Pour Monseigneur Le Duc Du Maine

Jupiter eut un fils qui se sentant du lieu

Dont il tirait son origine

Avait l’âme toute divine.

L’enfance n’aime rien : celle du jeune Dieu

Faisait sa principale affaire

Des doux soins d’aimer et de plaire.

En lui l’amour et la raison

Devancèrent le temps, dont les ailes légères

N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.

Flore aux regards riants, aux charmantes manières,

Toucha d’abord le cœur du jeune Olympien.

Ce que la passion peut inspirer d’adresse,

Sentiments délicats et remplis de tendresse,

Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien.

Le fils de Jupiter devait par sa naissance

Avoir un autre esprit et d’autres dons des Cieux,

Que les enfants des autres Dieux.

Il semblait qu’il n’agît que par réminiscence,

Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant,

Tant il le fit parfaitement.

Jupiter cependant voulut le faire instruire.

Il assembla les Dieux, et dit : J’ai su conduire

Seul et sans compagnon jusqu’ici l’Univers :

Mais il est des emplois divers

Qu’aux nouveaux Dieux je distribue.

Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue.

C’est mon sang : tout est plein déjà de ses Autels.

Afin de mériter le rang des immortels,

Il faut qu’il sache tout. Le maître du Tonnerre

Eut à peine achevé que chacun applaudit.

Pour savoir tout, l’enfant n’avait que trop d’esprit.

Je veux, dit le Dieu de la guerre,

Lui montrer moi-même cet art

Par qui maints Héros ont eu part

Aux honneurs de l’Olympe, et grossi cet empire.

Je serai son maître de lyre,

Dit le blond et docte Apollon.

Et moi, reprit Hercule à la peau de Lion,

Son maître à surmonter les vices,

À dompter les transports, monstres empoisonneurs,

Comme Hydres renaissans sans cesse dans les cœurs.

Ennemi des molles délices,

Il apprendra de moi les sentiers peu battus

Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.

Quand ce vint au Dieu de Cythère,

Il dit qu’il lui montrerait tout.

L’Amour avait raison : de quoi ne vient à bout

L’esprit joint au désir de plaire ?

Rien De Trop

Je ne vois point de créature

Se comporter modérément.

Il est certain tempérament

Que le maître de la nature

Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? Nullement.

Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère.

Le blé, riche présent de la blonde Cérès

Trop touffu bien souvent épuise les guérets ;

En superfluités s’épandant d’ordinaire,

Et poussant trop abondamment,

Il ôte à son fruit l’aliment.

L’arbre n’en fait pas moins ; tant le luxe sait plaire !

Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons

De retrancher l’excès des prodigues moissons.

Tout au travers ils se jetèrent,

Gâtèrent tout, et tout broutèrent,

Tant que le Ciel permit aux Loups

D’en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ;

S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.

Puis le Ciel permit aux humains

De punir ces derniers : les humains abusèrent

A leur tour des ordres divins.

De tous les animaux l’homme a le plus de pente

A se porter dedans l’excès.

Il faudrait faire le procès

Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante

Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point

Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.

Simonide Préservé Par Les Dieux

On ne peut trop louer trois sortes de personnes :

Les Dieux, sa Maîtresse, et son Roi.

Malherbe le disait ; j’y souscris quant à moi :

Ce sont maximes toujours bonnes.

La louange chatouille et gagne les esprits ;

Les faveurs d’une belle en sont souvent le prix.

Voyons comme les Dieux l’ont quelquefois payée.

Simonide avait entrepris

L’éloge d’un Athlète, et, la chose essayée,

Il trouva son sujet plein de récits tout nus.

Les parents de l’Athlète étaient gens inconnus,

Son père, un bon Bourgeois, lui sans autre mérite :

Matière infertile et petite.

Le Poète d’abord parla de son Héros.

Après en avoir dit ce qu’il en pouvait dire,

Il se jette à côté, se met sur le propos

De Castor et Pollux, ne manque pas d’écrire

Que leur exemple était aux lutteurs glorieux,

Elève leurs combats, spécifiant les lieux

Où ces frères s’étaient signalés davantage.

Enfin l’éloge de ces Dieux

Faisait les deux tiers de l’ouvrage.

L’Athlète avait promis d’en payer un talent ;

Mais quand il le vit, le galand

N’en donna que le tiers, et dit fort franchement

Que Castor et Pollux acquitassent le reste.

Faites-vous contenter par ce couple céleste.

Je vous veux traiter cependant :

Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie.

Les conviés sont gens choisis,

Mes parents, mes meilleurs amis. Soyez donc de la compagnie.

Simonide promit. Peut-être qu’il eut peur

De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.

Il vient, l’on festine, l’on mange.

Chacun étant en belle humeur,

Un domestique accourt, l’avertit qu’à la porte

Deux hommes demandaient à le voir promptement.

Il sort de table, et la cohorte

N’en perd pas un seul coup de dent.

Ces deux hommes étaient les gémeaux de l’éloge.

Tous deux lui rendent grâce ; et pour prix de ses vers,

Ils l’avertissent qu’il déloge,

Et que cette maison va tomber à l’envers.

La prédiction en fut vraie ;

Un pilier manque ; et le plafonds,

Ne trouvant plus rien qui l’étaie,

Tombe sur le festin, brise plats et flacons,

N’en fait pas moins aux Echansons.

Ce ne fut pas le pis ; car, pour rendre complète

La vengeance due au Poète,

Une poutre cassa les jambes à l’Athlète,

Et renvoya les conviés

Pour la plupart estropiés.

La renommée eut soin de publier l’affaire.

Chacun cria miracle. On doubla le salaire

Que méritaient les vers d’un homme aimé des Dieux.

Il n’était fils de bonne mère

Qui, les payant à qui mieux mieux,

Pour ses ancêtres n’en fit faire.

Je reviens à mon texte et dis premièrement

Qu’on ne saurait manquer de louer largement

Les Dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomène

Souvent sans déroger trafique de sa peine ;

Enfin qu’on doit tenir notre art en quelque prix.

Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce :

Jadis l’Olympe et le Parnasse

Etaient frères et bons amis.

Testament Expliqué Par Esope

Si ce qu’on dit d’Esope est vrai,

C’était l’Oracle de la Grèce :

Lui seul avait plus de sagesse

Que tout l’Aréopage. En voici pour essai

Une histoire des plus gentilles,

Et qui pourra plaire au Lecteur.
Un certain homme avait trois filles,

Toutes trois de contraire humeur :

Une buveuse, une coquette,

La troisième avare parfaite.

Cet homme, par son Testament,

Selon les Lois municipales,

Leur laissa tout son bien par portions égales,

En donnant à leur Mère tant,

Payable quand chacune d’elles

Ne posséderait plus sa contingente part.

Le Père mort, les trois femelles

Courent au Testament sans attendre plus tard.

On le lit ; on tâche d’entendre

La volonté du Testateur ;

Mais en vain : car comment comprendre

Qu’aussitôt que chacune soeur

Ne possédera plus sa part héréditaire,

Il lui faudra payer sa Mère ?

Ce n’est pas un fort bon moyen

Pour payer, que d’être sans bien.

Que voulait donc dire le Père ?

L’affaire est consultée, et tous les Avocats,

Après avoir tourné le cas

En cent et cent mille manières,

Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,

Et conseillent aux héritières

De partager le bien sans songer au surplus.

Quant à la somme de la veuve,

Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve :

Il faut que chaque soeur se charge par traité

Du tiers, payable à volonté,

Si mieux n’aime la Mère en créer une rente,

Dès le décès du mort courante.

La chose ainsi réglée, on composa trois lots :

En l’un, les maisons de bouteille,

Les buffets dressés sous la treille,

La vaisselle d’argent, les cuvettes, les brocs,

Les magasins de malvoisie,

Les esclaves de bouche, et, pour dire en deux mots,

L’attirail de la goinfrerie ;

Dans un autre celui de la coquetterie :

La maison de la Ville et les meubles exquis,

Les Eunuques et les Coiffeuses,

Et les Brodeuses,

Les joyaux, les robes de prix ;

Dans le troisième lot, les fermes, le ménage,

Les troupeaux et le pâturage,

Valets et bêtes de labeur.

Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire

Que peut-être pas une soeur

N’aurait ce qui lui pourrait plaire.

Ainsi chacune prit son inclination ;

Le tout à l’estimation.

Ce fut dans la ville d’Athènes

Que cette rencontre arriva.

Petits et grands, tout approuva

Le partage et le choix. Esope seul trouva

Qu’après bien du temps et des peines

Les gens avaient pris justement

Le contre-pied du Testament.

Si le défunt vivait, disait-il, que l’Attique

Aurait de reproches de lui !

Comment ! ce peuple qui se pique

D’être le plus subtil des peuples d’aujourd’hui

A si mal entendu la volonté suprême

D’un testateur ! Ayant ainsi parlé,

Il fait le partage lui-même,

Et donne à chaque soeur un lot contre son gré,

Rien qui pût être convenable,

Partant rien aux soeurs d’agréable :

A la Coquette, l’attirail

Qui suit les personnes buveuses ;

La Biberonne eut le bétail ;

La Ménagère eut les coiffeuses.

Tel fut l’avis du Phrygien,

Alléguant qu’il n’était moyen

Plus sûr pour obliger ces filles

A se défaire de leur bien,

Qu’elles se marieraient dans les bonnes familles,

Quand on leur verrait de l’argent ;

Paieraient leur Mère tout comptant ;

Ne posséderaient plus les effets de leur Père,

Ce que disait le Testament.

Le peuple s’étonna comme il se pouvait faire

Qu’un homme seul eût plus de sens

Qu’une multitude de gens.

Tircis Et Amarante

Pour Mademoiselle de Sillery

J’avais Ésope quitté

Pour être tout à Boccace ;

Mais une divinité

Veut revoir sur le Parnasse

Des fables de ma façon ;

Or, d’aller lui dire : Non,

Sans quelque valable excuse,

Ce n’est pas comme on en use

Avec des Divinités,

Surtout quand ce sont de celles

Que la qualité de belles

Fait reines des volontés.

Car, afin que l’on le sache,

C’est Sillery qui s’attache

À vouloir que, de nouveau,

Sire Loup, Sire Corbeau

Chez moi se parlent en rime.

Qui dit Sillery dit tout ;

Peu de gens en leur estime

Lui refusent le haut bout ;

Comment le pourrait-on faire ?

Pour venir à notre affaire,

Mes contes, à son avis,

Sont obscurs : les beaux esprits

N’entendent pas toute chose.

Faisons donc quelques récits

Qu’elle déchiffre sans glose :

Amenons des Bergers ; et puis nous rimerons

Ce que disent entre eux les loups et les moutons.

Tircis disait un jour à la jeune Amarante :

 » Ah ! si vous connaissiez comme moi certain mal

Qui nous plaît et qui nous enchante,

Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal !

Souffrez qu’on vous le communique ;

Croyez-moi, n’ayez point de peur :

Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique

Des plus doux sentiments que puisse avoir un coeur ?  »

Amarante aussitôt réplique :

 » Comment l’appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?

– L’amour. Ce mot est beau : dites-moi quelques marques

À quoi je le pourrai connaître : que sent-on ?

– Des peines près de qui le plaisir des monarques

Est ennuyeux et fade : on s’oublie, on se plaît

Toute seule en une forêt.

Se mire-t-on près un rivage,

Ce n’est pas soi qu’on voit ; on ne voit qu’une image

Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux :

Pour tout le reste on est sans yeux.

Il est un berger du village

Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :

On soupire à son souvenir ;

On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire,

On a peur de le voir, encore qu’on le désire.  »

Amarante dit à l’instant :

 » Oh ! oh ! c’est là ce mal que vous me prêchez tant ?

Il ne m’est pas nouveau : je pense le connaître.  »

Tircis à son but croyait être,

Quand la belle ajouta :  » Voilà tout justement

Ce que je sens pour Clidamant.  »

L’autre pensa mourir de dépit et de honte.

Il est force gens comme lui,

Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,

Et qui font le marché d’autrui.

Tribut Envoyé Par Les Animaux À Alexandre

Une fable avait cours parmi l’Antiquité,
Et la raison ne m’en est pas connue.
Que le lecteur en tire une moralité :
Voici la fable toute nue.

La Renommée ayant dit en cent lieux
Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
Commandait que sans plus attendre,
Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,
Quadrupèdes, Humains, Eléphants, Vermisseaux,
Les Républiques des oiseaux ;
La déesse aux cent bouches, dis-je,
Ayant mis partout la terreur
En publiant l’édit du nouvel Empereur,
Les animaux, et toute espèce lige
De son seul appétit, crurent que cette fois
Il fallait subir d’autres lois.
On s’assemble au désert. Tous quittent leur tanière.
Après divers avis, on résout, on conclut
D’envoyer hommage et tribut.
Pour l’hommage et pour la manière,
Le singe en fut chargé : l’on lui mit par écrit
Ce que l’on voulait qui fût dit.
Le seul tribut les tint en peine.
Car que donner ? il fallait de l’argent.
On en prit d’un prince obligeant,
Qui possédant dans son domaine
Des mines d’or fournit ce qu’on voulut.
Comme il fut question de porter ce tribut,
Le Mulet et l’Ane s’offrirent,
Assistés du Cheval ainsi que du Chameau.
Tous quatre en chemin ils se mirent,
Avec le Singe, Ambassadeur nouveau.
La caravane enfin rencontre en un passage
Monseigneur le Lion. Cela ne leur plut point.
Nous nous rencontrons tout à point,
Dit-il, et nous voici compagnons de voyage.
J’allais offrir mon fait à part ;
Mais bien qu’il soit léger, tout fardeau m’embarrasse.
Obligez-moi de me faire la grâce
Que d’en porter chacun un quart.
Ce ne vous sera pas une charge trop grande ;
Et j’en serai plus libre, et bien plus en état,
En cas que les voleurs attaquent notre bande,
Et que l’on en vienne au combat.
Econduire un lion rarement se pratique.
Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,
Et, malgré le héros de Jupiter issu,
Faisant chère et vivant sur la bourse publique.
Ils arrivèrent dans un pré
Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,
Où maint mouton cherchait sa vie :
Séjour du frais, véritable patrie
Des Zéphirs. Le lion n’y fut pas, qu’à ces Gens
Il se plaignit d’être malade.
Continuez votre ambassade,
Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans,
Et veux ici chercher quelque herbe salutaire.
Pour vous, ne perdez point de temps :
Rendez-moi mon argent ; j’en puis avoir affaire.
On déballe ; et d’abord le lion s’écria
D’un ton qui témoignait sa joie :
Que de filles, ô Dieux, mes pièces de monnoie
Ont produites ! Voyez : la plupart sont déjà
Aussi grandes que leurs mères.
Le croît m’en appartient. Il prit tout là-dessus ;
Ou bien s’il ne prît tout, il n’en demeura guères.
Le Singe et les Sommiers confus,
Sans oser répliquer en chemin se remirent.
Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent,
Et n’en eurent point de raison.
Qu’eût-il fait ? C’eût été lion contre lion ;
Et le proverbe dit : Corsaires à Corsaires,
L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.

Un Animal Dans La Lune

Pendant qu’un philosophe assure,

Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,

Un autre philosophe jure,

Qu’ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison ; et la philosophie

Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont,

Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;

Mais aussi si l’on rectifie

L’image de l’objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l’environne,

Sur l’organe et sur l’instrument,

Les sens ne tromperont personne.

La nature ordonna ces choses sagement :

J’en dirai quelque jour les raisons amplement.

J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?

Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :

Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,

Que serait-ce à mes yeux que l’oeil de la nature ?

Sa distance me fait juger de sa grandeur ;

Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.

L’ignorant le croit plat ; j’épaissis sa rondeur :

Je le rends immobile ; et la terre chemine.

Bref, je démens mes yeux en toute sa machine :

Ce sens ne me nuit point par son illusion.

Mon âme, en toute occasion,

Développe le vrai caché sous l’apparence ;

Je ne suis point d’intelligence

Avecque mes regards, peut-être un peu trop prompts,

Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.

Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse :

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours,

Ne me trompent jamais en me mentant toujours.

Si je crois leur rapport, erreur assez commune,

Une tête de femme est au corps de la lune.

Y peut-elle être ? Non. D’où vient donc cet objet ?

Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.

La lune nulle part n’a sa surface unie :

Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,

L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent,

Un homme, un boeuf, un éléphant.

Naguère l’Angleterre y vit chose pareille,

La lunette placée, un animal nouveau

Parut dans cet astre si beau ;

Et chacun de crier merveille.

Il était arrivé là-haut un changement

Qui présageait sans doute un grand événement.

Savait-on si la guerre entre tant de puissances

N’en était point l’effet ? Le Monarque accourut :

Il favorise en roi ces hautes connaissances.

Le monstre dans la lune à son tour lui parut.

C’était une souris cachée entre les verres ;

Dans la lunette était la source de ces guerres.

On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François

Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ?

Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire :

C’est à nos ennemis de craindre les combats,

À nous de les chercher, certains que la Victoire,

Amante de Louis, suivra partout ses pas.

Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.

Même les Filles de Mémoire

Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs :

La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs.

Charles en sait jouir : il saurait dans la guerre

Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre

À ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.

Cependant s’il pouvait apaiser la querelle,

Que d’encens ! est-il rien de plus digne de lui ?

La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle

Que les fameux exploits du premier des Césars ?

Ô peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle

Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts ?

Un Fou Et Un Sage

Certain Fou poursuivait à coups de pierre un Sage.

Le Sage se retourne et lui dit : Mon ami,

C’est fort bien fait à toi ; reçois cet écu-ci :

Tu fatigues assez pour gagner davantage.

Toute peine, dit-on, est digne de loyer.

Vois cet homme qui passe ; il a de quoi payer.

Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire.

Amorcé par le gain, notre Fou s’en va faire

Même insulte à l’autre Bourgeois.

On ne le paya pas en argent cette fois.

Maint estafier accourt ; on vous happe notre homme,

On vous l’échine, on vous l’assomme.

Auprès des Rois il est de pareils fous :

A vos dépens ils font rire le Maître.

Pour réprimer leur babil, irez-vous

Les maltraiter ? Vous n’êtes pas peut-être

Assez puissant. Il faut les engager

A s’adresser à qui peut se venger.

Philémon Et Baucis

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ;

Ces deux Divinités n’accordent à nos vœux

Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille,

Des soucis dévorans c’est l’éternel asile,

Véritables Vautours que le fils de Japet

Représente enchaîné sur son triste sommet.

L’humble toit est exempt d’un tribut si funeste ;

Le Sage y vit en paix, et méprise le reste.

Content de ces douceurs, errant parmi les bois,

Il regarde à ses pieds les favoris des Rois ;

Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne,

Que la Fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.

Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,

Rien ne trouble sa fin, c’est le soir d’un beau jour.

Philémon et Baucis nous en offrent l’exemple,

Tous deux virent changer leur Cabane en un Temple.

Hyménée et l’Amour par des désirs constants,

Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux Printemps :

Ni le temps, ni l’hymen n’éteignirent leur flamme ;

Cloton prenait plaisir à filer cette trame.

Ils surent cultiver, sans se voir assistés,

Leur enclos et leur champ par deux fois vingt Étés.

Eux seuls ils composaient toute leur République :

Heureux de ne devoir à pas un domestique

Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.

Tout vieillit : sur leur front les rides s’étendaient ;

L’amitié modéra leurs feux sans les détruire.

Et par des traits d’amour sut encor se produire.

Ils habitaient un Bourg, plein de gens dont le cœur

Joignait aux duretés un sentiment moqueur.

Jupiter résolut d’abolir cette engeance.

Il part avec son fils le Dieu de l’Éloquence ;

Tous deux en Pèlerins vont visiter ces lieux :

Mille logis y sont, un seul ne s’ouvre aux Dieux.

Prêts enfin à quitter un séjour si profane,

Ils virent à l’écart une étroite cabane,

Demeure hospitalière, humble et chaste maison.

Mercure frappe, on ouvre ; aussi-tôt Philémon

Vient au-devant des Dieux, et leur tient ce langage :

Vous me semblez tous deux fatigués du voyage ;

Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;

L’aide des Dieux a fait que nous le conservons :

Usez-en ; saluez ces Pénates d’argile :

Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile,

Que quand Jupiter même était de simple bois ;

Depuis qu’on l’a fait d’or il est sourd à nos voix.

Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde ;

Encor que le pouvoir au désir ne réponde,

Nos Hôtes agréront les soins qui leur sont dus.

Quelques restes de feu sous la cendre épandus

D’un souffle haletant par Baucis s’allumèrent ;

Des branches de bois sec aussi-tôt s’enflammèrent.

L’onde tiède, on lava les pieds des Voyageurs.

Philémon les pria d’excuser ces longueurs :

Et pour tromper l’ennui d’une attente importune

Il entretint les Dieux, non point sur la fortune,

Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois,

Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois

Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare ;

Cependant par Baucis le festin se prépare.

La table où l’on servit le champêtre repas,

Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas ;

Encore assure-t-on, si l’histoire en est crue,

Qu’en un de ses supports le temps l’avait rompue.

Baucis en égala les appuis chancelans

Du débris d’un vieux vase, autre injure des ans.

Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :

Il ne servait pourtant qu’aux fêtes solennelles.

Le linge orné de fleurs fut couvert pour tous mets

D’un peu de lait, de fruits, et des dons de Cérès.

Les divins Voyageurs altérés de leur course,

Mêlaient au vin grossier le cristal d’une source.

Plus le vase versait, moins il s’allait vidant.

Philémon reconnut ce miracle évident ;

Baucis n’en fit pas moins : tous deux s’agenouillèrent ;

À ce signe d’abord leurs yeux se dessillèrent.

Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils

Qui font trembler les Cieux sur leurs Pôles assis.

Grand Dieu, dit Philémon, excusez notre faute.

Quels humains auraient cru recevoir un tel Hôte ?

Ces mets, nous l’avouons, sont peu délicieux,

Mais quand nous serions Rois, que donner à des Dieux ?

C’est le cœur qui fait tout ; que la terre et que l’onde

Apprêtent un repas pour les Maîtres du monde,

Ils lui préféreront les seuls présents du cœur.

Baucis sort à ces mots pour réparer l’erreur ;

Dans le verger courait une perdrix privée,

Et par de tendres soins dès l’enfance élevée :

Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain ;

La volatile échappe à sa tremblante main ;

Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile :

Ce recours à l’oiseau ne fut pas inutile ;

Jupiter intercède. Et déjà les vallons

Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.

Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs Hôtes.

De ce Bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes ;

Suivez-nous : Toi, Mercure, appelle les vapeurs.

Ô gens durs, vous n’ouvrez vos logis ni vos cœurs.

Il dit : Et les Autans troublent déjà la plaine.

Nos deux Époux suivaient, ne marchant qu’avec peine.

Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans.

Moitié secours des Dieux, moitié peur se hâtant,

Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent.

À leurs pieds aussi-tôt cent nuages crevèrent.

Des ministres du Dieu les escadrons flottans

Entraînèrent sans choix animaux, habitants,

Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ;

Sans vestige du Bourg, tout disparut sur l’heure.

Les vieillards déploraient ces sévères destins.

Les animaux périr ! car encor les humains,

Tous avaient dû tomber sous les célestes armes ;

Baucis en répandit en secret quelques larmes.

Cependant l’humble Toit devient Temple, et ses murs

Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs.

De pilastres massifs les cloisons revêtues

En moins de deux instants s’élèvent jusqu’aux nues,

Le chaume devient or ; tout brille en ce pourpris ;

Tous ces événements sont peints sur le lambris.

Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d’Apelle,

Ceux-ci furent tracés d’une main immortelle.

Nos deux Époux surpris, étonnés, confondus,

Se crurent par miracle en l’Olympe rendus.

Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ;

Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures

Pour présider ici sur les honneurs divins,

Et Prêtres vous offrir les vœux des Pèlerins ?

Jupiter exauça leur prière innocente.

Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante

Voulait favoriser jusqu’au bout deux mortels,

Ensemble nous mourrions en servant vos Autels ;

Cloton ferait d’un coup ce double sacrifice,

D’autres mains nous rendraient un vain et triste office :

Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux

Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux.

Jupiter à ce vœu fut encor favorable :

Mais oserai-je dire un fait presque incroyable ?

Un jour qu’assis tous deux dans le sacré parvis,

Ils contaient cette histoire aux Pèlerins ravis,

La troupe à l’entour d’eux debout prêtait l’oreille.

Philémon leur disait : Ce lieu plein de merveille

N’a pas toujours servi de Temple aux Immortels.

Un Bourg était autour ennemi des Autels,

Gens barbares, gens durs, habitacle d’impies ;

Du céleste courroux tous furent les hosties ;

Il ne resta que nous d’un si triste débris :

Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris.

Jupiter l’y peignit. En contant ces Annales

Philémon regardait Baucis par intervalles ;

Elle devenait arbre, et lui tendait les bras ;

Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.

Il veut parler l’écorce a sa langue pressée ;

L’un et l’autre se dit adieu de la pensée ;

Le corps n’est tantôt plus que feuillage et que bois.

D’étonnement la Troupe, ainsi qu’eux perd la voix ;

Même instant, même sort à leur fin les entraîne ;

Baucis devient Tilleul, Philémon devient Chêne.

On les va voir encore, afin de mériter

Les douceurs qu’en hymen Amour leur fit goûter.

Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.

Pour peu que des Époux séjournent sous leur ombre,

Ils s’aiment jusqu’au bout, malgré l’effort des ans.

Ah si !…. mais autre-part j’ai porté mes présents.

Célébrons seulement cette Métamorphose.

Des fidèles témoins m’ayant conté la chose,

Clio me conseilla de l’étendre en ces Vers,

Qui pourront quelque jour l’apprendre à l’Univers.

Quelque jour on verra chez les Races futures,

Sous l’appui d’un grand nom passer ces Aventures.

Vendôme, consentez au los que j’en attends ;

Faites-moi triompher de l’Envie et du Temps.

Enchaînez ces démons, que sur nous ils n’attentent,

Ennemis des Héros et de ceux qui les chantent.

Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut

Qu’ayant mille vertus, vous n’avez nul défaut.

Toutes les célébrer serait œuvre infinie :

L’entreprise demande un plus vaste génie ;

Car quel mérite enfin ne vous fait estimer ?

Sans parler de celui qui force à vous aimer ;

Vous joignez à ces dons l’amour des beaux Ouvrages,

Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages ;

Don du Ciel, qui peut seul tenir lieu des présents

Que nous font à regret le travail et les ans.

Peu de gens élevés, peu d’autres encor même,

Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.

Si quelque enfant des Dieux les possède, c’est vous ;

Je l’ose dans ces Vers soutenir devant tous :

Clio sur son giron, à l’exemple d’Homère,

Vient de les retoucher attentive à vous plaire :

On dit qu’elle et ses Sœurs, par l’ordre d’Apollon,

Transportent dans Anet tout le sacré Vallon ;

Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages

Des arbres dont ce lieu va border ses rivages !

Puissent-ils tout d’un coup élever leurs sourcils !

Comme on vit autrefois Philémon et Baucis.

Philomèle Et Progné

Autrefois Progné l’Hirondelle
De sa demeure s’écarta,
Et loin des villes s’emporta
Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.
Ma soeur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue :
Je ne me souviens point que vous soyez venue
Depuis le temps de Thrace habiter parmi nous.
Dites-moi, que pensez-vous faire ?
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ?
Progné lui repartit : Eh quoi cette musique
Pour ne chanter qu’aux animaux ?
Tout au plus à quelque rustique ?
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien, en voyant les bois,
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois
Parmi des demeures pareilles
Exerça sa fureur sur vos divins appas.
Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage
Qui fait, reprit sa Sœur, que je ne vous suis pas :
En voyant les hommes, hélas !
Il m’en souvient bien davantage.

Pour M.L.C.D.C

(Pour M.L.C.D.C. en captivité.)

À Iris.

Vous demandez, Iris, ce que je fais :
Je pense à vous, je m’épuise en souhaits.
Etre privé de les dire moi-même,
Aimer beaucoup, ne point voir ce que j’aime,
Craindre toujours quelque nouveau rival,
Voilà mon sort. Est-il tourment égal ?
Un amant libre a le Ciel moins contraire :
Il peut vous rendre un soin qui vous peut plaire ;
Ou, s’il ne peut vous plaire par des soins,
Il peut mourir à vos pieds tout au moins.
Car je crains tout ; un absent doit tout craindre ;
Je prends l’alarme aux bruits que j’entends feindre :
On dit tantôt que votre amour languit ;
Tantôt qu’un autre a gagné votre esprit.
Tout m’est suspect ; et cependant votre âme
Ne peut si tôt brûler d’une autre flamme :
Je la connais ; une nouvelle amour
Est chez Iris l’oeuvre de plus d’un jour.
Si l’on m’aimait, je suis sûr que l’on m’aime ;
Mais m’aimait-on ? Voilà ma peine extrême.
Dites-le-moi, puis le recommencez.
Combien ? cent fois ? Non, ce n’est pas assez :
Cent mille fois ? Hélas ! c’est peu de chose.
Je vous dirai, chère Iris, si je l’ose,
Qu’on ne le croit qu’au milieu des plaisirs
Que l’hyménée accorde à nos désirs.
Même un tel soin là-dessus nous dévore,
Qu’en le croyant on le demande encore.

Mais c’est assez douter de votre amour :
Doutez-vous point du mien à votre tour ?
Je vous dirai que toujours même zèle,
Toujours ardent, toujours pur et fidèle,
Règne pour vous dans le fond de mon coeur.
Je ne crains point la cruelle longueur
D’une prison où le sort vous oublie,
Ni les vautours de la mélancolie ;
Je ne crains point les languissants ennuis,
Les sombres jours, les inquiètes nuits,
Les noirs moments, l’oisiveté forcée,
Ni tout le mal qui s’offre à la pensée
Quand on est seul, et qu’on ferme sur vous
Porte sur porte, et verrous sur verrous.
Tout est léger. Mais je crains que votre âme
Ne s’attiédisse et s’endorme en sa flamme,
Ou ne préfère, après m’avoir aimé,
Quelque amant libre à l’amant enfermé.

Pour Monseigneur Le Duc De Maine

Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu

Dont il tirait son origine,

Avait l’âme toute divine.

L’enfance n’aime rien : celle du jeune Dieu

Faisait sa principale affaire

Des doux soins d’aimer et de plaire.

En lui l’amour et la raison

Devancèrent le temps, dont les ailes légères

N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.

Flore aux regards riants, aux charmantes manières,

Toucha d’abord le coeur du jeune Olympien.

Ce que la passion peut inspirer d’adresse,

Sentiments délicats et remplis de tendresse,

Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien.

Le fils de Jupiter devait par sa naissance

Avoir un autre esprit, et d’autres dons des Cieux,

Que les enfants des autres Dieux.

Il semblait qu’il n’agît que par réminiscence,

Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant,

Tant il le fit parfaitement.

Jupiter cependant voulut le faire instruire.

Il assembla les Dieux, et dit : J’ai su conduire

Seul et sans. compagnon jusqu’ici l’Univers,

Mais il est des emplois divers

Qu’aux nouveaux Dieux je distribue.

Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue :

C’est mon sang ; tout est plein déjà de ses Autels.

Afin de mériter le sang des immortels,

Il faut qu’il sache tout. Le maître du Tonnerre

Eut à peine achevé, que chacun applaudit.

Pour savoir tout, l’enfant n’avait que trop d’esprit.

Je veux, dit le Dieu de la guerre,

Lui montrer moi-même cet art

Par qui maints héros ont eu part

Aux honneurs de l’Olympe et grossi cet empire.

– Je serai son maître de lyre,

Dit le blond et docte Apollon.

– Et moi, reprit Hercule à la peau de Lion,

Son maître à surmonter les vices,

A dompter les transports, monstres empoisonneurs,

Comme Hydres renaissants sans cesse dans les coeurs :

Ennemi des molles délices,

Il apprendra de moi les sentiers peu battus

Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.

Quand ce vint au Dieu de Cythère,

Il dit qu’il lui montrerait tout.

L’Amour avait raison : de quoi ne vient à bout

L’esprit joint au désir de plaire ?

Les Oreilles Du Lièvre

Un animal cornu blessa de quelques coups
Le lion, qui plein de courroux,
Pour ne plus tomber en la peine,
Bannit des lieux de son domaine
Toute bête portant des cornes à son front.
Chèvres, béliers, taureaux aussitôt délogèrent ;
Daims et cerfs de climat changèrent :
Chacun à s’en aller fut prompt.
Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles,
Craignit que quelque inquisiteur
N’allât interpréter à cornes leur longueur,
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.
 » Adieu, voisin grillon, dit-il ; je pars d’ici :
Mes oreilles enfin seraient cornes aussi ;
Et quand je tes aurais plus courtes qu’une autruche,
Je craindrais même encor.  » Le grillon repartit :
 » Cornes cela ? Vous me prenez pour cruche ;
Ce sont oreilles que Dieu fit.
– On les fera passer pour cornes,
Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.
J’aurai beau protester; mon dire et mes raisons
Iront aux Petites-Maisons. « 

L’huître Et Les Plaideurs

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent

Une Huître, que le flot y venait d’apporter :

Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;

À l’égard de la dent il fallut contester.

L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;

L’autre le pousse, et dit :  » Il est bon de savoir

Qui de nous en aura la joie.

Celui qui le premier a pu l’apercevoir

En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.

– Si par là l’on juge l’affaire,

Reprit son compagnon, j’ai l’oeil bon, Dieu merci.

– Je ne l’ai pas mauvais aussi,

Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.

– Hé bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie.  »

Pendant tout ce bel incident,

Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.

Perrin, fort gravement, ouvre l’Huître, et la gruge,

Nos deux messieurs le regardant.

Ce repas fait, il dit d’un ton de président :

 » Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille

Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille.  »

Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;

Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles ;

Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,

Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.

Les Poissons Et Le Berger Qui Joue De La Flûte

Tircis, qui pour la seule Annette

Faisait résonner les accords

D’une voix et d’une musette

Capables de toucher les morts,

Chantait un jour le long des bords

D’une onde arrosant des prairies,

Dont Zéphyr habitait les campagnes fleuries.

Annette cependant à la ligne pêchait ;

Mais nul poisson ne s’approchait ;

La Bergère perdait ses peines.

Le Berger, qui, par ses chansons,

Eût attiré des inhumaines,

Crut, et crut mal, attirer des poissons.

Il leur chanta ceci :  » Citoyens de cette onde,

Laissez votre Naïade en sa grotte profonde.

Venez voir un objet mille fois plus charmant.

Ne craignez point d’entrer aux prisons de la Belle ;

Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle.

Vous serez traités doucement,

On n’en veut point à votre vie :

Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal ;

Et, quand à quelques-uns l’appât serait fatal,

Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie.  »

Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ;

L’auditoire était sourd aussi bien que muet :

Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées

S’en étant aux vents envolées,

Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris ;

Voilà les poissons mis aux pieds de la Bergère.

Ô vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis,

Rois, qui croyez gagner par raisons les esprits

D’une multitude étrangère,

Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout ;

Il y faut une autre manière :

Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout.