Les Toscans Batailloyent Donnant Droit Dedans Rome

Les Toscans batailloyent donnant droit dedans Rome

Les armes à la main, la fureur sur le front,

Quand on veit un Horace avancé sur le pont,

Et d’un coup arrester tant d’hommes par un homme.

Apres un long combat et brave qu’on renomme

Vaincu non de valeur, mais d’un grand nombre il rompt

De sa main le passage et s’eslance d’un bond

Dans le Tybre, se sauve, et sauve tout en somme,

Mon amour n’est pas moindre, et quoy qu’il soit surpris

De la foule d’ennuis qui troublent mes esprits,

Il fait ferme et se bat avec tant de constance

Que pres des coups il est esloingné de danger,

Et s’il se doit enfin dans ses larmes plonger,

Le dernier desespoir sera son esperance.

Sonnets De La Mort 09 Qui Sont, Qui Sont Ceux-là, Dont Le Cœur Idolâtre

Qui sont, qui sont ceux-là, dont le cœur idolâtre,

Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs,

Et qui sont ces valets, et qui sont ces Seigneurs,

Et ces âmes d’Ebène, et ces faces d’Albâtre ?
Ces masques déguisés, dont la troupe folâtre

S’amuse à caresser je ne sais quels donneurs

De fumées de Cour, et ces entrepreneurs

De vaincre encor le Ciel qu’ils ne peuvent combattre ?
Qui sont ces louvoyeurs qui s’éloignent du Port ?

Hommagers à la Vie, et félons à la Mort,

Dont l’étoile est leur Bien, le Vent leur fantaisie ?
Je vogue en même mer, et craindrais de périr

Si ce n’est que je sais que cette même vie

N’est rien que le fanal qui me guide au mourir.

Ma Belle Languissait Dans Sa Funeste Couche

Ma belle languissait dans sa funeste couche

Où la mort ces beaux yeux de leurs traits désarmait,

Et le feu dans sa moëlle allumé consumait

Les lys dessus son front, les roses sur sa bouche.
L’air paraissait autour tout noir des nuits funèbres

Qui des jours de la vie éteignent le flambeau

Elle perdait déjà son corps dans le tombeau,

Et sauvait dans le Ciel son âme des ténèbres.
Toute la terre était de deuil toute couverte

Et son reste de beau lui semblait odieux :

L’âme même sans corps semblait moins belle aux Dieux,

Et ce qu’ils en gagnaient leur semblait une perte.
Je le sus, et soudain mon cœur gela de crainte

Que ce rare trésor ne me fût tout ravi :

S’il l’eût été, je l’eusse incontinent suivi,

Ainsi que l’ombre suit une lumière éteinte.
Notre fortune enfin de toutes parts poussée,

A force de malheur fut prête à renverser

Ma belle en se mourant, et moi pour me presser

Moi-même de ce mal dont elle était pressée.
L’Amour, qui la voyait cruellement ravie,

S’enflamme de colère à voir mourir son feu,

Accourt tout aussitôt, en trouve encore un peu,

L’évente de son aile, et lui donne la vie

Sonnets De La Mort 10 Mais Si Mon Foible Corps Qui Comme L’eau S’escoule

Mais si mon foible corps qui comme l’eau s’escoule,

(Et s’affermit encor plus longtemps qu’un plus fort,)

S’avance à tous moments vers le sueil de la mort,

Et que mal dessus mal dans le tombeau me roule,
Pourquoy tiendray-je roide à ce vent qui saboule

Le Sablon de mes jours d’un invincible effort ?

Faut-il pas resveiller cette Ame qui s’endort,

De peur qu’avec le corps la Tempeste la foule ?
Laisse dormir ce corps, mon Ame, et quant à toy

Veille, veille et te tiens alerte à tout effroy,

Garde que ce Larron ne te trouve endormie :
Le poinct de sa venüe est pour nous incertain,

Mais, mon Ame, il suffist que cest Autheur de Vie

Nous cache bien son temps, mais non pas son dessein.

Mon Dieu, Que Je Voudrois Que Ma Main Fust Oisive

Mon Dieu, que je voudrois que ma main fust oisive,

Quema bouche et mes yeux reprissent leur devoir.

Escrire est peu : c’est plus de parler et de voir

De ces deux oeuvres l’une est morte et l’autre vive.

Quelque beau trait d’amour que nostre main escrive,

Ce sont tesmoins muets qui n’ont pas le pouvoir

Ni le semblable poix, que l’oeil pourroit avoir

Et de nos vives voix la vertu plus naïve.

Mais quoy : n’estoyent encor ces foibles estançons

Et ces fruits mi rongez dont nous le nourrissons

L’Amour mourroit de faim et cherroit en ruine :

Escrivons attendant de plus fermes plaisirs,

Et si le temps domine encor sur nos desirs,

Faisons que sur le temps la constance domine.

Sonnets De La Mort 11 Et Quel Bien De La Mort ? Où La Vermine Ronge

Et quel bien de la Mort ? où la vermine ronge

Tous ces nerfs, tous ces os ; où l’Ame se depart

De ceste orde charongne, et se tient à l’escart,

Et laisse un souvenir de nous comme d’un songe ?
Ce corps, qui dans la vie en ses grandeurs se plonge,

Si soudain dans la mort estouffera sa part,

Et sera ce beau Nom, qui tant partout s’espard,

Borné de vanité, couronné de mensonge.
A quoy ceste Ame, helas ! et ce corps desunis ?

Du commerce du monde hors du monde bannis ?

A quoy ces nœuds si beaux que le Trespas deslie ?
Pour vivre au Ciel il faut mourir plustost icy :

Ce n’en est pas pourtant le sentier racourcy,

Mais quoy ? nous n’avons plus ny d’Henoc, ny d’Elie.

Ne Vous Estonnez Point Si Mon Esprit Qui Passe

Ne vous estonnez point si mon esprit qui passe

De travail en travail par tant de mouvemens,

Depuis qu’il est banni dans ces esloignemens,

Tout agile qu’il est ne change point de place.

Ce que vous en voyez, quelque chose qu’il face,

Il s’est planté si bien sur si bons fondemens,

Qu’il ne voudrait jamais souffrir de changemens

Si ce n’est que le feu ne peust changer de place.

Ces deux contraires sont en moy seul arrestez

Les foibles mouvemens, les dures fermetez :

Mais voulez vous avoir plus claire cognoissance

Que mon espoir se meurt et ne se change point ?

Il tournoye à l’entour du poinct de la constance

Comme le ciel tournoye à l’entour de son poinct.

Sonnets De La Mort 12 Tout S’enfle Contre Moy

Tout s’enfle contre moy, tout m’assaut, tout me tente,

Et le Monde, et la Chair, et l’Ange révolté,

Dont l’onde, dont l’effort, dont le charme inventé

Et m’abisme, Seigneur, et m’esbranle, et m’enchante.
Quelle nef, quel appuy, quelle oreille dormante,

Sans péril, sans tomber, et sans estre enchanté,

Me donras-tu? Ton Temple où vit ta Saincteté,

Ton invincible main, et ta voix si constante ?
Et quoy ? Mon Dieu, je sens combattre maintesfois

Encor avec ton Temple, et ta main, et ta voix,

Cest Ange revolté, ceste Chair, et ce Monde.
Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera

La nef, l’appuy, l’oreille, où ce charme perdra,

Où mourra cest effort, où se rompra ceste onde.

Quand Je Voy Les Efforts De Ce Grand Alexandre

Quand je voy les efforts de ce Grand Alexandre,

D’un Cesar dont le sein comblé de passions

Embraze tout de feu de ces ambitions,

Et n’en laisse apres soy memoire qu’en la cendre.

Quand je voy que leur gloire est seulement de rendre,

Apres l’orage enflé de tant d’afflictions,

Calmes dessous leurs loix toutes les nations

Qui voyent le Soleil et monter et descendre:

Encor que j’ay dequoy m’engueillir comme eux,

Que mes lauriers ne soyent de leurs lauriers honteux,

Je les condamne tous et ne les puis deffendre:

Ma belle c’est vers toy que tournent mes espris,

Ces tirans-la faisoyent leur triomphe de prendre,

Et je triompheroy de ce que tu m’as pris.

Stances De La Mort

Mes yeux, ne lancez plus votre pointe éblouie

Sur les brillants rayons de la flammeuse vie,

Cillez-vous, couvrez-vous de ténèbres, mes yeux :

Non pas pour étouffer vos vigueurs coutumières,

Car je vous ferai voir de plus vives lumières,

Mais sortant de la nuit vous n’en verrez que mieux.
Je m’ennuie, de vivre, et mes tendres années,

Gémissant sous le faix de bien peu de journées,

Me trouvent au milieu de ma course cassé :

Si n’est-ce pas du tout par défaut de courage,

Mais je prends, comme un port à la fin de l’orage,

Dédain de l’avenir pour l’horreur du passé.
J’ai vu comme le Monde embrasse ses délices,

Et je n’embrasse rien au Monde que supplices,

Ses gais printemps me sont de funestes hivers,

Le gracieux Zéphir de son repos me semble

Un Aquilon de peine, il s’assure et je tremble,

Ô que nous avons donc de desseins bien divers !
Ce Monde, qui croupit ainsi dedans soi-même,

N’éloigne point jamais son cœur de ce qu’il aime,

Et ne peut rien aimer que sa difformité :

Mon esprit au contraire hors du Monde m’emporte,

Et me fait approcher des Cieux en telle sorte

Que j’en fais désormais l’amour à leur beauté.
Mais je sens dedans moi quelque chose qui gronde,

Qui fait contre le Ciel le partisan du Monde,

Qui noircit ses clartés d’un ombrage touffu,

L’esprit qui n’est que feu de ses désirs m’enflamme,

Et la chair qui n’est qu’eau pleut des eaux sur ma flamme,

Mais ces eaux-là pourtant n’éteignent point ce feu.
La chair des vanités de ce monde pipée

Veut être dans sa vie encor enveloppée,

Et l’esprit pour mieux vivre en souhaite la mort.

Ces partis m’ont réduit en un péril extrême.

Mais, mon Dieu, prends parti de ces partis toi-même,

Et je me rangerai du parti le plus fort.
Sans ton aide, mon Dieu, cette chair orgueilleuse

Rendra de ce combat l’issue perilleuse,

Car elle est en son règne, et l’autre est étranger.

La chair sent le dous fruit des voluptés présentes,

L’Esprit ne semble avoir qu’un espoir des absentes.

Et le fruit pour l’espoir ne se doit point changer.
Et puis si c’est ta main qui façonna le Monde,

Dont la riche Beauté à ta beauté réponde,

La chair croit que le Tout pour elle fut parfait.

Tout fût parfait pour elle, et elle d’avantage

Se vante d’être, Ô Dieu, de tes mains un ouvrage,

Hé ! defairois-tu donc ce que tes mains ont fait?
Voila comme l’effort de la charnelle ruse

De son bien pour son mal ouvertement abuse,

En danger que l’Esprit ne ploie en fin sous lui.

Viens donc, et mets la main, mon Dieu, dedans ce trouble,

Et la force à l’esprit par ta force redouble :

Un bon droit a souvent besoin d’un bon appui.
Ne crains point, mon Esprit, d’entrer en cette lice,

Car la chair ne combat ta puissante justice

Que d’un bouclier de verre, et d’un bras de roseau.

Dieu t’armera de fer pour piler ce beau verre,

Pour casser ce roseau : et la fin de la guerre,

Sera pour toi la Vie, et pour elle un Tombeau.
C’est assez enduré que de cette vermine

La superbe insolence à ta grandeur domine,

Tu lui dois commander, cependant tu lui sers :

Tu dois purger la chair, et cette chair souille,

Voire, de te garder un désir te chatouille,

Mais cuidant te garder, mon esprit, tu te perds.
Je te sens ému de quelque inquiétude,

Quand tu viens à songer à cette servitude,

Mais ce songe s’étouffe au sommeiil de ce corps :

Que si la voix de Dieu te frappe les oreilles,

De ce profond sommeil soudain tu te réveilles :

Mais quand elle a passé soudain tu te r’endors.
Tu surmontes tantôt, mais tantôt tu succombes,

Tu vas tantôt au Ciel, mais tantôt tu retombes,

Et le Monde t’enlasse encore en ses détours :

C’est bien, car tu crains ce que plus tu désires,

Ton espérance même a pour toi des martyres,

Et bref tu vois Bien, mais tu suis le rebours.
Encore ce peu de temps que tu mets à résoudre

Ton départ de la Terre, un nuage de poudre,

Que tu pousses en l’air enveloppe tes pas :

J’ai bien vu sauteler les bouillons de ton zèle,

J’ai vu fendre le vent aux cerveaux de ton aile,

Mais tu t’es refroidi pour revoler en bas.
Hélas ! que cherches-tu dans ces relans abîmes

Que tu noircis sans fin des horreurs de tes crimes ?

He ! que tâtonnes-tu dans cette obscurité

Où ta clarté, du vent de Dieu même allumée,

Ne pousse que les flots d’une épaisse fumée,

Et contraint à la mort son immortalité ?
Quelle plaine en l’enfer des ces pointus encombres ?

Quel beau jour en la nuit de ces affreuses ombres ?

Quel doux largue au détroit de tant de vents battu ?

Reprends cœur, mon Esprit, reprends nouvelle force,

Toi, moelle de mon foetus, perce à travers l’écorce,

Et vivant, fait mourir l’écorce, et le feotu.
Apprends même du Temps, que tu cherches d’étendre.

Qui coule, qui se perd, et ne te peut attendre.

Tout se hâte, et se perd, et coule avec ce Temps :

Où trouveras-tu donc quelque longue durée ?

Ailleur ! mais tu ne peux sans la fin mesurée

De ton mal, commencer le Bien que tu prétends.
Ton Mal, c’est ta prison, et ta prison encore

Ce corps dont le souci jour et nuit te dévore :

Il faut rompre, il faut rompre en fin cette prison.

Tu seras lors au calme, au beau jour, à la plaine !

Au lieu de tant de vents, tant de nuit, tant de gêne,

Qui battent, qui noircit, qui presse ta raison.
O la plaisante Mort qui nous pousse à la Vie,

Vie qui ne crait plus d’être ravie !

O le vivre cruel qui craint encor la Mort !

Ce vivre est une Mer où le bruyant orage

Nous menace à tous coups d’un assuré naufrage :

Faisons, faisons naufrage, et jettons nous au Port.
Je sais bien, mon Esprit, que cet air, et cette onde,

Cette terre, et ce Feu, ce Ciel qui ceint le Monde,

Enfle, abîme, retient, brûle, éteint tes désirs :

Tu vois je ne sais quoi de plaisant et aimable,

Mais le dessus du Ciel est bien plus estimable,

Et de plaisants amours, et d’aimables plaisirs.
Ces Amours, ces Plaisirs, dont les troupes des Anges

Caressent du grand Dieu les merveilles étranges

Aux accords raportés de leur diverses voix,

Sont bien d’autres plaisirs, amours d’autre Nature.

Ce que tu vois ici n’en est pas la peinture,

Ne fut-ce rien sinon pour ce que tu le vois.
Invisible Beauté, Délices invisibles,

Ravissez-moi du creux de ces manoirs horribles,

Fondez-moi cette chair, et rompez moi ces os :

Il faut passer vers vous à travers mon martyre,

Mon martyre en mourant : car hélas ! je désire,

Commencer au travail et finir au repos.
Mais dispose, mon Dieu, ma tremblante impuissance.

A ces pesants fardeaux de ton obeissance :

Si tu veux que je vive encore, je le veux.

Et quoi ? m’envies-tu ton bien que je souhaite?

Car ce ne m’est que mal que la vie imparfaite,

Qui languit sur la terre, et qui vivroit aux Cieux.
Non, ce ne m’est que mal, ce mal plein d’espérance

Qu’aprés les durs ennuis de ma longue souffrance,

Tu m’étendras ta main, mon Dieu, pour me guarir.

Mais tandis que je couve une si belle envie

Puis qu’un bien est le but, et le bout de ma vie,

Apprends-moi de bien vivre, afin de bien mourir.

Qui Seroit Dans Les Cieux, Et Baisseroit Veuë

Qui seroit dans les Cieux, et baisseroit veuë

Sur le large pourpris de ce sec element,

Il ne croiroit de tout, rien qu’un poinct seulement

Un poinct encor caché du voile d’une nuë:

Mais s’il contemple apres ceste courtine blüe,

Ce cercle de cristal, ce doré firmament,

Il juge que son tour est grand infiniment,

Et que ceste grandeur nous est toute incognuë.

Ainsi de ce grand ciel, où l’amour m’a guidé

De ce grand ciel d’Amour où mon oeil est bandé

Si je relasche un peu la pointe aigue au reste,

Au reste des amours, je vois sous une nuict

Du monde d’Epicure en atomes reduit,

Leur amour tout de terre, et le mien tout celeste.

Si C’est Dessus Les Eaux Que La Terre Est Pressee

Si c’est dessus les eaux que la terre est presse

Comment se soustient-elle encor si fermement ?

Et si c’est sur les vents qu’elle a son fondement

Qui la peut conserver sans estre renversee ?

Ces justes contrepoids qui nous l’ont balancee

Ne panchent-ils jamais d’un divers branslement ?

Et qui nous fait solide ainsi cet Element,

Qui trouve autour de luy l’inconstance amassee?

Il est ainsi, ce corps se va tout souslevant

Sans jamais s’esbranler parmi l’onde et le vent,

Miracle nompareil, si mon amour extreme

Voyant ces maux coulans, soufflans de tous costez

Ne trouvoit tous les jours par exemple de mesme

Sa constance au milieu de ces legeretez.

Si J’avois Comme Vous Mignardes Colombelles

Si j’avois comme vous mignardes colombelles

Des plumages si beaux sur mon corps attacgez,

On auroit beau tenir mes esprits empeschez

De l’indomptable fer de cent chaines nouvelles:

Sur les aisles du vent je guiderois mes aisles

J’irois jusqu’au sejour où mes biens sont cachez,

Ainsi voyant de moy ces ennuis arrachez

Je ne sentirois plus ces absences cruelles.

Colombelles hélas ! que j’ay bien souhaité

Que mon corps vous semblast autant d’agilité

Que mon ame d’amour à vostre ame ressemble:

Mais quoy, je le souhaite, et me trompe d’autant,

Ferois-je bien voller un amour si constant

D’un monde tout rempli de vos aisles ensemble?

Sonnets De La Mort 01 Mortels, Qui Des Mortels Avez Pris Vostre Vie

Mortels, qui des mortels avez pris vostre vie,

Vie qui meurt encor dans le tombeau du Corps,

Vous qui r’amoncelez vos tresors, des tresors

De ceux dont par la mort la vie fust ravie :
Vous qui voyant de morts leur mort entresuivie,

N’avez point de maisons que les maisons des morts,

Et ne sentez pourtant de la mort un remors,

D’où vient qu’au souvenir son souvenir s’oublie ?
Est-ce que votre vie adorant ses douceurs

Deteste des pensers de la mort les horreurs,

Et ne puisse envier une contraire envie ?
Mortels, chacun accuse, et j’excuse le tort

Qu’on forge en vostre oubli. Un oubli d’une mort

Vous monstre un souvenir d’une éternelle vie.

Sonnets De La Mort 02 Mais Si Faut-il Mourir, Et La Vie Orgueilleuse

Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse,

Qui brave de la mort, sentira ses fureurs ;

Les Soleils hâleront ces journalières fleurs,

Et le temps crèvera ceste ampoule venteuse.
Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse,

Sur le vert de la cire éteindra ses ardeurs ;

L’huile de ce Tableau ternira ses couleurs,

Et ses flots se rompront à la rive écumeuse.
J’ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,

Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux.

Ou d’une ou d’autre part éclatera l’orage.
J’ai vu fondre la neige, et ces torrents tarir,

Ces lions rugissants, je les ai vus sans rage.

Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.