À Laudes (vi)

L’Aurore brillante et vermeille
Prépare le chemin au soleil qui la suit ;
Tout rit aux premiers traits du jour qui se réveille,
Retirez-vous, démons, qui volez dans la nuit.

Fuyez, songes, troupe menteuse,
Dangereux ennemis par la nuit enfantés :
Et que fuie avec vous la mémoire honteuse
Des objets qu’à nos sens vous avez présentés.

Chantons l’auteur de la lumière,
Jusqu’au jour où son ordre a marqué notre fin.
Et qu’en le bénissant notre aurore dernière
Se perde en un midi sans soir et sans matin.

Gloire à toi, Trinité profonde,
Père, Fils, Esprit Saint, qu’on t’adore toujours,
Tant que l’astre des temps éclairera le monde,
Et quand les siècles même auront fini leur cours.

Louange De Port-royal

Oui, pour le moins, laissezmoi, jeune Ismène,
Pleurer tout bas ; si jamais, inhumaine,
J’osais vous peindre avec de vrais accents
Le feu caché qu’en mes veines je sens,
Vous gémiriez, cruelle, de ma peine.

Par ce récit, l’aventure est certaine,
Je changerais en amour votre haine,
Votre froideur en désirs bien pressants,
Oui, pour le moins.

Échevelée alors, ma blonde reine,
Vos bras de lys me feraient une chaîne,
Et les baisers des baisers renaissants
M’enivreraient de leurs charmes puissants ;
Vous veilleriez avec moi la nuit pleine,
Oui, pour le moins.

À Monsieur Vitart

De grâce, introduismoi chez elle
Je brûle de voir cette belle
Si c’est mon mal, si c’est mon bien
Je veux mourir si j’en sais rien.
….
Elle est ou contraire ou propice
Selon qu’il plaît à son caprice
Et son caprice, ce diton
Vaut souvent mieux que sa raison.

Ami courons à ces délices
Allons offrir sous tes auspices
Et mon coeur et ma liberté
A cette mortelle beauté
Ne trompe pas mon espérance
Je meurs d’impatience
Et si je ne la vois mardi
Tu me verras mort mercredi.

Plainte D’un Chrétien

Plainte d’un chrétien sur les contrariétés
Qu’il éprouve au dedans de lui-même.
(Tiré de Saint Paul aux Romains, ch. 7.)

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi :
L’un veut que plein d’amour pour toi
Mon coeur te soit toujours fidèle.
L’autre à tes volontés rebelle
Me révolte contre ta loi.

L’un tout esprit, et tout céleste,
Veut qu’au ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste ;
Et l’autre par son poids funeste
Me tient vers la terre penché.

Hélas ! en guerre avec moi-même,
Où pourrai-je trouver la paix ?
Je veux, et n’accomplis jamais.
Je veux, mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j’aime,
Et je fais le mal que je hais.

Ô grâce, ô rayon salutaire,
Viens me mettre avec moi d’accord ;
Et domptant par un doux effort
Cet homme qui t’est si contraire,
Fais ton esclave volontaire
De cet esclave de la mort.

Le Jeudi À Matines

De toutes les couleurs que distinguait la vue ;
L’obscure nuit n’a fait qu’une couleur :
Juste Juge des cœurs, notre ardeur assidue
Demande ici tes yeux et ta faveur.

Qu’ainsi prompt à guérir nos mortelles blessures ;
Ton feu divin dans nos cœurs répandu,
Consume pour jamais leurs passions impures
Pour n’y laisser que l’amour qui t’est dû.

Effrayés des péchés dont le poids les accable ;
Tes serviteurs voudraient se relever :
Ils implorent, Seigneur, ta bonté secourable ;
Et dans ton sang cherchent à se laver.

Seconde leurs efforts, dissipe l’ombre noire ;
Qui dès longtemps les tient enveloppés :
Et que l’heureux séjour d’une immortelle gloire
Soit l’objet seul de leurs cœurs détrompés.

Exauce, Père saint, notre ardente prière,
Verbe son Fils, Esprit leur nœud divin,
Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière,
Règne au Ciel sans principe et sans fin.

Sur Le Bonheur Des Justes

Sur le bonheur des justes,
Et sur le malheur des réprouvés.
(Tiré de la Sagesse, chap. 5.)

Heureux, qui de la Sagesse
Attendant tout son secours,
N’a point mis en la Richesse
L’espoir de ses derniers jours.
La mort n’a rien qui l’étonne ;
Et dès que son Dieu l’ordonne,
Son âme prenant l’essor
S’élève d’un vol rapide
Vers la demeure, où réside
Son véritable trésor.

De quelle douleur profonde
Seront un jour pénétrés
Ces insensés, qui du monde,
Seigneur, vivent enivrés ;
Quand par une fin soudaine
Détrompés d’une ombre vaine,
Qui passe, et ne revient plus,
Leurs yeux du fond de l’abîme
Près de ton trône sublime
Verront briller tes Elus !

Infortunés que nous sommes,
Où s’égaraient nos esprits ?
Voilà, diront-ils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris,
Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie.
Mais aujourd’hui triomphants,
Le Ciel chante leur louange,
Et Dieu lui-même les range
Au nombre de ses Enfants.

Pour trouver un bien fragile
Qui nous vient d’être arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Notre âme en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’oeil à la lumière,
Qui nous montrait la carrière
De la bien-heureuse Paix.

De nos attentats injustes
Quel fruit nous est-il resté ?
Où sont les titres augustes,
Dont notre orgueil s’est flatté ?
Sans amis, et sans défense,
Au trône de la vengeance
Appelés en jugement,
Faibles et tristes victimes
Nous y venons de nos crimes
Accompagnés seulement.

Ainsi d’une voix plaintive
Exprimera ses remords
La Pénitence, tardive
Des inconsolables Morts.
Ce qui faisait leurs délices,
Seigneur, fera leurs supplices.
Et par une égale loi,
Tes Saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu’ils versent ici pour toi.

Le Jeudi À Vêpres

Seigneur, tant d’animaux par toi des eaux fécondes
Sont produits à ton choix,
Que leur nombre infini peuple ou les mers profondes
Ou les airs, ou les bois.

Ceux-là sont humectés des flots que la mer roule,
Ceux-ci de l’eau des Cieux,
Et de la même source ainsi sortis en foule
Occupent divers lieux.

Fais, ô Dieu tout-puissant, fais que tous les fidèles
À ta grâce soumis,
Ne retombent jamais dans les chaînes cruelles
De leurs fiers ennemis.

Que par toi soutenus, le joug pesant des vices
Ne les accable pas ;
Qu’un orgueil téméraire en d’affreux précipices
N’engage point leurs pas.

Règne, ô Père éternel, Fils, sagesse incréée,
Esprit saint, Dieu de paix,
Qui fais changer des temps l’inconstante durée,
Et ne changes jamais.

Sur Les Vaines Occupations Des Gens

Sur les vaines occupations des gens du siècle.
(Tiré des oeuvres d’Isaïe et de Jérémie.)

Quel charme vainqueur du monde
Vers Dieu m’élève aujourd’hui ?
Malheureux l’homme qui fonde
Sur les hommes son appui !
Leur gloire fuit et s’efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide
Qui, loin de l’œil qui la guide,
Cherche l’oiseau dans les airs.

De la sagesse immortelle
La voix tonne et nous instruit.
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit
Par quelle erreur, âmes vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Achetez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse,
Mais une ombre qui vous laisse
Plus affamés que devant ?

Le pain que je vous propose
Sert aux anges d’aliment ;
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment :
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le monde que vous suivez.
Je l’offre à qui me veut suivre.
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.

Ô Sagesse ! ta parole
Fit éclore l’univers,
Posa sur un double pôle
La terre au milieu des airs.
Tu dis ; et les cieux parurent,
Et tous les astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les siècles tu règnes.
Et qui suis-je, que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ?

Le Verbe, image du Père,
Laissa son trône éternel,
Et d’une mortelle mère
Voulut naître homme et mortel.
Comme l’orgueil fut le crime
Dont il naissait la victime,
Il dépouilla sa splendeur,
Et vint, pauvre et misérable,
Apprendre à l’homme coupable
Sa véritable grandeur.

L’âme, heureusement captive,
Sous ton joug trouve la paix,
Et s’abreuve d’une eau vive
Qui ne s’épuise jamais.
Chacun peut boire en cette onde ;
Elle invite tout le monde :
Mais nous courons follement
Chercher des sources bourbeuses,
Ou des citernes trompeuses
D’où l’eau fuit à tout moment.

Le Lundi À Matines

Tandis que le sommeil réparant la Nature
Tient enchaînés le travail et le bruit,
Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure,
Pour te louer dans la profonde nuit.

Que dès notre réveil notre voix te bénisse :
Qu’à te chercher notre cœur empresse
T’offre ses premiers vœux, et que par toi finisse
Le jour par toi saintement commencé.

L’astre, dont la présence écarte la nuit sombre,
Viendra bientôt recommencer son tour :
Ô vous, noirs ennemis qui vous glissez dans l’ombre,
Disparaissez à l’approche du jour.

Nous t’implorons, Seigneur, tes bontés sont nos armes ;
De tous péchés rends nous purs à tes yeux ;
Fais que t’ayant chanté dans ce séjour de larmes,
Nous te chantions dans le repos des Cieux.

Exauce, Père saint, notre ardente prière,
Verbe son Fils, Esprit leur nœud divin,
Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière,
Règne au Ciel sans principe et sans fin.

Sur Les Vaines Occupations Des Gens Du Siècle

De la Sagesse immortelle

La voix tonne, et nous instruit,

Enfants des hommes, dit-elle,

De vos soins quel est le fruit ?

Par quelle erreur, Ames vaines,

Du plus pur sang de vos veines

Acceptez-vous si souvent,

Non un pain qui vous repaisse,

Mais une ombre, qui vous laisse

Plus affamés que devant ?Le pain que je vous propose

Sert aux Anges d’Aliment :

Dieu lui-même le compose

De la fleur de son froment.

C’est ce pain si délectable

Que ne sert point à sa table

Le Monde que vous suivez.

Je l’offre à qui veut me suivre.

Approchez. Voulez-vous vivre ?

Prenez, mangez, et vivez.

Le Lundi À Vêpres

Grand Dieu, qui vis les cieux se former sans matière,
À ta voix seulement ;
Tu séparas les eaux, leur marquas pour barrière
Le vaste firmament.

Si la voûte céleste a ses plaines liquides,
La terre a ses ruisseaux,
Qui, contre les chaleurs, portent aux champs arides
Le secours de leurs eaux.

Seigneur, qu’ainsi les eaux de ta grâce féconde
Réparent nos langueurs ;
Que nos sens désormais vers les appas du monde
N’entraînent plus nos cœurs.

Fais briller de ta foi les lumières propices
À nos yeux éclairés :
Qu’elle arrache le voile à tous les artifices
Des enfers conjurés.

Règne, ô Père éternel, Fils, sagesse incréée,
Esprit saint, Dieu de paix,
Qui fais changer des temps l’inconstante durée,
Et ne changes jamais.

Le Mardi À Matines

Verbe, égal au Très-Haut, notre unique espérance,
Jour éternel de la Terre et des Cieux,
De la paisible nuit nous rompons le silence :
Divin Sauveur, jette sur nous les yeux.

Répands sur nous le feu de ta grâce puissante ;
Que tout l’Enfer fuit au son de ta voix ;
Dissipe ce sommeil d’une âme languissante,
Qui la conduit dans l’oubli de tes lois.

Ô Christ, sois favorable à ce peuple fidèle,
Pour te bénir maintenant assemblé ;
Reçois les chants qu’il offre à ta gloire immortelle ;
Et de tes dons qu’il retourne comblé.

Exauce, Père saint, notre ardente prière,
Verbe son Fils, Esprit leur nœud divin,
Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière,
Règne au Ciel sans principe et sans fin.

Le Mardi À Vêpres

Ta sagesse, grand Dieu, dans tes œuvres tracée
Débrouilla le chaos ;
Et fixant sur son poids la terre balancée,
La sépara des flots.

Par-là, son sein fécond, de fleurs et de feuillages
L’embellit tous les ans,
L’enrichit de doux fruits, couvre de pâturages
Ses vallons et ses champs.

Seigneur, fais de ta grâce à notre âme abattue
Goûter les fruits heureux ;
Et que puissent nos pleurs de la chair corrompue
Eteindre en nous les feux !

Que sans cesse nos cœurs, loin du sentier des vices,
Suivent tes volontés ;
Qu’innocents à tes yeux ils fondent leurs délices
Sur tes seules bontés.

Règne, ô Père éternel, Fils, sagesse incréée,
Esprit saint, Dieu de paix,
Qui fais changer des temps l’inconstante durée,
Et ne changes jamais.

Le Mercredi À Matines

Grand Dieu, par qui de rien toute chose est formée ;
Jette les yeux sur nos besoins divers,
Romps ce fatal sommeil, par qui l’âme charmées
Dort en repos sur le bord des Enfers.

Daigne, ô divin Sauveur, que notre voix implore ;
Prendre pitié des fragiles mortels,
Et vois, comme du lit, sans attendre l’aurore ;
Le repentir nous traîne à tes Autels.

C’est là que notre troupe affligée, inquiète,
Levant au Ciel et le cœur et les mains,
Imite le grand Paul, et suit ce qu’un Prophète
Nous a prescrit dans ses Cantiques saints.

Nous montrons à tes yeux nos maux et nos alarmes ;
Nous confessons tous nos crimes secrets ;
Nous t’offrons tous nos vœux, nous y mêlons nos larmes
Que ta bonté révoque tes arrêts.

Exauce, Père saint, notre ardente prière ;
Verbe son Fils, Esprit leur nœud divin,
Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière,
Règne au Ciel sans principe et sans fin.

Le Mercredi À Vêpres

Grand Dieu ! qui fais briller sur la voûte étoilée
Ton trône glorieux,
Et d’une blancheur vive à la pourpre mêlée
Peins le cintre des Cieux :

Par toi roule à nos yeux sur un char de lumière
Le clair flambeau des jours ;
De tant d’astres par toi la lune en sa carrière
Voit le différent cours.

Ainsi sont séparés les jours des nuits prochaines,
Par d’immuables lois :
Ainsi tu fais connaître à des marques certaines
Les saisons et les mois.

Seigneur, répands sur nous ta lumière céleste ;
Guéris nos maux divers :
Que ta main secourable, aux démons si funeste,
Brise enfin tous nos fers.

Règne, ô Père éternel, Fils, sagesse incréée,
Esprit saint, Dieu de paix,
Qui fais changer des temps l’inconstante durée,
Et ne changes jamais.