Tu Ne Me Vois Jamais, Pierre, Que Tu Ne Die

Tu ne me vois jamais, Pierre, que tu ne die

Que j’étudie trop, que je fasse l’amour,

Et que d’avoir toujours ces livres à l’entour

Rend les yeux éblouis et la tête alourdie.
Mais tu ne l’entends pas : car cette maladie

Ne me vient du trop lire ou du trop long séjour,

Ainsi de voir le bureau, qui se tient chacun jour :

C’est, Pierre mon ami, le livre où j’étudie.
Ne m’en parle donc plus, autant que tu as cher

De me donner plaisir et de ne me fâcher :

Mais bien en cependant que d’une main habile
Tu me laves la barbe et me tonds les cheveux,

Pour me désennuyer, conte-moi, si tu veux,

Des nouvelles du pape et du bruit de la ville.

Tu Sois La Bienvenue, Ô Bienheureuse Trêve

Tu sois la bienvenue, ô bienheureuse trêve !

Trêve que le chrétien ne peut assez chanter,

Puisque seule tu as la vertu d’enchanter

De nos travaux passés la souvenance grève.
Tu dois durer cinq ans : et que l’envie en crève :

Car si le ciel bénin te permet enfanter

Ce qu’on attend de toi, tu te pourras vanter

D’avoir fait une paix qui ne sera si brève.
Mais si le favori en ce commun repos

Doit avoir désormais le temps plus à propos

D’accuser l’innocent, pour lui ravir sa terre :
Si le fruit de la paix du peuple tant requis

A l’avare avocat est seulement acquis :

Trêve, va-t’en en paix, et retourne la guerre.

Tu T’abuses, Belleau, Si Pour Être Savant

Tu t’abuses, Belleau, si pour être savant,

Savant et vertueux, tu penses qu’on te prise :

Il faut (comme l’on dit) être homme d’entreprise,

Si tu veux qu’à la cour on te pousse en avant.
Ces beaux noms de vertu, ce n’est rien que du vent.

Donques, si tu es sage, embrasse la feintise,

L’ignorance, l’envie, avec la convoitise :

Par ces arts jusqu’au ciel on monte bien souvent.
La science à la table est des seigneurs prisée,

Mais en chambre, Belleau, elle sert de risée :

Garde, si tu m’en crois, d’en acquérir le bruit.
L’homme trop vertueux déplaît au populaire :

Et n’est-il pas bien fol, qui, s’efforçant de plaire,

Se mêle d’un métier que tour le monde fuit ?

Un Peu De Mer Tenait Le Grand Dulichien

Sonnet XL.

Un peu de mer tenait le grand Dulichien
D’Itaque séparé, l’Apennin porte-nue
Et les monts de Savoie à la tête chenue
Me tiennent loin de France au bord ausonien.

Fertile est mon séjour, stérile était le sien,
Je ne suis des plus fins, sa finesse est connue :
Les siens gardant son bien attendaient sa venue,
Mais nul en m’attendant ne me garde le mien.

Pallas sa guide était, je vais à l’aventure,
Il fut dur au travail, moi tendre de nature :
À la fin il ancra son navire à son port,

Je ne suis assuré de retourner en France :
Il fit de ses haineux une belle vengeance,
Pour me venger des miens je ne suis assez fort.

Un Plus Savant Que Moi, Paschal, Ira Songer

Un plus savant que moi, Paschal, ira songer

Avecques l’Ascréan dessus la double cime :

Et pour être de ceux dont on fait plus d’estime,

Dedans l’onde au cheval tout nu s’ira plonger.
Quant à moi, je ne veux, pour un vers allonger,

M’accourcir le cerveau : ni pour polir ma rime,

Me consumer l’esprit d’une soigneuse lime,

Frapper dessus ma table ou mes ongles ronger.
Aussi veux-je, Paschal, que ce que je compose

Soit une prose en rime ou une rime en prose,

Et ne veux pour cela le laurier mériter.
Et peut-être que tel se pense bien habile,

Qui trouvant de mes vers la rime si facile,

En vain travaillera, me voulant imiter.

Une Louve Je Vis Sous L’antre D’un Rocher

Une louve je vis sous l’antre d’un rocherAllaitant deux bessons : je vis à sa mamelleMignardement jouer cette couple jumelle,Et d’un col allongé la louve les lécher.Je la vis hors de là sa pâture chercher,Et courant par les champs, d’une fureur nouvelleEnsanglanter la dent et la patte cruelleSur les menus troupeaux pour sa soif étancher.Je vis mille veneurs descendre des montagnesQui bornent d’un côté les lombardes campagnes,Et vis de cent épieux lui donner dans le flanc.Je la vis de son long sur la plaine étendue,Poussant mille sanglots, se vautrer en son sang,Et dessus un vieux tronc la dépouille pendue.

Ursin, Quand J’oy Nommer De Ces Vieux Noms Romains

Sonnet C.

Ursin, quand j’oy nommer de ces vieux noms romains,
De ces beaux noms connus de l’Inde jusqu’au More,
Non les grands seulement, mais les moindres encore,
Voire ceux-là qui ont les ampoules aux mains :

Il me fâche d’ouïr appeler ces vilains
De ces noms tant fameux, que tout le monde honore :
Et sans le nom chrétien, le seul nom que j’adore,
Voudrais que de tels noms on appelât nos saints.

Le mien surtout me fâche, et me fâche un Guillaume,
Et mille autres sots noms communs en ce royaume,
Voyant tant de faquins indignement jouir

De ces beaux noms de Rome et de ceux de la Grèce :
Mais par sur tout, Ursin, il me fâche d’ouïr
Nommer une Thaïs du nom d’une Lucrèce.

Veux-tu Savoir, Duthier, Quelle Chose C’est Rome

Veux-tu savoir, Duthier, quelle chose c’est Rome ?

Rome est de tout le monde un publique échafaud,

Une scène, un théâtre, auquel rien ne défaut

De ce qui peut tomber ès actions de l’homme.
Ici se voit le jeu de la fortune, et comme

Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut

Ici chacun se montre, et ne peut, tant soit caut*,

Faire que tel qu’il est, le peuple ne le nomme.
Ici du faux et vrai la messagère court,

Ici les courtisans font l’amour et la cour,

Ici l’ambition et la finesse abonde :
Ici la liberté fait l’humble audacieux,

Ici l’oisiveté rend le bon vicieux,

Ici le vil faquin discourt des faits du monde.
(*) rusé

Villanelle

En ce mois délicieux,

Qu’amour toute chose incite,

Un chacun à qui mieux mieux

La douceur’ du temps imite,

Mais une rigueur dépite

Me fait pleurer mon malheur.

Belle et franche Marguerite

Pour vous j’ai cette douleur.

Dedans votre oeil gracieux

Toute douceur est écrite,

Mais la douceur de vos yeux

En amertume est confite,

Souvent la couleuvre habite

Dessous une belle fleur.

Belle et franche Marguerite,

Pour vous j’ai cette douleur.

Or, puis que je deviens vieux,

Et que rien ne me profite,

Désespéré d’avoir mieux,

Je m’en irai rendre ermite,

Pour mieux pleurer mon malheur.

Belle et franche Marguerite,

Pour vous j’ai cette douleur.

Mais si la faveur des Dieux

Au bois vous avait conduite,

Ou, d’espérer d’avoir mieux,

Je m’en irai rendre ermite,

Peut être que ma poursuite

Vous ferait changer couleur.

Belle et franche Marguerite

Pour vous j’ai cette douleur.

Vivons, Gordes, Vivons, Vivons, Et Pour Le Bruit

Vivons, Gordes, vivons, vivons, et pour le bruit

Des vieillards ne laissons à faire bonne chère :

Vivons, puisque la vie est si courte et si chère,

Et que même les rois n’en ont que l’usufruit.
Le jour s’éteint au soir, et au matin reluit,

Et les saisons refont leur course coutumière :

Mais quand l’homme a perdu cette douce lumière,

La mort lui fait dormir une éternelle nuit,
Donc imiterons-nous le vivre d’une bête ?

Non, mais devers le ciel levant toujours la tête,

Goûterons quelquefois la douceur du plaisir,
Celui vraiment est fol, qui changeant l’assurance

Du bien qui est présent en douteuse espérance,

Veut toujours contredire à son propre désir.

Voici Le Carnaval, Menons Chacun La Sienne

Sonnet CXX.

Voici le carnaval, menons chacun la sienne,
Allons baller en masque, allons nous promener,
Allons voir Marc Antoine ou Zany bouffonner
Avec son Magnifique à la vénitienne :

Voyons courir le pal à la mode ancienne,
Et voyons par le nez le sot buffle mener :
Voyons le fier taureau d’armes environner,
Et voyons au combat l’adresse italienne :

Voyons d’œufs parfumés un orage grêler,
Et la fusée ardent siffler menu par l’air.
Sus donc, dépêchons-nous, voici la pardonnance :

Il nous faudra demain visiter les saints lieux,
Là nous ferons l’amour, mais ce sera des yeux,
Car passer plus avant, c’est contre l’ordonnance.

Voyant L’ambition, L’envie, Et L’avarice

Voyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,

La rancune, l’orgueil, le désir aveuglé,

Dont cet âge de fer de vices tout rouillé

A violé l’honneur de l’antique justice :
Voyant d’une autre part la fraude, la malice,

Le procès immortel, le droit mal conseillé :

Et voyant au milieu du vice déréglé

Cette royale fleur, qui ne tient rien du vice :
Il me semble, Dorat, voir au ciel revolés

Des antiques vertus les escadrons ailés,

N’ayant rien délaissé de leur saison dorée
Pour réduire le monde à son premier printemps,

Fors cette Marguerite, honneur de notre temps,

Qui, comme l’espérance, est seule demeurée.

Vu Le Soin Ménager Dont Travaillé Je Suis

Vu le soin ménager dont travaillé je suis,

Vu l’importun souci qui sans fin me tourmente,

Et vu tant de regrets desquels je me lamente,

Tu t’ébahis souvent comment chanter je puis.
Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis,

Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante;

Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante :

Voilà pourquoi, Magny, je chante jours et nuits.
Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,

Ainsi le laboureur faisant son labourage,

Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,
Ainsi l’aventurier en songeant à sa dame,

Ainsi le marinier en tirant à la rame,

Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.

Tout Le Parfait Dont Le Ciel Nous Honore

Tout le parfait dont le ciel nous honore,Tout l’imparfait qui naît dessous les cieux,Tout ce qui paît nos esprits et nos yeux,Et tout cela qui nos plaisirs dévore :Tout le malheur qui notre âge dédore,Tout le bonheur des siècles les plus vieux,Rome du temps de ses premiers aïeuxLe tenait clos, ainsi qu’une Pandore.Mais le destin, débrouillant ce chaos,Où tout le bien et le mal fut endos,A fait depuis que les vertus divinesVolant au ciel ont laissé les péchés,Qui jusqu’ici se sont tenus cachésSous les monceaux de ces vieilles ruines.

Tu Dis Que Du Bellay Tient Réputation

Tu dis que Du Bellay tient réputation,

Et que de ses amis à ne tient plus de compte :

Si ne suis-je seigneur, prince, marquis ou comte,

Et n’ai changé d’état ni de condition.
Jusqu’ici je ne sais que c’est d’ambition,

Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte :

Aussi ma qualité ne baisse ni ne monte,

Car je ne suis sujet qu’à ma complexion.
Je ne sais comme il faut entretenir son maître,

Comme il faut courtiser, et moins quel il faut être

Pour vivre entre les grands, comme on vit aujourd’hui.
J’honore tout le monde et ne fâche personne :

Qui me donne un salut, quatre je lui en donne :

Qui ne fait cas de moi, je ne fais cas de lui.