À Tout Jamais, D’un Amour Immuable

Ce que ma Muse en vers a peu chanter
Ce qu’en François des autheurs a traduit
Et ce qu’ell’a d’elle mesme produit,
Elle vous vient maintenant presenter,

Et s’elle peut vostre esprit contenter,
Ainsi qu’espoir et desir la conduit,
De son grand heur, de sa gloire et bon bruit
A tout jamais se pourra bien venter

Car ceux qui sont coustumiers de medire
Vostre grandeur n’oseront pas dedire :
Quant au futur, elle ne craint rien tel.

Pour ce qu’elle’est certaine et assuree
Que vostre nom demeurant immortel,
Le sien sera de pareille duree.

Coeur Endurci Plus Que La Roche Bise

À de vagues desseins l’homme est toujours en proie,
Son instabilité ne meurt qu’avecque lui,
Et nous voyons, Seigneur, que sa plus douce joie
Dégénère souvent en son plus grand ennui.

Bien que vers son bonheur constamment il s’empresse,
Bien qu’en ce seul objet il mette ses plaisirs,
Comme c’est hors de vous qu’il le cherche sans cesse,
Il n’est rien icibas qui fixe ses désirs.

 cent objets divers tour à tour il s’engage,
Et de cent tour à tour dégage ses souhaits,
Ce qui fait son bonheur se change en son dommage,
Ce qui lui plat de loin le rebute de près.

Son âme en jouissant regrette sa poursuite,
Se reproche ses soins et son empressement
Mais hélas ! nous voyons qu’en changeant de conduite
Il change de faiblesse et d’erreur seulement.

Loin de se prévaloir de cette expérience,
D’un abus dans un autre il passe de son choix,
Son coeur préoccupé trahit sa conscience,
Et mille fois dépris se reprend mille fois.

Ses déplaisirs sont vains, ses dégoûts sont stériles,
Le charme des faux biens ne l’enchante pas moins,
Et tant de soins perdus, tant de voeux inutiles
Ne vous redonnent point ni ses vaeux ni ses soins.

A son propre repos ses désirs le refusent,
Il gémit dans sa chaîne, et n’ose la briser,
Il conçoit le néant des objets qui l’abusent,
Et ne peut se résoudre à se désabuser.

Ainsi toujours flottante et toujours incertaine,
Son âme se dissipe en cent vceux différents,
Court après les malheurs, soupire après sa peine,
Et renonce au vrai bien pour des biens apparents.

De là naît dans nos coeurs cette humeur inégale
Qui tourne au premier souffle et change au gré du sort,
À qui vit loin de vous l’inconstance est fatale,
Et trouve un homme faible en l’homme le plus fort.

Il semble autant de fois que la fortune change
Que l’homme tout entier se change en même temps,
Et des succès divers cette enchaînure étrange
Montre en un homme seul cent hommes différents. […]

D’avoir Esgard À L’honneur

Cette nuit, audessus des quais silencieux,
Plane un calme lugubre et glacial d’automne.
Nul vent. Les becs de gaz en file monotone
Luisent au fond de leur halo, comme des yeux.

Et, dans l’air ouaté de brume, nos voix sourdes
Ont le son des échos qui se meurent, tandis
Que nous allons rêveusement, tout engourdis
Dans l’horreur du soir froid plein de tristesses lourdes.

Comme un flux de métal épais, le fleuve noir
Fait sous le ciel sans lune un clapotis de vagues.
Et maintenant, empli de somnolences vagues,
Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.

Avec le souvenir des heures paresseuses
Je sens en moi la peur des lendemains pareils,
Et mon âme voudrait boire les longs sommeils
Et l’oubli léthargique en des eaux guérisseuses

Mes yeux vont demiclos des becs de gaz trembleurs
Au fleuve où leur lueur fantastique s’immerge,
Et je songe en voyant fuir le long de la berge
Tous ces reflets tombés dans l’eau, comme des pleurs,

Que, dans un coin lointain des cieux mélancoliques,
Peutêtre quelque Dieu des temps anciens, hanté
Par l’implacable ennui de son Éternité,
Pleure ces larmes d’or dans les eaux métalliques.

De Constance

Vous ne savez son nom ? Celle pour qui je chante
La vie d’amour de feu, puis après est mourante :
C’est un arbre en verdeur, un soleil en éclats,
C’est une nuit de rose ou languissants ébats.
C’est un torrent jeté par un trou de nuage ;
C’est le roi des lions dégarni de sa cage :
C’est l’enfant qui se roule et qui est tout en pleurs,
C’est la misère en cris, c’est la richesse en fleurs.
C’est la terre qui tremble et la foudre qui tonne,
Puis le calme du soir, au doux bruit qui résonne ;
C’est un choc qui renverse en tuant de frayeur,
Puis un pauvre qui donne, ou le soupir qui meurt.
C’est un maître qui gronde, un amant qui caresse ;
C’est la mort, désespoir, deuil, bonheur, allégresse.
C’est la brebis qui bêle en léchant son agneau,
Puis la brise aux parfums, ou le vent dans l’ormeau.
Bien sûr elle a deux coeurs : l’un qui vit et palpite ;
L’autre, frappé, battu, qui dans un coin habite.

On pense que son pied ne la soutiendra pas,
Tant il se perd au sol, ne marquant point de pas.
Ses cheveux sont si beaux qu’on désire se pendre
Avec eux, si épais qu’on ne peut pas les prendre.
Si petite est la place où l’entoure un corset
Qu’on ne sait vraiment pas comment elle le met.
Quelque chose en sa voix arrête, étreint, essouffle.
Des âmes en douceur s’épurent dans son souffle.
Et quand au fond du coeur elle s’en va cherchant,
Ses baisers sont des yeux, sa bouche est leur voyant.

D’eviter Oisiveté

Ah ! ce soir, j’ai le coeur mal, le coeur à la Lune !
Ô Nappes du silence, étalez vos lagunes ;
Ô toits, terrasses, bassins, colliers dénoués
De perles, tombes, lys, chats en peine, louez
La Lune, notre Maîtresse à tous, dans sa gloire :
Elle est l’Hostie ! et le silence est son ciboire !
Ah ! qu’il fait bon, oh ! bel et bon, dans le halo
De deuil de ce diamant de la plus belle eau !
Ô Lune, vous allez me trouver romanesque,
Mais voyons, oh ! seulement de temps en temps estc’ que
Ce serait fol à moi de me dire, entre nous,
Ton Christophe Colomb, ô Colombe, à genoux ?
Allons, n’en parlons plus ; et déroulons l’office
Dés minuits, confits dans l’alcool de tes délices.
Ralentendo vers nous, ô dolente Cité,
Cellule en fibroïne aux organes ratés !
Rappelletoi les centaures, les villes mortes,
Palmyre, et les sphinx camards des Thèbe aux cent portes ;
Et quelle Gomorrhe a sous ton lac de Léthé
Ses catacombes vers la stérile Astarté !
Et combien l’homme, avec ses relatifs ‘ Je t’aime ‘,
Est trop anthropomorphe audelà de luimême,
Et ne sait que vivotter comm’ ça des bonjours
Aux bonsoirs tout en s’arrangeant avec l’Amour.
Ah ! Je vous disais donc, et cent fois plutôt qu’une,
Que j’avais le coeur mal, le coeur bien à la Lune.