Que L’on Jette Ces Lis

Que l’on jette ces lis, ces roses éclatantes,

Que l’on fasse cesser les flûtes et les chants

Qui viennent raviver les luxures flottantes

A l’horizon vermeil de mes désirs couchants.
Oh ! Ne me soufflez plus le musc de votre haleine,

Oh ! Ne me fixez pas de vos yeux fulgurants,

Car je me sens brûler, ainsi qu’une phalène,

A l’azur étoilé de ces flambeaux errants.
Oh ! Ne me tente plus de ta caresse avide,

Oh ! Ne me verse plus l’enivrante liqueur

Qui coule de ta bouche amphore jamais vide –

Laisse dormir mon coeur, laisse mourir mon coeur.
Mon coeur repose, ainsi qu’en un cercueil d’érable,

Dans la sérénité de sa conversion ;

Avec les regrets vains d’un bonheur misérable,

Ne trouble pas la paix de l’absolution.

Remembrances

Dans l’âtre brûlent les tisons,

Les tisons noirs aux flammes roses ;

Dehors hurlent les vents moroses,

Les vents des vilaines saisons.
Contre les chenets roux de rouille,

Mon chat frotte son maigre dos.

En les ramages des rideaux,

On dirait un essaim qui grouille :
C’est le passé, c’est le passé

Qui pleure la tendresse morte ;

C’est le bonheur que l’heure emporte

Qui chante sur un ton lassé.

Ne Dites Pas : La Vie Est Un Joyeux Festin

Le rhythme argentin de ta voix
Dans mes rêves gazouille et tinte.
Chant d’oiseau, bruit de source au bois,
Qui réveillent ma joie éteinte.

Mais les bois n’ont pas de frissons,
Ni les harpes éoliennes.
Qui soient si doux que tes chansons,
Que tes chansons tyroliennes.

Parfois le vent m’apporte encor
L’odeur de ta blonde crinière.
Et je revois tout le décor
D’une folle nuit, printanière ;

D’une des nuits, où tes baisers
S’entremêlaient d’historiettes,
Pendant que de tes doigts rosés
Tu te roulais des cigarettes ;

Où ton babil, tes mouvements
Prenaient l’étrange caractère
D’inquiétants miaulements,
De mordillements de panthère.

*

Puis tu livrais tes trésors blancs
Avec des poses languissantes…
Le frisson emperlait tes flancs
Émus des voluptés récentes.

*

Ainsi ton image me suit,
Réconfort aux heures glacées,
Sereine étoile de la nuit
Où dorment mes splendeurs passées.

Ainsi, dans les pays fictifs
Où mon âme erre vagabonde,
Les fonds noirs de cyprès et d’ifs,
S’égayent de ta beauté blonde.

*

Et, dans l’écrin du souvenir
Précieusement enfermée,
Perle que rien ne peut ternir,
Tu demeures la plus aimée.

Rompant Soudain Le Deuil

Rompant soudain le deuil de ces jours pluvieux,

Sur les grands marronniers qui perdent leur couronne,

Sur l’eau, sur le tardif parterre et dans mes yeux

Tu verses ta douceur, pâle soleil d’Automne.
Soleil, que nous veux-tu ? Laisse tomber la fleur,

Que la feuille pourrisse et que le vent l’emporte !

Laisse l’eau s’assombrir, laisse-moi ma douleur

Qui nourrit ma pensée et me fait l’âme forte.

Nevermore

Le gaz pleure dans la brume,

Le gaz pleure, tel un oeil.

– Ah ! prenons, prenons le deuil

De tout cela que nous eûmes.
L’averse bat le bitume,

Telle la lame l’écueil.

– Et l’on lève le cercueil

De tout cela que nous fûmes.
Ô n’allons pas, pauvre soeur,

Comme un enfant qui s’entête,

Dans l’horreur de la tempête
Rêver encor de douceur,

De douceur et de guirlandes,

– L’hiver fauche sur les landes.

Roses De Damas

Roses de Damas, pourpres roses, blanches roses,
Où sont vos parfums, vos pétales éclatants ?
Où sont vos chansons, vos ailes couleur du temps,
Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses ?

Ô neiges d’antan, vos prouesses, capitans !
A jamais abolis les effets et les causes,
Et pas d’aurore écrite en les métempsycoses :
Baumes précieux, que tous des orviétans !

Surpris les essors aux embûches malitornes.
Les cerfs s’en sont allés la flèche entre les cornes,
Aux durs accords des cors les cerfs s’en sont allés.

Et nous sommes au bois la belle dont les sommes
Pour éternellement demeureront scellés…
Comme une ombre au manoir rétrospectif, nous sommes.

Nuages Qu’un Beau Jour À Présent Environne

Nuages qu’un beau jour à présent environne,

Au-dessus de ces champs de jeune blé couverts,

Vous qui m’apparaissez sur l’azur monotone,

Semblables aux voiliers sur le calme des mers ;
Vous qui devez bientôt, ayant la sombre face

De l’orage prochain, passer sous le ciel bas,

Mon coeur vous accompagne, ô coureurs de l’espace !

Mon coeur qui vous ressemble et qu’on ne connaît pas.

Roses, En Bracelet

Roses, en bracelet autour du tronc de l’arbre,
Sur le mur, en rideau,
Svelte parure au bord de la vasque de marbre
D’où s’élance un jet d’eau,

Roses, je veux encor tresser quelque couronne
Avec votre beauté,
Et comme un jeune avril embellir mon automne
Au bout de mon été.

Ô Ciel Aérien Inondé De Lumière

Ô ciel aérien inondé de lumière,

Des golfes de là-bas cercle brillant et pur,

Immobile fumée au toit de la chaumière,

Noirs cyprès découpés sur un rideau d’azur ;
Oliviers du Céphise, harmonieux feuillages

Que l’esprit de Sophocle agite avec le vent ;

Temples, marbres brisés, qui, malgré tant d’outrages,

Seuls gardez dans vos trous tout l’avenir levant ;
Parnès, Hymette fier qui, repoussant les ombres,

Retiens encor le jour sur tes flancs enflammés ;

Monts, arbres, horizons, beaux rivages, décombres,

Quand je vous ai revus, je vous ai bien aimés.

Sensualité

N’écoute plus l’archet plaintif qui se lamente
Comme un ramier mourant le long des boulingrins ;
Ne tente plus l’essor des rêves pérégrins
Traînant des ailes d’or dans l’argile infamante.

Viens par ici : voici les féeriques décors,
Dans du Sèvres les mets exquis dont tu te sèvres,
Les coupes de Samos pour y tremper tes lèvres,
Et les divans profonds pour reposer ton corps.

Viens par ici : voici l’ardente érubescence
Des cheveux roux piqués de fleurs et de béryls,
Les étangs des yeux pers, et les roses avrils
Des croupes, et les lis des seins frottés d’essence

Viens humer le fumet et mordre à pleines dents
A la banalité suave de la vie,
Et dormir le sommeil de la bête assouvie,
Dédaigneux des splendeurs des songes transcendants.

Ô Ma Lyre

Sur une barricade, au milieu des pavés
Souillés d’un sang coupable et d’un sang pur lavés,
Un enfant de douze ans est pris avec des hommes.
Estu de ceuxlà, toi ? L’enfant dit : Nous en sommes.
C’est bon, dit l’officier, on va te fusiller.
Attends ton tour. L’enfant voit des éclairs briller,
Et tous ses compagnons tomber sous la muraille.
Il dit à l’officier : Permettezvous que j’aille
Rapporter cette montre à ma mère chez nous ?
Tu veux t’enfuir ? Je vais revenir. Ces voyous
Ont peur ! où logestu ? Là, près de la fontaine.
Et je vais revenir, monsieur le capitaine.
Vat’en, drôle ! L’enfant s’en va. Piège grossier !
Et les soldats riaient avec leur officier,
Et les mourants mêlaient à ce rire leur râle ;
Mais le rire cessa, car soudain l’enfant pâle,
Brusquement reparu, fier comme Viala,
Vint s’adosser au mur et leur dit : Me voilà.

La mort stupide eut honte et l’officier fit grâce.
[…]

Ses Mains Qu’elle Tend

Ses mains qu’elle tend comme pour des théurgies,

Ses deux mains pâles, ses mains aux bagues barbares ;

Et toi son cou qui pour la fête tu te pares !

Ses lèvres rouges à la clarté des bougies ;
Et ses cheveux, et ses prunelles élargies

Lourdes de torpeur comme l’air autour des mares ;

Parmi les bêtes fabuleuses des simarres,

Vous ses maigreurs, vous mes suprêmes nostalgies ;
Ô mirages que ma tendresse perpétue,

Echos fallacieux de l’heure qui s’est tue,

Malgré votre carmin et malgré vos colliers,
Et vos noeuds de brocart, et vos airs cavaliers,

Pauvres ! Vous êtes morts, ô vous tous elle toute,

Elle toute et mon coeur, nous sommes morts, sans doute.

Ô Mer Immense

Vous ne m’aimeriez pas, voyons,
Vous ne m’aimeriez pas plus,
Pas plus, entre nous,
Qu’une fraternelle Occasion ?…
Ah ! elle ne m’aime pas !
Ah ! elle ne ferait pas le premier pas
Pour que nous tombions ensemble à genoux !

Si elle avait rencontré seulement
A, B, C ou D, au lieu de Moi,
Elle les eût aimés uniquement !

Je les vois, je les vois….

Attendez ! je la vois,
Avec les nobles A, B, C ou D.
Elle était née pour chacun d’eux.
C’est lui, Lui, quel qu’il soit,
Elle le reflète ;
D’un air parfait, elle secoue la tête
Et dit que rien, rien ne peut lui déraciner
Cette étonnante destinée.

C’est Lui ; elle lui dit :
‘ Oh, tes yeux, ta démarche !
‘ Oh, le son fatal de ta voix !
‘ Voilà si longtemps que je te cherche !
‘ Oh, c’est bien Toi, cette fois !… ‘

Il baisse un peu sa bonne lampe,
Il la ploie, Elle, vers son coeur,
Il la baise à la tempe
Et à la place de son orphelin coeur.

Il l’endort avec des caresses tristes,
Il l’apitoie avec de petites plaintes,
II a des considérations fatalistes,
Il prend à témoin tout ce qui existe,
Et puis, voici que l’heure tinte.

Pendant que je suis dehors
À errer avec elle au coeur,
À m’étonner peutêtre
De l’obscurité de sa fenêtre.

Elle est chez lui, et s’y sent chez elle,
Et comme on vient de le voir,
Elle l’aime, éperdûment fidèle,
Dans toute sa beauté des soirs !…

Je les ai vus ! Oh, ce fut trop complet !
Elle avait l’air trop trop fidèle
Avec ses grands yeux tout en reflets
Dans sa figure toute nouvelle !

Et je ne serais qu’un pisaller,

Et je ne serais qu’un pisaller,
Comme l’est mon jour dans le Temps,
Comme l’est ma place dans l’Espace ;
Et l’on ne voudrait pas que j’accommodasse
De ce sort vraiment dégoûtant !…

Non, non ! pour Elle, tout ou rien !
Et je m’en irai donc comme un fou,
A travers l’automne qui vient,
Dans le grand vent où il y a tout !

Je me dirai : Oh ! à cette heure,
Elle est bien loin, elle pleure,
Le grand vent se lamente aussi,
Et moi je suis seul dans ma demeure,
Avec mon noble coeur tout transi,
Et sans amour et sans personne,
Car tout est misère, tout est automne,
Tout est endurci et sans merci.

Et, si je t’avais aimée ainsi,
Tu l’aurais trouvée trop bien bonne ! Merci !

Soeur De Phébus Charmante

Soeur de Phébus charmante,

Qui veilles sur les flots, je pleure et je lamente,

Et je me suis meurtri avec mes propres traits.

Qu’avais-je à m’enquérir d’Eros, fils de la terre !

Eros, fils de Vénus, me possède à jamais.
Guidant ta course solitaire,

Lune, tu compatis à mon triste souci.

Ô Lune, je le sais, non, tu n’as pas, vénale,

A Pan barbu livré ta couche virginale,

Mais les feux doux-amers te renflammant aussi

Par les yeux d’un berger dans sa jeunesse tendre,

Sur le mont carien tu as voulu descendre.

De ta douce lueur, ô Phébé, favorise

Ma plaintive chanson qu’emporte au loin la brise,

Et fais que mes soupirs, de l’écho répétés,

Étonnent la frayeur des antres redoutés.

Ô Monts Justement Fiers

Ô monts justement fiers de vos pentes arides,

Ô bords où j’égarais mes pas,

Ô vagues de la mer, berceau des Néréides,

Que je fendais d’un jeune bras,
J’ai peur de vous revoir, mais c’est une folie :

Sied-il qu’un coeur comme le mien

Soit assouvi jamais de la mélancolie

De votre charme aérien ?