Arbres Feuillus, Dont La Verdeur Première

Precieux et Royal Bijou,
Second joyau de la Couronne,
Present du Ciel, beau Duc d’Anjou,
Me prendrezvous, si je me donne ?

Ne me croirezvous point un fou,
De vous presenter ma personne,
Moy qui suis moins qu’un sapajou,
Moy chetif, qui desja grisonne ?

Si pourtant vous le trouvez bon,
J’ose vous dire que ce don
Est tresrare ; en voicy la cause :

Qui Diable, hormis moy, pauvre job,
Qui ne vai ni pas ni galop,
Vous peut offrir si peu de chose ?

Arbres Qui Lamentez La Cruelle Infortune

Au feu, au feu qui trestout mon cueur ard
Par un brandon tiré d’ung doulx regard
Tout enflambé d’ardent desir d’amours !
Grace, mercy, confort et bon secours,
Ne me laissez brusler, se Dieu vous gard.

Flambe, chaleur, ardeur par tout s’espart,
Etincelles et fumee s’en part ;
Embrasé suis du feu qui croist tousjours.
Au feu, au feu !

Tirez, boutez, chassez tout a l’escart
Ce dur danger, gettez de toute part
Eaue de pitié, de lermes et de plours.
A l’aide, hélas ! Je n’ay confort d’ailleurs.
Avancez vous, ou vous vendrez* trop tart !
Au feu, au feu !

(*) viendrez

C’est Une Folie Extrême

Comme à d’autres, l’heure et l’humeur :
L’heure morose ou l’humeur malévole
Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le coeur,
Mais, néanmoins, jamais,
Même les soirs des jours mauvais
Nos coeurs ne se sont dit les fatales paroles.

La sincérité claire, ardente, illuminée,
Nous fut joie et conseil,
Si bien que notre âme passionnée
Toujours s’y retrempa, comme en un flux vermeil.

Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,
Les égrenant comme un âpre rosaire,
L’un devant l’autre, en sanglotant d’amour ;
Et doucement et tour à tour
Sur nos lèvres qui les disaient d’une voix haute
Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes.

Ainsi,
Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,
Nous nous sommes sauvés du monde et de nousmêmes,
Nous épargnant des deuils et les rongeants soucis,
Et regardant notre âme renaître,
Comme renaît après la pluie,
Quand le soleil la chauffe et doucement l’essuie,
La pureté de verre et d’or d’une fenêtre.

Déjà Le Ciel Prenait Sa Cape Noire

Ce que ta plume produit
Est couvert de trop de voiles.
Ton discours est une nuit
Veufve de lune et d’estoilles.

Mon ami, chasse bien loin
Cette noire rhetorique :
Tes ouvrages ont besoin
D’un devin qui les explique.

Si ton esprit veut cacher
Les belles choses qu’il pense,
Dymoy qui peut t’empescher
De te servir du silence ?

Déjà Phoebus Delà L’espagne Noire

Si ce qui est enclos dedans mon coeur
Je pense au vrai par écrit vous dépeindre,
Je suis certain que votre grand rigueur
Serait semonce à lamenter et plaindre.
Car si pitié peut noblesse contraindre,
Et tout bon coeur voyant un grief martyre,
J’endure, las ! tant et tant que le dire
N’est rien au mal que j’ai sous joie feinte ;
Et si n’ai rien qui à confort m’attire,
Fors que ma foi qui d’espérance est ceinte.

Je Voudrais Bien Sous La Voûte Infernale

L’aquarium, toujours frissonnant, est étrange
Avec son eau qu’on ne sait quoi ride et dérange
Et qui se crispe moins d’un éveil de poissons
Que des yeux qu’en passant nous posâmes sur elle,
Et de savoir un peu de ce que nous pensons.
On dirait que toujours quelque chose chancelle
Dans cette eau sensitive au silence ambigu.
Eau de l’aquarium qui, glauque, se limite
Par des cloisons qui sont un palais exigu ;
Mais le verre est assez glauque pour qu’il l’imite.
Ainsi l’eau, confondue avec lui, se recule
Dans un leurre équivoque où chacun s’est accru.
Aquarium troublant ! Limbes et crépuscule !
Songe vague et visqueux qu’on craindrait d’avoir eu !
État intermédiaire et qu’aucun ne discerne
L’aquarium estil parfois tout endormi ?
Mais voici qu’une bulle expire ; il a frémi
Et, la larme étant morte, une moire la cerne…
L’aquarium estil parfois tout éveillé ?
Il fait plutôt songer alors aux somnambules ;
Car, malgré le frisson des poissons et des bulles
Et des herbes qui dans son silence ont grouillé,
On le sent étranger à cette vie occulte,
À ce qui, dans l’eau claire, en ténèbres se sculpte,
Comme si ce n’étaient qu’un cauchemar bénin
Et des rêves dont, sans le savoir, il s’image,
Symbole de notre âme et du sommeil humain
Où toujours quelque songe erre, fleurit ou nage.

L’oiseau Miraculeux De L’heureuse Arabie

Les cheveux flottants et la gorge nue,
Au sein d’un val où j’étais seul,
Une femme est venue.

Calme, en traversant l’ombre d’un tilleul,
Elle s’embellit d’un sourire,
Quand elle me vit seul,

Et, parfumant l’air d’une odeur de myrrhe,
Elle vint s’asseoir près de moi,
Ne cessant de sourire.

Puis elle m’offrit, vibrante d’émoi,
Le baiser de sa lèvre rose,
En s’inclinant sur moi,

Les cheveux flottants, la bouche mi close.

Pauvre Ixion, Pauvre Amant Misérable

Une amoureuse ardeur,
S’elle n’est feinte,
Ne chasse point du coeur
Soupçon et creinte.

Tel est l’état d’Amour
‘ Qui les liesses
‘ Echange tour à tour
‘ Et les tristesses.

Plus je suis amoureux,
Plus je soupçonne
Que ton coeur langoureux
Ailleurs s’adonne.

J’ay de toy bien souvent
Belles paroles,
Mais j’écri dans le vent
Telles frivoles.

Si pareille à ma foy
Estoit la tienne,
Tu essayrois dans toy
La peine mienne.

Comme en tant que je puis,
L’amour fidelle,
Dont obligé me suis,
Je te decele,

Ainsi de ton pouvoir
Ton amour grande
Or tu me ferois voir
A ma demande.

Si ton coeur ne dement
Ta voix certaine,
Prouve moy donc comment
Elle n’est vaine.

Si nos coeurs mesmes sont,
Je m’emerveille
Que tous deux ils ne vont
A fin pareille.

Le vouloir et l’amour
Sont chose mesme,
Quand d’un mesme retour
L’un et l’autre aime.

Où mesme est le vouloir
Et la puissance,
Qui garde de valoir
La jouissance ?