Préludes Autobiographiques

Soif d’infini martyre ? Extase en théorèmes

Que la création est belle, tout de même !
En voulant mettre un peu d’ordre dans ce tiroir,

Je me suis perdu par mes grands vingt ans,

Ce soir de noël gras.

Ah ! Dérisoire créature !

Fleuve à reflets, où les deuils d’unique ne durent

Pas plus que d’autres ! L’ai-je rêvé, ce noël

Où je brûlais de pleurs noirs un mouchoir réel,

Parce que, débordant des chagrins de la terre

Et des frères soleils, et ne pouvant me faire

Aux monstruosités sans but et sans témoin

Du cher tout, et bien las de me meurtrir les poings

Aux steppes du cobalt sourd, ivre-mort de doute,

Je vivotais, altéré de Nihil de toutes

Les citernes de mon amour ?

Seul, pur, songeur,

Me croyant hypertrophique ! comme un plongeur

Aux mouvants bosquets des savanes sous-marines,

J’avais roulé par les livres, bon misogyne.
Cathédrale anonyme ! En ce Paris, jardin

Obtus et chic, avec son bourgeois de Jourdain

A rêveurs, ses vitraux fardés, ses vieux dimanches

Dans les quartiers tannés où regardent des branches

Par-dessus les murs des pensionnats, et ses

Ciels trop poignants à qui l’Angélus fait: assez !
Paris qui, du plus bon bébé de la nature,

Instaure un lexicon mal cousu de ratures.
Bon breton né sous les tropiques, chaque soir

J’allais le long d’un quai bien nommé mon rêvoir,

Et buvant les étoiles à même :  » ô Mystère !

 » Quel calme chez les astres ! Ce train-train sur terre !

 » Est-il quelqu’un, vers quand, à travers l’infini,

 » Clamer l’universel lamasabaktani ?

 » Voyons; les cercles du cercle, en effets et causes,

 » Dans leurs incessants vortex de métamorphoses,

 » Sentent pourtant, abstrait, ou, ma foi, quelque part,

 » Battre un coeur ! Un coeur simple, ou veiller un Regard !

 » Oh ! Qu’il n’y ait personne et que Tout continue !

 » Alors géhenne à fous, sans raison, sans issue !

 » Et depuis les Toujours, et vers l’Éternité !

 » Comment donc quelque chose a-t-il jamais été ?

 » Que Tout se sache seul au moins, pour qu’il se tue !

 » Draguant les chantiers d’étoiles, qu’un Cri se rue,

 » Mort ! Emballant en ses linceuls aux clapotis

 » Irrévocables ces sols d’impôts abrutis !

 » Que l’espace ait un bon haut-le-coeur et vomisse

 » Le Temps nul, et ce Vin aux geysers de justice !

 » Lyres des nerfs, filles des harpes d’idéal

 » Qui vibriez, aux soirs d’exil, sans songer à mal,

 » Redevenez plasma ! Ni Témoin, ni spectacle !

 » Chut, ultime vibration de la Débâcle,

 » Et que jamais soit Tout, bien intrinsèquement,

 » Très hermétiquement, primordialement !  »

Ah ! -Le long des calvaires de la Conscience,

La Passion des mondes studieux t’encense,

Aux Orgues des Résignations, Idéal,

O Galathée aux pommiers de l’Éden-Natal !
Martyres, croix de l’Art, formules, fugues douces,

Babels d’or où le vent soigne de bonnes mousses ;

Mondes vivotant, vaguement étiquetés

De livres, sous la céleste Éternullité :

Vanité, vanité, vous dis-je ! -Oh ! Moi, j’existe,

Mais où sont, maintenant, les nerfs de ce Psalmiste ?

Minuit un quart; quels bords te voient passer, aux nuits

Anonymes, ô Nébuleuse-Mère ? Et puis,

Qu’il doit agoniser d’étoiles éprouvées,

A cette heure où Christ naît, sans feu pour leurs couvées,

Mais clamant : ô mon dieu ! Tant que, vers leur ciel mort,

Une flèche de cathédrale pointe encor

Des polaires surplis ! -Ces terres se sont tues,

Et la création fonctionne têtue!

Sans issue, elle est tout ; et nulle autre, elle est tout.

X en soi ? Soif à trucs ! Songe d’une nuit d’août ?

Sans le mot, nous serons revannés, ô ma terre !

Puis tes soeurs. Et nunc et semper, Amen. Se taire.
Je veux parler au Temps ! Criais-je. Oh ! Quelque engrais

Anonyme ! Moi ! Mon Sacré-Cœur ! -J’espérais

Qu’à ma mort, tout frémirait, du cèdre à l’hysope;

Que ce temps, déraillant, tomberait en syncope,

Que, pour venir jeter sur mes lèvres des fleurs,

Les soleils très navrés détraqueraient leurs choeurs ;

Qu’un soir, du moins, mon Cri me jaillissant des moelles,

On verrait, mon Dieu, des signaux dans les étoiles ?
Puis, fou devant ce ciel qui toujours nous bouda,

Je rêvais de prêcher la fin, nom d’un Bouddha !

Oh ! Pâle mutilé, d’un : qui m’aime me suive !

Faisant de leurs cités une unique Ninive,

Mener ces chers bourgeois, fouettés d’alléluias,

Au saint-sépulcre maternel du Nirvâna !
Maintenant, je m’en lave les mains (concurrence

Vitale, l’ argent, l’art, puis les lois de la France)
Vermis sum, pulvis es ! où sont mes nerfs d’hier ?

Mes muscles de demain ? Et le terreau si fier

De Mon âme, où donc était-il, il y a mille

Siècles ! Et comme, incessamment, il file, file !

Anonyme ! Et pour Quoi ? -Pardon, quelconque Loi !

L’être est forme, Brahma seul est Tout-Un en soi.
O Robe aux cannelures à jamais doriques

Où grimpent les passions des grappes cosmiques;

O Robe de Maïa, ô jupe de maman,

Je baise vos ourlets tombals éperdument !

Je sais ! La vie outrecuidante est une trêve

D’un jour au bon repos qui pas plus ne s’achève

Qu’il n’a commencé. Moi, ma trêve, confiant,

Je la veux cuver au sein de l’INCONSCIENT.
Dernière crise. Deux semaines errabundes,

En tout, sans que mon ange gardien me réponde.

Dilemme à deux sentiers vers l’Éden des Élus:

Me laisser éponger mon Moi par l’Absolu ?

Ou bien, élixirer l’Absolu en moi-même ?

C’est passé. J’aime tout, aimant mieux que Tout m’aime.

Donc je m’en vais flottant aux orgues sous-marins,

Par les coraux, les oeufs, les bras verts, les écrins,

Dans la tourbillonnante éternelle agonie

D’un Nirvâna des Danaïdes du génie !
Lacs de syncopes esthétiques ! Tunnels d’or !

Pastel défunt ! Fondant sur une langue ! Mort

Mourante ivre-morte ! Et la conscience unique

Que c’est dans la sainte piscine ésotérique

D’un lucus à huis-clos, sans pape et sans laquais,

Que j’ouvre ainsi mes riches veines à Jamais.
En attendant la mort mortelle, sans mystère,

Lors quoi l’usage veut qu’on nous cache sous terre.
Maintenant, tu n’as pas cru devoir rester coi ;

Eh bien, un cri humain ! S’il en reste un pour toi.

Un Mot Au Soleil Pour Commencer

Soleil ! soudard plaqué d’ordres et de crachats,

Planteur mal élevé, sache que les Vestales

À qui la lune, en son équivoque œil-de-chat,

Est la rosace de l’Unique Cathédrale,
Sache que les Pierrots, phalènes des dolmens

Et des nymphéas blancs des lacs où dort Gomorrhe,

Et tous les bienheureux qui pâturent l’Éden

Toujours printanier des renoncements, -t’abhorrent.
Et qu’ils gardent pour toi des mépris spéciaux,

Bellâtre, Maquignon, Ruffian, Rastaquouère

À breloques d’œufs d’or qui le prends de si haut

Avec la terre et son Orpheline lunaire.
Continue à fournir de couchants avinés

Les lendemains vomis des fêtes nationales,

A styler tes saisons, à nous bien déchaîner

Les drames de l’Apothéose Ombilicale!
Va, Phoebus! Mais, Dèva, dieu des réveils cabrés,

Regarde un peu parfois ce Port-Royal d’esthètes

Qui, dans leurs décamérons lunaires au frais,

Ne parlent de rien moins que mettre à prix ta tête.
Certes, tu as encor devant toi de beaux jours;

Mais la tribu s’accroît, de ces vieilles pratiques

De l’À QUOI BON? qui vont rêvant l’art et l’amour

Au seuil lointain de l’Agrégat inorganique.
Pour aujourd’hui, vieux beau, nous nous contenterons

De mettre sous le nez de Ta Badauderie

Le mot dont l’Homme t’a déjà marqué au front;

Tu ne t’en étais jamais douté, je parie?
-Sache qu’on va disant d’une belle phrase, os

Sonore, mais très nul comme suc médullaire,

De tout boniment creux enfin : c’est du pathos,

C’ est du PHŒBUS! -Ah ! Pas besoin de commentaires
Ô vision du temps où l’être trop puni,

D’un : « Eh ! Va donc, Phœbus !  » te rentrera ton prêche

De vieux crescite et multiplicamini,

Pour s’inoculer à jamais la Lune fraîche!

Rêve

Sonnet
Je ne puis m’endormir, je rêve, au bercement

De l’averse emplissant la nuit et le silence.

Tout dort, aime, boit, joue, oh! par la terre immense,

Qui songe à moi, dans la nuit noire, en ce moment ?
Le Témoin éternel qui trône au firmament,

Me voit-il ? m’entend-il ? oh! savoir ce qu’il pense!

Comme la vie est triste à quoi bon l’Existence?

– Si ce globe endormi mourait subitement!
Si rien ne s’éveillait demain! oh! quel grand rêve!

Plus qu’un bloc sans mémoire et sans cœur et sans sève

Qui sent confusément le Soleil et le suit
– Les siècles passent, nul n’est là; plus d’autre bruit

Que la plainte du vent et du flot sur la grève,

Rien qu’un cercueil perdu qui roule par la Nuit.

Rigueurs À Nulle Autre Pareilles

Dans un album,

Mourait fossile

Un géranium

Cueilli aux Îles.
Un fin Jongleur

En vieil ivoire

Raillait la fleur

Et ses histoires.
–  » Un requiem !  »

Demandait-elle.

–  » Vous n’aurez rien,

 » Mademoiselle !  » .

Romance

J’ai mille oiseaux de mer d’un gris pâle,

Qui nichent au haut de ma belle âme,

Ils en emplissent les tristes salles

De rythmes pris aux plus fines lames.
Or, ils salissent tout de charognes,

Et aussi de coraux, de coquilles ;

Puis volent en tonds fous, et se cognent

A mes probes lambris de famille ..
Oiseaux pâles, oiseaux des sillages !

Quand la fiancée ouvrira la porte,

Faites un collier des coquillages

Et que l’odeur de charogn’s soit forte !.
Qu’Elle dise :  » Cette âme est bien forte

 » Pour mon petit nez. je me r’habille.

 » Mais ce beau collier ? hein, je l’emporte ?

 » Il ne lui sert de rien, pauvre fille. « 

Sancta Simplicitas

Passants, m’induisez point en beautés d’aventure

Mon Destin n’en saurait avoir cure;

Je ne peux plus m’occuper que des Jeunes filles,

Avec ou sans-parfum de famille.
Pas non plus mon chez moi, ces précaires liaisons

Où l’on s’aime en comptant par saisons;

L’Amour dit légitime est seul solvable! car

Il est sûr de demain, dans son art.
Il a le Temps, qu’un grand amour toujours convie;

C’est la table mise pour la vie;

Quand demain n’est pas sûr, chacun se gare vite!

Et même, autant en finir tout de suite.
Oh! adjugés à mort! comme qui concluraient :

 » D’avance, tout de toi m’est sacré,

 » Et vieillesse à venir, et les maux hasardeux!

 » C’est dit! Et maintenant, à nous deux!  »
Vaisseaux brûlés! et, à l’horizon, nul divorce!

C’est ça qui vous donne de la force!

Ô mon seul débouché! Ò mon vatout nubile!

À nous nos deux vies! Voici notre île.

Signalement

Chair de l’Autre Sexe! Élément non-moi!

Chair, vive de vingt ans poussés loin de ma bouche!.

L’air de sa chair m’ensorcelle en la foi

Aux abois

Que par Elle, ou jamais, Mon Destin fera souche..

Et, tout tremblant, je regarde, je touche.
Je me prouve qu’Elle est! et puis, ne sais qu’en croire..

Et je revois mes chemins de Damas

Au bout desquels c’était encor les balançoires

Provisoires.

Et je me récuse, et je me débats!

Fou d’un art à nous deux! et fou de célibats.
Et toujours le même Air! me met en frais

De cœur, et me transit en ces conciliabules..

Deux grands yeux savants, fixes et sacrés

Tout exprès.

Là, pour garder leur sœur cadette, et si crédule,

Une bouche qui rit en campanule!.
(Ô yeux durs, bouche folle!) ou bien Ah ! le contraire :

Une bouche toute à ses grands ennuis,

Mais l’arc tendu! sachant ses yeux, ses petits frères

Tout à plaire,

Et capables de rendez-vous de nuit

Pour un rien, pour une larme qu’on leur essui’!.
Oui, sous ces airs supérieurs,

Le cœur me piaffe de génie

En labyrinthes d’insomnie!.

Et puis, et puis, c’est bien ailleurs,

Que je communie.

Simple Agonie

Ô paria! Et revoici les sympathies de mai.

Mais tu ne peux que te répéter, ô honte!

Et tu te gonfles et ne crèves jamais.

Et tu sais fort bien, ô paria,

Que ce n’est pas du tout ça.
Oh! que

Devinant l’instant le plus seul de la nature,

Ma mélodie, toute et unique, monte,

Dans le soir et redouble, et fasse tout ce qu’elle peut

Et dise la chose qu’est la chose,

Et retombe, et reprenne,

Et fasse de la peine,

Ô solo de sanglots,

Et reprenne et retombe

Selon la tâche qui lui incombe.

Oh! que ma musique

Se crucifie,

Selon sa photographie

Accoudée et mélancolique!.
II faut trouver d’autres thèmes,

Plus Mortels et plus suprêmes.

Oh! bien, avec le monde tel quel,

Je vais me faire un monde plus mortel!
Les âmes y seront à musique,

Et tous les intérêts puérilement charnels,

Ô fanfares dans les soirs,

Ce sera barbare,

Ce sera sans espoir.
Enquêtes, enquêtes,

Seront l’unique fête!

Qui m’en défie?

J’entasse sur mon lit, les journaux linge sale,

Dessins de mode, photographies quelconques,

Toute la capitale,

Matrice sociale.
Que nul n’intercède,

Ce ne sera jamais assez,

Il n’y a qu’un remède,

C’est de tout casser.
Ô fanfares dans les soirs!

Ce sera barbare,

Ce sera sans espoir.

Et nous aurons beau la piétiner à l’envi,

Nous ne serons jamais plus cruels que la vie,

Qui fait qu’il est des animaux injustement rossés,

Et des femmes à jamais laides.

Que nul n’intercède,

Il faut tout casser.
Alléluia, Terre paria.

Ce sera sans espoir,

De l’aurore au soir,

Il n’y en aura plus il y en aura encore,

Du soir à l’aurore.

Alléluia, Terre paria!

Les hommes de l’art

Ont dit :  » Vrai, c’est trop tard.  »

Pas de raison,

Pour ne pas activer sa crevaison.
Aux armes, citoyens! Il n’y a plus de RAISON :
Il prit froid l’autre automne,

S’étant attardé vers les peines des cors,

Sur la fin d’un beau jour.

Oh! ce fut pour vos cors, et ce fut pour l’automne,

Qu’il nous montra qu’  » on meurt d’amour « !

On ne le verra plus aux fêtes nationales,

S’enfermer dans l’Histoire et tirer les verrous,

Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale;

Ô vous qui m’écoutez, rentrez chacun chez vous.

Soirs De Fête

Je suis la Gondole enfant chérie

Qui arrive à la fin de la fête,

Pour je ne sais quoi, par bouderie,

(Un soir trop beau me monte à la tête !)
Me voici déjà près de la digue ;

Mais la foule sotte et pavoisée,

Ah ! n’accourt pas à l’Enfant Prodigue !

Et danse, sans perdre une fusée.
Ah ! c’est comme ça, femmes volages !

C’est bien. je m’exile en ma gondole

(Si frêle !) aux mouettes, aux orages,

Vers les malheurs qu’on voit au Pôle !
– Et puis, j’attends sous une arche noire.

Mais nul ne vient; les lampions s’éteignent ;

Et je maudis la nuit et la gloire !

Et ce cœur qui veut qu’on me dédaigne !

Soleil Couchant (l’astre Calme)

L’astre calme descend vers l’horizon en feu.

Aux vieux monts du Soudan qui, dans le crépuscule

Et le poudroiement d’or, s’estompent peu à peu,

– Amas de blocs géants où le fauve circule –

Là-haut, sur un talus voûtant un gouffre noir,

De ses pas veloutés foulant à peine l’herbe,

Secouant sa crinière à la fraîcheur du soir,

Lentement, un lion vient se camper, superbe!

De sa queue au poil roux il se fouette les flancs;

Sous les taons, par moments, son pelage frissonne;

Ses naseaux dans l’air frais soufflant deux jets brûlants.

Fier, solitaire, alors, songeant à sa lionne,

Dans sa cage à Paris exposée aux badauds

Et qu’un bourgeois taquine avec son parapluie,

Il bâille et jette aux monts roulant leurs longs échos

Son vaste miaulement de vieux roi qui s’ennuie!

Soleil Couchant (le Soleil S’est Couché)

Le soleil s’est couché, cocarde de l’azur!

C’est l’heure où le fellah, près de sa fellahine,

Accroupi sur sa natte, avec son doigt impur,

De son nombril squameux épluche la vermine.
Dans la barbe d’argent du crasseux pèlerin

Dont le chauve camail est orné de coquilles,

Ivre et fou de printemps, le pou chante un refrain,

Plus heureux que le roi de toutes les Castilles.
Sur les rives du Nil, le goitreux pélican

Songe à la vanité morne de toutes choses

Avec des airs bourrus, comme Monsieur Renan;

Sur une patte, auprès, rêvent les flamants roses.
Déjà sortent du fleuve, étincelant miroir,

Les crocodiles bruns, Sur les berges vaseuses

Ils viennent aspirer, dans la fraîcheur du soir,

Les souffles d’air chargés de senteurs capiteuses.
Cependant qu’à Paris, sur sa porte arrêté,

Le ventre en bonne humeur, mon gros propriétaire

Ricane du bohème au jabot non lesté,

Tourne béatement ses pouces et digère,

Solo De Lune

Je fume, étalé face au ciel,

Sur l’impériale de la diligence,

Ma carcasse est cahotée, mon âme danse

Comme un Ariel;

Sans miel, sans fiel, ma belle âme danse,

Ô routes, coteaux, ô fumées, ô vallons,

Ma belle âme, ah ! récapitulons.
Nous nous aimions comme deux fous,

On s’est quitté sans en parler,

Un spleen me tenait exilé,

Et ce spleen me venait de tout. Bon.

Ses yeux disaient :  » Comprenez-vous ?
 » Pourquoi ne comprenez-vous pas ?  »

Mais nul n’a voulu faire le premier pas,

Voulant trop tomber ensemble à genoux.

(Comprenez-vous ?)
Où est-elle à cette heure ?

Peut-être qu’elle pleure

Où est-elle à. cette heure ?

Oh ! du moins, soigne-toi je t’en conjure !
Ô fraîcheur des bois le long de la route,

Ô châle de mélancolie, toute âme est un peu aux écoutes,

Que ma vie

Fait envie !

Cette impériale de diligence tient de la magie.
Accumulons l’irréparable !

Renchérissons sur notre sort !

Les étoiles sont plus nombreuses que le sable

Des mers où d’autres ont vu se baigner son corps;

Tout n’en va pas moins à la Mort,

Y a pas de port.
Des ans vont passer là-dessus,

On s’endurcira chacun pour soi,

Et bien souvent et déjà je m’y vois,

On se dira :  » Si j’avais su  »

Mais mariés, de même, ne se fût-on pas dit :

 » Si j’avais su, si j’avais su ! « !

Ah! rendez-vous maudit !

Ah ! mon cœur sans issue !

Je me suis mal conduit.
Maniaques de bonheur,

Donc, que ferons-nous ? Moi de mon âme,

Elle de sa faillible jeunesse!

Ô vieillissante pécheresse,

Oh ! que de soirs je vais me rendre infâme

En ton honneur !
Ses yeux clignaient :  » Comprenez-vous ?

 » Pourquoi ne comprenez-vous pas ?  »

Mais nul n’a fait le premier pas

Pour tomber ensemble à genoux. Ah !
La lune se lève,

Ô route en grand rêve !
On a dépassé les filatures, les scieries,

Plus que les bornes kilométriques,

De petits nuages d’un rose de confiserie,

Cependant qu’un fin croissant de lune se lève.

Ô route de rêve, ô nulle musique

Dans ces bois de pins où depuis

Le commencement du monde

Il fait toujours nuit,

Que de chambres propres et profondes!

Oh ! pour un soir d’enlèvement !

Et je les peuple et je m’y vois,

Et c’est un beau couple d’amants,

Qui gesticulent hors la loi.
Et je passe et les abandonne,

Et me recouche face au ciel,

La route tourne, je suis Ariel,

Nul ne m’attend, je ne vais chez personne.

Je n’ai que l’amitié des chambres d’hôtel!
La lune se lève,

Ô route en grand rêve !

Ô route sans terme,

Voici le relais,

Où l’on allume les lanternes,

Où l’on boit un verre de lait,

Et fouette postillon,

Dans le chant des grillons,

Sous les étoiles de Juillet.
Ô clair de Lune,

Noce de feux de Bengale noyant mon infortune,

Les ombres des peupliers sur la route

Le gave qui s’écoute

Qui s’écoute chanter,

Dans ces inondations du fleuve Léthé,
Ô solo de lune,

Vous défiez ma plume.

Oh ! cette nuit sur la route;

Ô Étoiles, vous êtes à faire peur,

Vous y êtes toutes ! toutes !

Ô fugacité de cette heure

Oh ! qu’il y eût moyen

De m’en garder l’âme pour l’automne qui vient !
Voici qu’il fait très, très-frais,

Oh ! si à la même heure,

Elle va de même le long des forêts,

Noyer son infortune

Dans ces noces du clair de lune !

(Elle aime tant errer tard !)

Elle aura oublié son foulard,

Elle va prendre mal, vu la beauté de l’heure !

Oh ! soigne-toi je t’en conjure !

Oh ! Je ne veux plus entendre cette toux !
Ah ! que ne suis-je tombé à tes genoux !

Ah ! que n’as-tu défailli à mes genoux !

J’eusse été le modèle des époux.

Comme le frou-frou de ta robe est le modèle des frou-frou.

Petits Mystères

Chut ! Oh ! ce soir, comme elle est près !

Vrai, je ne sais ce qu’elle pense,

Me ferait-elle des avances ?

Est-ce là le rayon qui fiance

Nos cœurs humains à son cœur frais ?
Par quels ennuis kilométriques

Mener ma silhouette encor,

Avant de prendre mon essor

Pour arrimer, veuf de tout corps,

A ses dortoirs madréporiques.
Mets de la Lune dans ton vin,

M’a dit sa moue cadenassée ;

Je ne bois que de l’eau glacée,

Et de sa seule panacée

Mes tissus qui stagnent ont faim.
Lune, consomme mon baptême,

Lave mes yeux de ton linceul ;

Qu’aux hommes, je sois ton filleul ;

Et pour nos compagnes, le seul

Qui les délivre d’elles-mêmes.
Lune, mise au ban du Progrès

Des populaces des Étoiles,

Volatilise-moi les moelles,

Que je t’arrive à pleines voiles,

Dolmen, Cyprès, Amen, au frais !

Solutions D’automne

Tout, paysage affligé de tuberculose,

Bâillonné de glaçons au rire des écluses,

Et la bise soufflant de sa pécore emphase

Sur le soleil qui s’agonise

En fichue braise
Or, maint vent d’arpéger par bémols et par dièzes,

Tantôt en plainte d’un nerf qui se cicatrise,

Soudain en bafouillement fol à court de phrases,

Et puis en sourdines de ruse

Aux portes closes.
– Yeux de hasard, pleurez-vous ces ciels de turquoise

Ruisselant leurs midis aux nuques des faneuses,

Et le linge séchant en damiers aux pelouses,

Et les stagnantes grêles phrases

Des cornemuses?
La chatte file son chapelet de recluse,

Voilant les lunes d’or de ses vieilles topazes;

Que ton Delta de deuil m’emballe en ses ventouses!

Ah! là, je m’y volatilise

Par les muqueuses!
Puis ça s’apaise

Et s’apprivoise,

En larmes niaises,

Bien sans cause

Pierrots

I
C’est, sur un cou qui, raide, émerge

D’une fraise empesée idem,

Une face imberbe au cold-cream,

Un air d’hydrocéphale asperge.
Les yeux sont noyés de l’opium

De l’indulgence universelle,

La bouche clownesque ensorcèle

Comme un singulier géranium.
Bouche qui va du trou sans bonde

Glacialement désopilé,

Au transcendantal en-allé

Du souris vain de la Joconde.
Campant leur cône enfariné

Sur le noir serre-tête en soie,

Ils font rire leur patte d’oie

Et froncent en trèfle leur nez.
Ils ont comme chaton de bague

Le scarabée égyptien,

À leur boutonnière fait bien

Le pissenlit des terrains vagues.
Ils vont, se sustentant d’azur!

Et parfois aussi de légumes,

De riz plus blanc que leur costume,

De mandarines et d’œufs durs.
Ils sont de la secte du Blême,

Ils n’ont rien à voir avec Dieu,

Et sifflent:  » tout est pour le mieux

« Dans la meilleur’ des mi-carême !  »
II
Le cœur blanc tatoué

De sentences lunaires,

Ils ont:  » Faut mourir, frères !  »

Pour mot-d’ordre-Évohé.
Quand trépasse une vierge,

Ils suivent son convoi,

Tenant leur cou tout droit

Comme on porte un beau cierge.
Rôle très-fatigant,

D’autant qu’ils n’ont personne

Chez eux, qui les frictionne

D’un conjugal onguent.
Ces dandys de la lune

S’imposent, en effet,

De chanter  » s’il vous plaît ?  »

De la blonde à la brune.
Car c’est des gens blasés;

Et s’ils vous semblent dupes,

Çà et là, de la Jupe,

Lange à cicatriser,
Croyez qu’ils font la bête

Afin d’avoir des seins,

Pis-aller de coussins

A leurs savantes têtes.
Écarquillant le cou

Et feignant de comprendre

De travers, la voix tendre,

Mais les yeux si filous !
-D’ailleurs, de mœurs très fines,

Et toujours fort corrects,

(École des cromlechs

Et des tuyaux d’usines).
III
Comme ils vont molester, la nuit,

Au profond des parcs, les statues,

Mais n’offrant qu’aux moins dévêtues

Leur bras et tout ce qui s’ensuit,
En tête à tête avec la femme

Ils ont toujours l’air d’être un tiers,

Confondent demain avec hier,

Et demandent Rien avec âme!
Jurent  » je t’aime !  » l’air là-bas,

D’une voix sans timbre, en extase,

Et concluent aux plus folles phrases

Par des:  » mon Dieu, n’ insistons pas ?  »
Jusqu’à ce qu’ivre, Elle s’oublie,

Prise d’on ne sait quel besoin

De lune ? Dans leurs bras, fort loin

Des convenances établies.
IV
Maquillés d’abandon, les manches

En saule, ils leur font des serments,

Pour être vrais trop véhéments !

Puis tumultuent en gigues blanches,
Beuglant: Ange ! Tu m’as compris,

A la vie, à la mort ! -et songent :

Ah ! Passer là-dessus l’éponge !

Et c’est pas chez eux parti pris,
Hélas ! mais l’idée de la femme

Se prenant au sérieux encor

Dans ce siècle, voilà, les tord

D’un rire aux déchirantes gammes !
Ne leur jetez pas la pierre, ô

Vous qu’affecte une jarretière !

Allez, ne jetez pas la pierre

aux blancs parias, aux purs pierrots !
V
Blancs enfants de chœur de la lune,

Et lunologues éminents,

Leur Église ouvre à tout venant,

Claire d’ailleurs comme pas une.
Ils disent, d’un œil faisandé,

Les manches très-sacerdotales,

Que ce bas monde de scandale

N’est qu’un des mille coups de dé
Du jeu que l’Idée et l’Amour,

Afin sans doute de connaître

Aussi leur propre raison d’être,

Ont jugé bon de mettre au jour.
Que nul d’ailleurs ne vaut le nôtre,

Qu’il faut pas le traiter d’hôtel

Garni vers un plus immortel,

Car nous sommes faits l’un pour l’autre;
Qu’enfin, et rien de moins subtil,

Ces gratuites antinomies

Au fond ne nous regardant mie,

L’art de tout est l’Ainsi soit-il ;
Et que, chers frères, le beau rôle

Est de vivre de but en blanc

Et, dût-on se battre les flancs,

De hausser à tout les épaules.