Passe-temps

Blanc satin neuf, oeuf de couvée fraîche,
Neige qui ne fond,
Que vos tétins, l’un à l’autre revêche,
Si tant clairs ne sont.

Chapelets de fine émeraude, ophites,
Ambre coscoté,
Semblables aux yeux dont soulas me fîtes,
Onques n’ont été.

Votre crêpe chef le soleil efface,
Et votre couleur
Fait se dépiter la cerise, et passe
La rose en sa fleur.

Joncade, coings farcis de frite crème,
Pâté, tarte (ô vous ! ),
Que vos gras baisers, voire de carême,
Ne sont pas plus doux.

Quand Je Viendrai M’asseoir Dans Le Vent

Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit,

Au bout du rocher solitaire,

Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit

Que fait mon coeur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter

Sur mon visage un peu d’écume :

D’un coup de lame alors il te faut m’emporter

Pour dormir dans ton amertume.

Quand Pourrai-je, Quittant Tous Les Soins Inutiles

Quand pourrai-je, quittant tous les soins inutiles

Et le vulgaire ennui de l’affreuse cité,

Me reconnaître enfin, dans les bois, frais asiles,

Et sur les calmes bords d’un lac plein de clarté ?
Mais plutôt, je voudrais songer sur tes rivages,

Mer, de mes premiers jours berceau délicieux ;

J’écouterai gémir tes mouettes sauvages,

L’écume de tes flots rafraîchira mes yeux.
Ah, le précoce hiver a-t-il rien qui m’étonne ?

Tous les présents d’avril, je les ai dissipés,

Et je n’ai pas cueilli la grappe de l’automne,

Et mes riches épis, d’autres les ont coupés.

Quand Reviendra L’automne Avec Les Feuilles Mortes

Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortesQui couvriront l’étang du moulin ruiné,Quand le vent remplira le trou béant des portesEt l’inutile espace où la meule a tourné,Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morneS’éteindre mon image et le pâle soleil.

Que L’on Jette Ces Lis

Que l’on jette ces lis, ces roses éclatantes,

Que l’on fasse cesser les flûtes et les chants

Qui viennent raviver les luxures flottantes

A l’horizon vermeil de mes désirs couchants.
Oh ! Ne me soufflez plus le musc de votre haleine,

Oh ! Ne me fixez pas de vos yeux fulgurants,

Car je me sens brûler, ainsi qu’une phalène,

A l’azur étoilé de ces flambeaux errants.
Oh ! Ne me tente plus de ta caresse avide,

Oh ! Ne me verse plus l’enivrante liqueur

Qui coule de ta bouche amphore jamais vide –

Laisse dormir mon coeur, laisse mourir mon coeur.
Mon coeur repose, ainsi qu’en un cercueil d’érable,

Dans la sérénité de sa conversion ;

Avec les regrets vains d’un bonheur misérable,

Ne trouble pas la paix de l’absolution.

Remembrances

Dans l’âtre brûlent les tisons,

Les tisons noirs aux flammes roses ;

Dehors hurlent les vents moroses,

Les vents des vilaines saisons.
Contre les chenets roux de rouille,

Mon chat frotte son maigre dos.

En les ramages des rideaux,

On dirait un essaim qui grouille :
C’est le passé, c’est le passé

Qui pleure la tendresse morte ;

C’est le bonheur que l’heure emporte

Qui chante sur un ton lassé.

Ne Dites Pas : La Vie Est Un Joyeux Festin

Le rhythme argentin de ta voix
Dans mes rêves gazouille et tinte.
Chant d’oiseau, bruit de source au bois,
Qui réveillent ma joie éteinte.

Mais les bois n’ont pas de frissons,
Ni les harpes éoliennes.
Qui soient si doux que tes chansons,
Que tes chansons tyroliennes.

Parfois le vent m’apporte encor
L’odeur de ta blonde crinière.
Et je revois tout le décor
D’une folle nuit, printanière ;

D’une des nuits, où tes baisers
S’entremêlaient d’historiettes,
Pendant que de tes doigts rosés
Tu te roulais des cigarettes ;

Où ton babil, tes mouvements
Prenaient l’étrange caractère
D’inquiétants miaulements,
De mordillements de panthère.

*

Puis tu livrais tes trésors blancs
Avec des poses languissantes…
Le frisson emperlait tes flancs
Émus des voluptés récentes.

*

Ainsi ton image me suit,
Réconfort aux heures glacées,
Sereine étoile de la nuit
Où dorment mes splendeurs passées.

Ainsi, dans les pays fictifs
Où mon âme erre vagabonde,
Les fonds noirs de cyprès et d’ifs,
S’égayent de ta beauté blonde.

*

Et, dans l’écrin du souvenir
Précieusement enfermée,
Perle que rien ne peut ternir,
Tu demeures la plus aimée.

Rompant Soudain Le Deuil

Rompant soudain le deuil de ces jours pluvieux,

Sur les grands marronniers qui perdent leur couronne,

Sur l’eau, sur le tardif parterre et dans mes yeux

Tu verses ta douceur, pâle soleil d’Automne.
Soleil, que nous veux-tu ? Laisse tomber la fleur,

Que la feuille pourrisse et que le vent l’emporte !

Laisse l’eau s’assombrir, laisse-moi ma douleur

Qui nourrit ma pensée et me fait l’âme forte.

Nevermore

Le gaz pleure dans la brume,

Le gaz pleure, tel un oeil.

– Ah ! prenons, prenons le deuil

De tout cela que nous eûmes.
L’averse bat le bitume,

Telle la lame l’écueil.

– Et l’on lève le cercueil

De tout cela que nous fûmes.
Ô n’allons pas, pauvre soeur,

Comme un enfant qui s’entête,

Dans l’horreur de la tempête
Rêver encor de douceur,

De douceur et de guirlandes,

– L’hiver fauche sur les landes.

Roses De Damas

Roses de Damas, pourpres roses, blanches roses,
Où sont vos parfums, vos pétales éclatants ?
Où sont vos chansons, vos ailes couleur du temps,
Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses ?

Ô neiges d’antan, vos prouesses, capitans !
A jamais abolis les effets et les causes,
Et pas d’aurore écrite en les métempsycoses :
Baumes précieux, que tous des orviétans !

Surpris les essors aux embûches malitornes.
Les cerfs s’en sont allés la flèche entre les cornes,
Aux durs accords des cors les cerfs s’en sont allés.

Et nous sommes au bois la belle dont les sommes
Pour éternellement demeureront scellés…
Comme une ombre au manoir rétrospectif, nous sommes.

Nuages Qu’un Beau Jour À Présent Environne

Nuages qu’un beau jour à présent environne,

Au-dessus de ces champs de jeune blé couverts,

Vous qui m’apparaissez sur l’azur monotone,

Semblables aux voiliers sur le calme des mers ;
Vous qui devez bientôt, ayant la sombre face

De l’orage prochain, passer sous le ciel bas,

Mon coeur vous accompagne, ô coureurs de l’espace !

Mon coeur qui vous ressemble et qu’on ne connaît pas.

Roses, En Bracelet

Roses, en bracelet autour du tronc de l’arbre,
Sur le mur, en rideau,
Svelte parure au bord de la vasque de marbre
D’où s’élance un jet d’eau,

Roses, je veux encor tresser quelque couronne
Avec votre beauté,
Et comme un jeune avril embellir mon automne
Au bout de mon été.

Ô Ciel Aérien Inondé De Lumière

Ô ciel aérien inondé de lumière,

Des golfes de là-bas cercle brillant et pur,

Immobile fumée au toit de la chaumière,

Noirs cyprès découpés sur un rideau d’azur ;
Oliviers du Céphise, harmonieux feuillages

Que l’esprit de Sophocle agite avec le vent ;

Temples, marbres brisés, qui, malgré tant d’outrages,

Seuls gardez dans vos trous tout l’avenir levant ;
Parnès, Hymette fier qui, repoussant les ombres,

Retiens encor le jour sur tes flancs enflammés ;

Monts, arbres, horizons, beaux rivages, décombres,

Quand je vous ai revus, je vous ai bien aimés.

Sensualité

N’écoute plus l’archet plaintif qui se lamente
Comme un ramier mourant le long des boulingrins ;
Ne tente plus l’essor des rêves pérégrins
Traînant des ailes d’or dans l’argile infamante.

Viens par ici : voici les féeriques décors,
Dans du Sèvres les mets exquis dont tu te sèvres,
Les coupes de Samos pour y tremper tes lèvres,
Et les divans profonds pour reposer ton corps.

Viens par ici : voici l’ardente érubescence
Des cheveux roux piqués de fleurs et de béryls,
Les étangs des yeux pers, et les roses avrils
Des croupes, et les lis des seins frottés d’essence

Viens humer le fumet et mordre à pleines dents
A la banalité suave de la vie,
Et dormir le sommeil de la bête assouvie,
Dédaigneux des splendeurs des songes transcendants.

Ô Ma Lyre

Sur une barricade, au milieu des pavés
Souillés d’un sang coupable et d’un sang pur lavés,
Un enfant de douze ans est pris avec des hommes.
Estu de ceuxlà, toi ? L’enfant dit : Nous en sommes.
C’est bon, dit l’officier, on va te fusiller.
Attends ton tour. L’enfant voit des éclairs briller,
Et tous ses compagnons tomber sous la muraille.
Il dit à l’officier : Permettezvous que j’aille
Rapporter cette montre à ma mère chez nous ?
Tu veux t’enfuir ? Je vais revenir. Ces voyous
Ont peur ! où logestu ? Là, près de la fontaine.
Et je vais revenir, monsieur le capitaine.
Vat’en, drôle ! L’enfant s’en va. Piège grossier !
Et les soldats riaient avec leur officier,
Et les mourants mêlaient à ce rire leur râle ;
Mais le rire cessa, car soudain l’enfant pâle,
Brusquement reparu, fier comme Viala,
Vint s’adosser au mur et leur dit : Me voilà.

La mort stupide eut honte et l’officier fit grâce.
[…]