Rencontre

Il est aux bords déserts du canal Mozambique

Une lisière étroite aux pentes du rocher,

Un rivage sans nom, d’aspect morne et tragique,

Dont les vaisseaux en mer n’osent pas approcher.

Comme un rideau tendu la montagne l’ombrage ;

Jusqu’au niveau de l’onde, abrupte elle descend.

Qui s’égare par-là trouve à peine un passage

Entre le mur terrible et le flot menaçant.

Nul gazon ne verdoie aux flancs du rocher fauve ;

Aucun ruisseau n’y pleut des fentes du granit.

Rien de vivant, sinon parfois un vautour chauve

Qui plane dans l’espace au-dessus de son nid.

Aux heures du reflux, quand se retire l’onde,

Le long des noirs écueils chevelus et rongés,

Peut-être aussi voit-on ramper le crabe immonde

Sur quelque ancien débris de vaisseaux naufragés.

Solitude, abandon, règne de la mort même,

Silence que l’oiseau trouble seul de ses cris :

Le céleste courroux et l’antique anathème

Comme à l’heure première y sont encore écrits !

Un jour, notre corvette arrêtée à distance,

Dans le svelte canot nous étions descendus,

Voulant toucher du pied, nous partis de la France,

Au bout d’un continent ces parages perdus.

Sur les marges du roc jetés comme une épave,

Nous y marchions pensifs, — et tour à tour notre œil

Interrogeait le mont et le flot qui le lave,

Et du ciel pâlissant les nuages en deuil.

L’ardent soleil tombait sous la montagne aride.

Quand l’Europe est assise à son foyer d’hiver,

Là-bas règne l’été, dans sa fureur torride,

Qui lézarde la roche et met en feu la mer.

Si loin du doux pays, errants sur cette grève,

A cette heure où la chair et l’âme ont le frisson,

Nous allions, oppressés et croyant faire un rêve,

Et de nos propres voix nous retenions le son.

A nos yeux tout à coup, sur la pierre isolée,

Au plus triste recoin du sinistre tableau,

Une image imprévue, étrange, désolée,

S’offrit : — un couple humain vivant au bord de l’eau.

Farouches, demi-nus, la peau sèche et brunie,

Tous deux reposaient là, dans l’horreur de ce lieu :

Homme et femme, souffrance à la souffrance unie,

Livrés dans leur misère à la merci de Dieu !

Leur demeure auprès d’eux se dressait : humble hutte ;

Tendu sur trois roseaux, vieux haillon sans couleur

Que le vent secouait et menaçait de chute…

Les chacals au désert ont un abri meilleur.

Sur la roche un feu pâle, obscurci de fumée,

Où cuisait à l’écart je ne sais quel repas.

Pour nourrir ses tisons, l’étrangère affamée

Cherchait quelque bois mort qu’elle ne trouvait pas.

Assis sur le roc nu, — silencieux et morne,

L’homme penchait son front vers ses maigres genoux.

Son œil, qui regardait à l’horizon sans borne,

A peine et froidement se détourna vers nous.

Au vêtement chétif dont leur corps s’enveloppe,

A leur front, noble encore sous tant de pauvreté,

On retrouvait le sceau de la race d’Europe,

Et, dans leur dernier geste, une ancienne fierté.

Leur nom ? D’où venaient-ils ? Quelle fortune amère

En ce désert maudit les égara tous deux ?…

Voyageurs, sûmes-nous, l’Écosse était leur mère ;

Mais pas un mot de plus ne fut obtenu d’eux.

Énigme dont le poids reste au cœur et l’oppresse !

Quel désir insensé, quel crime — ou quel amour

Les avait amenés, de détresse en détresse,

Jusqu’à cet abandon suprême et sans retour ?

Jetés si loin de toi, verte et neigeuse Écosse,

Terre des gazons frais, des bois, des lacs d’azur,

S’étaient-ils arrêtés, pour y creuser leur fosse,

A ce dernier recoin du désert âpre et dur ?…

Le vent soufflait, la nuit tombait du ciel immense ;

Et tandis que la mer nous reprenait au bord,

Errante humanité, nous songions en silence

A ce que font de toi les sombres lois du sort !

Nous sondions tes destins cachés sous tant de voiles ;

Et devant cette mer, qui déjà nous portait,

Sur les confins d’un monde, en face des étoiles,

Ta misère infinie à nos yeux éclatait !…

San Salvadour

Les rivages à pic descendent à la mer.

Leurs sommets, rafraîchis par un zéphyr amer,

Portent tout un fouillis de grands bois ou d’arbustes ;

Lentisques, châtaigniers, pins verts, chênes augustes !

La nature a sculpté, le long du vieux granit,

Une corniche étroite où jase plus d’un nid.

Le vent d’un arbre à l’autre y berce la liane ;

L’iris y germe auprès de la valériane.

La mer brisant au bas, le son des flots chanteurs

Arrive par moments jusques à ces hauteurs.

Le vif scintillement des ondes radieuses,

En été, frappe l’œil à travers les yeuses,

Et l’on peut voir au loin, dans le cristal qui dort,

Des îles et des caps trembler les reflets d’or.

Sur la falaise abrupte un heureux pli de terre

Se creuse, — lieu propice à quelque doux mystère.

Des pampres, des lauriers y croissent ; un ruisseau,

Parmi les graviers bleus roulant son filet d’eau,

L’épanche dans la mer. — A cette mer si grande,

Humble source, qu’importe une si mince offrande ?

Par-là, rêveur oisif, comme je m’égarais,

Sous la roche qui penche, au recoin le plus frais,

J’aperçus un berger dormant d’un profond somme.

Il était à cet âge où l’enfant touche à l’homme,

Où le souffle du temps, le travail, la douleur,

Ont encore épargné la vie à peine en fleur,

Jamais pâtre plus beau dans sa jeunesse imberbe !

Svelte et souple, son corps ne pesait pas sur l’herbe.

Le vent et le soleil, les courses dans les bois,

Avaient bruni son front, doux et rude à la fois.

Sur son bras arrondi comme une anse d’amphore,

Sa tête reposait, sa tête humide encore,

Dont les tempes brillaient d’une moite lueur.

L’air, dans ses cheveux noirs emperlés de sueur,

Se jouait par instants ; sur sa bouche vermeille,

Un sourire passait, errant comme une abeille ;

Et, de quelque buisson dérobée en chemin,

Une branche glissait à demi de sa main.

Il dormait. — Près de lui, broutant les herbes fines,

Ses chèvres, aux longs poils, aux figures mutines,

Cherchaient le sel des mers, leur plus friand régal,

Allaient, venaient, grimpaient sur le roc inégal,

Une d’elles parfois égarant son caprice

Jusqu’au dernier rebord du béant précipice.

Dans l’épaisseur de l’ombre assis paisiblement,

J’admirais cette scène heureuse : à ce moment,

Jeune et belle, apparut au détour de la route

Une femme, arrivant du bourg voisin sans doute.

Lente, elle cheminait, et son charmant regard

Sur les fleurs du sentier se posait au hasard.

Les cheveux dénoués, l’épaule à demi nue,

Toute seule, où tendait ainsi cette inconnue ?

La voilà qui s’avance avec plus de lenteur ;

Elle semble hésiter… elle a vu le pasteur.

Sa joue, à son aspect, de rougeur se colore :

Approcher, s’éloigner, que faire ? Elle l’ignore ;

Elle approche pourtant, et d’un œil fasciné

Contemple ce front pur, dans l’ombre illuminé.

Un souffle, un rien l’émeut, ainsi qu’une gazelle.

Craint-elle son réveil… ou le désire-t-elle ?

L’enfant dormait toujours, tranquille en son recoin.

Enfin, — soupçonnant peu qu’elle avait un témoin,

La belle s’enhardit, et, doucement penchée,

Prit des doigts du pasteur la branche détachée.

Cela fait, je la vis, toujours du même pas,

Suivre l’étroit chemin, rouge encor, le front bas,

Respirant le parfum du rameau de bruyère,

Et par deux fois tournant ses beaux yeux en arrière.

Midi de ses rayons perçait l’éther en feu,

La mer étincelait jusqu’à l’horizon bleu ;

Les pins, les aloès, les balsamiques plantes,

Chargeaient de leurs senteurs les brises défaillantes.

D’harmonieuses voix flottaient aux alentours :

Était-ce un de vos chants, muses des anciens jours ?

Est-ce toi, son lointain des flûtes de Sicile,

Dont l’écho m’arrivait sur la vague docile ?…

Scherzo

J’ai cueilli le lis,

J’ai cueilli la rose ;

Je les ai cueillis,

Et je les dépose

A vos pieds de rose,

A vos pieds de lis !

Des fleurs de la lande

J’ai fait mon butin ;

J’ai fait ma guirlande

Des fleurs du matin.

J’offre mon butin,

Que l’amour le rende !

L’aurore aux yeux d’or

Egayait la plaine :

Plus charmante encore

Est ma souveraine

Que l’aube sereine,

Que l’aube aux yeux d’or !

Comme après la pluie

Renaît toute fleur,

Aux yeux qu’on essuie

Brille un sort meilleur.

Respirons la fleur,

Oublions la pluie !

Plus vif est l’azur

Qui perce un nuage ;

L’amour est plus pur

Qu’a mouillé l’orage.

Chassons le nuage

Et gardons l’azur !

Un peu de fumée

Sort du plus beau feu.

Ô ma bien aimée,

Réponds à mon vœu :

Soufflons sur le feu…

Et sur la fumée !

J’ai cueilli le lis,

J’ai cueilli la rose ;

Je les ai cueillis,

Et je les dépose

A tes pieds de rose,

A tes pieds de lis !

Selkirk

A Bristol, sur le quai, le nom de Lion rouge

Désigne un lieu connu de tous les gens de mer :

Taverne du nommé Walkins, honnête bouge,

Où l’aie est sans pareille et ne coûte pas cher.

Cent marins attablés trinquent dans un nuage ;

On a peine à s’entendre, on a peine à se voir ;

On fume, on rit, on joue. — Un grave personnage,

Un sage ici, pourtant, à son jour vient s’asseoir.

Tête que le malheur plus que le temps fit blanche,

Œil dont le vif éclair perce un voile d’ennui.

Chacun l’aime d’instinct : Gentilhomme Dimanche

Est le nom que l’écho murmure autour de lui.

Il demeure caché six jours de la semaine.

Que fait-il tout ce temps ? Buveurs, le savez-vous ?

Non; mais chaque dimanche à la nuit le ramène,

Toujours en linge blanc, toujours pensif et doux.

Un soir que dans son angle, un coude sur la table,

Il rêvait, des buveurs écoutant les propos,

On vit entrer un homme, étrange, invraisemblable,

Dont l’aspect, un moment, fit négliger les pots.

Contre toutes les lois de la sainte coutume

L’habit du nouvel hôte effrontément péchait :

Il portait un chapeau moitié jonc, moitié plume,

Et la peau d’une chèvre à son dos s’attachait.

La langue à son usage, en sifflant gazouillée,

N’était pas moins rebelle au rudiment saxon :

Etait-ce un bruit du vent à travers la feuillée ?

De quelque oiseau des bois était-ce la chanson ?

Quand il fut mieux compris enfin de l’auditoire

(Toute langue est bientôt familière aux marins),

Il prit place à la table et conta son histoire,

Non sans longer parfois le roman… je le crains.

Dans l’Océan du sud, orageuse étendue,

Il avait, disait-il, vécu sept ans entiers,

Sur un îlot désert créature perdue,

Et n’ayant pour amis que ses chers cocotiers.

Quel secret fut le sien pour vaincre la nature ?

Il priait le Seigneur, son unique témoin,

Demandait au travail demeure, habits, pâture,

Et trouvait le génie à force de besoin…

Il parlait ; — le client du Dimanche, le sage,

En silence écoutait, plein d’un vague frisson.

Lève le front, Selkirk ! Réjouis-toi, sauvage :

Tu vivras immortel… tu seras Robinson !

Sur Une Plage Du Latium

La nuit descend ; la mer, dont je longe la plage,

Blanchit sur les galets à grand bruit charriés.

Sifflant une chanson de farouche présage,

Le vent froisse ma tempe, et me lance au visage

La poussière des flots qui brisent à mes pieds.

L’ombre submerge au loin les collines éteintes ;

Pas un reste d’azur dans le ciel ni sur l’eau.

Du soir envahissant tout subit les atteintes ;

L’occident seul, rougi d’incendiaires teintes,

Comme un ruban de feu luit au fond du tableau.

Ces grèves, qui dormaient hier silencieuses,

D’un terrible fracas partout grondent ce soir :

Bruit des forêts de pins, craquement des yeuses,

Hurlement sur l’écueil des ondes furieuses,

Cris d’oiseaux effarés tournant sous un ciel noir.

Hâtons le pas : en vain cent débris historiques

Appelleraient encore un hommage, un coup d’œil.

Assez je vous ai vus, vieux temples, vieux portiques,

Monuments si peuplés, si beaux, aux jours antiques,

Si remplis désormais de néant et de deuil !

Sans avoir vu passer une figure humaine,

J’ai suivi, tout le jour, le rivage latin ;

Seul et n’obéissant qu’au hasard qui me mène,

Tout le jour, j’ai foulé le bord de ce domaine

Où chaque pas évoque un fantôme lointain.

Maintenant que le soir précipite sa chute,

Que la nuit me saisit de son âpre fraîcheur,

Pour abriter mon front à la tempête en butte,

D’un pâtre hospitalier trouverai-je la hutte,

Ou le toit de roseaux de quelque brun pêcheur ?

Verrai-je, à l’horizon de ma route inconnue,

Surgir une lumière, apparaître un rayon ?

Ou faudra-t-il enfin prendre la roche nue

Pour chevet, et dormir, seul ici, sous la nue,

Comme autrefois Énée arrivant d’ilion ?

Ah ! dût le flux grondant me rouler sur la plage

Comme un débris de barque empreint de sel amer ;

Dût la libre cavale ou le buffle sauvage

Me fouler au galop, en venant au rivage

Aspirer la tempête et répondre à la mer ;

Je n’en bénis pas moins l’heureuse destinée

Qui, si loin de Paris, sur ces bords m’a conduit,

Vous offrant, vous livrant mon âme fascinée,

Ô liberté première, ô terre abandonnée,

Ô mer tempétueuse et mugissante nuit !

Tempête

Tout regard se perd, tant la brume est noire ;

Il ne fut jamais plus aveugle nuit :

Au sein du néant je pourrais me croire,

Si je n’entendais un immense bruit.

Cette voix, ô mer ! C’est ta voix qui tonne

Sur l’écueil voisin chargé de galets,

Tandis que le vent, le grand vent d’automne,

Fait craquer mon’ toit et bat mes volets.

Aquilon lugubre, incessante lame,

Oh ! Je vous sais gré de hurler ainsi !

Vous traduisez bien ce que j’ai dans l’âme.

Merci, vent d’automne ! Océan, merci !

Veillée Nuptiale

Le vallon fait silence : un vent agite à peine

La feuille qui parfois tremble et s’éveille encore.

Le bruit seul des ruisseaux s’élève de la plaine,

Et, là-haut, dans les airs pleins de leur fraîche haleine,

Les étoiles au ciel s’ouvrent, paupières d’or !

L’humble ferme, séjour de l’agreste famille,

Goûte enfin le repos des courtes nuits d’été.

Une fenêtre seule à cette heure encore brille :

C’est ta lampe qui veille, ô chaste jeune fille,

Rayon pâle et mourant de ta virginité !

L’aurore aux feux prochains, qu’un tendre époux réclame,

De ses lis effeuillés sèmera ton chemin ;

Et celle qui ce soir, blanche comme son âme,

Jeune fille s’endort en priant, — jeune femme,

Au chevet de l’amour s’endormira demain !

Ah ! Du cher soupirant, qui veille aussi lui-même,

Le jour était venu d’assouvir les longs vœux.

Assez, assez longtemps, plein du désir suprême,

Il souffrit tous les maux qu’on souffre quand on aime,

Et que l’espoir déçu se nourrit de ses feux.

Assez longtemps les bois, aux sentiers voilés d’ombre,

Entendirent sa peine exhalée à tout vent ;

Assez longtemps le jour, la nuit brillante ou sombre,

Le virent repasser dans ses courses sans nombre,

Tantôt fier et joyeux, tantôt pâle et rêvant.

Aux abords du hameau, l’avez-vous rencontrée ?

Disait-il aux pasteurs sur les coteaux déserts.

Ce soir ou ce matin s’est-elle à vous montrée ?

Dans sa grâce d’enfant l’avez-vous admirée ?

Disait-il aux faneurs qui fauchaient les prés verts.

Avez-vous dans votre eau réfléchi son image ?

Disait-il à la source, au limpide lavoir.

Et vous, oiseaux chanteurs, cachés dans le feuillage,

L’avez-vous d’un refrain saluée au passage ?

Vous êtes-vous penchés afin de mieux la voir ?

Cette épreuve d’amour, six ans recommencée,

Demain s’achève enfin avec le jour tombant.

Demain l’amant fidèle obtient la fiancée :

Aux marches de l’autel, âme récompensée,

Jacob va recevoir la fille de Laban !

Jeune fille, pensée encore vive et légère,

C’est un autre avenir qui s’ouvre ici pour vous.

Dieu sait de ces destins combien chacun diffère,

Entre l’enfant qui rit au foyer de la mère,

Et la femme qui veille au foyer de l’époux.

Adieu l’insoucieuse et folle rêverie ;

Les chansons sous la treille où pendent les raisins ;

Les danses, au printemps, sur l’herbe refleurie ;

Aux fontaines, le soir, adieu la causerie

Avec les jeunes sœurs, filles des seuils voisins !

A l’épouse, aujourd’hui, la vie est plus sévère :

Quoique paré de fleurs le joug est un fardeau.

Femme de laboureur, soigneuse ménagère,

Désormais, en t’aimant il faut qu’on te révère ;

Mais, s’il est moins riant, ton lot n’est que plus beau.

Il est beau de veiller comme une providence

A ce foyer modeste, à ce banquet frugal ;

D’y maintenir la joie ainsi que la prudence,

Et, dans la pauvreté comme dans l’abondance,

D’y recevoir le sort d’un cœur toujours égal.

Reine obscure, il est beau, dans cette cour champêtre,

D’unir aux soins du jour les soins du lendemain ;

De partager, enfin, maîtresse avec le maître,

Le poids, le noble poids de ce sceptre de hêtre

Que tout bon laboureur porte en sa rude main !

Il est beau de mêler, suivant le jour et l’heure,

Aux sérieux propos les paroles de miel ;

D’avoir, aux temps heureux, égayé la demeure,

Et d’être maintenant, près de l’homme qui pleure,

L’esprit consolateur qui parle au nom du ciel.

Si la terre a trompé son espoir, si l’orage

A noyé ses épis, rompu ses baliveaux,

Si le vin récolté n’a pas payé l’ouvrage,

Il faudra qu’un accent relève son courage,

Et qu’une tendre main le ramène aux travaux.

C’est plus ! Étant l’épouse, il sied d’être la mère,

De suspendre à son sein quelque frais nourrisson ;

Et, se tenant debout au seuil de sa chaumière,

De dire aux gens le soir, d’une voix douce et fière :

Voyez le bel enfant, c’est mon nouveau garçon !

A ce cher groupe enfin, qu’on tient sur sa poitrine,

Il est beau d’enseigner dès leur tendre matin,

Aux filles, la pudeur, grâce et crainte divine.

Aux garçons, le travail qui vaut toute doctrine,

Et l’amour du pays, quel qu’en soit le destin !

Femme du laboureur, matrone au flanc robuste,

Laisse-moi t’admirer dans ton grave maintien !

Femme à la main vaillante, à l’âme droite et juste,

D’une reine en sa pourpre et dans sa grâce auguste

Le prestige à mes yeux n’efface pas le tien.

Tel est pourtant le sort qui de loin te convie.

Enfant qu’un doux mystère ombrage encore ce soir !

Colombe qui demain seras au nid ravie,

Tels seront les travaux et les droits de ta vie ;

Et, s’il est des douleurs, que sert de les prévoir ?

Ah ! Les soucis du temps, les images chagrines,

Chez toi comme chez nous entreront assez tôt.

Ne songeons maintenant qu’aux tendresses voisines :

Voici qu’aux premiers feux du jour sur les collines,

La flûte et le hautbois descendent du coteau !

Vers La Saint-jean

Nous touchons à juillet, premier des mois brûlants,

Et la journée enfin se retire à pas lents.

Après l’ardent soleil, qui là-bas traîne encore,

Vient la nuit, cette nuit, faite à moitié d’aurore,

Qui dans le vaste ciel, joyeux de son retour,

D’une main sème l’ombre et de l’autre le jour.

A sa fraîche lueur qui commence à renaître,

L’heureuse métairie ouvre enfin sa fenêtre :

C’est l’heure de la sieste à la brise du soir ;

Sur la pierre, au dehors, il est temps de s’asseoir ;

Il est temps d’écarter, soit du corps, soit de l’âme,

Ce poids des rudes soins que chaque jour réclame,

Et, n’eût-on pour sa part que le pain du glaneur,

De respirer un peu comme un maître et seigneur !

Ainsi fait à cette heure, assis devant sa porte,

Le fermier de chez nous, homme de race forte,

Laboureur jeune encore, au front sévère et doux.

Immobile et pensif, les mains sur ses genoux,

Il aspire, dans l’air égayé de murmures,

Le meilleur des parfums, celui des gerbes mûres !

L’épouse auprès de lui, cœur d’espérance plein,

File, d’un doigt léger, sa quenouille de lin.

A ses pieds, un garçon, l’aîné de la famille,

Apprête en se jouant sa petite faucille.

— Père, dit-il parfois, en relevant le front,

Et, de son bras courbé, faisant un geste prompt,

Père, est-ce pas ainsi que l’on fauche une gerbe ?

La mère, à ce propos, rit du bambin superbe,

Le père le regarde avec un tendre orgueil.

Ces trésors de son cœur, réunis près du seuil,

Ces étoiles au ciel dont la fête commence,

Ces bruits errants du soir dans la campagne immense,

Cette nappe d’épis dont les flots onduleux

Roulent, roulent sans fin jusqu’aux horizons bleus

Avec le frôlement d’un lourd manteau de soie,

Tout cela dans son cœur met une sainte joie.

J’ignore alors, ô rois ! S’il se souvient de vous ;

S’il y pense, à coup sûr il n’en est point jaloux.

Qu’importe à ce brave homme une couronne altière ?

Il murmure à son Dieu quelques mots de prière,

Et, rêvant aux moissons qui commencent demain,

Sur le front de son fils il repose sa main !

Voyage Au Pôle Arctique

A travers le damas de sa fenêtre close,

Un rayon pénétrait, un rayon tiède et rose ;

Il dorait son alcôve aux murs de blanc satin.

Elle se souleva du chevet de dentelle,

Et, l’œil sur le cadran : Midi ! murmura-t-elle,

Midi ! Pour se lever c’est encore bien matin.

Enfant qu’on admirait entre les plus gentilles,

Elle avait vu le jour sous le ciel des Antilles ;

Elle rêvait souvent au natal horizon,

Et disait de Paris : C’est une ville obscure

Où l’emploi du soleil est une sinécure !

En quoi je lui donnais plus d’une fois raison.

Oisive et nonchalante et frileuse créole,

Son pays n’avait pas de fleur dont la corolle

Se livrât plus heureuse au baiser du printemps.

Souvenirs du berceau, toutes ses causeries

N’étaient qu’un long tissu de lianes fleuries,

De palmiers, de rayons et d’oiseaux éclatants.

Ce jour-là, prolongeant sans fin la matinée,

Et sur son coude nu mollement inclinée,

Qu’elle était belle à voir de grâce et d’abandon !

Or, comme son esprit flottait à l’aventure,

Elle fit onduler du pied sa couverture,

Et me dit : Savez-vous où l’on prend l’édredon ?

— Loin, bien loin de l’alcôve où vous aimez à vivre !

Lui répondis-je ; enfant, si vous voulez me suivre,

Vous apprendrez d’où vient ce paresseux duvet.

— Je vous suivrai partout, fût-ce aux confins du monde,

Me dit-elle, pourvu que, par terre ou sur l’onde,

Je voyage en rêvant, sans quitter mon chevet.

— Le système est prudent. —Vous l’approuvez ? — Sans doute.

— Je vous suis donc.— Eh bien, ma voyageuse, en route !

Adieu la France ! Adieu trente peuples divers !

Par-delà tous les champs qu’une moisson décore,

Au nord, toujours au nord, courons, courons encore,

Et ne nous arrêtons qu’où finit l’univers.

Ô sœur des blancs jasmins que Paris tient en serre !

Ô sœur des colibris, dont l’aile se resserre

Loin des étés sans fin du Tropique enflammé !

Qu’allez-vous devenir sous cette horrible zone,

Où l’éternel hiver lui-même s’emprisonne

Dans le cercle de glace autour de lui fermé ?

Là périt toute fleur, là meurt toute verdure :

Rien qu’une région blafarde, ingrate, dure,

Que des monts sans feuillage et des cieux sans flambeaux.

Accroupi dans la brume où tout rayon s’émousse,

Là, le monde transit sous un reste de mousse,

Comme un vieux mendiant sous ses derniers lambeaux.

Là, de ses doigts roidis et pris de moisissure,

Le temps laisse tomber l’instrument qui mesure

Les pas alternatifs des jours et des saisons ;

Et son calcul se brise, et quand une journée,

Six mois, aux bords du ciel s’est lourdement traînée,

Une nuit de six mois croupit aux horizons.

Formidables déserts ! Solitudes sans borne !

Sous le firmament noir et sur l’Océan morne,

Rien que les récifs blancs aux sommets anguleux ;

Rien que les archipels dont les dents amincies

Se hérissent en dards, se découpent en scies,

Et déchirent de l’air le manteau nébuleux.

A voir plonger au ciel ces roches boréales,

On dirait les clochers des vieilles cathédrales.

La neige ceint partout leurs pics étincelants ;

Elle y ruisselle à flots, elle y croît sans relâche,

Et montre avec orgueil, pure de toute tache,

Une virginité vieille de six mille ans !

— C’est beaucoup, dit la belle, et c’est digne d’hommage !

Mais poursuivons toujours notre pèlerinage :

Il est fort instructif, s’il n’est pas des plus doux.

Laissez-moi seulement, crainte de quelque rhume,

De l’édredon sur moi faire affluer la plume…

A propos d’édredon, quand m’en parlerez-vous ?

Et je continuai : Ces sinistres parages,

Ces flots bouleversés par d’incessants orages,

A l’homme cependant ne sont point interdits.

Du commerce et des arts sublime mandataire,

Il y vient ! Son navire explore, solitaire,

Les suprêmes horreurs des océans maudits.

C’est le puissant vaisseau d’une nation reine,

Qui de cuivre ou de zinc a doublé sa carène,

Qui de chêne et de bronze a charpenté ses ponts.

Que dis-je ? C’est souvent l’esquif qui se lézarde,

La coquille de noix qu’en pleine mer hasarde

Le pêcheur de Bell-Sund et des golfes lapons.

Que vont-ils demander aux homicides grèves ?

L’un poursuit un passage entrevu dans ses rêves,

Un monde à conquérir, une île sans drapeaux.

L’autre cherche un butin pour sa pauvre famille.

Il vient livrer combat sur la mer qui fourmille

De squalides dragons rassemblés en troupeaux.

Combats herculéens ! Iliade inconnue,

Qui n’a pour spectateurs que le gouffre et la nue !

L’homme accourt, agitant un mince javelot ;

Il vient, chétif lutteur, confiant dans sa force,

Attaquer la baleine, et le phoque, et le morse,

Tous les monstres jaloux du rivage et du flot.

Hélas! Combien de fois, hérissés de colères,

Ces mugissants gardiens des cavernes polaires

N’ont-ils pas, à leur tour, fondu sur l’agresseur !

Combien de fois l’ours blanc, sorti de léthargie,

N’a-t-il pas dispersé, sur la glace rougie,

Les lambeaux de la barque avec ceux du chasseur !

— Quand aurons-nous fini ce voyage farouche ?

Balbutia l’enfant, qui tremblait dans sa couche :

J’ai froid autant que peur dans ce pays malsain. —

Puis, une fois encore, des replis de sa housse,

Elle drapa sa hanche et son épaule douce,

Et plongea son menton dans les lis de son sein.

Et dans cette attitude onduleuse, arrondie,

C’était une couleuvre, en hiver engourdie,

Qui, sous l’abri d’un mur, se replie en cerceau.

— Encore un seul regard sur la rive neigeuse,

Et je ramène au port, dis-je à la voyageuse,

Ce lit, cet heureux lit qui vous sert de vaisseau.

De ces îlots glacés, de ces arides côtes,

Les monstres de la mer ne sont pas les seuls hôtes :

Un commensal aimable apparaît non loin d’eux.

Dans toute œuvre de Dieu que l’œil de l’homme embrasse,

Même au sein de l’horreur il retrouve la grâce :

Il rencontre l’eider près du phoque hideux.

L’eider, hôte béni des frontières du globe !

L’eider, oiseau charmant par l’instinct et la robe ;

Chaste comme l’hiver, doux comme le printemps.

Il suspend ses amours sur Tonde hyperborée,

Et mêle les accords de sa voix éplorée

Au fracas de la houle et des glaçons flottants.

Puis, quand il a construit, dans le pli de la roche,

Un nid qui de la mer peut défier l’approche,

Il y vient déposer les fruits de ses amours ;

Et, pour les préserver de la bise marine,

La mère avec son bec dépouille sa poitrine,

Et leur fait un tapis de caressant velours.

Sur la couvée, alors, l’homme accourt et la pille.

Malgré les cris aigus de la tendre famille,

Il accomplit sans cœur son précieux larcin ;

Et le soyeux duvet qu’il emporte avec joie

Est ce même édredon qui s’enfle dans la soie,

Et sur vos pieds mignons s’arrondit en coussin.

— Détestable voleur ! Puisse Dieu le confondre !

Dit l’enfant indignée. Et moi de lui répondre :

— D’un rude châtiment bien souvent Dieu l’atteint.

Que de fois sa nacelle, au pôle dirigée,

S’arrête tout à coup, immobile et figée,

Dans un réseau de glace où tout espoir s’éteint !

Ô sort des prisonniers dont le pôle s’empare !

Destins des matelots que du monde il sépare,

Qui, dans leurs cachots blancs, vivent et meurent seuls !

Captivité lugubre! éternité passée

A ne voir qu’une mer de toute part glacée,

Et qu’un ciel dont sur eux pendent les noirs linceuls !

A n’entendre dans l’air que la plainte éternelle

Du sinistre aquilon, qui roule dans son aile

Les lumbs et les pingouins aux cris durs et discords ;

A ne sentir, auprès du vain tison qui brûle,

Que ce froid boréal dont l’ardeur coagule

Levin dans les tonneaux et le sang dans les corps !

— Arrêtez ! Arrêtez ! dit l’enfant éperdue ;

Dans quel climat affreux m’avez-vous donc perdue ?

Toujours devant les yeux j’aurai son horizon.

Je crains bien, si j’entr’ouvre aujourd’hui ma croisée,

De ne voir qu’une mer au loin cristallisée,

Et peut-être un ours blanc au seuil de ma maison ! —

Et j’ouvris la fenêtre; et, sur la ville heureuse,

Un ciel chaud répandait sa clarté généreuse.

Nous étions en avril, au réveil des beaux jours ;

L’air était sans nuage, et limpide, et sonore :

Nous étions en avril, au mois qui fait éclore

Tant de fleurs dans les champs, dans les cœurs tant d’amours !

Et les oiseaux chantaient sur la terrasse verte ;

Et les lilas, voisins de la croisée ouverte,

Mêlaient de doux parfums à leurs douces chansons.

Tout semblait au dehors inviter l’indolente,

Qui dans ses cheveux noirs passait une main lente,

En me disant : Je crains d’y trouver des glaçons !

Nuit De Mai

Au couchant lumineux quand le jour se replie,

Qu’une planète au ciel déjà peut s’entrevoir,

Il fait bon, couple errant sur une onde assouplie,

De respirer à deux l’air embaumé du soir,

De saluer là-haut ces premières étoiles

Dont le rayon lointain nous invite à rêver :

Matelot ! Matelot ! Laisse tomber tes voiles ;

Notre rêve est si doux que je veux l’achever !

Extase où, sans effort, tout chagrin se dissipe !

Du ciel et de la mer contempler les couleurs,

Aspirer dans le vent, qui vient du Pausilippe,

Le parfum des citrons et des lauriers en fleurs ;

Sentir si près de soi la femme qu’on adore,

Voir son sein par moment d’amour se soulever !

Matelot, matelot, ne rentrons pas encore ;

Notre rêve est si doux que je veux l’achever !

Ses cheveux dénoués que l’ivoire abandonne,

Mêlés à mes cheveux, flottent au même vent ;

Son front penche ; ses doigts, de fée ou de Madone,

Frémissent dans ma main sous mon baiser fervent.

Loin des jaloux déçus, loin des perfides trames,

Le bonheur est ici pour qui sait le trouver :

Matelot, matelot, laisse pendre tes rames ;

Notre rêve est si doux que je veux l’achever !

Oui, J’aimai, Je Chantai

A madame Élyse de G***

Oui, j’aimai, je chantai, dès ma saison première,

Ce fluide élément,

Ces espaces d’azur où l’âme, heureuse et fière,

Plane si librement.

Oui, le mouvant tableau de cette onde où se mire

Le chœur des astres d’or,

Me fut cher comme à toi, — Sirène que j’admire

Sans te connaître encore !

Mais depuis, entraîné loin des eaux dont la houle

Berce les matelots,

Je vis de près le siècle et je hantai la foule,

Mer aux arides flots !

Dans ce triste Océan qui s’agite et qui souffre,

Et qui roule des pleurs,

Spectateur attristé, je mesurai le gouffre

Des humaines douleurs.

Aujourd’hui, grâce à vous, femme à la voix touchante,

Penseur moins soucieux,

Je regagne le bord de l’Océan qui chante

Et reflète les cieux.

Là, tandis que la nuit brode sa sombre toile

D’astres brillants et doux,

L’œil fixé sur la vague où se lève une étoile,

J’aime à songer à vous ;

A vous dont les beaux vers, sur l’aile de la stance,

M’apportent leur douceur ;

A vous, en qui mon âme, à travers la distance,

Déjà rêve une sœur ;

A vous, dont je devine, infaillible prophète,

La grâce et la beauté,

Comme on devine l’or dont une lyre est faite,

Au son qu’elle a jeté !

Prélude

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant !

Une âme immense en nous respire,

Elle soulève notre sein.

Sous l’aquilon, sous le zéphyr,

Nous sommes la plus vaste lyre

Qui chante un hymne au trois fois Saint !

Amoncelés par les orages,

Rendus au calme, tour à tour,

Nous exhalons des cris sauvages,

Qui vont bientôt sur les rivages

S’achever en soupirs d’amour.

C’est nous qui portons sur nos cimes

Les messagers des nations,

Vaisseaux de bronze aux mâts sublimes,

Aussi légers pour nos abîmes

Que l’humble nid des alcyons.

Sur ces vaisseaux si Dieu nous lance,

Terribles nous fondons sur eux ;

Puis nous promenons en silence

La barque frêle qui balance

Un couple d’enfants amoureux !

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant.

C’est nous qui d’une rive à l’autre

Emportons les audacieux.

Le marchand, le guerrier, l’apôtre,

N’ont qu’une route, c’est la nôtre,

Pour changer de terre et de cieux.

Nos profondeurs, Dieu les consacre

A son mystérieux travail ;

Dans nos limons pleins d’un sel âcre,

Il répand à deux mains la nacre,

L’ambre, la perle et le corail.

Pelouses, réseaux de feuillages,

Arbres géants d’hôtes remplis,

Monstres hideux, beaux coquillages,

La vie est partout sur nos plages,

La vie est partout dans nos lits.

Qui compterait dans nos entrailles

Tant de trésors, là-bas perdus !

Et d’habitants vêtus d’écaillés,

Dont si peu s’accrochent aux mailles

Des filets par l’homme tendus !

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant.

Nous vous aimons, bois et charmilles,

Qui sur nous versez vos parfums !

Nous vous aimons, humbles familles,

Dont sur nos bords les chastes filles

Attendent leurs fiancés bruns !

Vaisseaux couverts de blanches toiles,

Reflets des villes et des monts,

Jours de printemps purs et sans voiles,

Nuits d’été riches en étoiles,

Nous vous aimons ! Nous vous aimons !

Mais nos amours sont inquiètes,

Et nous vous préférons souvent

Le ciel noir, le vol des tempêtes,

Et le chant des pâles mouettes

Que berce et qu’emporte le vent.

Nous aimons voir l’éclair dans l’ombre

Que déchirent ses javelots,

Et l’effroi du vaisseau qui sombre

En jetant à la grève sombre

Le dernier cri des matelots !

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant !

Près Du Cap De La Hève

 » A quoi songes-tu donc de t’engourdir ainsi ?

Serais-tu désormais à ce point radouci,

Géant qu’on disait si farouche ?

Depuis plus d’un long mois, à quoi donc penses-tu

D’être là, somnolent, de languir abattu

Comme un ancêtre dans sa couche ?

Ce n’est pas pour te voir croupir honteusement

Sur des bords sans écume et sans tressaillement,

Que j’ai quitté Paris en joie,

Mon salon, mes amis, le bal où je brillais,

Et que je vins si loin meurtrir sur les galets

Mon pied mignon chaussé de soie.

Non pas ; je demandais, — un caprice est permis,

Le spectacle des flots hérissés, insoumis,

L’onde sublime de colère.

Alerte ! C’est dormir assez, roi fainéant !

Étale tes horreurs, formidable Océan !

Déchaîne-toi pour me complaire.

N’as-tu plus de fierté ni de force en ton sein ?

Si tu tiens à ton nom, tu vas montrer enfin

L’éclat de ta beauté sauvage.

Veux-tu qu’à mes amis je dise en retournant :

J’ai cherché l’Atlantique irrité, bouillonnant,

Je n’ai trouvé qu’un marécage !  »

Elle parlait ainsi, la belle aux cheveux d’or ;

Et l’énorme Océan, plus immobile encore,

Laissait intacte sa limite.

Vous auriez dit le calme auguste, souverain,

Du roi lion qui rêve en sa cage d’airain,

Et qu’un débile enfant excite.

A travers les barreaux, le téméraire enfant

Pousse un roseau fragile, et, d’un air triomphant,

Atteint le monstre-qui repose.

Le lion le regarde,’ insensible à ce jeu.

Certes, il ne lui sied point de quitter pour si peu

Sa somnolence grandiose !

Promenade

Vous qu’à mon côté ma barque balance,

Regardez là-haut ce firmament bleu,

Magnifique espace où l’âme s’élance

Et monte en chantant jusqu’aux pieds de Dieu !

Vous qu’à mon côté berce ma nacelle,

Regardez au loin l’Océan d’azur,

Bassin dont l’eau vive au jour étincelle,

Grand comme le ciel et comme lui pur !

Mer et firmament ! délices de l’âme !

Rien, par un beau jour, n’est meilleur à voir,

Si ce n’est — brillant d’une humide flamme —

Entre ses longs cils votre grand œil noir !

Votre œil qui me tient muet sous le charme,

S’il fixe sur moi son joyeux éclair,

Ou bien s’il me fait voir dans une larme

Une âme profonde autant que la mer !

Pulchra Nimis

Dans la rade où se joue une brise odorante,

Aujourd’hui je voguais, au retour de Sorrente.

Je rapportais à Naples un radieux butin,

Un beau thyrse de fleurs écloses du matin,

Merveilles de ces bords, telles qu’à sa Madone,

Le premier jour de mai, Sorrente seule en donne.

La pervenche à l’iris, la rose au lis des bois

S’y mêlaient ; de rosée ils humectaient mes doigts.

Un sceptre eût mal payé mon bouquet d’herbes folles,

Tant l’humide faisceau de pistils, de corolles,

Infiltrait à mon âme un pur enivrement. —

Malgré mes deux rameurs, je voguais lentement.

Tout à coup, vif oiseau dont la plume étincelle,

A passé près de nous une agile nacelle ;

Elle allait à Sorrente, à juger par l’essor

De son foc, qui brillait comme une lame d’or.

A sa poupe un rameur, — vieillard au poil de neige, —

A sa proue une femme, une reine, que sais-je ?

Jamais femme ici-bas, jamais royale enfant

N’eut, marqué sur le front, signe plus triomphant.

Ses opulents cheveux, noirs comme la nuit même,

Autour de ce front blanc nouaient leur diadème,

Où flottaient et brillaient, aux tresses du bandeau,

Deux tiges de jasmins chargés de gouttes d’eau.

Son œil, — oh ! Qu’il fera souffrir quelque pauvre âme !

Son œil lançait l’éclair que projette la rame,

Quand, sortant de la mer aux reflets du couchant,

Elle luit et reluit comme un acier tranchant.

Un corsage aminci de velours écarlate,

Une jupe où la hanche aisément se dilate,

Un collier de corail entremêlant ses tours,

Une croix d’or au sein : voilà ses seuls atours.

Sa lèvre, comme un arc sous la main qui le plie,

Se courbait de dédain ou de mélancolie ;

Et, tandis qu’un bras nu portait son front charmant,

L’autre, dans le flot clair, pendait négligemment.

Extase de mon œil, trop vite évanouie !

Sa nacelle Volait sur la mer éblouie :

Je n’ai pu que lancer d’une rapide main

Toutes mes fleurs vers elle, et l’atteindre en chemin.

Elle, sans simuler ni crainte ni surprise,

A vu tomber la gerbe à ses pieds, — et l’a prise

D’un geste simple et lent, comme un hommage dû,

Comme un don de vassal qu’un regard m’a rendu.

Ah ! J’étais trop payé de mon indigne hommage,

Ô superbe inconnue, adorée au passage !

Vous emportiez mes fleurs ; moi, combien mieux doté,

J’emportais ton image, éclatante beauté !