L’enfant De Bohême

L’épine est en fleurs ; à l’épine blanche,

En me promenant, j’ai pris une branche.

J’avais emporté mon petit couteau,
Oh! Oh!

Avec mon couteau

J’ai coupé la branche

Bien haut.
Je vais dans le ru pêcher à la ligne.

Beaux poissons d’argent, je vous ferai signe.

Voyez au soleil briller mon couteau,
Oh! Oh!

Avec mon couteau

Je vous ferai signe

Dans l’eau.
Quand je serai grand, pour gagner des sommes.

J’en ferai ma lance et tuerai les hommes.

Pour fer elle aura le fer du couteau,
Oh! Oh!

Avec mon couteau

Je trouerai aux hommes

La peau.
Quand je serai vieux et la barbe blanche,

Pour béquille alors je prendrai ma branche.

Pour manche elle aura le bois du couteau,

Oh! Oh!

Avec mon couteau

Finira ma branche.

Hého!

Sonnet Renaissance

D’un pas leste et galant sautant hors du bateau,

Un grand seigneur, en très somptueux équipage

Pose ses doigts gantés sur l’épaule du page

Qui porte dans ses bras l’épée et le manteau.
Le compliment en vers qu’on remettra bientôt

Est barbouillé par un pédant sur une page,

Et les musiciens en choeur font du tapage

Sous la fenêtre ouverte et sombre du château.
De son retrait, la dame entend voix et guitares,

Tandis que sort mari, truste, en proie aux catharres,

Fait dans l’herbe du parc tendre maint piége-à-loups.
Mais près du mur, caché dans l’ombre, sur la pierre.

Pour donner un grand coup d’estoc au vieux jaloux,

Le rouge spadassin aiguise sa rapière.

Les Grands

Dans le ciel clair, à tire-d’aile,

Les hirondelle

De l’autre année

Reviennent à leurs cheminées.
Et nous, nous revenons aussi,

Et nous voici

Par les chemins,

Les va-nu-pieds tendant la main.
Après le pain et la piquette

Toujours en quête,

Nous avons la gorge

Plus rouge qu’un brûlant de forge.
Donnez du pain , donnez des sous !

Car nous sons soûls

D’aller à pied

Sans avoir rien dans le gésier.

Sonnet Romain

La belle Julia languissament s’étale

Sur les gradins du cirque, assise au premier rang,

Sans voir l’oeil inquiet du Samnite mourant

Dont la vie est pendue à son doigt de vestale.
La vierge songe bien à la clameur brutale

De la plèbe, au vaincu qu’un vain espoir reprend !

Elle songe, rêveuse et le coeur soupirant,

Au beau prêtre de la Vénus orientale,
Au Syrien frisé qui sait les chants d’amour,

Et qui, le soir, marie aux sanglots du tambour

Sur un rhythme voilé sa voix chaude et lascive.
Et la vierge, qui sent tressaillir son sein nu,

Se ferait avec joie enterrer toute vive

Pour connaître par lui le mystère inconnu.

Jour Des Morts

On n’a pas vu le ciel aujourd’hui. Gris, opaque,

Et très bas, le brouillard est resté suspendu.

Les regards se brisaient au froid de cette plaque,

Métal terni que nul rayon d’or n’a fendu.
Vers le soir seulement, au bord du lourd couvercle

Une lueur, ainsi qu’un fil de sang vermeil,

Se glisse, creuse un trou, puis s’élargit en cercle.

Le brouillard est trempé de gouttes de soleil.
Il s’effrange, il se fond en chauds reflets d’opale,

Et l’on voit vers le sol languissamment neiger

Des flocons de vapeur, ouate de pourpre pâle

Qui vole en tourbillon lumineux et léger.
Deux petits mendiants, blottis sous une porte,

Ouvrent leurs grands yeux bleus vaguement éblouis.

Songeant au cimetière où gît leur mère morte,

Du beau tapis qu’il tombe ils sont tout réjouis.
Car ces flottants flocons de pourpre sont les roses

Qui parfument du ciel les printemps toujours verts,

Et que le bon soleil jette en ces soirs moroses

Sur la terre endormie au tombeau des hivers.

Les Oiseaux De Passage

C’est une cour carrée et qui n’a rien d’étrange:

Sur les flancs, l’écurie et l’étable au toit bas;

Ici près, la maison; là-bas, au fond, la grange

Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras.
Le bac, où les chevaux au retour viendront boire,

Dans sa berge de bois est immobile et dort.

Tout plaqué de soleil, le purin à l’eau noire

Luit le long du fumier gras et pailleté d’or.
Loin de l’endroit humide où gît la couche grasse,

Au milieu de la cour, où le crottin plus sec

Riche de grains d’avoine en poussière s’entasse,

La poule l’éparpille à coups d’ongle et de bec.
Plus haut, entre les deux brancards d’une charrette,

Un gros coq satisfait, gavé d’aise, assoupi,

Hérissé, l’oeil mi-clos recouvert par la crête,

Ainsi qu’une couveuse en boule est accroupi.
Des canards hébétés voguent, l’oeil en extase.

On dirait des rêveurs, quand, soudain s’arrêtant,

Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase

Ils crèvent d’un plongeon les moires de l’étang.
Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises

Montrent dans le soleil leurs écailles d’argent,

Des pigeons violets aux reflets de turquoises

De roucoulements sourds gonflent leur col changeant.
Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre,

Fait tantôt de l’ébène et tantôt de l’émail,

Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre,

Semblent sur du velours des branches de corail.
Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,

Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.

Oh! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,

Rentiers, faiseurs de lards, philistins, épiciers?
Oh! vie heureuse des bourgeois! Qu’avril bourgeonne

Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents.

Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne;

Ça lui suffit, il sait que l’amour n’a qu’un temps.
Ce dindon a toujours béni sa destinée.

Et quand vient le moment de mourir il faut voir

Cette jeune oie en pleurs:  » C’est là que je suis née;

Je meurs près de ma mère et j’ai fait mon devoir.  »
Elle a fait son devoir! C’est-à-dire que oncque

Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut

Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque

L’emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.
Elle ne sentit pas lui courir sous la plume

De ces grands souffles fous qu’on a dans le sommeil,

Pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume

Et mourir au matin sur le coeur du soleil.
Et tous sont ainsi faits! Vivre la même vie

Toujours pour ces gens-là cela n’est point hideux

Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie

Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux.
Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse!

Qu’ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés,

Cinq pour cent! Quel bonheur de dormir dans sa crasse,

De ne pas voir plus loin que le bout de son nez!
N’avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres,

Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,

Posséder pour tout coeur un viscère sans fièvres,

Un coucou régulier et garanti dix ans!
Oh! les gens bienheureux! Tout à coup, dans l’espace,

Si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol

En forme de triangle arrive, plane et passe.

Où vont-ils? Qui sont-ils? Comme ils sont loin du sol!
Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte

Qui brise les soupirs de leur col redressé,

Et sautent dans le vide avec une culbute.

Les dindons d’une voix tremblotante ont gloussé.
Les poules picorant ont relevé la tête.

Le coq, droit sur l’ergot, les deux ailes pendant,

Clignant de l’oeil en l’air et secouant la crête,

Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident.
Qu’est-ce que vous avez, bourgeois? soyez donc calmes.

Pourquoi les appeler, sot? Ils n’entendront pas.

Et d’ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes,

Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas?
Regardez-les passer! Eux, ce sont les sauvages.

Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,

Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.

L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.
Regardez-les! Avant d’atteindre sa chimère,

Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux,

Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,

Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.
Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,

Ils pouvaient devenir volaille comme vous.

Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,

Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous.
Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu’importe!

Là-haut chante pour eux un mystère profond.

À l’haleine du vent inconnu qui les porte

Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.
La bise contre leur poitrail siffle avec rage.

L’averse les inonde et pèse sur leur dos.

Eux, dévorent l’abîme et chevauchent l’orage.

Ils vont, loin de la terre, au dessus des badauds.
Ils vont, par l’étendue ample, rois de l’espace.

Là-bas, ils trouveront de l’amour, du nouveau.

Là-bas, un bon soleil chauffera leur carcasse

Et fera se gonfler leur coeur et leur cerveau.
Là-bas, c’est le pays de l’étrange et du rêve,

C’est l’horizon perdu par delà les sommets,

C’est le bleu paradis, c’est la lointaine grève

Où votre espoir banal n’abordera jamais.
Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante!

Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux.

Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente.

Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.

Sonnet Romantique

Autrefois elle était fière, la belle Ida.

De sa gorge de lune et de son teint de rose.

Ce gongoriste fou, le marquis de Monrose,

Surnommait ses cheveux les jardins d’Armida.
Mais le corbeau du temps de son bec la rida.

N’importe ! Elle sourit à son miroir morose,

Appelant sa pâleur de morte une chlorose,

Et son coeur est plus chaud qu’une olla-podrida.
O folle, c’est en vain que tu comptes tes piastres.

Tes yeux sont des lampions et ne sont plus des astres.

Tu n’achèteras pas même un baiser de gueux.
Pourtant si ton désir frénétique se cabre,

S’il te faut à tout prix un cavalier fougueux,

Tu pourras le trouver à la danse macabre.

La Flûte

Je n’étais qu’une plante inutile, un roseau.

Aussi je végétais, si frêle, qu’un oiseau

En se posant sur moi pouvait briser ma vie.

Maintenant je suis flûte et l’on me porte envie.

Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais,

Un matin en passant m’arracha du marais,

De mon coeur, qu’il vida, fit un tuyau sonore,

Le mit sécher un an, puis, le perçant encore,

Il y fixa la gamme avec huit trous égaux ;

Et depuis, quand sa lèvre aux souffles musicaux

Éveille les chansons au creux de mon silence,

Je tressaille, je vibre, et la note s’élance ;

Le chapelet des sons va s’égrenant dans l’air ;

On dirait le babil d’une source au flot clair ;

Et dans ce flot chantant qu’un vague écho répète

Je sais noyer le coeur de l’homme et de la bête.

Les Songeants

Dans le pays on les appelait les Songeants.

À force d’être ensemble ayant mine pareille,

On eût dit deux sarments, secs, de la même treille.

C’était un vieux marin et sa femme, indigents.
Ils se trouvaient heureux et n’étaient exigeants ;

Car, elle, avait perdu la vue, et lui, l’oreille.

Mais chaque jour, à l’heure où le flux appareille,

Ils venaient, se tenant par la main, bonnes gens,
Et demeuraient assis sur le bord de la grève,

Sans parler, abîmés dans l’infini d’un rêve,

Et jusqu’au fond de l’être avaient l’air de jouir.
Ainsi de leurs vieux ans ils achevaient la trame,

Le sourd à voir la mer, et l’aveugle à l’ouïr,

Et tous deux à humer son âme dans leur âme.

Thermidor

« Vous êtes le Seigneur, vous êtes la Madone.

Rien ne me semble mal si votre voix l’ordonne.
Les douze stations de ce corps sans défaut

Son mon chemin de croix jusques à l’échafaud.
Avec une de vos câlines attitudes

Vous obtiendrez de moi toutes les platitudes.
Je commettrai, s’il faut ces fleurs à vos autels,

Sept fois dans un moment les sept péchés mortels.
Si vous désirez voir le soleil de l’orgie,

Je le ferai flamber sur ma gorge rougie.
Si vous voulez d’un grand héros porter le deuil,

Je mourrai sceptre en main pour flatter votre orgueil.
Si vous ne demandez que baisers et caresses,

Je vous endormirai dans un lit de paresses.
Si votre chair s’allume au désir libertin,

Je saurai dépasser Pétrone et l’Arétin.
S’il vous faut des bijoux, de l’or, de la pécune,

Je volerai pour vous le soleil et la lune.
S’il vous plaît que par moi l’Art dieu soit abjuré,

Aux métiers les plus vils je le prostituerai.
Si le bonheur d’une autre excite votre envie,

J’aurai le mauvais œil pour lui gâter la vie.
Si mon cœur vous distrait et vous sert de joujou,

Vous pourrez le casser comme un objet d’un sou.
Si d’un coffre-fort plein vos yeux sont en gésine,

J’apprendrai sans dégoût l’usure et la lésine.
S’il vous faut un bouquet de crimes pour vos seins,

Je prendrai le couteau rouge des assassins.
Si mon meilleur mai vous fait dire : peut-être !

Pour le perdre à jamais je serai lâche et traître.
Si de mon sang versé vous voulez boire un coup,

Soyez la guillotine et coupez-moi le cou. »

La Neige Est Belle

La neige est belle. Ô pâle, ô froide, ô calme vierge,

Salut ! Ton char de glace est traîné par des ours,

Et les cieux assombris tendent sur son parcours

Un dais de satin jaune et gris couleur de cierge.
Salut ! dans ton manteau doublé de blanche serge,

Dans ton jupon flottant de ouate et de velours

Qui s’étale à grands plis immaculés et lourds,

Le monde a disparu. Rien de vivant n’émerge.
Contours enveloppés, tapages assoupis,

Tout s’efface et se tait sous cet épais tapis.

Il neige, c’est la neige endormeuse, la neige
Silencieuse, c’est la neige dans la nuit.

Tombe, couvre la vie atroce et sacrilège,

Ô lis mystérieux qui t’effeuilles sans bruit !

Les Vieux Papillons

Un mois s’ensauve, un autre arrive.

Le temps court comme un lévrier.

Déjà le roux genévrier

A grisé la première grive.

Bon soleil, laissez-vous prier,

Faites l’aumône !

Donnez pour un sou de rayons.

Faites l’aumône

A deux pauvres vieux papillons.
La poudre d’or qui nous décore

N’a pas perdu toutes couleurs,

Et malgré l’averse et ses pleurs

Nous aimerions à faire encore

Un petit tour parmi les fleurs.

Faites l’aumône !

Donnez pour un sou de rayons.

Faites l’aumône

A deux pauvres vieux papillons.
Qu’un bout de soleil aiguillonne

Et chauffe notre corps tremblant,

On verra le papillon blanc

Baiser sa blanche papillonne,

Papillonner papillolant.

Faites l’aumône !

Donnez pour un sou de rayons.

Faites l’aumône

A deux pauvres vieux papillons.
Mais, hélas ! les vents ironiques

Emportent notre aile en lambeaux.

Ah ! du moins, loin des escarbots,

Ô violettes véroniques,

Servez à nos coeurs de tombeaux.

Faites l’aumône !

Gardez-nous des vers, des grillons.

Faites l’aumône

A deux pauvres vieux papillons.

Tristesse Des Bêtes

Le soleil est tombé derrière la forêt.

Dans le ciel, qu’un couchant rose et vert décorait,

Brille encore un grenat au faîte d’une branche.

La lune, à l’opposé, montre sa corne blanche.

Vers les puits, dont l’eau coule aux rigoles de bois,

C’est l’heure où les barbets avec de grands abois

Font, devant le berger lourd sous sa gibecière,

Se hâter les brebis dans des flots de poussière.

Les bêtes, les oiseaux des champs, sont au repos.

Seuls, le long du chemin, compagnons des troupeaux,

Sautant de motte en motte après la mouche bleue,

On entend pépier les brusques hoche-queue.

Puis ils s’en vont aussi. La nuit de plus en plus

Monte, noyant dans l’ombre épaisse le talus

Les grillons plaintifs chantent leur bucolique

En couplets alternés d’un ton mélancolique.

Sous la brise du soir les herbes, les buissons,

Palpitent, secoués de douloureux frissons,

Et semblent chuchoter de noires confidences.

A ce ronron lugubre accordant ses cadences,

Le vieux berger, qui souffle en ses pipeaux faussés,

Fait pâmer les crapauds râlant dans les fossés.

Or, le bélier pensif baisse plus bas ses cornes ;

Les brebis, se serrant, ouvrent de grands yeux mornes ;

Et les chiens en hurlant s’arrêtent pour s’asseoir.
Oh ! vous avez raison d’être tristes, le soir !

Elle a raison, berger, ta chanson monotone

Qui pleure. Il a raison, l’animal qui s’étonne

De l’ombre épouvantable et de la nuit sans fond.

Hélas ! l’ombre et la nuit, sait-on ce qu’elles font ?

Sait-on quel oeil vous guette et quel bras vous menace

Dans cette chose noire ? Ah ! la nuit ! C’est la nasse

Que la Mort tous les soirs tend par où nous passons,

Et qui tous les matins est pleine de poissons.
Vive le bon soleil ! Sa lumière est sacrée.

Vive le clair soleil ! Car c’est lui seul qui crée.

C’est lui qui verse l’or au calice des fleurs,

Et fait les diamants de la rosée en pleurs ;

C’est lui qui donne à mars ses bourgeons d’émeraude,

A mai son frais parfum qui par les brises rôde,

A juin son souffle ardent qui chante dans les blés,

A l’automne jauni ses cieux roux et troublés ;

C’est lui qui pour chauffer nos corps froids en décembre

Unit au bois flambant les vins de pourpre et d’ambre ;

C’est lui l’ami magique au sourire enchanté

Qui rend la joie à ceux qui pleurent, la santé

Aux malades ; c’est lui, vainqueur des défaillances,

Qui nourrit les espoirs, ranime les vaillances ;

C’est lui qui met du sang dans nos veines ; c’est lui

Qui dans les yeux charmants des femmes dort et luit ;

C’est lui qui de ses feux par l’amour nous enivre ;

Et quand il n’est pas là, j’ai peur de ne plus vivre.
Vous comprenez cela, vous, bêtes, n’est-ce pas ?

Puisque, le soir venu, ralentissant le pas,

Dans votre âme, par l’homme oublieux abolie,

Vous sentez je ne sais quelle mélancolie.

La Neige Est Triste

La neige est triste. Sous la cruelle avalanche

Les gueux, les va-nu-pieds, s’en vont tout grelottants.

Oh ! le sinistre temps, oh ! l’implacable temps

Pour qui n’a point de feu, ni de pain sur la planche !
Les carreaux sont cassés, la ports se déclenche,

La neige par des trous entre avec les autans

Des enfants, mal langés dans de pauvres tartans,

Voient au bout d’un sein bleu geler la goutte blanche.
Et par ce temps de mort, le père est au travail,

Dehors. Le givre perle aux poils de son poitrail.

Ses poumons boivent l’air glacé qui les poignarde.
Il sent son corps raidir, il râle, il tombe, las,

Cependant que le ciel ironique lui carde,

Comme pour l’inviter au somme, un matelas.

Mouettes, Gris Et Goélands

Mouettes, gris et goélands

Mêlent leurs cris et leurs élans.
Leur vol fou qui passe et repasse

Tend comme un filet dans l’espace.
Mouettes, goélands et gris

Mêlent leurs élans et leurs cris.
Parmi les mailles embrouillées

Grincent des navettes rouillées.
Mouettes, gris et goélands

Mêlent leurs cris et leurs élans.
Ces navettes à l’acier mince,

C’est leur voix aiguë et qui grince.
Mouettes, goélands et gris

Mêlent leurs élans et leurs cris.
On voit luire en l’air dans les mailles

Des ors, des nacres, des écailles.
Mouettes, gris et goélands

Mêlent leurs cris et leurs élans.
C’est un poisson que l’un attrape

Et qu’au passage un autre happe.
Mouettes, goélands et gris

Mêlent leurs élans et leurs cris.
Holà ! ho ! Du cœur à l’ouvrage !

La mer grossit. Proche est l’orage.
Mouettes, gris et goélands

Doublent leurs cris et leurs élans.
Mais soudain, clamant la tempête,

Le pétrel noir au loin trompette.
Mouettes, goélands et gris

Brisent leurs élans et leurs cris.
Vite, vers leurs grottes fidèles

Ils retournent à tire d’ailes.
Mouettes, gris et goélands

Rentrent leurs cris et leurs élans.
Lui, sa clameur stridente augmente.

Quand vient ce roi de la tourmente,
Mouettes, goélands et gris

N’ont plus d’élans, n’ont plus de cris.