Amour, Si De Tout Temps Tu M’as Trouvé Fidèle

Après qu’un temps la grêle et le tonnerre
Ont le haut mont de Caucase battu,
Le beau jour vient, de lueur revêtu.
Quand Phébus a son cerne fait en terre,

Et l’Océan il regagne à grand’erre ;
Sa soeur se montre avec son chef pointu.
Quand quelque temps le Parthe a combattu,
Il prend la fuite et son arc il desserre.

Un temps t’ai vu et consolé plaintif,
Et défiant de mon feu peu hâtif ;
Mais maintenant que tu m’as embrasée,

Et suis au point auquel tu me voulais,
Tu as ta flamme en quelque eau arrosée,
Et es plus froid qu’être je ne soulais*.

(*) n’avais coutume de

Comme Flore Tapissoit

‘Sois charmante et taistoi.’ (Beaudelaire)

C’est une Dame étrange et sombre en bronze vert,
Dans sa lividité comme décomposée,
Et gardant sur le socle, où sa tète est posée,
L’effroi d’un grand oeil blême, aveugle et large ouvert.

Parmi les bouquets blancs, encor lourds de rosée,
Elle vit, noire idole, et sous le double éclair
Des prunelles d’argent et des lèvres d’or clair,
Semble une reine morte en public exposée.

Aussi, malade épris du mutisme outrageant
De ce bronze, amoureux de sa morne insolence,
Je l’ai coiffé de gaze et de toile d’argent.

Et, déifiant mon rêve éclos d’un voeu méchant,
J’adore avec bonheur la Dame du Silence
Dans ce spectre attifé, d’un vieux buste émergeant.

En Dormant Cette Nuit, Je Songeai Que Ma Dame

Il fut un bruit, ô Marot, qu’étais mort,
Et ce faux bruit un menteur assura :
L’un d’un côté se plaignait de ta mort,
Faisant regret qui longuement dura ;
L’autre par vers piteux la déplora,
Jetant soupirs de dur gémissement.
Moi de grand deuil pleurant amèrement,
Duquel était ma triste âme saisie :
Las ! disje, mort est notre ami Clément,
Morte donc est française poésie.

Feux Déliens, Ainsi Qu’il, Vous Plaira

Je voudrais bien être vent quelquefois
Pour me jouer aux cheveux d’Uranie,
Puis être poudre aussitôt je voudrais,
Quand elle tombe en sa gorge polie.

Soudain encor je me souhaiterais
Pouvoir changer en cette toile unie
Qui va couvrant ce beau corps que je dois
Nommer ma mort aussitôt que ma vie.

Ces changements plairaient à mon désir,
Mais pour avoir encor plus de plaisir,
Je voudrais bien puce être devenue,

Je baiserais ce corps que j’aime tant,
Et la forêt à mes yeux inconnue
Me servirait de retraite à l’instant.

Hier Après Dîner, Trois Heures Environ

Égaronsnous, mon âme, en ces cryptes funestes,
Où la douleur, par des crimes, se définit,
Où chaque dalle, au long du mur, atteste
Qu’un meurtre noir, à toute éternité,
Est broyé là, sous du granit.

Des pleurs y tombent sur les morts ;
Des pleurs sur des corps morts
Et leurs remords,
Y tombent ;
Des coeurs ensanglantés d’amour
Se sont jadis aimés,
Se sont tués, quoique s’aimant toujours,
Et s’entendent, les nuits, et s’entendent, les jours,
Se taire ou s’appeler, parmi ces tombes.

Le vent qui passe et que l’ombre y respire,
Est moite et lourd et vieux de souvenirs ;
On l’écoute, le soir, l’haleine suspendue ;
Et l’on surprend des effluves voler
Et s’attirer et se frôler.

Oh ! ces caves de marbre en sculpture tordues.

La vie, audelà de la mort encor vivante,
La vie approfondie en épouvante,
Perdure là, si fort,
Qu’on croit sentir, dans les murailles,
Avec de surhumains efforts,
Battre et s’exalter encor
Tous ces coeurs fous, tous ces coeurs morts,
Qui ont vaincu leurs funérailles.

Reposent là des maîtresses de rois
Dont le caprice et le délire
Ont fait se battre des empires ;
Des conquérants, dont les glaives d’effroi
Se brisèrent, entre des doigts de femme ;
Des poètes fervents et clairs
De leur ivresse et de leur flamme,
Qui périrent, en chantant l’air
Triste ou joyeux qu’aimait leur dame.

Voici les ravageurs et les ardents
Dont le baiser masquait le coup de dents ;
Les fous dont le vertige aimait l’abîme
Qui dépeçaient l’amour en y taillant un crime ;
Les violents et les vaincus du sort
Ivres de l’inconnu que leur offrait la mort ;
Enfin, les princesses, les reines,
Mortes depuis quels temps et sur quels échafauds ?
Quand le peuple portait des morts, comme drapeaux,
Devant ses pas rués vers la conquête humaine.

Égaronsnous, mon âme, en ces cryptes de deuil,
Où, sous chaque tombeau, où, dans chaque linceul,
On écoute les morts si terriblement vivre.
Leur désespoir superbe et leur douleur enivrent,
Car, audelà de l’agonie, ils ont planté
Si fortement et si tragiquement leur volonté
Que leur poussière encore est pleine
Des ferments clairs de leur amour et de leur haine.
Leurs passions, bien qu’aujourd’hui sans voix,
S’entremordent, comme autrefois,
Plus féroces depuis qu’elles se sentent
Libres, dans ce palais de la clarté absente.

Regard d’orgueil, regard de proie,
Fondent l’un sur l’autre, sans qu’on les voie,
Pour se percer et s’abîmer, en des ténèbres.
Autour des vieux granits et des pierres célèbres,
Parfois, un remuement de pas guerriers s’entend
Et tel héros debout dans son orgueil, attend
Que, sur son socle orné de combats rouges,
Soudain le bronze et l’or de la bataille bougent.

Tout drame y vit, les yeux hagards, le poing fermé,
Et traîne, à ses côtés, le désespoir armé ;
L’envie et le soupçon aux carrefours s’abouchent ;
Des mots sont étouffés, par des mains, sur des bouches ;
Des bras se nouent et se dénouent, ardents et las ;
Dans l’ombre, on croirait voir luire un assassinat ;
Mille désirs qui se lèvent et qui avortent,
D’un large élan vaincu, battent toujours les portes ;
L’intermittent reflet de vieux flambeaux d’airain
Passe, le long des murs, en gestes surhumains ;
On sent, autour de soi, les passions bandées,
Sur l’arc silencieux des plus sombres idées ;
Tout est muet et tout est haletant ;
La nuit, la fièvre encore augmente et l’on entend
Un bruit pesant sortir de terre
Et se rompre les plombs et se fendre les bières !
Oh, cette vie aiguë et toute en profondeur,
Si ténébreuse et si trouble, qu’elle fait peur !
Cette vie âpre, où les luttes s’accroissent
A force de volonté,
Jusqu’à donner l’éternité
Pour mesure à son angoisse,
Mon coeur, senstu, comme elle est effrénée
En son spasme suprême et sa ferveur damnée ?

Soit par pitié, soit parce qu’elle
Concentre, en son ardeur, toute l’âme rebelle,
Inclinetoi, vers son mystère et sa terreur,
Ô toi, qui veux la vie à travers tout, mon coeur !
Pèse sa crainte et suppute ses rages
Et son entêtement, en ces conflits d’orages,
Toujours exaspéré, jusqu’au suprême effort ;
Sens les afflux de joie et les reflux de peine
Passer, dans l’atmosphère, et enfiévrer la mort ;
Songe à tous tes amours, songe à toutes tes haines,
Et plongetoi, sauvage et outrancier,
Comme un rouge faisceau de lances,
En ce terrible et fourmillant brasier
De violence et de silence.

Je Ne Sais À Quoi Vous Pensez

Mon coeur, Je l’ai rempli du beau tumulte humain :
Tout ce qui fut vivant et haletant sur terre,
Folle audace, volonté sourde, ardeur austère
Et la révolte d’hier et l’ordre de demain
N’ont point pour les juger refroidi ma pensée.
Sombres charbons, j’ai fait de vous un grand feu d’or,
N’exaltant que sa flamme et son volant essor

Qui mêlaient leur splendeur à la vie angoissée.
Et vous, haines, vertus, vices, rages, désirs,
je vous accueillis tous, avec tous vos contrastes,
Afin que fût plus long, plus complexe et plus vaste
Le merveilleux frisson qui me fit tressaillir.
Mon coeur à moi ne vit dûment que s’il s’efforce ;
L’humanité totale a besoin d’un tourment
Qui la travaille avec fureur, comme un ferment,
Pour élargir sa vie et soulever sa force.

Qu’importe, si l’on part, qu’on n’arrive jamais,
Et que l’on voie au loin se déplacer les cimes !
L’orgueil est de monter toujours vers un sommet
Tenant la peur de soi pour le plus vil des crimes ;
Celui qui choit s’est rehaussé, quand même, un jour,
S’il a senti l’enivrement de la mêlée
L’exalter à tel point dans la haine ou l’amour,
Que sa force soudaine en parut décuplée
Et puis toucher, goûter, sentir, entendre et voir ;
Ouvrir les yeux pour regarder l’aube ou le soir
Dorer un horizon ou rosir un nuage ;
Marcher près de la mer et chanter sur la plage ;
Ecouter le vent fou danser sur la forêt
Comme sur un brasier de flammes végétales ;
Recueillir un parfum dans un flot de pétales ;
Sucer le jus d’un fruit intarissable et frais ;
Ou bien vouer des mains aux caresses profondes,
Le soir, quand, sur sa couche amoureuse, la chair
S’illumine du large éclat de ses seins clairs ;
Dites ! N’y eûtil rien que ces bonheurs au monde
Qu’il faut les accueillir pour vivre, éperdument.

O muscles que je meus avec emportement !
O rythmes de mon sang qui m’allégez tout l’être
Quelle fièvre vous entraînez à votre cours !
Voici que mon cerveau se ranime à son tour
Et qu’il cherche et se tend pour découvrir, peutêtre,
Dans l’univers profond un peu de vérité.
Et je tremble et j’exulte à ouïr le mystère
Parler comme quelqu’un qui parlerait sous terre,
Et le sol bat, et mon coeur rouge et contracté
S’écrase sur ce sol pour mieux entendre encore.

Le Ciel Est Bien Cruel De Faire Les Uns Naître

Un oiseau solitaire aux bizarres couleurs
Est venu se poser sur une enfant ; mais elle,
Arrachant son plumage où le prisme étincelle,
De toute sa parure elle fait des douleurs ;

Et le duvet moelleux, plein d’intimes chaleurs,
Épars, flotte au doux vent d’une bouche cruelle.
Or l’oiseau, c’est mon coeur ; l’enfant coupable est celle,
Celle dont je ne puis dire le nom sans pleurs.

Ce jeu l’amuse, et moi j’en meurs, et j’ai la peine
De voir dans le ciel vide errer sous son haleine
La beauté de mon coeur pour le plaisir du sien !

Elle aime à balancer mes rêves sur sa tête
Par un souffle et je suis ce qu’on nomme un poète.
Que ce souffle leur manque et je ne suis plus rien.

Muette Nuit Qui De Robe Embrunie

Sort inique et cruel ! le triste laboureur
Qui s’est arné* le dos à suivre sa charrue,
Qui sans regret semant la semence menue
Prodigua de son temps l’inutile sueur,

Car un hiver trop long étouffa son labeur,
Lui dérobant le ciel par l’épais d’une nue,
Mille corbeaux pillards saccagent à sa vue
L’aspic demi pourri, demi sec, demi mort.

Un été pluvieux, un automne de glace
Font les fleurs, et les fruits joncher l’humide place.
A ! services perdus ! A ! vous, promesses vaines !

A ! espoir avorté, inutiles sueurs !
A ! mon temps consommé en glaces et en pleurs.
Salaire de mon sang, et loyer de mes peines !

(*) éreinté

Noire Poison, Tu Ne Fais Demeurance

Tu seras priée de sourires, de regards et de certains abandons,
et d’offrandes que tu repousses par principe, jeune fille
encore ;

Tu seras implorée de dire quoi tu veux, ce dont tu as soif,
les parures à ton gré, rouges linges nuptiaux, poèmes, chants
et sacrifices…

*

Cet homme indigne, moi, indigne de mendier, ne supplie
de toi que l’apparence, la forme qui te hante, le geste où tu
te poses, oiseau dansant.

Ou bien ta voix non modulée, ou bien ce reflet, bleu dans tes
cheveux. Mais ton âme, lourde dix mille fois aux yeux du Sage,

Cache bien ton âme au fond d’elle, déconcertante,

Belle jeune fille, taistoi.

Ô Jour Heureux, Heure, Temps, Et Moment

Un amas confus de maisons
Des crottes dans toutes les rues
Ponts, églises, palais, prisons
Boutiques bien ou mal pourvues

Force gens noirs, blancs, roux, grisons
Des prudes, des filles perdues,
Des meurtres et des trahisons
Des gens de plume aux mains crochues

Maint poudré qui n’a pas d’argent
Maint filou qui craint le sergent
Maint fanfaron qui toujours tremble,

Pages, laquais, voleurs de nuit,
Carrosses, chevaux et grand bruit
Voilà Paris que vous en semble ?

Peintre Excellent, Dont Le Pinceau Subtil

Ma chambre garde au coeur une vertu glacée ;
ce soir d’hiver je suis son plus rude ennemi.
Mais je puise une faim de victoire et de cris
dans le silence même où elle est enfoncée.

Sans peur, sans joie, avec une voix mesurée,
mûrie et nourrissante à la façon des fruits,
je dis que mon poème est heureux de la nuit.
Il se forme et il monte avec un bruit d’armée.

Pour ce dieu résonnant d’une excessive faim
je déchaîne dans l’ombre en élevant la main
une très studieuse et très ardente fête ;

c’est bien. J’éteins la lampe et je serre les dents :
ma chambre se soulève. Avec l’aube, les vents
enflent la voile. Et nous partons dans la tempête !