Si C’est Dessus Les Eaux Que La Terre Est Pressee

Si c’est dessus les eaux que la terre est presse

Comment se soustient-elle encor si fermement ?

Et si c’est sur les vents qu’elle a son fondement

Qui la peut conserver sans estre renversee ?

Ces justes contrepoids qui nous l’ont balancee

Ne panchent-ils jamais d’un divers branslement ?

Et qui nous fait solide ainsi cet Element,

Qui trouve autour de luy l’inconstance amassee?

Il est ainsi, ce corps se va tout souslevant

Sans jamais s’esbranler parmi l’onde et le vent,

Miracle nompareil, si mon amour extreme

Voyant ces maux coulans, soufflans de tous costez

Ne trouvoit tous les jours par exemple de mesme

Sa constance au milieu de ces legeretez.

Si J’avois Comme Vous Mignardes Colombelles

Si j’avois comme vous mignardes colombelles

Des plumages si beaux sur mon corps attacgez,

On auroit beau tenir mes esprits empeschez

De l’indomptable fer de cent chaines nouvelles:

Sur les aisles du vent je guiderois mes aisles

J’irois jusqu’au sejour où mes biens sont cachez,

Ainsi voyant de moy ces ennuis arrachez

Je ne sentirois plus ces absences cruelles.

Colombelles hélas ! que j’ay bien souhaité

Que mon corps vous semblast autant d’agilité

Que mon ame d’amour à vostre ame ressemble:

Mais quoy, je le souhaite, et me trompe d’autant,

Ferois-je bien voller un amour si constant

D’un monde tout rempli de vos aisles ensemble?

Sonnets De La Mort 01 Mortels, Qui Des Mortels Avez Pris Vostre Vie

Mortels, qui des mortels avez pris vostre vie,

Vie qui meurt encor dans le tombeau du Corps,

Vous qui r’amoncelez vos tresors, des tresors

De ceux dont par la mort la vie fust ravie :
Vous qui voyant de morts leur mort entresuivie,

N’avez point de maisons que les maisons des morts,

Et ne sentez pourtant de la mort un remors,

D’où vient qu’au souvenir son souvenir s’oublie ?
Est-ce que votre vie adorant ses douceurs

Deteste des pensers de la mort les horreurs,

Et ne puisse envier une contraire envie ?
Mortels, chacun accuse, et j’excuse le tort

Qu’on forge en vostre oubli. Un oubli d’une mort

Vous monstre un souvenir d’une éternelle vie.

Sonnets De La Mort 02 Mais Si Faut-il Mourir, Et La Vie Orgueilleuse

Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse,

Qui brave de la mort, sentira ses fureurs ;

Les Soleils hâleront ces journalières fleurs,

Et le temps crèvera ceste ampoule venteuse.
Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse,

Sur le vert de la cire éteindra ses ardeurs ;

L’huile de ce Tableau ternira ses couleurs,

Et ses flots se rompront à la rive écumeuse.
J’ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,

Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux.

Ou d’une ou d’autre part éclatera l’orage.
J’ai vu fondre la neige, et ces torrents tarir,

Ces lions rugissants, je les ai vus sans rage.

Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.

Sonnets De La Mort 03 Ha ! Que J’en Voy Bien Peu Songer À Ceste Mort

Ha ! que j’en voy bien peu songer à ceste mort

Et si chacun la cerche aux dangers de la guerre !

Tantost dessus la Mer, tantost dessus la Terre,

Mais las ! dans son oubli tout le monde s’endort.
De la Mer, on s’attend à ressurgir au Port,

Sur la Terre, aux effrois dont l’ennemy s’atterre :

Bref, chacun pense à vivre, et ce vaisseau de verre

S’estime estre un rocher bien solide et bien fort.
Je voy ces vermisseaux bastir dedans leurs plaines

Les monts de leurs desseins, dont les cimes humaines

Semblent presque esgaler leurs cœurs ambitieux.
Geants, où poussez-vous ces beaux amas de poudre ?

Vous les ammoncelez ? Vous les verrez dissoudre :

Ils montent de la Terre ? Ils tomberont des Cieux.

Ce Tresor Que J’ay Pris Avecques Tant De Peine

Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine

Je le veux avec peine encore conserver,

Tardif a reposer, prompt a me relever,

Et tant veiller qu’en fin on ne me le suprenne.

Encor que des mes yeux la garde plus certaine

Aupres de son sejour ne te puisse trouver,

Et qu’il me peut encor en l’absence arriver

Qu’un autre plus prochain me l’empoigne et l’emmaine.

Je ne veux pas pourtant me travailler ainsi,

la seule foy m’asseure et m’oste le soucy:

Et ne chanera point pourveu que je ne change.

Il faut tenir bon œil et bon pied sur ce point,

A gaigner un beau bien on gaigne une loüange,

Mais on en gaigne mille à ne le perdre point.

Sonnets De La Mort 04 Pour Qui Tant De Travaux ? Pour Vous? De Qui L’aleine

Pour qui tant de travaux ? pour vous? de qui l’aleine

Pantelle en la poictrine et traine sa langueur ?

Vos desseins sont bien loin du bout de leur vigueur

Et vous estes bien pres du bout de vostre peine.
Je vous accorde encore une emprise certaine,

Qui de soy court du Temps l’incertaine rigueur ;

Si perdrez-vous enfin ce fruit et ce labeur :

Le mont est foudroyé plus souvent que la plaine.
Ces sceptres enviez, ces Tresors debattus,

Champ superbe du camp de vos fieres vertus,

Sont de l’avare mort le debat et l’envie.
Mais pourquoi ce souci ? mais pourquoi cest effort ?

Sçavez-vous bien que c’est le train de ceste vie ?

La fuite de la Vie, et la course à la Mort.

En Vain Mille Beautez À Mes Yeux Se Presentent

En vain mille beautez à mes yeux se presentent,

Mes yeux leur sont ouvers et mon courage clos,

Une seule beauté s’enflamme dans mes os

Et mes os de ce feu seulement se contentent:

Les vigueurs de ma vie et du temps qui m’absentent

Du bien-heureux sejour où loge mon repos,

Alterent moins mon ame, encor que mon propos

Et mes discrets desirs jamais ne se repentent.

Chatouilleuses beautez, vous domptez doucement

Tous ces esprits flotans, qui souillent aisement

Des absentes amours la chaste souvenance:

Mais pour tous vos efforts je demeure indompté:

Ainsi je veux servir d’un patron de constance,

Comme ma belle fleur d’un patron de beauté.

Sonnets De La Mort 05 Helas ! Contez Vos Jours : Les Jours Qui Sont Passez

Helas ! contez vos jours : les jours qui sont passez

Sont desja morts pour vous, ceux qui viennent encore

Mourront tous sur le point de leur naissante Aurore,

Et moitié de la vie est moitié du decez.
Ces desirs orgueilleux pesle mesle entassez,

Ce cœur outrecuidé que vostre bras implore,

Cest indomptable bras que vostre cœur adore,

La Mort les met en geine, et leur fait le procez.
Mille flots, mille escueils, font teste à vostre route,

Vous rompez à travers, mais à la fin, sans doute,

Vous serez le butin des escueils, et des flots.
Une heure vous attend, un moment vous espie,

Bourreaux desnaturez de vostre propre vie,

Qui vit avec la peine, et meurt sans le repos.

Je Contemplois Un Jour Le Dormant De Ce Fleuve

Je contemplois un jour le dormant de ce fleuve

Qui traine lentement les ondes dans la mer,

Sans que les Aquilons le façent escumer

Ni bondir, ravageur, sur les bords qu’il abreuve.

Et contemplant le cours de ces maux que j’espreuve

Ce fleuve dis-je alors ne sçait que c’est d’aimer,

Si quelque flamme eust peu ses glaces allumer

Il trouveroit l’amour ainsi que je le treuve.

S’il le sentoit si bien, il auroit plus de flots,

L’Amour est de la peine et non point du repos,

Mais ceste peine en fin est du repos suyvie

Si son esprit constant la deffend du trespas,

Mais qui meurt en la peine il ne merite pas

Que le repos jamais luy redonne la vie.

Sonnets De La Mort 06 Tout Le Monde Se Plaint De La Cruelle Envie

Tout le monde se plaint de la cruelle envie

Que la nature porte aux longueurs de nos jours :

Hommes, vous vous trompez, ils ne sont pas trop cours,

Si vous vous mesurez au pied de vostre vie.
Mais quoy ? je n’entens point quelqu’un de vous qui die :

Je me veux despestrer de ces fascheux destours,

Il faut que je revole à ces plus beaux sejours,

Où sejourne des Temps l’entresuitte infinie.
Beaux sejours, loin de l’oeil, pres de l’entendement,

Au prix de qui ce Temps ne monte qu’un moment,

Au prix de qui le jour est un ombrage sombre,
Vous estes mon desir : et ce jour, et ce Temps,

Où le Monde s’aveugle et prend son passetemps,

Ne me seront jamais qu’un moment et qu’une Ombre.

Je Meurs, Et Les Soucis Qui Sortent Du Martyre

Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre

Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts

Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis

Si j’empire du tout ou bien si je respire.

Un chagrin survenant mille chagrins m’attire

Et me cuidant aider moy-mesme je me nuis,

L’infini mouvement de mes roulans ennuis

M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.

Je suis cet Acteon de ces chiens déschiré!

Et l’esclat de mon ame est si bien alteré

Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë:

Deux Desses nous ont tramé tout nostre sort

Mais pour divers sujets nous trouvons mesme mort

Moy de ne la voir point, et luy de l’avoir veuë.

Sonnets De La Mort 07 Tandis Que Dedans L’air Un Autre Air Je Respire

Tandis que dedans l’air un autre air je respire,

Et qu’à l’envy du feu j’allume mon desir,

Que j’enfle contre l’eau les eaux de mon plaisir,

Et que me colle à Terre un importun martyre,
Cest air tousjours m’anime, et le desir m’attire,

Je recerche à monceaux les plaisirs à choisir,

Mon martyre eslevé me vient encor saisir,

Et de tous mes travaux le dernier est le pire.
A la fin je me trouve en un estrange esmoy,

Car ces divers effets ne sont que contre moy :

C’est mourir que de vivre en ceste peine extresme.
Voila comme la vie à l’abandon s’espard :

Chasque part de ce Monde en emporte sa part,

Et la moindre à la fin est celle de nous mesme.

Je Sens Dedans Mon Ame Une Guerre Civile

Je sens dedans mon ame une guerre civile

D’un parti ma raison, mes sens d’autre parti,

Dont le bruslant discord ne peut estre amorti

Tant chacun son tranchant l’un contre l’autre affile.

Mais mes sens sont armez d’un verre si fragile

Que si le coeur bientost ne s’en est departi

Tout l’heur vers ma raison se verra converti,

Comme au party plus fort plus juste et plus utile.

Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau

Des ardeurs que me donne un esloigné flambeau,

Au rebours la raison me renforce au martyre.

Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin

De mes sens inconstans arrachons-les enfin,

Et que notre raison y plante son Empire.

Sonnets De La Mort 08 Voulez-vous Voir Ce Trait Qui Si Roide S’élance

Voulez-vous voir ce trait qui si roide s’élance

Dedans l’air qu’il poursuit au partir de la main ?

Il monte, il monte, il perd : mais hélas ! tout soudain

Il retombe, il retombe, et perd sa violence.
C’est le train de nos jours, c’est cette outrecuidance

Que ces Monstres de Terre allaitent de leur sein,

Qui baise ores des monts le sommet plus hautain,

Ores sur les rochers de ces vallons s’offense.
Voire, ce sont nos jours : quand tu seras monté

À ce point de hauteur, à ce point arrêté

Qui ne se peut forcer, il te faudra descendre.
Le trait est empenné, l’air qu’il va poursuivant

C’est le champ de l’orage : hé ! commence d’apprendre

Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent.