L’élégie D’un Rouge-gorge

Flet noctem, ramoque sedens miserabile carmen

Integrat.

VIRG.

Si quand l’aube amène le jour,

Ou que le soir est de retour,

Je m’égare dans la vallée ;

Je cherche, hélas ! mais sans la voir

La bergère belle et voilée

Qui jadis sous l’ombre isolée,

En m’appelant venait s’asseoir ;

Et moi, suspendant ma volée

Pour prendre part à ses malheurs,

Ma voix tristement exhalée

Mêlait des soupirs de douleurs

À sa voix rêveuse et troublée,

Tandis que sur l’herbe étoilée,

La bergère parmi les fleurs

Laissait long-temps tomber ses pleurs.

Je ne gazouillais que pour elle,

Je la suivais sur mes buissons,

Et joyeux, je battais de l’aile

En la suivant. Quand les moissons

Disparurent sous la faucille,

Je m’étais dit : dans sa famille

J’irai vivre ; loin des glaçons,

Tremblans à la froide charmille,

J’aurai bien chaud ; la jeune fille,

Par ses conseils, par ses leçons,

Rendra plus belles mes chansons ;

Oui, disais-je, quand les nuages

Auront noirci l’azur des cieux,

Et quand l’autan et ses ravages,

Feront, des rameaux sans feuillages

Tomber mon nid silencieux,

J’irai sous un toit sans orages,

Oublier l’hiver pluvieux.

Hélas ! je ne vois plus personne,

Et je sens bien qu’on m’abandonne.

Que n’ai-je, vers d’autres climats,

Cherché sur la rive lointaine,

À l’approche des longs frimats,

La verdure d’une autre plaine,

Un air plus rempli de douceur,

Comme l’hirondelle ma sœur !

Voilà l’automne qui se passe,

Déjà des fleurs l’éclat s’efface ;

Et je suis sûr qu’il va neiger ;

Ou recourir dans le danger !

Pas un petit grain sur les treilles

Ne reste, une méchante main

A cueilli toutes les groseilles ;

Et l’on a d’un pied inhumain,

Sur la lisière du chemin,

Ecrasé les fraises vermeilles ;

Mon Dieu ! que vais-je devenir ?

Mais je vois une bergerie,

Je vais tâcher d’y parvenir.

M’y voilà ! D’une voix chérie

On va bientôt me caresser,

Car la maison n’est pas déserte :

Vers moi comme on va s’empresser,

Et devant la porte entr’ouverte

M’offrir gaîment un peu de pain,

Puis de l’eau fraîche avec du grain.

Berger, je suis le Rouge-Gorge,

Donne-moi l’hospitalité ;

Je ne demande qu’un peu d’orge,

Le Ciel bénira ta bonté :

Il t’aimera si tu m’accueilles,

Je n’ai pas de férocité ;

C’est moi qui couvre avec des feuilles

La victime du meurtre ; enfin

Je suis compatissant, j’ai faim :

Ouvrez au petit Rouge-Gorge,

Qui ne demande qu’un peu d’orge.

Le berger ne vient pas m’ouvrir,

Je n’entends pas sa voix sonore :

Le froid va me faire mourir,

Je suis pourtant tout jeune encore,

La pourpre à peine me décore,

Et sans revoir mes vieux parens,

Il faut à la fleur de mes ans

Finir aujourd’hui ma carrière ;

Aux buissons je vais dire adieu,

Et puis récitant ma prière,

Recommander mon âme à Dieu.
Paris, 21 février 1821.

Tristesse

Quand les vents froids du nord, sifflant dans la vallée,

Courbaient des saules noirs la tête échevelée ;

Quand la neige, en nos champs dépeuplés de gazon,

Laissait tomber des airs sa frileuse toison,

J’accusais tristement l’hiver de ma paresse,

Mais que l’herbe, disais-je, en nos prés reparaisse,

Que le ruisseau glacé recommence à courir,

L’abeille à voltiger, l’églantine à s’ouvrir,

Que l’oiseau, retrouvant ses palais de feuillages,

Comme un bouquet qui vole, anime les ombrages,

Et l’éclair endormi renaîtra dans mes yeux ;

Mon front sera serein, mon cœur sera joyeux,

Et de mes vers captifs la source qui sommeille,

Va comme le ruisseau, l’églantine et l’abeille,

Bondir et murmurer, voltiger et fleurir.

Qui pourrait s’égayer, quand tout semble périr,

Quand, veuve du soleil, dont l’éclat la fait vivre,

La nature se meurt sous son manteau de givre !

Attendez que la terre ait cessé de pleurer,

Je chanterai peut-être au lieu de soupirer.

Tout est sombre à présent: voila pourquoi ma lyre,

Pourquoi mon âme est triste, et ne sait pas sourire.

Le printemps maintenant rajeunit nos buissons,

Le torrent ne dort plus sous le joug des glaçons,

Avec le renouveau voici les hirondelles,

Qui baignent dans nos lacs la pointe de leurs ailes,

Et le gai loriot, rossignol du matin,

Qui fait luire au soleil ses plumes de satin.

Voici de fleurs en fleurs l’abeille qui butine,

Chaque rayon du jour éveille une églantine.

Mon esprit cependant a gardé sa langueur,

Et l’hiver engourdi ne me sort pas du cœur,

J’ai changé de tristesse et non pas d’habitude ;

C’est que la prévoyance est une morne étude,

Qui jette un voile noir sur toutes les saisons ;

L’âme sans avenir n’a pas deux horizons.

L’ennui fane, en naissant, nos plus pures délices,

Et de nos plus beaux champs dévore les prémices.

Voila pourquoi je pleure, et pourquoi mon amour

Au milieu du printemps n’en sent pas le retour.

Comme j’étais joyeux au sortir de l’enfance !

Mon incrédulité défiait la souffrance.

Les prés étaient plus verts, et les arbres plus beaux,

Et les airs, ce me semble, avaient bien plus d’oiseaux.

La nature, à cet âge, étincelle de charme.

Chaque idée, en passant, nous emporte une larme ;

On essaie, on choisit vingt sentiers a la fois,

Et le plaisir dans tous éparpille sa voix.

On croit sur son ‘génie assurer sa mémoire,

On assigne une forme aux rêves de la gloire,

Les serres de l’amour étreignent sans douleur,

Même en pleurant, l’espoir a les traits du bonheur.

Plus tard sans la choisir, on a reçu sa route :

Le peu que vaut la gloire, et le prix qu’elle coûte,

On le sait : le dégoût a mis sur nous la main :

La moitié de nos nœuds s’est rompue en chemin,

Ceux qu’on voudrait former deviennent impossibles,

Et ce cœur sillonné de rides invisibles,

Vieux, sans être un vieillard, l’esprit chauve et muet,

On s’avance, isolé, vers ce terme inquiet,

Qui nous promet de loin un repos dont on doute.

Quand on souffre, la mort ne vient que goutte à goutte.

Voilà pourquoi mon âme est si triste, et pourquoi

Le printemps, sans me voir, passe à côté de moi.

Les Blocs Erratiques

Oui, lorsque de son âme entr’ouvrant les abîmes,

On en tâte des yeux les profondeurs sublimes,

Et qu’on en suit en soi les flux et les reflux,

Nous y voyons souvent, entiers ou vermoulus,

Se dresser devant nous des quartiers de pensée

D’une date inconnue, ou du moins effacée,

Qui, merveilleux d’aspect ou d’un sinistre abord,

Nous semblent avec nous n’avoir aucun rapport,

Et sont, on ne sait comme, implantés dans nos têtes.

Y sont-ils arrivés portés par des tempêtes,

Qui, sans nous en douter, nous ont jadis surpris,

Et sont-ils demeurés debout dans nos esprits

Comme autant de témoins de quelque ancien naufrage ?

L’homme qui vit n’est-il, épave d’un autre âge,.

Qu’un reste transformé de l’homme d’autrefois,

Qui sous un joug nouveau vient subir d’autres lois ?

L’homme, semblable en tout au globe qu’il habite,

A-t-il, comme ce globe, à décrire une orbite,

Et chaque époque en lui, comme sur son berceau,

Laisse-t-elle, en fuyant, la marque de son sceau ?

De poussière en poussière, essence vagabonde,

A-t-on déjà vécu, lorsque l’on vient au monde,

Et ces rêves, qu’on prend ici pour des hasards,

Ne seraient-ils en nous que des reflets épars,

Que des rayons perdus d’une mémoire éteinte,

Que rallume un regard, que ravive une plainte ?

C’est ce que nous saurons peut-être quelque jour,

Quand, ayant ici-bas achevé notre tour,

Nous sentirons que l’âme, enfin libre et ravie,

Touche au dernier relai de sa dernière vie.

Venise

Gondolier ! à Venise. — O ville enchanteresse !

Enfin je t’aperçois : Venise, une déesse

A d’un coup de baguette élevé sur les mers

Tes châteaux élégants, ton magique univers !

Au détroit de Sicile, on prétend que Morgane,

Déroulant tout à coup sa cité diaphane,

Y sème de ses dons le vaporeux trésor,

Sur un sol transparent jette des temples d’or ;

Puis, de leur toit vermeil dissipe le prodige :

Mais toi, réalisant ce merveilleux prestige,

Tu montres tous les jours, comme dans leurs berceaux,

Tes palais endormis sur l’abîme des eaux.

Quel amant de tes nuits n’a béni le silence,

De tes chemins flottants la discrète indolence ?

Qu’on me verra de fois errant sur tes canaux,

Au doux bruit de la rame, au chant des boléros,

Dans la barque rêveuse où joûra ma paresse,

Bercer sous mes baisers l’amour d’une maîtresse !

Oui, quand l’astre du jour viendra du haut des cieux

Sur le miroir bruni des flots capricieux

De vingt îles d’argent semer l’éclat mobile,

Navigateur sans crainte et pourtant inhabile,

J’irai, le luth en main, sur un canot furtif,

Tenter cet archipel brillant et fugitif,

Et, de mes longs plaisirs savourant l’ambroisie,

M’enivrer de bonheur, d’amour, de poésie.

Hélas ! en approchant, ces rêves gracieux,

Comme un char qui s’éloigne, abandonnent nos yeux.

Le génie engourdi sent expirer sa flamme ;

Je ne sais quel fardeau tombe et pèse sur l’ame ;

Le soleil monotone est déjà moins riant.

Cette ville qui semble un vaisseau d’Orient

Arrivé par hasard dans un port d’Italie,

Qui, d’un éclat si riche autrefois embellie,

Étalait sur les flots qu’elle avait maîtrisés,

Sa pourpre conquérante et ses mâts pavoises.

Cette ville aujourd’hui semble, en butte à l’orage ,

Sur son ancre appuyée, attendre le naufrage.

La laine asiatique et le luxe des arts

N’ornent plus ses cafés, ses kiosques, ses bazars.

Sous le voile qui cache ou qui feint la jeunesse,

Les femmes ne vont plus, brillantes d’allégresse,

Du ridotto muet éveiller les concerts,

Ou promettre à l’amour les faveurs de leurs fers.

On dirait qu’un fléau, venu d’un autre empire,

La peste, a poursuivi cet immense navire.

Au rivage du Maure un moment arrêté,

Ce n’est pas ce fléau, qu’il en a rapporté,

Qui gangrène aujourd’hui l’impure multitude ;

C’en est un plus affreux. car c’est la servitude.
Qu’avec douleur alors, ô Cybèle des mers,

Nous contemplons tes murs, tes monuments déserts !

Les voilà dépouillés de leur antique gloire.

Tes vaisseaux ne vont plus, frétés par la victoire,

Vers les sources du jour, qui l’attendent en deuil,

Du lion de Saint-Marc désaltérer l’orgueil ;

Ses ailes vers le ciel ont beau s’étendre encore,

Elles ont oublié les chemins du Bosphore ;

Leur essor immobile atteste leur sommeil.

Comme une aigle captive à l’aspect du soleil,

Il regarde les mers autrefois son domaine,

Et tend de tout son poids la longueur de sa chaîne ;

Mais rien ne lui rendra son vol large et hautain,

L’esclavage est plus lourd que ses ailes d’airain.
Qui ne t’admirait pas, quand l’encens de la terre,

Rome de l’Océan, était ton tributaire ;

Quand les flots, de Lépante accourus triomphants,

Battaient ces ponts guerriers que souillent tes enfants,

Ou quand le Bucentaure, autel patriotique,

Formait l’hymen du Doge et de l’Adriatique !

Veuve aujourd’hui, la mer ne voit plus sur ses eaux

S’étendre et se baigner l’ombre de tes drapeaux,

Et saint Marc ne voit plus sur sa tour solennelle,

La Liberté, debout comme une sentinelle,

Signaler les dangers qui menacent ton sein,

Et gouverner ton peuple, un phare dans la main.

Oh ! combien j’implorais du fond de ma faiblesse

L’honneur d’utiliser mon oisive jeunesse !

J’avais vu tout Venise, exploré ses remparts,

Interrogé sa cendre, et ses lambeaux épars.

Des mines de l’histoire exhumant la richesse,

J’avais de son passé décoré sa vieillesse ;

Il fallait à mes yeux des spectacles nouveaux,

Des pays généreux, de généreux travaux ;

J’aurais voulu des mers traverser la distance,

Au secours des mourants porter mon existence,

Rencontrer des périls qui fuyaient sous mes pas.

Aux échos du Lido je ne demandais pas

Ces refrains caressants des octaves du Tasse,

Que ne promène plus la gondole qui passe :

Je demandais le bruit du bronze et des clairons,

Et le cri du poète au sein des escadrons,

De la lyre et du fer frappant la tyrannie.

Eh ! que ne peut-il pas, armé de son génie !

Des guerriers qu’il soutient consacrant la valeur,

Il peut, s’ils sont vaincus, racheter leur malheur,

Comme l’on vit jadis défaits à Syracuse,

Les Athéniens captifs sauvés par une muse ;

La lyre d’Euripide acquitta leur rançon.

Sur son char de triomphe elle arrêta Gélon :

Sa main laissa tomber l’épée avec les rênes,

Et ses mille affranchis, retournant vers Athènes,

Mêlaient un nom tragique au cri de liberté.

On entend cependant le vulgaire hébété,

Au milieu des concerts que l’avenir répète,

Demander en riant ce que c’est qu’un poète ?

Que je voudrais répondre en l’étant à mon tour !

C’est un dieu renfermé dans cet étroit séjour,

Qui s’élève vivant au-dessus de l’histoire,

Et vers le ciel natal remonte par la gloire.

Les Bruits De La Nuit

L’homme a beau s’insurger contre ses rêves, ses rêves sont plus forts que lui. Une impression qu’il ne peut ni maîtriser, ni comprendre, vient souvent contredire à l’improviste les plus hautes spéculations de son esprit, donner un démenti à ses plus intrépides négations. Quel hardi penseur n’a pas quelquefois, dans la nuit, entendu avec une sorte d’anxiété ces bruits mystérieux, qui semblent se donner rendez-vous dans l’ombre ? On dirait que quelque chose vit sourdement dans la matière, et prend, quand tout se tait, une voix pour nous parler : langage indéfinissable, imposant comme le silence, obscur comme les ténèbres. Message énigmatique de l’avenir ou du passé, il inquiète également la raison. Ce qui n’est plus nous effraye autant que ce qui n’est pas : c’est toujours l’inconnu.
27 février

Les Chemins De Fer

Il m’est impossible de regarder sans une sorte de tristesse ces chemins merveilleux auxquels notre industrie semble donner des ailes. Je ne sais si c’est un progrès que de pouvoir fendre ainsi l’espace comme une flèche ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que cela me rend plus sensible la rapidité de la vie, qui, avant notre invention, l’était cependant bien assez. Ces rainures de fer où nous sommes forcés de courir sans dévier d’une ligne, emportés par une puissance aussi aveugle, presque aussi indomptable que la foudre, n’est-ce pas une image de cet implacable sort qui nous entraîne, et dont nous sommes les esclaves alors même que nous croyons les maîtriser ? On croit gagner du temps parce qu’on l’accélère. Mais ces voyages étourdissants ne font qu’abréger l’existence, qui n’est, elle, qu’une traversée. Ils ne permettent pas la mémoire, le seul moyen qu’ait l’homme d’allonger et de doubler ses jours. L’unique souvenir qu’ils nous laissent, c’est qu’on va vite. Aller vite, c’est mourir plus tôt.
18 décembre

Les Deux Aveugles

Nous étions à moitié de tout.

MONTAIGNE. Liv. I, chap. 27.

Au milieu de ces monts qui dominent l’Alsace,

Où de muets torrens, des abîmes de glace

Assiègent de dangers les pas du voyageur,

Où d’antiques ravins la profonde largeur

Semble, en se dérobant sous l’épaisseur des neiges,

Aux courses du chasseur tendre d’horribles pièges ;

Un vallon se déploie entre un double coteau.

Là, naquit autrefois dans un simple château

Deux enfans qu’on nommait Eudoxe et Léonie ;

De leurs yeux inclinés la vue était bannie,

Et leurs mères long-temps s’affligèrent sur eux.

Ils semblaient, aux regards qui surveillaient leurs jeux,

Vivre dans ce sommeil qui s’agite et se lève,

Et donne un air de vie aux mensonges d’un rêve.

Ils entendaient souvent comparer leurs appas,

Au coloris des fleurs qu’ils ne comprenaient pas :

Car en les respirant, leur naïve ignorance

Croyait que le parfum en était la nuance ;

Et ces jeunes enfans demandaient quelquefois

Quelle couleur avait leur haleine et leur voix.

Sans être frère et sœur, unis par leur naissance,

Et rapprochés encor par la même impuissance,

Ils s’aimaient, sans savoir qu’on pût vivre autrement :

Ce besoin de leur cœur n’était pas un tourment ;

L’amour était pour eux utile et salutaire,

Comme l’air qu’on respire, et l’eau qui désaltère.

Un jour, on leur apprit qu’un fer industrieux

Peut briser les liens qui captivent les yeux,

Et par un sens de plus compléter l’existence ;

Mais d’un art protecteur rejetant l’assistance :

 » Eh, que nous fait le jour pour nous en informer !

 » Nous ne voulons pas voir, nous voulons nous aimer.

 » S’il nous manque le jour, c’est qu’il nous est contraire :

 » De vivre l’un pour l’autre il pourrait nous distraire,

 » Et Dieu, qui fit le jour, ne l’a pas fait pour nous.  »

Pour les convaincre enfin, leurs mères à genoux,

Jurent qu’en se voyant on s’aime davantage ;

Plus d’obstacle : et le fer, qu’instruit une main sage,

D’un prodige incertain essayant les hasards,

Interroge la nuit, où dorment leurs regards.

Léonie entrevoit un rayon là première,

Mais son œil aussitôt refusant la lumière,

Rentre dans son sommeil pour ne plus le quitter ;

Sur l’œil de son amant le jour va s’arrêter,

Mais il ne s’éteint point au foyer qu’il éveille ;

Et ceux dont l’existence autrefois fut pareille,

Vont, sans se séparer, suivre un autre chemin,

Ainsi naissent parfois dans le même jardin

Deux rosiers, que n’a point visités la culture ;

La greffe se prépare à changer leur nature :

L’un renaît embelli du parfum de ses fleurs ;

L’autre aussi de la greffe a souffert les douleurs,

Mais il accuse un art pour lui seul sans prodige,

Et sous la même écorce il sent mourir sa tige.

L’enfant qui sur ses pieds commence à se mouvoir,

En apprend jour à jour l’usage et le pouvoir ;

Eudoxe apprit ainsi comment à la lumière,

Il fallait par degrés confier sa paupière.

Un bandeau la retient, et c’est avec lenteur

Qu’il en voit s’éclaircir le tissu protecteur.

Lorsqu’on lui découvrit la clarté toute nue,

Sa maîtresse était là pour être reconnue ;

Mais il chercha sa mère et tomba dans ses bras,

Et l’aveugle lui dit : Tu ne me vois donc pas ?

Il entra dans son cœur une flamme jalouse.

Eudoxe demandait à l’avoir pour épouse ;

Elle disait :  » Eudoxe, il me faudra mourir,

 » Tout ce que vous verrez je ne puis le chérir ;

 » Votre âme est libre, et moi la mienne est prisonnière,

« Vous ne m’aimerez plus de la même manière ;

 » Entre nous deux déjà tout n’est plus partagé,

 » Tout va changer pour nous, si tout n’est pas changé.  »

Eudoxe lui disait :  » O toi seule es ma vie,

 » Que ne peux-tu savoir combien ma main ravie

 » Sent mieux frémir ta main depuis que je la vois ;

 » Combien ta bouche est belle au souffle de ta voix.

 » Tu crois que la beauté tient au nom que l’on aime,

 » Et je l’ai cru, ma sœur ; je m’abusais de même :

 » Mais la beauté c’est toi, c’est ce que j’ignorais ;

 » En te voyant, ma sœur, j’ai cru que je mourrais.  »

 » — Voilà ce que j’ai craint, tu m’aimes davantage,

 » Et moi, je ne puis pas ; tu changes de langage,

 » Et moi, je suis contrainte à conserver le mien ;

 » Le monde que j’habite est différent du tien.

 » La terre n’a pour moi qu’un homme, c’est mon frère ;

« Je ne connaîtrai rien qui puisse m’en distraire ;

 » Mais toi dans d’autres nœuds cherchant d’autres douceurs,

« Les femmes désormais seront toutes tes sœurs ;

 » Et si toutes n’ont pas tant de charme à t’entendre,

 » Elles auront de plus des yeux pour te comprendre.  »

On voulut, mais en vain, ramener sa raison :

La jalousie amère, invincible poison,

Se créa dans son cœur un asile incurable.

L’insomnie accablait cette âme inconsolable.

À peine avait des nuits le char silencieux,

Au réveil du matin abandonné les cieux,

Léonie écoutait ; et son amour sévère,

Accusait de retard le salut de son frère ;

Eudoxe, déjà loin du lit et du sommeil,

Épiait sur les monts les rayons du soleil.

Pour cacher son bonheur à celle qui l’ignore,

Il allait jouir seul, s’enivrer de l’aurore,

Et la vierge pleurait, en répétant tout bas :

 » Le jour vaut mieux que moi, l’ingrat ne m’aime pas.  »

Eudoxe avec chagrin vit la noire tristesse

Se mêler à la fleur du teint de sa maîtresse.

S’ils allaient s’égarer dans champs, dans les bois,

En vain sur ses plaisirs il contraignait sa voix :

 » À quoi donc penses-tu, lui disait Léonie ?

 » Du chant de ces oiseaux j’écoute l’harmonie,

 » Eudoxe, et cependant j’aime mieux tes discours,

 » Et malgré ces oiseaux je les entends toujours,

 » Mais toi qui peux les voir, je sens bien, disait-elle,

 » Que tu dois m’oublier et que je suis moins belle.  »

En vain de son amant elle aimait le bonheur,

Elle eût voulu remplir elle seule son cœur.

Le temps pouvait un jour guérir cette blessure,

Eudoxe impatient crut la ruse plus sûre :

Il se feignit aveugle. Il disait que ses yeux

N’avaient pu supporter un ciel trop radieux,

Qu’ils s’étaient refermés, et qu’une nuit profonde

Lui cachait à jamais le spectacle du monde.

Il se feignit aveugle, et la tranquillité,

Rentra dans un amour par l’amour agité.

Un rameau que le fer dépouilla de verdure,

Parut de tous ses pas aider la marche obscure ;

Et retenant sa voix, et son œil étonné,

Ou même à ne rien voir par son cœur condamné,

Comme dans son enfance il se remit à vivre,

Et guidant sa maîtresse, il paraissait la suivre.

Hélas, qui peut long-temps se cacher de l’amour !

Le mal de Léonie empirait chaque jour ;

Et chaque jour des pleurs de sinistre présage,

De ses beaux yeux muets tombaient sur son visage ;

Le charme du sourire avait fui ses attraits

 » Je ne m’abuse pas autant que je voudrais ;

 » Je sais que je t’afflige et je sais que tu m’aimes,

 » Et nous avons pourtant cessé d’être les mêmes ;

 » Le souvenir des yeux, le monde, sa beauté,

 » Partagent Léonie en ton cœur enchanté.

 » Puis ta ruse d’ailleurs, tu crois que je l’ignore ?

 » L’amour révèle tout à l’âme qui l’implore.

 » Pourquoi, quand nous allons errer dans les sentiers,

 » Ne me piqué-je plus aux buissons d’églantiers ?

 » Quand tu viens avec moi gravir sur la montagne,

 » Jamais un seul caillou ne blesse ta compagne,

 » Tu les écartes donc ? Rien n’est comme autrefois ;

 » Et, dit-elle en pleurant, je sens bien que tu vois !  »

Son cœur se nourrissait d’une fièvre cuisante,

L’Amour eut beau lui tendre une main complaisante ;

Elle mourut. Eudoxe, égaré, furieux,

S’indignait de jouir du spectacle des cieux ;

Sans connaître l’hymen, déplorant son veuvage,

La nature pour lui prit un aspect sauvage.

Il insultait du jour la funeste clarté,

Il n’aimait que la nuit : car dans l’obscurité

S’étaient formés les nœuds de sa chaîne éphémère.

Un remède bientôt s’offrit à sa misère,

Un remède terrible égal à ses douleurs !

Ses yeux trop lentement s’éteignaient dans les pleurs,

Et le fer fut plus prompt que le poison des larmes.

Son avenir alors eut pour lui quelques charmes ;

Il pouvait expirer comme elle avait vécu.

Mais la mort le fuyait comme un guerrier vaincu

Que dédaigne, en passant, le glaive qui la porte,

Il fallut la chercher ; elle était à sa porte.

Il partit seul, sans guide ; et quand le lendemain

On prit, pour le trouver, le périlleux chemin

Qu’avaient marqué ses pas, empreints de place en place,

Sur les bords d’un torrent on en perdit la trace.

Paris, 1817.

Les Deux Mélodies

Victa morte finit sœpe vitam, spiritu prius

Deficiente, quam cantu.

PLINE, X. 29.

Le soleil par le soir était déjà voilé,

Le platane déjà, le saule échevelé,

Allongeait sur les eaux une ombre plus obscure ;

Sous les lois du sommeil ramenant la nature,

Le silence régnait à la place du jour,

Quand sous de frais rameaux s’en vint un troubadour,

Récemment arrivé des guerres de Syrie,

Égarer de ses chants la molle rêverie.

Un rossignol veillait dans son nid commencé ;

Aux sons brillans du luth l’oiseau s’est avancé :

Il les apprend tout bas, et ce qu’il vient d’apprendre,

Son gosier moins timide osant enfin le rendre,

Il fait parler l’amour du jeune musicien

Comme au fond de ses bois il fait parler le sien.

Le ménestrel s’étonne à tant de mélodie,

Et commence à sentir sa lyre moins hardie ;

Il soulève la tête, et d’un œil curieux

Il cherche ce rival qui doit venir des cieux.

De sa voix déliée admirant la souplesse,

Il veut à d’autres chants provoquer sa faiblesse,

Et d’un écho si tendre effrayer les efforts.

Ce n’est plus le bonheur qui rit dans ses accords,

Ce n’est plus de l’amour le langoureux délire ;

C’est la main du dieu Mars qui bondit sur la lyre :

Dans ses sons, tour à tour on entend les soldats

Ralentir ou presser le bruit sourd de leurs pas,

Tandis qu’en hennissant, la cavale guerrière

De ses ongles armés bat et mord la poussière..

La lyre imite tout : et lorsque des combats

Sur la corde adoucie expire le fracas,

Comme le char du Dieu que dirige la gloire,

Elle s’arrête enfin par un cri de victoire.

Le luth se tait : l’oiseau reste silencieux ;

Le ménestrel écoute, il regarde, et joyeux,

Voyant que son rival n’a pas pris sa volée,

Il croit du rossignol la gloire désolée.

Soudain le chantre ému réveille ses accords :

De son gosier flexible étalant les trésors,

Il répond à son tour à cet hymne de guerre ;

Peut-être sous sa voix l’image se resserre,

Mais rien n’est oublié, mais rien ne s’affaiblit.

Ainsi quand le graveur, sur l’airain qu’il polit,

Veut d’un vaste tableau restreindre l’étendue,

Sans changer les objets, son art les diminue

Le luth n’est pas vaincu, mais il est égalé,

C’est presqu’une défaite ; et de ce chantre ailé

L’instrument veut tenter les dernières ressources.

Le ménestrel ému puise à toutes les sources,

Chaque corde à son tour tressaille sous ses doigts ;

Il mêle avec malice, et démêle à la fois

Tous les tons gradués d’une pure harmonie ;

En changeant de motif il change de génie,

Et l’oiseau, déjà las d’un combat inégal,

Se sent impatient des succès d’un rival.

Par la nature instruit dans un art qu’il ignore,

Il enfle de sa voix la richesse sonore ;

En cadence légère il la roule, et soudain,

Il la laisse mourir comme un écho lointain.

L’eau qui bondit et court, le feuillage qui tremble,

Sous son bec imités, se retracent ensemble ;

Et le jeune trouverre éperdu, mais charmé,

Laisse à ses pieds tomber le luth inanimé.

Mais le petit oiseau, trop sensible à la gloire,

N’ira pas dans les bois raconter sa victoire

Il tombe ; et sur le luth enfin silencieux,

Faible et muet, il meurt comme un son gracieux.
Paris, 30 novembre 1821.

Les Horloges

Les sabliers nous avertissent que nous devenons tous ce qui compte nos instants. Les clepsydres nous disent qu’il n’y a pas dans ce monde une minute qui ne puisse être marquée par une larme, et que les générations qui se succèdent ne sont rien de plus que des gouttes d’eau qui tombent. Orateurs silencieux, les cadrans solaires nous mesurent avec l’ombre la durée de la lumière et nous répètent sans cesse que peine et plaisir, rien ne marche qui ne fasse partie de la mort. Les sabliers, les clepsydres, les cadrans solaires ne parlaient à la pensée qu’en s’adressant aux yeux. L’homme a trouvé que ce n’était point assez. Il a forcé l’oreille d’entendre et d’écouter la fuite du temps. Sans vouloir s’informer de ce qu’elles deviennent, il a mis des grelots au troupeau de ses heures, et, grâce à cette heureuse invention, il peut de moment en moment entendre sonner le glas d’une portion de sa vie.
6 décembre

Les Noms

Parabole
Nulla autem effigies..

..Mentes habitare et pectora gaudet.

STAT. THEB., L. XII.

Ébloui de l’éclat de sa propre couronne,

Quand le fils de Philippe était à Babylone,

Il voulut, non content de vaincre les mortels,

A son pouvoir terrestre asservir les autels.

De chacun des pays dont il était le maître,

A sa profane cour il fit venir un prêtre.

Quand ils furent venus, il les rassembla tous ;

Et montant sur son trône, il leur dit : Levez-vous.

Les prêtres, inclinés comme en un sanctuaire,

Se lèvent ; et le roi, prenant un front sévère,

Leur dit :  » Adorez-vous, reconnaissez-vous bien

 » Un ÊTRE tout-puissant sans qui l’homme n’est rien ;

 » Qui créa l’univers en lui disant de naître,

 » Et qu’on n’a pas besoin de voir pour le connaître ?  »

Tous les prêtres alors en passant devant lui,

Inclinèrent la tête et répondirent : Oui..

Alors il demanda quel nom dans leur langage

Désignait tour à tour cet ÊTRE à leur hommage.

Des oracles du Gange un pieux confident

Lui répondit :  » BRAMA, qui veut dire le Grand.  »

—  » Nous appelons ORMUS cet esprit de lumière,

 » Qui donne en réchauffant une âme à la matière,  »

Dit un Guèbre ; — et L’Hébreu :  » Son nom est Jehova,

 » Par qui le froid limon en l’homme se leva,

 » Qui fut, et qui jamais ne pourra cesser d’être.  »

C’est ainsi qu’à son tour répondait chaque prêtre,

Et que tous les pays avaient chacun leur nom

Pour adresser leurs vœux à l’Être immense et bon.

Le roi se prit alors d’une grande colère :

 » Il n’est plus désormais qu’un maître de la terre,

 » Et la terre aujourd’hui qui n’obéit qu’à moi,

 » Ne doit avoir qu’un Dieu, comme elle n’a qu’un roi ;

 » Ce Dieu, c’est JUPITER ; et je veux qu’on l’encense :  »

Et la cour trouvait sage un abus de puissance.

Mais les prêtres muets étaient tous affligés ;

Et les prêtres alors autour de lui rangés,

S’écrièrent :  » Seigneur, tu règnes sur la terre,

 » Tu peux changer ses lois par le droit de la guerre ;

 » Mais le Dieu paternel par un peuple adoré,

 » Et que des jours sans nombre ont rendu plus sacré,

 » On ne pourra jamais l’oublier pour un autre,  »

 » — Il le faudra, pourtant ; car mon Dieu c’est le vôtre,  »

Reprit avec courroux ce monarque fougueux.

Un philosophe alors de qui les blancs cheveux

Attestaient une vie en sagesse féconde,

Un Brame, qui suivait cette cour vagabonde,

Lui demanda le droit de parler à son tour ;

Puis :  » Prêtres ? leur dit-il, l’astre vivant du jour,

 » Cet éternel foyer du feu qui nous éclaire,

 » Répand-il sous vos cieux sa chaleur tutélaire ?  »

Tous les prêtres alors rangés autour de lui,

Inclinèrent la tête et répondirent : Oui.

L’un après l’autre ensuite ils dirent au Bramine,

Comment ils appelaient la lumière divine,

Et chacun se trouva dire un mot différent.

Le vieux Bramine alors, au roi s’en référant :

 » Ne faut-il pas aussi que maintenant la terre,

 » Donne le même nom à l’astre qui l’éclaire,

 » Et que partout enfin ce nom soit HELIOS ?  »

Alors le roi rougit et prononça ces mots :

 » — Conservons désormais la coutume où’ nous sommes,

 » Le GRAND-ÊTRE est partout où se trouvent des hommes.  »
Passy, le 30 août 1822.

Les Nymphes Sur La Neige

Hibernas juvat exercere palestras.

C. CALCAGNINUS.

Déjà depuis deux jours la piquante froidure

Enchaînait des ruisseaux la course et le murmure ;

Et les troupeaux frileux, chassés par la saison,

Semblaient avoir aux champs oublié leur toison :

Il neigeait. Mélœnis, blanche fille de l’Onde,

Au-dessus des glaçons levant sa tête blonde,

Éveille, par ses cris, les Nymphes des forêts,

Celles qui sous les eaux dérobent leurs attraits,

Et celles qui, suivant la vierge chasseresse,

Portent, de monts en monts, leur arc et leur adresse.

Accourez, leur dit-elle, et tandis qu’Apollon,

Guidant son char de feu loin de ce froid vallon,

De nos teints immortels ne peut brunir l’ivoire,

D’un combat pacifique essayons la victoire.

Vers la plaine, à ces mots, elle voit se hâter

Les nombreux bataillons qu’elle, vient d’exciter,

Et de leurs blancs guerriers l’innocente famille

Sur la neige honteuse, en riant, s’éparpille.

En globes mollissans l’albâtre s’arrondit ;

Sous ses armes bientôt chaque guerrier bondit ;

Sur le luth de Lesbos, où sa main se promène,

Le signal est donné par la docte Eurymène ;

La bataille s’engage, et feignant le courroux,

Les Nymphes à l’envi lancent d’humides coups.

Leur gorge, en repoussant le tissu qui la cache,

Ouvre un libre passage aux blessures sans tache.

Théone, enfant des mers, presque sœur de Cypris,

Va frapper de Cyrrha le visage surpris,

Et d’un rouge un peu pâle y jette le nuage ;

Telle au milieu du lait une rose surnage.

La Nymphe se prépare à venger cet affront,

Et sa main qui se courbe au-dessus de son front,

De Théone qui fuit menace au loin la fuite.

De la neige guerrière esquivant la poursuite,

Elle tombe : Zéphire, invisible et malin,

Soulevant en replis sa tunique de lin,

Révèle de son corps la blancheur ravissante ;

Théone, aux pieds ailés se lève rougissante,

Et d’un long rire entend retentir les éclats.

Cyrrha contre elle encore avait levé son bras ;

D’Opis, en ce moment, la ruse inattendue

L’arrête, et la menace expire suspendue.

La Nymphe se retourne, ardente à se venger,

Long-temps aux yeux d’Opis présente le danger,

Et suppliante en vain, l’inonde de ses armes.

Eurymène voyant s’échauffer les alarmes,

De la paix sur son luth veut donner le signal :

Un trait qui vient mourir sur son front virginal

Déroule en se fondant l’or bouclé de ses tresses

Que font du mol Eurus voltiger les caresses ;

Et la Nymphe incertaine où diriger ses pas,

Voit partout l’ennemi qu’elle ne connaît pas..

De son col gracieux Eucharis était fière ;

Calypso l’a blessé de sa Manche poussière.

Phléga, sous un cyprès, médite Ses assauts,

Et Lycoris l’attaque et fuit dans les roseaux.

Derrière un coudrier Nysa qui se dérobe,

Sent la neige d’Hellé se glisser sous sa robe.

On voit de toutes parts courir les combattans,

L’un l’autre s’aveugler de leurs cheveux flottans,

Et se faire au hasard des attaques peu sûres :

De ris et de baisers on mêle les blessures ;

Des vaincus qu’on poursuit, les cris vont jusqu’aux cieux

Egayer le nectar sur la lèvre des Dieux.

Dans l’arbrisseau natal les Dryades craintives,

S’empressent à cacher leurs terreurs fugitives :

Et les autres guerriers, par un adroit chemin,

Avec les traits glacés qui rougissent leur main,

Sous ces abris noueux, assiègent leurs compagnes.

Les combats plus bruyans agitent les campagnes ;

Les Faunes, enflammés d’un espoir curieux,

Les Sylvains, secouant le sommeil de leurs yeux,

Se lèvent tous d’accord, et tous d’un long silence,

De leurs pas libertins couvrant la pétulance,

Au seuil de leurs forêts se montrent à la fois ;

La Pudeur qui gémit sent défaillir sa voix.

Heureuse est la vertu des Dryades craintives,

Dont l’écorce a caché les terreurs fugitives.
Paris. Janvier 1819.

Les Stalactites

Comme un collier sans fin s’enchaînant goutte à goutte

Les étincelles d’eau qui perlent à la voûte,

S’y sculptent d’elles-mêmes en nuage argenté,

Et donnent pour coupole, à ce temple enchanté,

Un ciel de marbre blanc semé d’astres de neige.

Les songes ciselés des piliers de Jumiège

Dorment là sans lumière, attendant nos flambeaux.

Les panneaux ouvragés des gothiques tombeaux,

Ces nielles de fleurs, ces milliers d’arabesques

Dont l’Espagne a brodé ses églises moresques,

Demeurent là sans air, sans témoins, sans soleil.

Ces trésors, dont le jour respecte le sommeil,

Sont petit-être les pleurs de l’esprit de la terre,

Qui poursuit dans la nuit son oeuvre solitaire.

A quels miracles d’homme ici-bas comparer

Ce chaos d’où le monde est encore à tirer ?

Ne ressemble-t-il point au rêve du poète,

Demi-dieu prisonnier, dont la fièvre inquiète

Fuit le stérile éclat qui brûle nos chemins,

Et travaille, dans l’ombre, invisible aux humains ?

Vous admirez les fruits, que l’imprudent hasarde !

Qu’est-ce auprès cependant des richesses qu’il garde,

Nuages merveilleux de chefs-d’oeuvre perdus,

Comme un brouillard de l’âme au cerveau suspendus !

Ces ombres de prodige à nos yeux interdites,

Et du génie en deuil pensives stalactites,

Ces grappes de trésors sous nos fronts déposés,

Ce sont peut-être aussi des pleurs cristallisés.

L’étincelle Électrique

Lavoisier ne veut plus que l’eau soit un élément ; son art la décompose. L’eau visible renferme deux principes invisibles : deux gaz, dont l’un s’enflamme, dont l’autre accélère la combustion. Ainsi l’eau, qui rafraîchit et féconde, a pour principe ce qui brûle et ce qui dévore. Lavoisier, qui le prouve, a peine à le comprendre. Mais comment refaire le corps, après en avoir compris et séparé les substances ? L’étincelle électrique les touche, les enflamme, et l’eau coule de l’incendie. Il y a de même, au fond des âmes, je ne sais quels principes souverains qui, l’un de l’autre isolés, nous consument obscurément. Que l’étincelle électrique les frappe ! Ils s’enflamment, et la pensée jaillit, lumineuse, fluide, émule des fleuves et des torrents, rivale de la foudre qui l’enfante. Qui sait ! le chaos tout entier n’était peut-être qu’un amas confus de gaz qui se mêlaient sans s’unir : et le monde, cette pensée en relief de Dieu, est peut-être le résultat d’un coup de tonnerre. N’y a-t-il pas là de quoi faire éclater le cerveau ?
17 janvier.

L’exécution

Que me fuistu ? Mille Nymphes me cherchent
Les Muses m’ont apporté leurs presens,
J’ay de Venus les verds myrtes plaisans,
J’ay de Phebus les lauriers qui ne sechent.

Cruelle, au moins si tels biens ne t’allechent,
Si mon amour, si mes soucis pesans,
Pren, pren pitié de ces miens jeunes ans,
Qui comme l’herbe au soleil se dessechent.

Mais que me vaut tant estre de dueil plein ?
Si mon erreur ne prophetise en vain,
Si d’Apollon sont les fureurs certeines,

Un jour viendra qu’apres mon mal passé
Sur ton giron doucement renversé,
Tes doux baisers me pairont de mes peines.

Lucie

. Quos hora novissima junxit,

Componi tumulo non invideatis eodem.

OVID., liv. IV.

Elle était blanche et pure, et jamais dans Leinster

Les eaux n’ont répété de traits plus adorables

Que les traits de Lucie, amante de Walter.

Croyant, d’après le sien, tous les amours durables,

Et n’ayant que seize ans, elle crut au bonheur ;

Mais l’homme à la constance attache un déshonneur,

Il faut toujours qu’il trompe : et cet arbre infidèle

Qui revêt tous les ans une écorce nouvelle,

Portait encor les noms de Lucie et Walter,

Que Lucie était seule, et pleurait dans Leinster.

Comme on voit l’hyacinthe, ou l’iris au bleu tendre,

Livrés, dès leur naissance, aux vents qui font mourir,

S’effeuiller sur le sol qui ne peut les nourrir,

Sans avoir le parfum qu’on devait en attendre :

On voyait de la vierge expirer la beauté,

Sa bouche du sourire oublier la gaîté,

Et les fleurs du printemps pâlir sur son visage,

Qui de l’automne encor ne craignait pas l’outrage.

La vierge n’allait plus, dans de joyeux ébats,

Cueillir à la forêt la fraise et l’églantine,

Ou surprendre en son nid, la fauvette mutine,

Dont le bec maternel croit livrer des combats ;

Et l’oiseau fugitif des bois de Canarie,

Au bord de sa prison languissant ignoré,

Sans doute regrettait sa lointaine patrie,

Car il n’avait plus d’eau, ni de millet doré.

Le monde en ce temps-là parlait d’une madone

Qui ramène l’amour quand il nous abandonne ;

Et Lucie eut dessein d’aller la consulter.

Lucie était souffrante, et dans un long voyage

Ses pieds faibles et nus n’auraient pu la porter ;

Son cœur seul accomplit le saint pèlerinage.

Hôte toujours tardif du lit des malheureux,

Le sommeil l’accablait d’une pénible absence ;

Et s’il avait pitié de sa jeune innocence,

Ce bienfait, combattu par des songes affreux,

L’effrayait de la mort qu’imploraient ses alarmes ;

Elle ne savait plus à qui vouer ses larmes.

Or voici, quand l’hiver vient refroidir la nuit,

Ce que les vieux pasteurs, près du feu qui pétille,

Racontent longuement à leur jeune famille

Dont le cercle attentif se resserre sans bruit.

— C’est la veille du jour, où Dieu, dans son église,

Verra s’unir ensemble Adelgise et Walter :

Mais voyez quel orage avance sur Leinster,

Car Dieu ne bénit pas l’union d’Adelgise.

Le vent rase en sifflant la pente des coteaux,

L’orage éclate et gronde ; et l’airain de la cloche

Dont la voix tour à tour s’éloigne ou se rapproche,

Fait, en se balançant, frissonner les vitraux ;

De son réduit plaintif la corneille s’élance,

Voltige autour du toit par la grêle battu ;

Et l’oiseau de la mort, qui jusque-là s’est tu,

Des tombeaux qu’il habite interrompt le silence.

Séchée à son matin par les feux de l’amour,

La vierge délaissée a compris ce présage.

 » Tout m’annonce ma fin, j’ai vu mon dernier jour ;  »

Disait-elle tout bas aux filles de son âge

Qui pleuraient autour d’elle, et d’un soin complaisant

Présentaient à sa bouche un breuvage impuissant :

 » Une funeste voix, que je puis seule entendre,

 » Vers un monde nouveau me dit qu’il faut descendre ;

 » Et je vois une main que vous ne pouvez voir,

 » Dont le signe m’appelle : adieu, filles chéries,

 » Pleurez sans vous cacher, car je n’ai plus d’espoir ;

 » J’aime à sentir vos pleurs mouiller mes mains flétries,

 » Car je me sens mourir. Et toi, mon bien-aimé,

 » Qui vas près de l’autel conduire une autre épouse ;

 » Tu m’y verras aussi : mais ce cœur abîmé,

 » Ce cœur ne battra plus d’une flamme jalouse ;,

 » Tu seras riche et beau d’opulence et d’orgueil,

 » Moi je serai tout près, couverte d’un linceuil.

 » J’ai froid, bien froid, mes sœurs soulevez-moi la tête,

 » Que je suis faible, ô Dieu ! c’est donc demain la fête !

 » J’irai, je serai forte, et je saurai souffrir

 » Serrez-moi dans vos bras, mes sœurs, je vais mourir.  »

Elle mourut. Son corps vêtu d’un long suaire,

Fut, comme elle avait dit, porté le lendemain,

Vers le temple où l’époux, d’une orgueilleuse main,

Conduisait sa conquête au pied du sanctuaire.

Tout à coup de la noce on cesse les chansons ;

Les prêtres sont vêtus de leurs noires étoles,

Et du psaume des morts les lugubres paroles

De la cloche qui tinte accompagnent les sons.

Le cortège s’avance : et d’une âme atterrée,

Walter qui voit passer cette foule éplorée,

À reconnu Lucie. Elle semblait dormir ;

Et sa bouche semblait achever de gémir.

Son front était paré de fleurs pâles comme elle,

Et c’était de ces fleurs qu’une épousé nouvelle

Emprunte le matin au pudique oranger,

Pour orner des cheveux qu’il faudra déranger.

Quel tableau pour Walter, dont le regard parjure

N’osait point sur la mort contempler la parure,

Qu’attache la gaîté sur le front de l’hymen !

De la main d’Adelgise il retire sa main.

Il coule sur son front une sueur glacée ;

Et repoussant de lui sa jeune fiancée :

 » Il faut nous dire adieu ; l’épouse, la voilà,

 » Sans doute elle m’attend, peut-être elle m’appelle :

 » Je m’en vais la rejoindre, et rester avec elle.  »

La pâle fiancée en pleurant s’en alla.

C’est ainsi que le soir, près du feu qui pétille,

Les pasteurs, quand l’hiver vient refroidir la nuit,

Racontent cette histoire à leur jeune famille ;

Et du cercle rompu qui disparaît sans bruit,

Plus d’une vierge alors triste et moins sûre d’elle

Regarde son amant pour voir s’il est fidèle.
Paris, 1817.