Oh ! Pourquoi Voyager ?

Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères
Chacun d’un front serein déguise ses misères.
Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui
Envie un autre humain qui se plaint comme lui.
Nul des autres mortels ne mesure les peines,
Qu’ils savent tous cacher comme il cache les siennes ;
Et chacun, l’oeil en pleurs, en son coeur douloureux
Se dit : ‘ Excepté moi, tout le monde est heureux. ‘
Ils sont tous malheureux. Leur prière importune
Crie et demande au ciel de changer leur fortune.
Ils changent ; et bientôt, versant de nouveaux pleurs,
Ils trouvent qu’ils n’ont fait que changer de malheurs.

À Valognes

Il songe. Il s’est assis rêveur sous un érable.
Entendil murmurer la forêt vénérable ?
Regardetil les fleurs ? regardetil les cieux ?
Il songe. La nature au front mystérieux
Fait tout ce qu’elle peut pour apaiser les hommes ;
Du coteau plein de vigne au verger plein de pommes
Les mouches viennent, vont, reviennent ; les oiseaux
Jettent leur petite ombre errante sur les eaux ;
Le moulin prend la source et l’arrête au passage ;
L’étang est un miroir où le frais paysage
Se renverse et se change en vague vision ;
Tout dans la profondeur fait une fonction ;
Pas d’atome qui n’ait sa tâche ; tout s’agite ;
Le grain dans le sillon, la bête dans son gîte,
Ont un but ; la matière obéit à l’aimant ;
L’immense herbe infinie est un fourmillement ;
Partout le mouvement sans relâche et sans trêve,
Dans ce qui pousse, croît, monte, descend, se lève,
Dans le nid, dans le chien harcelant les troupeaux,
Dans l’astre ; et la surface est le vaste repos ;
En dessous tout s’efforce, en dessus tout sommeille ;
On dirait que l’obscure immensité vermeille
Qui balance la mer pour bercer l’alcyon,
Et que nous appelons Vie et Création,
Charmante, fait semblant de dormir, et caresse
L’universel travail avec de la paresse.
Quel éblouissement pour l’oeil contemplateur !
De partout, du vallon, du pré, de la hauteur,
Du bois qui s’épaissit et du ciel qui rougeoie,
Sort cette ombre, la paix, et ce rayon, la joie.
Et maintenant, tandis qu’à travers les ravins,
Une petite fille avec des yeux divins
Et de lestes pieds nus dignes de Praxitèle,
Chasse à coups de sarment sa chèvre devant elle,
Voici ce qui remue en l’âme du banni :

Hélas ! tout n’est pas dit et tout n’est pas fini
Parce qu’on a creusé dans la rue une fosse,
Parce qu’un chef désigne un mur où l’on adosse
De pauvres gens devant les feux de pelotons,
Parce qu’on exécute au hasard, à tâtons,
Sans choix, sous la mitraille et sous la fusillade,
Pères, mères, le fou, le brigand, le malade,
Et qu’on fait consumer en hâte par la chaux
Des corps d’hommes sanglants et d’enfants encor chauds !

Débouclez-les, Vos Longs Cheveux

En tel suspens ou de non ou d’oui,
Je veux soudain et plus soudain je n’ose.
L’un me rend triste, et l’autre réjoui
Dépendant tout de liberté enclose.
Mais si je vois n’y pouvoir autre chose,
Je recourrai à mon aveugle juge.
Réfrénez donc, mes yeux, votre déluge :
Car ce mien feu, malgré vous, reluira.
Et le laissant à l’extrême refuge,
Me détruisant, en moi se détruira.

Je Vivais Sans Coeur…

Languir me fais sans t’avoir offensée :
Plus ne m’écris, plus de moi ne t’enquiers.
Mais nonobstant autre Dame ne quiers :
Plutôt mourir que changer ma pensée.

Je ne dis pas t’amour être effacée,
Mais je me plains de l’ennui que j’acquiers,
Et loin de toi humblement te requiers
Que loin de moi, de moi ne sois fâchée.

L’échanson

( Io! le Délien est né !
J. Tahureau. Ode à Estienne Iodelle)

Si, parjure aux Grâces attiques,
D’une brosse maldocte elle a,
A quatre épaisseurs d’encaustique,
Vernissé la Minerve antique
Du plus barbare des éclats ;

Ou que, d’une bouche sans foudre,
Elle ait, parodique, tenté
La buccine par quelle en poudre
Jéricho vit son mur dissoudre,
Et s’en soit la gueule éclaté :

Muses doctorales ! Charites !
Maudissez l’oeuvre impur et vain
De celle de vous qui, du rite
Affronteuse ou bien mal instruite,
Au Pinde éternel contrevint !

Que ta juste nappe, ô Jodelle !
Pour sa bouche n’ait plus de mets ;
Que, bâtard, son flanc n’ait plus d’aile
Et que sa sandale infidèle
Ne foule plus les purs sommets !

Mais s’elle a, dans la glaise cuite,
Pétri de dix doigts tortueux
La défaite d’Io dépite
Tombant lasse de la poursuite
Aux bras de Pan voluptueux;

Ou s’elle a, rompante les vignes,
Nourri de soleil vingt flacons :
Muses ! l’élisez la plus digne
Et le soin de sa main provigne
Les vergers pompeux d’Hélicon !

Et puis ordonnez, beauriantes,
Vous, ô beauballantes enfants,
Que la rose et le mélianthe
Se tordent en tresses brillantes
Autour de son front triomphant !

Puis, ô vous, beauchantante troupe,
Fêtez ! puis ô vous et chantez
Celle mieux chère à Callioupe
Pour qui va tonner dans la coupe
Le vin de l’Immortalité !

Tu le sais, toi, Muse, ma mère !
Si de toi l’honneur que j’attends,
Autre fut jamais que d’Homère
Renouer la corde primaire
A la lyre des nouveaux temps !

Tu sais si ma joue, au barbare
Implacable et riche en haros,
N’a rompu les flûtes avares
Et tordu l’airain de Pindare
Avec le poumon des héros !

Tu sais si mon bras, grave aux taures,
Les a pas, beuglantes, courbé’s
Et si j’ai, vidant sa pléthore,
Plongé dans la tripe au Centaure
Toute la longueur de l’épé’!

Et si jamais soye autre trace
Que poursuivie aije et suivrai
Que de rendre le luth de Thrace,
Le luth de Ronsard et d’Horace,
A Ce Moréas bien lauré !

Les Nénuphars

Pour vos beaux yeux autheurs de mon trespas,
Hier dans le Ciel se firent maints combats,
L’Amour ayant dit tout haut à sa mere,
Qu’ils surpassoient en douceur et lumière
Ceux de là haut, comme ceux d’icy bas.

Mars avoüa qu’ils avoient plus d’appas,
Saturne mesme alors hastant le pas,
Vint l’approuver, et parut moins severe
Pour vos beaux yeux.

La belle Iris, et la fiere Pallas,
Quoy qu’on en dist, n’y consentirent pas,
Venus pensa s’étrangler de colere,
Tout est brouïllé dans la dixième Sphere,
Et tout le Ciel est remply de debats
Pour vos beaux yeux.

Oh ! Les Yeux Adorés…

Tout doit tendre au bon sens : mais, pour y parvenir,
Le chemin est glissant et pénible à tenir ;
Pour peu qu’on s’en écarte, aussitôt l’on se noie.
La raison pour marcher n’a souvent qu’une voie.

Un auteur quelquefois trop plein de son objet
Jamais sans l’épuiser n’abandonne un sujet.
S’il rencontre un palais, il m’en dépeint la face ;
Il me promène après de terrasse en terrasse ;
Ici s’offre un perron ; là règne un corridor,
Là ce balcon s’enferme en un balustre d’or.
Il compte des plafonds les ronds et les ovales ;
‘ Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales, ‘
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin,
Et je me sauve à peine au travers du jardin.
Fuyez de ces auteurs l’abondance stérile,
Et ne vous chargez point d’un détail inutile.
Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant ;
L’esprit rassasié le rejette à l’instant.
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Souvent la peur d’un mal nous conduit dans un pire.
Un vers était trop faible, et vous le rendez dur ;
J’évite d’être long, et je deviens obscur ;
L’un n’est point trop fardé, mais sa muse est trop nue ;
L’autre a peur de ramper, il se perd dans la nue.

Voulezvous du public mériter les amours,
Sans cesse en écrivant variez vos discours.
Un style trop égal et toujours uniforme
En vain brille à nos yeux, il faut qu’il nous endorme
On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer,
Qui toujours sur un ton semblent psalmodier. […]

(Chant I)