Amphigouri

Arbres feuillus, dont la verdeur première
Ombrage l’huis du palais non pareil
Où le destin tient enclos ce bel oeil
Qui me ravit de sa vive lumière,

Las ! plût au fils de la blonde Écumière,
Qu’un jour préfix, dès l’Aube au doigt vermeil,
Jusqu’au coucher des coursiers du Soleil,
Je fusse vif sous votre écorce ormière !

Depuis ce point, je verrais curieux
Ma belle Nymphe éclatante à mes yeux,
Sans offenser ses beautés que j’adore.

Ô grand Amour, des grands dieux le plus beau,
Pour exalter le brandon qui t’honore,
Fais qu’en ce lieu je ressemble un ormeau !

Autre Amphigouri

Se j’aime et sers la belle de bon hait.
M’en devezvous tenir ne vil ne sot ?
Elle a en soi des biens à fin souhait.
Pour son amour ceins bouclier et passot ;
Quand viennent gens, je cours et happe un pot,
Au vin m’en vois, sans démener grand bruit ;
Je leur tends eau, fromage, pain et fruit.
S’ils payent bien, je leur dis que ‘ bien stat ;
Retournez ci, quand vous serez en ruit,
En ce bordeau où tenons notre état. ‘

Mais adoncques il y a grand déhait
Quand sans argent s’en vient coucher Margot ;
Voir ne la puis, mon coeur à mort la hait.
Sa robe prends, demiceint et surcot,
Si lui jure qu’il tendra pour l’écot.
Par les côtés se prend cet Antéchrist,
Crie et jure par la mort JésusChrist
Que non fera. Lors empoigne un éclat ;
Dessus son nez lui en fais un écrit,
En ce bordeau où tenons notre état.

Puis paix se fait et me fait un gros pet,
Plus enflé qu’un velimeux escarbot.
Riant, m’assied son poing sur mon sommet,
‘ Go ! go ! ‘ me dit, et me fiert le jambot.
Tous deux ivres, dormons comme un sabot.
Et au réveil, quand le ventre lui bruit,
Monte sur moi que ne gâte son fruit.
Sous elle geins, plus qu’un ais me fais plat,
De paillarder tout elle me détruit,
En ce bordeau où tenons notre état.

Vente, grêle, gèle, j’ai mon pain cuit.
Ie suis paillard, la paillarde me suit.
Lequel vaut mieux ? Chacun bien s’entresuit.
L’un l’autre vaut ; c’est à mau rat mau chat.
Ordure aimons, ordure nous assuit ;
Nous défuyons honneur, il nous défuit,
En ce bordeau où tenons notre état.

Le Goût De Bien Des Gens

En te voyant toute mignonne,
Blanche dans ta robe d’azur,
Je pensais à quelque madone
Drapée en un pan de ciel pur ;

Je songeais à ces belles saintes
Que l’on voyait, du temps jadis,
Sourire sur les vitres peintes,
Montrant du doigt le paradis ;

Et j’aurais voulu, loin du monde
Qui passait frivole entre nous,
Dans quelque retraite profonde,
T’adorer seul à deux genoux…

*
* *

Soudain, un caprice bizarre
Change la scène et le décor,
Et mon esprit au loin s’égare
Sur de grands prés d’azur et d’or,

Où, près de ruisseaux minuscules,
Gazouillants comme des oiseaux,
Se poursuivent les libellules,
Ces fleurs vivantes des roseaux.

Enfant, n’estu pas l’une d’elles
Qui me suit pour me consoler ?
Vainement tu caches tes ailes :
Tu marches, mais tu sais voler.

Petite fée au bleu corsage,
Que je connus dès mon berceau,
En revoyant ton doux visage,
Je pense aux joncs de mon ruisseau !

Veuxtu qu’en amoureux fidèles
Nous retournions dans ces prés verts ?
Libellule, reprends tes ailes,
Moi, je brûlerai tous mes vers ;

Et nous irons, sous la lumière
D’un ciel plus frais et plus léger,
Chacun dans sa forme première,
Moi courir, et toi voltiger.