Récurrence

Enchanteurs et sorciers, Mantegna, Léonard !

Des sourires de femme apparus dans les Louvre

Plus d’un porte une plaie au flanc, qui pleure et s’ouvre

Et lui fait un front blême et le geste hagard.
Ce bleu sombre et profond du ciel dans le regard,

Ces lèvres de Vinci férocement royales,

Ces cheveux roux nimbés de perles et d’opales

Ont fait de ma jeunesse une souffrance d’art.
Désormais obsédé des grâces captivantes

Des Mortes, insensible aux charmes des vivantes,

Mon coeur au seul Passé veut trouver des attraits ;
Et, comme un envoûté des gothiques magies,

En proie aux vains regrets des vaines nostalgies,

Je suis un triste et fol amant d’anciens portraits.

Relent D’amour

Beauté tragique et vénéneuse,

Genèvre, Ô pale empoisonneuse

Dont les refus lents et savants
M’ont appris l’amère ironie

Des vains désirs à l’agonie

De l’amour même survivants,
Je hais et maudis ta mémoire,

Coupe d’or où ne veut plus boire

Mon coeur las, altéré d’oubli.
Déjà lointaine comme un songe,

Tu n’étais plus qu’un vain mensonge

Dans mon sépulcre enseveli
Quand voilà qu’une bagatelle,

Le fréle éventail de dentelle

Dans mes main tombé par hasard,
M’emplit de ton odeur aimée,

Relent de ta chair embaumée,

Parfum de benjoin et de fard
Et soudain tiré de l’abîme,

Pareil à l’antique victime

Engraissée aux caveaux sacrés,
Comme une bête qu’on égorge,

Je reviens en tendant la gorge,

Pleurer sur tes pieds adorés.

Visionnaire

C’était au fond d’un rêve obsédant de regrets.

J’errais seul au milieu d’un pays insalubre.

Disque énorme, une lune éclatante et lugubre

Émergeait à demi des herbes d’un marais.
Et j’arrivais ainsi dons un bois de cyprès,

Où des coups de maillet attristaient le silence

Et l’air était avare et plein de violence,

Comme autour d’un billot dont on fait les apprêts.
Un bruit humide et mat de chair et d’os qu’on froisse,

Des propos qu’on étouffe, et puis dans l’air muet

Un râle exténué, qui défaille et se tait,

Y faisaient l’heure atroce et suante d’angoisse !
Une affre d’agonie autour de moi tombait.

J’avançai hardiment entre les herbes sèches,

Et je vis une fosse et, les pieds sur leurs bêches,

Deux aides de bourreau, qui dressaient un gibet.
Les deux bras de la croix étaient encore à terre ;

Des ronces la cachaient : devant elle à genoux

Trois hommes, trois bandits à visage de loups

Achevaient d’y clouer un être de mystère,
Un être enseveli sous de longs cheveux roux

Tout grumelés de pourpre, et dont les cuisses nues,

Entre cet or humide et vivant apparues,

Brillaient d’un pâle éclat d’étoile triste et doux.
Au-dessus des cyprès la lune énorme et rouge

Éclaira tout à coup la face des bourreaux

Et le Crucifié, dont les blancs pectoraux

Devinrent les seins droits et pourprés d’une gouge !
Et, les paumes des mains saignantes, et deux trous

Dans la chair des pieds nus se crispant d’épouvante,

Je vis qu’ils torturaient une Vierge vivante,

Contre la croix pâmée avec des grands yeux fous.
Les hommes, l’oeil sournois allumé de luxures

Devant ce corps de femme à la blême splendeur,

Dont l’atroce agonie aiguisait l’impudeur,

Prolongeaient savamment la lenteur des tortures.
Et dans ces trois bourreaux, sûrs de l’impunité,

Raffinant la souffrance et creusant le supplice,

Je reconnus la Peur, la Force et la Justice,

Torturant à jamais la blême Humanité.

Viviane

Pour Léon Cladel
Linus aux bois de Crète errant parmi les branches

Voyait fuir et tourner de vagues formes blanches

Qui riaient ; et des pieds nus, dansant sur le thym
Et la menthe sauvage, égaraient Théocrite

En Sicile. En Bretagne, au temps d’un roi lointain,

Viviane, en riant de son rire argentin,

Pour captiver un mage évoquait un vieux rite ;
Un charme Assyriaque aux savants nombres d’or,

Et svelte, demi-nue et d’iris bleus coiffée,

Les bras cerclés d’argent, dansait, lascive fée,

Sur le rythme endormant des prêtresses d’Endor.
En vain pour l’éveiller Arthur sonna du cor,

Le vieux barde oublié dort dans Broceliande

Et les harpeurs gallois ont gardé la légende.

Yseulte

Parmi les trèfles d’or et les roses d’émail,Peinte avec des yeux verts et des cheveux de cuivreSur un ciel d’ocre pale, Yseulte clôt le livre,Dont six noms de princesse ornent l’épais fermail.Sa bouche, où le sang frais luit et perle en corail,Dit et son fauve amour et son ardeur de vivre.L’oeil sombre, où flotte un rêve impossible à poursuivre,A le regard voyant des saintes de vitrail.Aux mornes dévouements, comme aux rimes hardie,Elle est l’instinct aveugle, elle est la perfidie.Sa haine est un breuvage au sang des dieux pareil.On sent qu’un rouge amour la brûle et l’incendie,Et, fleur de feu comme elle, auprès de son orteil,Flambe et s’épanouit un jaune et clair soleil.

L’étang Mort

Comme un lointain étang baigné de clair de lune,

Le passé m’apparaît dans l’ombre de l’oubli.

Mon âme, entre les joncs, cadavre enseveli,

S’y corrompt lentement dans l’eau jaunâtre et brune.
Les croyances d’antan s’effeuillent une à une,

Tandis qu’à l’horizon suavement pâli,

Un vague appel de cor, un murmure affaibli

Fait vibrer le silence endormi sur la dune.
O blême vision, étang crépusculaire,

Songe en paix. Pleure en vain, olifant légendaire,

O nostalgique écho des étés révolus !
Un trou saignant au front, les Espérances fées

De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées,

Au son charmeur du cor ne s’éveilleront plus.

Lunatique

À Edgar Poe.
Dans l’herbe folle et l’ortie,

La paupière appesantie,

Rôde un chat maigre au poil roux.
Le mur dans l’ombre blafarde,

Où s’entrechoquent des houx,

Se crevasse et par les trous

La lune errante regarde.
Le chat maigre en s’étirant

De sa voix traînante et rauque

Miaule, et dans son oeil glauque

S’allume un feu transparent,
Mirage, où, spectre enivrant,

On voit danser toute nue

Hécate, au ciel inconnue.

Mélusine

Les bras nus cerclés d’or et froissant le brocartDe sa robe argentée aux taillis d’aubépines,Mélusine apparaît entre les herbes fines,Les cheveux révoltés, saignante et l’oeil hagard.La splendeur de sa gorge éblouit le regardEt l’émail de ses dents a des clartés divines ;Mais Mélusine est folle et fait dans les ravinesPaître au pied des sapins la biche et le brocart.Depuis cent ans qu’elle erre au pied des arbres fées,Elle est fée elle-mème ; un charme étrange et douxLa fait suivre à minuit des renards et des loups.Ses yeux au ciel nocturne enchantent les hiboux,Et près d’elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées,Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx.

Morgane

Un pâle clair de lune allonge sur la grève

L’ombre de hauts clochers et de grands toits, où rêve

Tout un choeur de géants et d’archanges ailés.
Pourtant la ville est loin, à plus de deux cents lieues ;

La dune est solitaire et les toits dentelés,

Les clochers, les pignons et les murs crénelés,

Sur le sable et les flots montent en ombres bleues.
Au fond des profondeurs du ciel gris remuées

Toute une ville étrange apparaît : des palais,

Des campaniles d’or, hantés de clairs reflets,

Et des grands escaliers croulant dans les nuées.
Leur ombre grandissante envahit les galets

Et Morgane, accoudée au milieu des nuages,

Berce au-dessus des mers la ville des mirages.

Narcissus

Ni les douces langueurs des flûtes et des lyres,

Ni les parfums mourants des vagues encensoirs

En cadence envolés dans le calme des soirs,

Ni les bras frais et nus ni les savants sourires
Ne peuvent rallumer le feu des vains espoirs

En mon coeur et, lassé d’amours et de délires

Factices, blond éphèbe effroi des hétaïres

Jalouses, j’ai posé mon front dans tes lys noirs.
Et les lys vénéneux, fleurs d’ombre et de ténèbres,

Sur ma tempe entr’ouvrant leurs calices funèbres,

M’ont appris mon infâme et chaste déshonneur ;
Et, descendu vivant dans l’horreur de mon être,

J’ai savouré l’étrange et suave bonheur

De pouvoir me haïr, ayant pu me connaître.

Nénuphars

Pour Théophile Gautier
Sous leurs feuilles glauques et lisses,

Les blancs nénuphars allemands

Bercent au fond de leurs calices

Des contes païens et charmants.
Le groupe enlacé des naïades,

Sous le fleuve entraînant Hylas,

Y chante à travers les ballades,

Divin écho de l’Eurotas.
L’urne crétoise au flanc sonore,

Que l’eau claire emplit d’un sanglot,

Sous son poids fait sombrer encore

Les lotus nageant sur le flot.
Mais, hélas ! par le temps flétries,

Leurs chairs ont pris des tons palis.

Mille ans d’amour les ont meurtries.

Les nymphes mortes sont Willis.
Les yeux éteints, la bouche ouverte,

Leurs bras nus sous leur cou ployés,

Leur groupe apparaît sous l’eau verte

Comme une ronde de noyés.
C’est un chœur de mauvais génies,

D’ombre et de suicidés blafards

Qui dans un spasme d’agonies

Valse au-dessus des nénuphars ;
Et tout un monde fantastique,

Gnomes et feux follets troublants,

Grouille et chante, où la fable antique

Eut mis des dieux de marbres blancs.

Printemps Mystique

Sous la lune bleue aux caresses molles,Par le clair obscur des bois épineux,Le Printemps s’avance aux sons lumineuxDes flûtes mêlées aux voix des citholes.Entre des fronts blancs nimbés d’auréolesEt des yeux rieurs d’enfants curieux,Il passe à pas lents et mystérieux,Et sur ses pieds nus pleuvent des corolles.Cresson argenté, violettes fines,Primevères d’or, pales aubépinesTombent sur ses pas en clairs encensoirs ;Et par les ravins, l’odorante neigeDes pommiers, fumant dans l’ombre des soirs,Illumine Avril et son doux cortège.

Devant Un Frantz Halls

Dans un corps baleiné, renflé comme un ciboire,

Tout de satins crémeux et d’opaques velours,

C’est une dame étrange aux traits heurtés et courts,

D’une laideur fantasque et rare de grimoire.
En sa jupe espagnole à la fois blanche et noire

Elle a l’air de sourire aux baroques amours

Et montre avec orgueil, entre les tuyaux lourds

De sa fraise, une gorge aux tons de vieil ivoire.
Bouche épaisse et gourmande, oeil dévot, air narquois,

Elle rit et d’un geste auguste et fier d’Infante

Elle pince un bouton de rose entre ses doigts.
De sa mine falote, heureuse et triomphante,

Elle rit, se sachant, à défaut de traits droits

Et fins, une laideur en voluptés savante.

Fête Galante

Je vivais au milieu de choses mal unies,
Demandant au hasard de diriger mes pas.
Je mettais à mon dieu le masque des folies
Et le meilleur ami ne me connaissait pas.

Il s’est fait un été plus divin que les autres,
Comment résisteraisje à son embrassement ?
Je marche, confondant mes biens avec les vôtres ;
Je respire au milieu d’un monde bien portant.

Beau jour sobre et profond comme un marbre sauvage,
Que vos angles dorés m’ont donné de secours !
Tant de perfection fait aimer son ouvrage
Tant de limpidité détourne de l’amour.

Galatée

Le front ceint de fucus et de corail amer,

Parmi la floraison des glauques madrépores,

Galatée apparaît sous les voûtes sonores

De la grotte, qu’emplit le rire de la Mer.
Des coquilles de nacre et des algues charnues

Se meuvent lentement autour d’elle, et l’azur

De ses grands yeux contemple au fond de l’antre obscur

Des coins d’ombre hantés de frêles formes nues :
Divinités du gouffre, Ames ou fleurs de chair

Autour de Galatée écloses, foule amie

Veillant et sur la Perle et la Nymphe endormie,
Tandis qu’entre les rocs glisse et luit, morne éclair

De convoitise en rut, la prunelle ennemie

Du Cyclope, batteur et ciseleur de fer.