Le Florentin

Je suis poète, peintre et sculpteur, et sans trêve

Je cherche la Beauté qui fuit devant mes yeux.

Dans la couleur, le marbre et les mots précieux

J’emprisonne, pour la fixer, sa splendeur brève.
Le monde est une ébauche et c’est moi qui l’achève.

N’est-ce pas moi qui fais, ou forts ou gracieux,

Visibles sur la terre et presque dans les cieux,

Ces Dieux qui ne sont pas, sinon quand je les rêve?
Moi qui chante leur gloire et montre leur portrait,

Je n’aurais qu’à cesser, le monde apparaîtrait

Comme un chaos informe, obscur, sans harmonie,
Mais j’aime mieux ne pas causer un tel émoi.

Il me plaît de créer ces Êtres que je nie;

Car, en les adorant, on n’adore que moi.

Rondeau

Votre beau thé, moins rare que vos yeux,

Votre thé vert, fleuri, délicieux,

Qui vaut quasi dix mille francs la livre,

Moins que la fleur de vos yeux il enivre

Et fait rêver qu’on s’en va dans les cieux.
J’ai bu les deux arômes précieux ;

Et jusqu’au jour dans mon lit soucieux

Il m’a sonné des fanfares de cuivre,

Votre beau thé.
Je vous voyais passer parmi les Dieux,

Dans un grand char aux flamboyants essieux ;

Et sous la roue en or, n’osant vous suivre,

J’ai mis mon front, et j’ai cessé de vivre

En bénissant, écrasé mais joyeux,

Votre beauté.

Le Fou

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat?
Je suis un vieu né en Flandre

Je ne sais où.

On m’a trouvé dans la cendre

Comme un grillou.

Ma naissance fit esclandre,

Car j’étais fou.
Ah! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?
Fou, fou, en venant au monde,

Le roi des fous !

Ma mère n’étant pas blonde,

Moi je fus roux.

Et Ton me dit à la ronde :

D’où venez-vous?
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat?
D’où je viens, moi petit homme?

Je n’en sais rien.

Là-bas, plus haut que la Somme,

On n’est pas bien,

Car le ciel y est froid comme

Le nez d’un chien.
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?
Je viens d’un lieu où Ton entre

Et d’où l’on sort.

C’est au plus creux de cet antre

Qu’est notre sort.

Quand ma mère ouvrit son ventre,

Je pris l’essor.
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?
Je pris l’essor, et mes ailes

Dans le ciel bleu

Ont fondu comme chandelles

Qu’on jette au feu.

Aussi, nulle entre les belles

Ne m’aime un peu.
Ah! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?
Mais à ramant qui assiège

En soupirant

Leur cœur, plus léger qu’un liège

Sur un torrent,

Je vends pour deux liards un piège

Crac! qui les prend.
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat?
Mon piège est un sac en serge

Noir comme un trou,

Où chante un papillon vierge

Piqué d’un clou,

Et où flambe comme un cierge

Le cœur d’un fou.
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?

Sonnet Grec

C’était un grand sculpteur que le Grec Praxitèle.

La légende pourtant nous raconte qu’un jour,

Voulant faire une coupe et ne rien mettre autour,

Il ne vit point de forme assez pure pour elle.
Mais le soir, fatigué de son travail rebelle,

Comme il baisait un sein façonné par l’amour,

Tout à coup il trouva. Ce bouton ! ce contour

Et la coupe naquit sur ce parfait modèle.
La femme dont la gorge avait un tel dessin

Qu’on moula l’idéal aux rondeurs de son sein,

Cette déesse en chair, comment se nommait-elle ?
Nul ne le sait. Mais grâce au sculpteur, à l’amant,

La coupe a survécu dans sa forme immortelle,

Et sa beauté demeure impérissablement.

Le Jour Où Je Vous Vis Pour La Première Fois

Le jour où je vous vis pour la première fois,

Vous aviez un air triste et gai : dans votre voix

Pleuraient des rossignols captifs, sifflaient des merles ;

Votre bouche rieuse, où fleurissaient des perles,

Gardait à ses deux coins d’imperceptibles plis ;

Vos grands yeux bleus semblaient des calices remplis

Par l’orage, et séchant les larmes de la pluie

A la brise d’avril qui chante et les essuie ;

Et des ombres passaient sur votre front vermeil

Comme un papillon noir dans un rais de soleil.

Sonnet Moderne

Elle mit son plus beau chapeau, son chapeau bleu,

Et la robe que nul encor n’a dégrafée.

Puis elle releva la boucle ébouriffée

Que sa voilette avait fait redescendre un peu.
Elle se dit : C’est mal, très-mal! Et comme il pleut !

Je serai faite, vrai, comme une vieille fée ! –

Puis, avant de sortir, pour prendre une bouffée

D’air chaud, elle allongea ses mains devant le feu.
Et sous son en-tout-cas la voilà qui trottine

Dans la pluie. On ne voit d’elle que sa bottine,

Et sa croupe qui fait un pouf au waterproof.
Elle arrive. Mon Dieu ! que c’est haut le cinquième !

La clef est sur la porte, elle entre, elle fait : Ouf !

Et lui mouille le nez en lui disant : Je t’aime.

Le Merle À La Glu

Merle, merle, joyeux merle,

Ton bec jaune est une fleur,

Ton oeil noir est une perle,

Merle, merle, oiseau siffleur.
Hier tu vins dans ce chêne,

Parce qu’hier il a plu.

Reste, reste dans la plaine.

Pluie ou vent vaut mieux que glu.
Hier vint dans le bocage

Le petit vaurien d’Éloi

Qui voudrait te mettre en cage.

Prends garde, prends garde à toi !
Il va t’attraper peut-être.

Iras-tu dans sa maison,

Prisonnier à sa fenêtre,

Chanter pour lui ta chanson ?
Mais tandis que je m’indigne,

Ô merle, merle goulu,

Tu mords à ses grains de vigne,

Ses grains de vigne à la glu.
Voici que ton aile est prise,

Voici le petit Éloi !

Siffle, siffle ta bêtise,

Dans ta prison siffle-toi !
Adieu, merle, joyeux merle,

Dont le bec jaune est en fleur,

Dont l’oeil noir est une perle,

Merle, merle, oiseau siffleur.

Sonnet Morne

Il pleut, et le vent vient du nord.Tout coule. Le firmament crève.Un bon temps pour noyer son rêveDans l’Océan noir de la mort !Noyons-le. C’est un chien qui mord.Houp ! lourde pierre et corde brève !Et nous aurons enfin la trêve,Le sommeil sans voeu ni remord.Mais on est lâche ; on se décideÀ retarder le suicide ;On lit ; on bâille ; on fait des vers ;On écoute, en buvant des litres,La pluie avec ses ongles vertsBattre la charge sur les vitres.

Le Vieux

Mes braves bons messieurs et dames,

Par Sainte-Marie-Notre-Dame,

Voyez le pauvre vieux stropiat.

Pater noster ! Ave Maria !

Ayez pitié !
Mes braves bons messieurs et dames,

La charité des bonnes âmes !

Un p’ tit sôu, et Dieu vous y rendra.

Pater noster ! Ave Maria !

Ayez pitié !
Mes braves bons messieurs et dames,

Chez ceux qui ne voient pas les larmes,

Quand Dieu le veut, grêle il y a.

Pater noster! Ave Maria!

Ayez pitié !
Mes braves bons messieurs et dames,

La vache qui vêle, ou la femme,

Si je le dis, son fruit mourra.

Pater nos ter! Ave Maria!

Ayez pitié!
Mes braves bons messieurs et dames,

Au jetêu d’ sorts, au preneu d’âmes,

Donnez un p’tit sou, qui qu’en a.

Pater noster! Ave Maria !

Ayez pitié !

Sonnet Moyen-age

Dans le décor de la tapisserie ancienne

La châtelaine est roide et son corsage est long.

Un grand voile de lin pend jusqu’à son talon

Du bout de son bonnet pointu de magicienne.
Aux accords d’un rebec la belle musicienne

Chante son chevalier, le fier preux au poil blond

Qui combat sans merci le Sarrazin félon.

Elle garde sa foi comme il garde la sienne.
Il reviendra quand il aura bien mérité

De cueillir le lis blanc de sa virginité.

Peut-être il restera dix ans, vingt ans loin d’elle.
Et s’il ne revient pas, s’il périt aux lieux saints,

Elle mourra dans son serment, chaste et fidèle,

Et nul n’aura fondu la neige de ses seins.

L’enfant De Bohême

L’épine est en fleurs ; à l’épine blanche,

En me promenant, j’ai pris une branche.

J’avais emporté mon petit couteau,
Oh! Oh!

Avec mon couteau

J’ai coupé la branche

Bien haut.
Je vais dans le ru pêcher à la ligne.

Beaux poissons d’argent, je vous ferai signe.

Voyez au soleil briller mon couteau,
Oh! Oh!

Avec mon couteau

Je vous ferai signe

Dans l’eau.
Quand je serai grand, pour gagner des sommes.

J’en ferai ma lance et tuerai les hommes.

Pour fer elle aura le fer du couteau,
Oh! Oh!

Avec mon couteau

Je trouerai aux hommes

La peau.
Quand je serai vieux et la barbe blanche,

Pour béquille alors je prendrai ma branche.

Pour manche elle aura le bois du couteau,

Oh! Oh!

Avec mon couteau

Finira ma branche.

Hého!

Sonnet Renaissance

D’un pas leste et galant sautant hors du bateau,

Un grand seigneur, en très somptueux équipage

Pose ses doigts gantés sur l’épaule du page

Qui porte dans ses bras l’épée et le manteau.
Le compliment en vers qu’on remettra bientôt

Est barbouillé par un pédant sur une page,

Et les musiciens en choeur font du tapage

Sous la fenêtre ouverte et sombre du château.
De son retrait, la dame entend voix et guitares,

Tandis que sort mari, truste, en proie aux catharres,

Fait dans l’herbe du parc tendre maint piége-à-loups.
Mais près du mur, caché dans l’ombre, sur la pierre.

Pour donner un grand coup d’estoc au vieux jaloux,

Le rouge spadassin aiguise sa rapière.

Les Grands

Dans le ciel clair, à tire-d’aile,

Les hirondelle

De l’autre année

Reviennent à leurs cheminées.
Et nous, nous revenons aussi,

Et nous voici

Par les chemins,

Les va-nu-pieds tendant la main.
Après le pain et la piquette

Toujours en quête,

Nous avons la gorge

Plus rouge qu’un brûlant de forge.
Donnez du pain , donnez des sous !

Car nous sons soûls

D’aller à pied

Sans avoir rien dans le gésier.

Sonnet Romain

La belle Julia languissament s’étale

Sur les gradins du cirque, assise au premier rang,

Sans voir l’oeil inquiet du Samnite mourant

Dont la vie est pendue à son doigt de vestale.
La vierge songe bien à la clameur brutale

De la plèbe, au vaincu qu’un vain espoir reprend !

Elle songe, rêveuse et le coeur soupirant,

Au beau prêtre de la Vénus orientale,
Au Syrien frisé qui sait les chants d’amour,

Et qui, le soir, marie aux sanglots du tambour

Sur un rhythme voilé sa voix chaude et lascive.
Et la vierge, qui sent tressaillir son sein nu,

Se ferait avec joie enterrer toute vive

Pour connaître par lui le mystère inconnu.

Jour Des Morts

On n’a pas vu le ciel aujourd’hui. Gris, opaque,

Et très bas, le brouillard est resté suspendu.

Les regards se brisaient au froid de cette plaque,

Métal terni que nul rayon d’or n’a fendu.
Vers le soir seulement, au bord du lourd couvercle

Une lueur, ainsi qu’un fil de sang vermeil,

Se glisse, creuse un trou, puis s’élargit en cercle.

Le brouillard est trempé de gouttes de soleil.
Il s’effrange, il se fond en chauds reflets d’opale,

Et l’on voit vers le sol languissamment neiger

Des flocons de vapeur, ouate de pourpre pâle

Qui vole en tourbillon lumineux et léger.
Deux petits mendiants, blottis sous une porte,

Ouvrent leurs grands yeux bleus vaguement éblouis.

Songeant au cimetière où gît leur mère morte,

Du beau tapis qu’il tombe ils sont tout réjouis.
Car ces flottants flocons de pourpre sont les roses

Qui parfument du ciel les printemps toujours verts,

Et que le bon soleil jette en ces soirs moroses

Sur la terre endormie au tombeau des hivers.