans ce siècle où nous sommes.

Ce sont les biens, c’est l’or, mérite universel.

Ces Amants, Quoiqu’épris d’un désir mutuel,

N’osaient au blond Hymen sacrifier encore ;

Faute de ce métail que tout le monde adore.

Amour s’en passerait, l’autre état ne le peut :

Soit raison, soit abus, le Sort ainsi le veut.

Cette loi qui corrompt les douceurs de la vie,

Fut par le jeune Amant d’une autre erreur suivie.

Le Démon des Combats vint troubler l’Univers.

Un Pays contesté par des Peuples divers

Engagea Télamon dans un dur exercice.

Il quitta pour un temps l’amoureuse milice.

Cloris y consentit, mais non pas sans douleur.

Il voulut mériter son estime et son cœur.

Pendant que ses exploits terminent la querelle,

Un parent de Cloris meurt, et laisse à la belle

D’amples possessions et d’immenses trésors :

Il habitait les lieux où Mars régnait alors.

La Belle s’y transporte ; et partout révérée,

partout, des deux partis Cloris considérée,

Voit de ses propres yeux les champs où Télamon

Venait de consacrer un trophée à son nom.

Lui de sa part accourt, et, tout couvert de gloire

Il offre à ses amours les fruits de sa victoire.

Leur rencontre se fit non loin de l’élément

Qui doit être évité de tout heureux Amant.

dès ce jour l’âge d’or les eût joints sans mystère ;

L’âge de fer en tout a coutume d’en faire.

Cloris ne voulut donc couronner tous ces biens

Qu’au sein de sa Patrie, et de l’aveu des siens.

Tout chemin, hors la mer, allongeant leur souffrance,

Ils commettent aux flots cette douce espérance.

Zephyre les suivait quand presque en arrivant,

Un Pirate survient, prend le dessus du vent,

Les attaque, les bat. En vain par sa vaillance

Télamon jusqu’au bout porte la résistance.

Après un long combat son parti fut défait ;

Lui pris ; et ses efforts n’eurent pour tout effet

Qu’un esclavage indigne. Ô Dieux, qui l’eût pu croire !

Le sort sans respecter ni son sang ni sa gloire,

Ni son bonheur prochain, ni les vœux de Cloris,

Le fit être forçat aussi-tôt qu’il fut pris.

Le destin ne fut pas à Cloris si contraire ;

Un célèbre Marchand l’achète du Corsaire :

Il l’emmène ; et bien-tôt la Belle, malgré soi,

Au milieu de ses fers, range tout sous sa loi.

L’Épouse du Marchand la voit avec tendresse.

Ils en font leur Compagne, et leur fils sa Maîtresse.

Chacun veut cet Hymen : Cloris à leurs désirs

Répondait seulement par de profonds soupirs.

Damon, c’était ce fils, lui tient ce doux langage :

Vous soupirez toujours, toujours votre visage

Baigné de pleurs nous marque un déplaisir secret.

Qu’avez-vous ? vos beaux yeux verraient-ils à regret

Ce que peuvent leurs traits, et l’excès de ma flamme ?

Rien ne vous force ici, découvrez-nous votre âme ;

Cloris, c’est moi qui suis l’esclave, et non pas vous ;

Ces lieux, à votre gré, n’ont-ils rien d’assez doux ?

Parlez ; nous sommes prêts à changer de demeure ;

Mes parents m’ont promis de partir tout-à-l’heure.

Regrettez-vous les biens que vous avez perdus ?

Tout le nôtre est à vous, ne le dédaignez plus.

J’en sais qui l’agréeraient ; j’ai su plaire à plus d’une ;

Pour vous, vous méritez toute une autre fortune.

Quelle que soit la nôtre, usez-en ; vous voyez

Ce que nous possédons, et nous-même à vos pieds.

Ainsi parle Damon, et Cloris toute en larmes,

Lui répond en ces mots accompagnés de charmes.

Vos moindres qualités, et cet heureux séjour

Même aux Filles des Dieux donneraient de l’amour ;

Jugez donc si Cloris esclave et malheureuse,

Voit l’offre de ces biens d’une âme dédaigneuse.

Je sais quel est leur prix ; mais de les accepter,

Je ne puis ; et voudrais vous pouvoir écouter.

Ce qui me le défend, ce n’est point l’esclavage ;

Si toujours la naissance éleva mon courage,

Je me vois, grâce aux Dieux, en des mains où je puis

Garder ces sentiments malgré tous mes ennuis.

Je puis même avouer (hélas ! faut-il le dire ? )

Qu’un autre a sur mon cœur conservé son empire.

Je chéris un Amant, ou mort ou dans les fers ;

Je prétends le chérir encor dans les enfers.

Pourriez-vous estimer le cœur d’une inconstante ?

Je ne suis déjà plus aimable ni charmante,

Cloris n’a plus ces traits que l’on trouvait si doux,

Et doublement esclave est indigne de vous.

Touché de ce discours, Damon prend congé d’elle :

Fuyons, dit-il en soi, j’oublîrai cette Belle,

Tout passe, et même un jour ses larmes passeront :

Voyons ce que l’absence et le temps produiront.

À ces mots il s’embarque ; et, quittant le rivage,

Il court de mer en mer, aborde en lieu sauvage ;

Trouve des malheureux de leurs fers échappés,

Et sur le bord d’un bois à chasser occupés.

Télamon, de ce nombre, avait brisé sa chaîne ;

Aux regards de Damon il se présente à peine,

Que son air, sa fierté, son esprit, tout enfin

Fait qu’à l’abord Damon admire son destin,

Puis le plaint, puis l’emmène, et puis lui dit sa flamme.

D’une Esclave, dit-il, je n’ai pu toucher l’âme :

Elle chérit un mort ! Un mort ! ce qui n’est plus

L’emporte dans son cœur ! mes vœux sont superflus.

Là-dessus de Cloris il lui fait la peinture.

Télamon dans son âme admire l’aventure,

Dissimule, et se laisse emmener au séjour

Où Cloris lui conserve un si parfait amour.

Comme il voulait cacher avec soin sa fortune,

Nulle peine pour lui n’était vile et commune.

On apprend leur retour et leur débarquement ;

Cloris se présentant à l’un et l’autre Amant,

Reconnaît Télamon sous un faix qui l’accable ;

Ses chagrins le rendaient pourtant méconnaissable ;

Un œil indifferent à le voir eût erré,

Tant la peine et l’amour l’avaient défiguré.

Le fardeau qu’il portait ne fut qu’un vain obstacle ;

Cloris le reconnaît, et tombe à ce spectacle ;

Elle perd tous ses sens et de honte et d’amour.

Télamon d’autre part tombe presque à son tour ;

On demande à Cloris la cause de sa peine ?

Elle la dit, ce fut sans s’attirer de haine ;

Son récit ingénu redoubla la pitié

Dans des cœurs prévenus d’une juste amitié.

Damon dit que son zèle avait changé de face.

On le crut. Cependant, Quoiqu’on dise et qu’on fasse,

D’un triomphe si doux l’honneur et le plaisir

Ne se perd qu’en laissant des restes de désir.

On crut pourtant Damon. Il restreignit son zèle

À sceller de l’Hymen une union si belle ;

Et par un sentiment à qui rien n’est égal,

ll pria ses parents de doter son Rival.

Il l’obtint, renonçant dès-lors à l’Hyménée.

Le soir étant venu de l’heureuse journée,

Les noces se faisaient à l’ombre d’un ormeau :

L’enfant d’un voisin vit s’y percher un corbeau :

Il fait partir de l’arc une flèche maudite,

Perce les deux Époux d’une atteinte subite.

Cloris mourut du coup, non sans que son Amant

Attirât ses regards en ce dernier moment.

Il s’écrie en voyant finir ses destinées ;

Quoi ! la parque a tranché le cours de ses années ?

Dieux, qui l’avez voulu, ne suffisait-il pas

Que la haine du Sort avançât mon trépas ?

En achevant ces mots il acheva de vivre ;

Son amour, non le coup, l’obligea de la suivre ;

Blessé légèrement il passa chez les morts ;

Le Styx vit nos Époux accourir sur ses bords ;

Même accident finit leurs précieuses trames ;

Même tombe eut leurs corps, même séjour leurs âmes.

Quelques-uns ont écrit (mais ce fait est peu sûr)

Que chacun d’eux devint statue et marbre dur.

Le couple infortuné face à face repose,

Je ne garantis point cette métamorphose ;

On en doute. On le croit plus que vous ne pensez,

Dit Climène ; et cherchant dans les siècles passés

Quelque exemple d’amour et de vertu parfaite,

Tout ceci me fut dit par le sage Interprète.

J’admirai, je plaignis ces Amants malheureux ;

On les allait unir ; tout concourait pour eux ;

Ils touchaient au moment ; l’attente en était sûre ;

Hélas ! il n’en est point de telle en la nature ;

Sur le point de jouir tout s’enfuit de nos mains ;

Les Dieux se font un jeu de l’espoir des humains.

Laissons, reprit Iris, cette triste pensée.

La Fête est vers sa fin, grâce au Ciel avancée ;

Et nous avons passé tout ce temps en récits,

Capables d’affliger les moins sombres esprits !

Effaçons, s’il se peut, leur image funeste :

Je prétends de ce jour mieux employer le reste ;

Et dire un changement, non de corps, mais de cœur :

Le miracle en est grand ; Amour en fut l’auteur :

Il en fait tous les jours de diverse manière.

Je changerai de style en changeant de matière.

Zoon plaisait aux yeux, mais ce n’est pas assez :

Son peu d’esprit, son humeur sombre,

Rendaient ces talents mal placés :

Il fuyait les cités, il ne cherchait que l’ombre,

Vivait parmi les bois concitoyen des ours,

Et passait sans aimer les plus beaux de ses jours.

Nous avons condamné l’amour, m’allez-vous dire ;

J’en blâme en nous l’excès ; mais je n’approuve pas

Qu’insensible aux plus doux appas

Jamais un homme ne soupire.

hé quoi, ce long repos est-il d’un si grand prix ?

Les morts sont donc heureux ; ce n’est pas mon avis.

Je veux des passions ; et si l’état le pire

Est le néant, je ne sais point

De néant plus complet qu’un cœur froid à ce point.

Zoon n’aimant donc rien, ne s’aimant pas lui-même,

Vit Iole endormie, et le voilà frappé ;

Voilà son cœur développé.

Amour par son savoir suprême,

Ne l’eut pas fait amant qu’il en fit un héros

Zoon rend grâce au Dieu qui troublait son repos :

Il regarde en tremblant cette jeune merveille.

À la fin Iole s’éveille :

Surprise et dans l’étonnement,

Elle veut fuir, mais son Amant

L’arrête, et lui tient ce langage :

Rare et charmant objet, pourquoi me fuïez-vous ?

Je ne suis plus celui qu’on trouvait si sauvage :

C’est l’effet de vos traits, aussi puissants que doux :

Ils m’ont l’âme et l’esprit, et la raison donnée.

Souffrez que vivant sous vos lois

J’emploie à vous servir des biens que je vous dois.

Iole à ce discours encor plus étonnée,

Rougit, et sans répondre elle court au hameau,

Et raconte à chacun ce miracle nouveau.

Ses Compagnes d’abord s’assemblent autour d’elle :

Zoon suit en triomphe, et chacun applaudit.

Je ne vous dirai point, mes sœurs, tout ce qu’il fit,

Ni ses soins pour plaire à la Belle.

Leur hymen se conclut : un Satrape voisin,

Le propre jour de cette fête,

Enlève à Zoon sa conquête.

On ne soupçonnait point qu’il eût un tel dessein.

Zoon accourt au bruit, recouvre ce cher gage,

Poursuit le ravisseur, et le joint ,et l’engage

En un combat de main à main.

Iole en est le prix, aussi bien que le juge.

Le Satrape vaincu trouve encor du refuge

En la bonté de son rival.

Hélas ! cette bonté lui devint inutile ;

Il mourut du regret de cet hymen fatal.

Aux plus infortunez la tombe sert d’asile.

Il prit pour héritière, en finissant ses jours,

Iole, qui moüilla de pleurs son Mausolée.

Que sert-il d’être plaint quand l’âme est envolée ?

Ce Satrape eût mieux fait d’oublier ses amours.

La jeune Iris à peine achevait cette histoire ;

Et ses sœurs avoüoient qu’un chemin à la gloire

C’est l’amour : on fait tout pour se voir estimé ;

Est-il quelque chemin plus court pour être aimé ?

Quel charme de s’ouïr louer par une bouche

Qui même sans s’ouvrir nous enchante et nous touche.

Ainsi disaient ces Sœurs. Un orage soudain

Jette un secret remords dans leur profane sein.

Bacchus entre, et sa cour, confus et long cortège :

Où sont, dit-il, ces Sœurs à la main sacrilège ?

Que Pallas les défende, et vienne en leur faveur

Opposer son Ægide à ma juste fureur :

Rien ne m’empêchera de punir leur offence :

Voyez :; et qu’on se rie après de ma puissance.

Il n’eut pas dit, qu’on vit trois monstres au plancher,

Ailez, noirs et velus, en un coin s’attacher.

On cherche les trois Sœurs ; on n’en voit nulle trace :

Leurs métiers sont brisez, on élève en leur place

Une Chapelle au Dieu, père du vrai Nectar.

Pallas a beau se plaindre, elle a beau prendre part

Au destin de ces Sœurs par elle protégées.

Quand quelque Dieu voyant ses bontez négligées,

Nous fait sentir son ire ; un autre n’y peut rien :

L’Olympe s’entretient en paix par ce moyen.

Profitons, s’il se peut, d’un si fameux exemple.

Chômons : c’est faire assez qu’aller de Temple en Temple

Rendre à chaque Immortel les vœux qui lui sont dus :

Les jours donnez aux Dieux ne sont jamais perdus.

L’homme Et La Couleuvre

Un Homme vit une Couleuvre.

Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une oeuvre

Agréable à tout l’univers.

A ces mots, l’animal pervers

(C’est le serpent que je veux dire

Et non l’homme : on pourrait aisément s’y tromper),

A ces mots, le serpent, se laissant attraper,

Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,

On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.

Afin de le payer toutefois de raison,

L’autre lui fit cette harangue :

Symbole des ingrats, être bon aux méchants,

C’est être sot, meurs donc : ta colère et tes dents

Ne me nuiront jamais. Le Serpent, en sa langue,

Reprit du mieux qu’il put : S’il fallait condamner

Tous les ingrats qui sont au monde,

A qui pourrait-on pardonner ?

Toi-même tu te fais ton procès. Je me fonde

Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.

Mes jours sont en tes mains, tranche-les : ta justice,

C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice ;

Selon ces lois, condamne-moi ;

Mais trouve bon qu’avec franchise

En mourant au moins je te dise

Que le symbole des ingrats

Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. Ces paroles

Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.

Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles :

Je pourrais décider, car ce droit m’appartient ;

Mais rapportons-nous-en. Soit fait, dit le reptile.

Une Vache était là, l’on l’appelle, elle vient ;

Le cas est proposé ; c’était chose facile :

Fallait-il pour cela, dit-elle, m’appeler ?

La Couleuvre a raison ; pourquoi dissimuler ?

Je nourris celui-ci depuis longues années ;

Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées ;

Tout n’est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants

Le font à la maison revenir les mains pleines ;

Même j’ai rétabli sa santé, que les ans

Avaient altérée, et mes peines

Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.

Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin

Sans herbe ; s’il voulait encor me laisser paître !

Mais je suis attachée ; et si j’eusse eu pour maître

Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin

L’homme, tout étonné d’une telle sentence,

Dit au Serpent : Faut-il croire ce qu’elle dit ?

C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.

Croyons ce Boeuf. Croyons, dit la rampante bête.

Ainsi dit, ainsi fait. Le Boeuf vient à pas lents.

Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,

Il dit que du labeur des ans

Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,

Parcourant sans cesser ce long cercle de peines

Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines

Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;

Que cette suite de travaux

Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,

Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux,

On croyait l’honorer chaque fois que les hommes

Achetaient de son sang l’indulgence des Dieux.

Ainsi parla le Boeuf. L’Homme dit : Faisons taire

Cet ennuyeux déclamateur ;

Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,

Au lieu d’arbitre, accusateur.

Je le récuse aussi. L’arbre étant pris pour juge,

Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge

Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;

Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs.

L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire ;

Il courbait sous les fruits ; cependant pour salaire

Un rustre l’abattait, c’était là son loyer,

Quoique pendant tout l’an libéral il nous donne

Ou des fleurs au Printemps, ou du fruit en Automne ;

L’ombre l’Eté, l’Hiver les plaisirs du foyer.

Que ne l’émondait-on, sans prendre la cognée ?

De son tempérament il eût encor vécu.

L’Homme trouvant mauvais que l’on l’eût convaincu,

Voulut à toute force avoir cause gagnée.

Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là.

Du sac et du serpent aussitôt il donna

Contre les murs, tant qu’il tua la bête.

On en use ainsi chez les grands.

La raison les offense ; ils se mettent en tête

Que tout est né pour eux, quadrupèdes, et gens,

Et serpents.

Si quelqu’un desserre les dents,

C’est un sot. J’en conviens. Mais que faut-il donc faire ?

– Parler de loin, ou bien se taire.

Ode Pour La Paix

Le noir démon des combats
Va quitter cette contrée ;
Nous reverrons ici-bas
Régner la déesse Astrée.

La paix, soeur du doux repos,
Et que Jules va conclure,
Fait déjà refleurir Vaux ;
Dont je retire un bon augure.

S’il tient ce qu’il a promis,
Et qu’un heureux mariage
Rende nos rois bons amis,
Je ne plains pas son voyage.

Le plus grand de mes souhaits
Est de voir, avant les roses,
L’Infante avecque la Paix ;
Car ce sont deux belles choses.

O Paix, infante des cieux,
Toi que tout heur accompagne,
Viens vite embellir ces lieux
Avec l’Infante d’Espagne.

Chasse des soldats gloutons
La troupe fière et hagarde,
Qui mange tous mes moutons,
Et bat celui qui les garde.

Délivre ce beau séjour
De leur brutale furie,
Et ne permets qu’à l’Amour
D’entrer dans la bergerie.

Fais qu’avecque le berger
On puisse voir la bergère,
Qui court d’un pied léger,
Qui danse sur la fougère,

Et qui, du berger tremblant
Voyant le peu de courage,
S’endorme ou fasse semblant
De s’endormir à l’ombrage.

O Paix ! source de tout bien,
Viens enrichir cette terre,
Et fais qu’il n’y reste rien
Des images de la guerre.

Accorde à nos longs désirs
De plus douces destinées ;
Ramène-nous les plaisirs,
Absents depuis tant d’années.

Etouffe tous ces travaux,
Et leurs semences mortelles :
Que les plus grands de nos maux
Soient les rigueurs de nos belles ;

Et que nous passions les jours
Etendus sur l’herbe tendre,
Prêts à conter nos amours
A qui voudra les entendre.