La Vapeur

Maintenant la vapeur est à l’ordre du jour.

Tout marche par son aide ! Est-ce un bien pour le monde ?

Pour bien choisir sur terre où toute chose abonde,

Faut-il donc se hâter, lorsqu’on en fait le tour.
On vole désormais sur la terre et sur l’onde ;

On fait sans y penser l’aller et le retour ;

On singe le soleil qui, lorsqu’il fait sa ronde,

Mesure en une nuit le céleste séjour.
Ce ne peut être un bien que dans ces temps de guerre,

Où sont anéantis ces hommes qui naguère

Marchaient contre la mort sans reproche et sans peur,
Si trompant l’ennemi par sa subtile ruse,

Refaisant des guerriers autant que l’on en use,

L’amour toutes les nuits marchait à la vapeur !

Quand Par Le Dur Hiver

Quand par le dur hiver tristement ramenée

La neige aux longs flocons tombe, et blanchit le toit,

Laissez geindre du temps la face enchifrenée.

Par nos nombreux fagots, rendez-moi l’âtre étroit !
Par le rêveur oisif, la douce après-dînée !

Les pieds sur les chenets, il songe, il rêve, il croit

Au bonheur ! — il ne veut devant sa cheminée

Qu’un voltaire bien doux, pouvant railler le froid !
Il tisonne son feu du bout de sa pincette ;

La flamme s’élargit, comme une étoile jette

L’étincelle que l’oeil dans l’ombre fixe et suit ;
Il lui semble alors voir les astres du soir poindre ;

L’illusion redouble ; heureux ! il pense joindre

A la chaleur du jour le charme de la nuit !

La Vie

Le passé n’est pas, mais il peut se peindre,

Et dans un vivant souvenir se voir ;

L’avenir n’est pas, mais il peut se feindre

Sous les traits brillants d’un crédule espoir !

Le présent seul est, mais soudain s’élance

Semblable à l’éclair, au sein du néant !

Ainsi l’existence est exactement

Un espoir, un point, une souvenance !

Quel Aveugle !

Si vous trouvez le dieu

Mercure,

Ami, dites-lui de ma part,

Que contre tout vol il m’assure,

Ce soir, je dois rentrer fort tard

Et je craindrais quelque aventure !
Je sais que ce roi des voleurs

Eût pu jadis vous satisfaire,

Car il était souvent des leurs ;

Mais est-ce qu’il n’est point en terre ?

Ne comptez pas sur ses faveurs !
En terre ? votre claivoyance

Aujourd’hui se trouve en défaut ?

Allez-vous tomber en enfance ?

Mais levez donc les yeux en haut !

C’est lui qui règne sur la

France !

L’adieu A Une Dame

Lorsqu’Adam fut chassé de l’Eden enchanteur,

Il s’arrêta devant son entrée interdite,

Puis il maudit son sort, sa faiblesse séduite :

Ce qu’il voyait alors pressentait le malheur.
En promenant au loin sa misère et sa fuite,

Il apprit à porter son fardeau de douleur !

Il soupire un instant, puis il vit et s’agite :

Le mouvement pour lui devient consolateur !
Vous, dont je n’aurai plus ni l’amour, ni les charmes,

Tel serai-je ! avec vous, je n’avais que des larmes,

Pour ce que je connus, je n’avais que soupirs !
Sans doute, en mon ciel, je me ferai plus sage ;

De la tentation je fuirai le naufrage !

Pourtant je ne puis voir mon

Eden sans désirs !

Romance

Ecoute-moi,

Magdeleine,

L’hiver a quitté la plaine

Qu’hier il glaçait encor.

Viens dans ces bois d’où ma suite

Se retire, au loin conduite

Par les sons errants du cor.

Viens, on dirait,

Magdeleine,

Que le printemps, dont l’haleine

Donne aux roses leur couleur

A cette nuit, pour te plaire

Secoué sur la poussière

Sa robe pleine de fleurs !

Si j’étais, ô

Magdeleine,

L’agneau dont la blanche laine

Se démêle sous tes doigts !

Si j’étais l’oiseau qui passe

Et que poursuit dans l’espace

Un doux appel de ta voix.

Si j’étais, ô

Magdeleine,

L’hermite de

Tombelaine

Dans son pieux tribunal

Quand ta bouche à son oreille

De tes péchés de la veille

Livre l’aveu virginal !

Si tu voulais,

Magdeleine

Au lieu de la marjolaine

Qui pare ton chaperon,

Tu porterais la couronne

De duchesse ou de baronne

Dont la perle est le fleuron !

Si tu voulais,

Magdeleine,

Je te ferais châtelaine,

Je suis le comte

Roger !

Quitte pour moi ces chaumières

A moins que tu ne préfères

Que je me fasse berger !

Lay

Courir après la gloire,

Ce fantôme illusoire,
Ce pic,

C’est bien follement croire

Grimper une glissoire
A pic !

C’est nier le purgatoire

Au sein d’un consistoire
Public !

C’est sans un vomitoire

Le mortel poison boire
D’aspic.

C’est à son auditoire

Souhaiter le déboire
D’un tic,

Et c’est d’un géant voire

Soulever l’écritoire
Sans cric.
Le monde n’est qu’un grand billard,

Où le joueur le plus habile,

Gouvernant la bille indocile

Qu’il dirige dans son écart,

Gagne l’adversaire débile.
Souvent il manque par hasard

Le coup de tous le plus facile ;

Mais si sa fortune vacille,

Soudain, le feu de son regard

La fixe et la rend immobile.
Le perdant qui grince des dents

Devant l’ennemi qui le coule

Souvent abandonne la foule ;

Jetant sa queue aux quatre vents,

Du fleuve il se livre à la houle !
La fortune de bien des gens

A cette universelle poule,

Sur le tapis hasardeux roule,

Et par d’imprévus contretemps

Dans la blouse ‘ se perd, s’écroule !

Rondeau Redoublé

Rondeau
J’eus de l’amour bien vrai pour

Herminie,

Elle inspirait de tendres sentiments ;

Si sa vertu ne se fût pas ternie,

Elle entendrait encor mes doux serments !
J’ai bien passé d’agréables moments

Dans son aimable et fine compagnie ;

Lui confiant ma joie et mes tourments,

J’eus de l’amour bien vrai pour

Herminie !
Près d’elle pur et sans monotonie

Le temps fuyait entre mille agréments,

A qui voyait sa charmante manie

Elle inspirait de tendres sentiments !
Je repoussais tous ces faux jugements

Dont l’entourait la vile calomnie ;

Je lui serais le plus pur des amants,

Si sa vertu ne se fût pas ternie !
Elle a rompu notre harmonie,

Pourtant je l’aime, hélas ! pour châtiments,

Prêt à toujours souffrir sa tyrannie,

Elle entendrait encore mes doux serments.
Envoi
Quoique pour moi ses affreux traitements,

Et le mépris d’un amour qu’elle nie,

Pour la haïr soient assez d’aliments,

Puis-je oublier qu’hélas ! pour Herminie,

J’eus de l’amour !

Le Cancan

J’ai souvent du jeune homme admiré le cancan ;

Je l’ai vu s’agiter à l’instar de la canne,

Voler plus promptement que les soldats du

Khan,

Plus vite que le plomb fuyant la sarbacane ;
J’ai souvent entendu des vieilles le cancan,

Qui sournois dit son mot, ferme un œil et ricane,

Puis gronde, et puis s’enflamme, et devient un volcan,

Qui trop souvent hélas ! vomit des coups de canne ;
Eh bien ! un bon penseur, du haut du

Vatican,

Sans mettre son esprit trop longtemps au carcan,

Peut dire, sans laisser matière à la chicane :
Le cancan, c’est la vie ! ici, dans

Astrakan,

Qu’on soit femme, homme,

Turc,

Français,

Russe,

Anglican ;
Vieux on fait des cancans ; et jeune l’on cancane !

Sonnet D’après Kerner

Sur deux nobles cercueils deux noms se laissent lire ;

Dans l’un

Othmar le grand,

Othmar roi tout-puissant,

Se tient le sceptre en main, comme un roi qui descend

Le front haut et superbe, au sein du noir empire ;
Dans l’autre est endormi du sommeil pâlissant

Un homme dont la main agite encor la lyre,

Poète, aux nobles chants, qui mollement soupire

Le doux hymne de mort, de son plus tendre accent.
Le royaume est en feu ; les cris brûlants de guerre,

Ont soulevé les cœurs, ont ébranlé la terre,

Et le sceptre d’Othmar n’est plus qu’un sceptre d’or ;
Mais l’aimable paix règne, où règne une âme tendre ;

Les sons mélodieux de la harpe qui dort

Au paisible vallon se font toujours entendre.

Le Coq

C’est environ à trois cent vingt cinq pieds.

Un vieux nid dont les petits sont épiés

Par l’œil perçant de quelque oiseau de proie

S’épanouit aux brises de suroïe, —

Peut-être même à trois cent trente pieds.
L’oiseau de proie, — un émouchet, sans doute, —

A vu le nid car il change de route.

Puis, tout autour, le vorace larron

Commence par décrire un vaste rond

Oui !

Oui !

C’est bien un émouchet, nul doute.
Quant aux petits, eux, ce sont des choucas.

Leurs père et mère, en quête d’un repas,

Trop loin déjà ne peuvent les entendre

Ni revenir à temps pour les défendre.

Ils sont là six ou sept petits choucas.
L’émouchet donne un rapide coup d’aile

Vers cette proie, il se rapproche d’elle

Et de son vol l’orbe se rétrécit.

Le bec ouvert, la serre ouverte aussi,

Il fond enfin d’un rapide coup d’aile.
Soudain, d’en bas, on entend comme un choc.

Le nid est-il brisé ?

Non ‘ !

Le vieux coq,

Pris par le vent, tournant de queue en tête

A durement frappé du bec la bête

Qui n’a pas pu se garer de ce choc.
Et l’émouchet, cassé de l’aile droite,

Est rejeté loin du nid qu’il convoite,

Il tombe et s’est aussitôt achevé

En se brisant en bas sur le pavé,

Car il était cassé de l’aile droite.
Où les choucas avaient-ils donc leur nid ?

Là-haut, tout droit vers le zénith

Où va pointant la flèche magistrale
Qui montre au loin la vieille cathédrale

Oui, c’est là-haut qu’ils ont juché leur nid.
Entre les bras de la croix que domine

Le coq de cuivre, à la superbe mine,

Sur ses ergots perchés, le bec ouvert

Aux rudes vents, l’été comme l’hiver,

Depuis mille ans, c’est là qu’il domine !
C’est environ à trois cent vingt cinq pieds

Qu’il veille ainsi, gardant les nids épiés,

Sur les choucas, compagnons ordinaires

De ce vieux coq, comme lui centenaires, -Peut-être même à trois cent trente pieds.

Tempête Et Calme

À Herminie.
L’ombre

Suit

Sombre

Nuit ;

Une

Lune

Brune

Luit.
Tranquille

L’air pur

Distille

L’azur ;

Le sage

Engage

Voyage

Bien sûr !
L’atmosphère

De la fleur

Régénère

La senteur,

S’incorpore,

Evapore

Pour l’aurore

Son odeur.
Parfois la brise

Des verts ormeaux

Passe et se brise

Aux doux rameaux ;

Au fond de l’âme

Qui le réclame

C’est un dictame

Pour tous les maux !
Un point se déclare

Loin de la maison,

Devient une barre ;

C’est une cloison ;

Longue, noire, prompte,

Plus rien ne la dompte,

Elle grandit, monte,

Couvre l’horizon.
L’obscurité s’avance

Et double sa noirceur ;

Sa funeste apparence

Prend et saisit le cœur !

Et tremblant il présage

Que ce sombre nuage

Renferme un gros orage

Dans son énorme horreur.
Au ciel, il n’est plus d’étoiles

Le nuage couvre tout

De ses glaciales voiles ;

Il est là, seul et debout.

Le vent le pousse, l’excite,

Son immensité s’irrite ;

A voir son flanc qui s’agite,

On comprend qu’il est à bout !
Il se replie et s’amoncelle,

Resserre ses vastes haillons ;

Contient à peine l’étincelle

Qui l’ouvre de ses aquilons ;

Le nuage enfin se dilate,

S’entrouvre, se déchire, éclate,

Comme d’une teinte écarlate

Les flots de ses noirs tourbillons.
L’éclair jaillit ; lumière éblouissante

Qui vous aveugle et vous brûle les yeux,

Ne s’éteint pas, la sifflante tourmente

Le fait briller, étinceler bien mieux ;

Il vole ; en sa course muette et vive

L’horrible vent le conduit et l’avive ;

L’éclair prompt, dans sa marche fugitive

Par ses zigzags unit la terre aux cieux.
La foudre part soudain ; elle tempête, tonne

Et l’air est tout rempli de ses longs roulements ;

Dans le fond des échos, l’immense bruit bourdonne,

Entoure, presse tout de ses cassants craquements.

Elle triple d’efforts ; l’éclair comme la bombe,

Se jette et rebondit sur le toit qui succombe,

Et lé tonnerre éclate, et se répète, et tombe,

Prolonge jusqu’aux cieux ses épouvantements.
Un peu plus loin, mais frémissant encore

Dans le ciel noir l’orage se poursuit,

Et de ses feux assombrit et colore

L’obscurité de la sifflante nuit.

Puis par instants des Aquilons la houle

S’apaise un peu, le tonnerre s’écoule,

Et puis se tait, et dans le lointain roule

Comme un écho son roulement qui fuit ;
L’éclair aussi devient plus rare

De loin en loin montre ses feux

Ce n’est plus l’affreuse bagarre

Où les vents combattaient entre eux ;

Portant ailleurs sa sombre tête,

L’horreur, l’éclat de la tempête

De plus en plus tarde, s’arrête,

Fuit enfin ses bruyants jeux.
Au ciel le dernier nuage

Est balayé par le vent ;

D’horizon ce grand orage

A changé bien promptement ;

On ne voit au loin dans l’ombre

Qu’une épaisseur large, sombre,

Qui s’enfuit, et noircit, ombre

Tout dans son déplacement.
La nature est tranquille,

A perdu sa frayeur ;

Elle est douce et docile

Et se refait le cœur ;

Si le tonnerre gronde

Et de sa voix profonde

Là-bas trouble le monde,

Ici l’on n’a plus peur.
Dans le ciel l’étoile

D’un éclat plus pur

Brille et se dévoile

Au sein de l’azur ;

La nuit dans la trêve,

Qui reprend et rêve,

Et qui se relève,

N’a plus rien d’obscur.
La fraîche haleine

Du doux zéphir

Qui se promène

Comme un soupir,

A la sourdine,

La feuille incline,

La pateline,

Et fait plaisir.
La nature

Est encor

Bien plus pure,

Et s’endort ;

Dans l’ivresse

La maîtresse,

Ainsi presse

Un lit d’or.
Toute aise,

La fleur

S’apaise ;

Son cœur

Tranquille

Distille

L’utile

Odeur.
Elle

Fuit,

Belle

Nuit ;

Une

Lune

Brune

Luit.

Le Génie

Comme un pur stalactite, œuvre de la nature,

Le génie incompris apparaît à nos yeux.

Il est là, dans l’endroit où l’ont placé les Cieux,

Et d’eux seuls, il reçoit sa vie et sa structure.
Jamais la main de l’homme assez audacieuse

Ne le pourra créer, car son essence est pure,

Et le Dieu tout-puissant le fit à sa figure ;

Le mortel pauvre et laid, pourrait-il faire mieux ?
Il ne se taille pas, ce diamant byzarre,

Et de quelques couleurs dont l’azur le chamarre,

Qu’il reste tel qu’il est, que le fit l’éternel !
Si l’on veut corriger le brillant stalactite,

Ce n’est plus aussitôt qu’un caillou sans mérite,

Qui ne réfléchit plus les étoiles du ciel.

Un Bien Vieil Habit

O mes amis, ma douleur est extrême,

Je ne puis plus porter ce vieil habit !

Lorsqu’on est noble, il est dur tout de même,

En soi de voir un si grand déficit !

J’en suis, hélas ! au dernier exemplaire,

Un grand malheur sur nous tous à ‘ fondu !

Notre tailleur ne peut plus nous en faire,

Car le secret de l’étoffe est perdu !
Voyez autour la crasse qui le borde !

Dans les salons puis-je paraître ainsi !

Mon habit est usé jusqu’à la corde !

Un trou par là, deux accrocs par ici !

Voyez de plus la fragile doublure

Qui pour partir ne l’a pas attendu !

Il va falloir faire triste figure,

Car le secret de l’étoffe est perdu !
De plus il est déchiré par derrière,

Sur le devant, les manches de côté ;

Son pan unique appelle en vain son frère,

De son amour violemment écarté !

J’entends son cri de douleur, de tristesse,

Jusqu’à présent, je l’ai seul entendu !

Mais je vois bien qu’il peut crier sans cesse,

Car le secret de l’étoffe est perdu !
Je vais, bien sûr, faire quelque brioche :

Dans mes discours je vais être arrêté !

Je n’aurai plus avec moi, dans ma poche,

Car au travers on voit l’immensité !

Ce calepin si fidèle et commode,

Où je trouvais de l’esprit tout pondu !

Pas de tailleur qui me le raccommode,

Car le secret de l’étoffe est perdu !
Comment aussi voulez-vous que j’attache

Sur cet habit, infâme délateur,

Qui sous ses trous, ma honte à peine cache,

Tous mes cordons, toutes mes croix d’honneur !

Honneur trop lourd, non pour ma conscience,

Mais pour l’habit dont le drap s’est fendu !

Je n’aurai plus aucune révérence,

Car le secret de l’étoffe est perdu !
Ce vieil habit pour lequel je sanglote,

Fut trop souvent, hélas, éclaboussé,

Souvent aussi promené dans la crotte !

Vite il s’usa pour être trop brossé !

Il fallait bien enlever cette honte,

Et ce fumier sur le drap répandu !

Il va falloir essuyer ce mécompte,

Car le secret de l’étoffe est perdu !
Souvent aussi pour un projet injuste,

Secrètement cet habit s’est prêté !

Quoique l’on soit d’un drap souple et robuste,

On perd bientôt son lustre et sa beauté !

Peut-être encor, il serait un digne hôte,

Si tant de fois, il ne s’était vendu !

Je vais porter la peine de ma faute,

Car le secret de l’étoffe est perdu !
Le siècle enfin qui toutes lois transgresse,

Vient d’élever tous ces petits bourgeois !

Pour distinguer notre antique noblesse

Nous n’avions plus que l’habit d’autrefois !

Le frottement du bourgeois prolétaire

A cet état indigne l’a rendu !

On nous a fait une loi somptuaire,
Car le secret de l’étoffe est perdu !
En me voyant à nu, de près, sans masque

La foule qui naguère m’adorait,

Me raillera, si changeante et fantasque !

Quel monstre affreux ! ce noble, qu’il est laid !

Faute d’habit !

Dieu ! je me désespère !

Par de tels chiens être harcelé, mordu !
Pour son poids d’or on ne peut m’en refaire

Car le secret de l’étoffe est perdu !

Pleure, marquis, comte, baron, duc, prince,
Pleure, bientôt, tu verras sur tes os

Le vêtement d’un cuistre de province !

Tu sentiras que ça brûle le dos !

L’habit seul fait l’homme aristocratique !

Tu seras dans la foule confondu !

Plus de tailleur qui jamais t’en fabrique !

Car le secret pour toujours est perdu !

Le Jeudi Saint A Ténèbres

J’aime d’un amour saint l’immense cathédrale

Qui porte fièrement sa tête colossale,

Lève sa tour altière où la cloche se plaint,

Et fait frissonner l’air sous son marteau d’airain.

Surtout au crépuscule, à ces heures funèbres,

Lorsque le

Jeudi saint nous appelle à

Ténèbres,

Où la nuit veut en vain, en doublant ses vapeurs,

Enchaîner en son sein le grand jour des douleurs,

Où l’âme plus chagrine, et plus mélancolique,

Pressent dans la nature un spectacle tragique,

J’aime à venir entendre au temple triste et noir

Les chants, les cris, les pleurs de l’office du soir.
Tout est regret ! la lune à peine entrouvre l’ombre,

Jetant un vain regard sur la terre trop sombre ;

Elle en comprend le crime et se revêt de deuil ;

Puis un instant, du ciel demeurant sur le seuil,

Craignant d’en dissiper la ténébreuse teinte,

Elle fuit ; pâlit ; meurt, comme une lampe éteinte !

Dans ces nuits de douleur, la tristesse est au ciel,

Le remords sur la terre, et dans l’âme le fiel :

Tout gémit, et tout pleure ; en l’univers fixée,

La mort entoure tout de sa froide pensée !
Implorant le

Seigneur de ses géantes tours,
Elevant jusqu’à lui ses bras larges et lourds,
Le temple se demande, enfin, si le silence
Des jours longs, éternels, pour la terre commence,
S’il lui faut abaisser devant

Dieu qui punit
Sa fierté de marbre, et son orgueil * de granit !
A la voir, en la nuit, indécise et sans forme,
De loin, on la prendrait pour un nuage énorme
Qui des pieds, de la tête, à la fois arrêté
Vient confondre la terre avec l’immensité !
On ne distingue plus ces guirlandes de lierre

Qu’une savante main a brodées sur la pierre,

Ces bas-reliefs fouillés avec science et goût

Dans ce roc entassé qui se tient tout debout !

Ces fleurs, et ces festons, ces crosses naturelles

Qui semblent recouvrir le temple de dentelles,

Et ces monstres empreints de rude cruauté

Se penchant sur l’abyme en toute sûreté.

Non ; pour les admirer alors l’heure est trop brune,

A peine par instants en saisit-on quelqu’une,

Quand parfois, scintillant sous un pâle reflet,

Elles vacillent comme une flamme au soufflet.

Pour le jour de douleur que la tardive aurore

Du matin souffreteux avec peine évapore,

Qui du

Sauveur a vu clouer le

Saint cercueil,

Le ciel veut mettre un crêpe à la nature en deuil.
Cependant l’aigre son de la grêle crécelle ,
Au temple noir le soir de son cri nous appelle ;
La cloche ne peut plus soupirer dans les tours
De crainte de troubler la brume de ces jours ;
A ses bruits les plus sourds, à ses glas les plus sombres,
Répondant dans la nuit, tressailliraient les ombres.
Triste, vide, en son sein, pour quelque temps encore
Sur le morne battant le temps fuit et s’endort.
La foule en noirs manteaux, en brune houppelande,

Que le zèle divin à

Ténèbres demande,

Sur les pavés brumeux que lustre le verglas,

S’avance en appuyant soigneusement son pas ;

A la voir se roulant en silence en la rue,

Au moment où la nuit sur elle est suspendue,

Où l’œil ne peut plus voir que contours indécis

Qui se fondent ensemble en la nuit obscurcis,

Vous diriez dans son lit un fleuve qui déroule

Sans bruit les noirs replis de sa lugubre houle,

Ou bien dans le brouillard un immense serpent

Qui traîne ses anneaux et s’avance en rampant !

De moments en moments, la stridente crécelle,

Dans le silence élève un cri lugubre et grêle ;

Comme un vaste troupeau qu’on renferme au bercail,

La foule disparaît sous le vaste portail.
Quels murs tout délabrés ! quel autel sans dorure,

Dépouillé d’ornements, chandeliers, garniture !

On reconnaît en lui la forme du tombeau !

Mais la tombe elle aussi représente un berceau !

Triste rapprochement ! le sacré tabernacle

Eternellement où vit l’Eternel miracle,

Vide comme un ciboire en entier consommé,

Laisse sa porte ouverte ; à l’entrée, incliné,

Le crucifix s’abaisse, étonné ! cherche encore

La relique sacrée où le

Christ s’incorpore !
Oui, oui, le

Christ est mort, et ce solennel jour
N’est pas de ses douleurs seulement le retour !
Le divin tabernacle où sa vertu réside
Pour toute âme

Chrétienne en ce moment est vide !
Il est mort, il est mon, et de sa passion
Le crime rejaillit sur la communion !
Pleurez, pleurez,

Chrétiens ; en votre âme fidèle,
L’hostie est morte, hélas !

Le

Christ fut mort comme elle !
Cependant, de l’office on entonne les chants,
Tantôt pleins de reproche l, ou bien tristes, touchants !
Un office des morts ! — avec la fin du

Psaume
Comme au souffle mortel d’un magique fantôme,
Sur le chandelier jaune, aux quinze feux, s’éteint
Un cierge, de la mort symbole trop certain !
L’obscurité s’accroît s’accumule en l’Eglise   » ;
Parfois entre deux chants, la sibilante bise

S’engouffre, siffle et gronde à travers les vitraux,

Les fait trembler, grincer.

Des frêles chapiteaux

L’acanthe si mobile, agitée et tremblante,

Semble animer sa pierre, et feuille renaissante,

Fait entendre parfois l’osseux bruissement

Du cyprès et de l’if sous le souffle du vent,

Et vient accompagner de ses accord funèbres,

Les pleurs, les grincements, les plaintes de

Ténèbres.

Le cœur se sent tout froid, la bise du dehors u

Le serre et le contraint, comme en de longs remords.

Et puis l’orgue reprend, et son bruit qui résonne,

Sous les arceaux brunis s’engouffre, éclate et tonne ;

Les efforts haletants repoussent de son sein,

Poitrine de géant, son haleine d’airain.

L’Eglise s’en emplit, répète son tonnerre ;
On dirait par instants un tremblement de terre :

Le pilier a gémi, l’ogive en a sauté,

La voûte a retenti dans son obscurité ;

Dans le haut de la tour où l’écho le répète,

Le saisit, le quintuple, en fait une tempête,

Redoublant son effort, le géant tourmenté

Jette la note énorme, et l’accord indompté,

Puis s’arrête.

Le son quelques moments encore

Se roule, se resserre en la voûte sonore ;

Ce n’est plus ce tonnerre, excitant les échos,

C’est un bruit plus posé, qui résonne en repos !

En diminuant, il s’enfuit doux et tranquille,

Plane un instant encor sur la foule servile,

Rampe autour de l’autel, et se refoule au

Chœur

Le silence reprend, et le dernier bruit meurt.
L’antienne se dit ; le triangle de flamme

Qui monte, et qui s’éteint, comme s’éteint une âme,

Resserre les anneaux de son serpent de feux,

Et les psaumes sacrés se resserrent comme eux.

Entendez !

Entendez ! la chapelle gothique,

Ecoute en frémissant comme une autre musique.

Les accords en sont doux ; bien loin de ces accents

Qui naguère versaient leurs épouvantements ;

Le son mélancolique a des notes moins graves,

L’orgue semble pleurer sur les tristes octaves.

Tout pénètre dans l’âme et la rend toute en pleurs !

Fidèles, écoutez ! c’est le chant des douleurs.
On croit voir entonnant la sombre

Litanie
Aux portes de

Sion l’inspiré

Jérémie ;
Il pleure sur sa ville, et sa dolente voix
Ne fut comprise ni des peuples, ni des rois !
Non !

Non !

Jérusalem était fière et damnée ;
Elle ne pouvait plus saintement ramenée,
Rendre grâce à son

Dieu, propice, patient,
Qui l’attendait encor ! pleurait en l’attendant !
Tu ris,

Jérusalem !

Ah ! pleure sur toi-même,
Ta bouche impure, hélas ! un nom sacré blasphème !
Change,

Jérusalem, l’heure de la douleur
Arrive !

Tourne-toi,

Sion, vers ton

Seigneur !
Et le peuple priait, et sa tête courbée
Demandait grâce encor !

La note dérobée
S’envolait emportant la prière en les

Cieux ;
L’octave gémissait, pleurait d’un œil pieux ;
L’orgue le renvoyait à la voûte hautaine,
La voûte le disait à la tour plus prochaine
De

Dieu, la tour à l’ombre, et l’ombre dans le ciel,
Et le ciel la versait au sein de l’Eternel !
Ces cathédrales qui soulèvent les nuages,

Entassements créés à vaste renfort d’âges,

Ces temples si massifs aux prodigieuses tours,

A la tête effrayante, aux pieds larges et lourds,

Aux niches , cavités, réceptacles sans nombre,

A l’ogive légère, en dentelle, sans ombre !

Cette masse multiple arrachée aux grands monts

Qui pourrait écraser des villes dans ses bonds,

Ce grandiose d’art qu’on ne retrouve guère

Que pour

Dieu, n’est pourtant qu’abri de prière ;

Mais la voix du mortel qui supplie et gémit

A pour monter au ciel une échelle en granit !
Le saint office du soir se poursuit et s’avance :

Le peuple de sa tête, en faisant pénitence,

A frappé quatre fois

I du temple le pavé,

Et quatre fois en pleurs s’est aussi relevé !

Le chandelier s’éteint, sa branche supérieure

Seule a gardé son cierge ; en la sainte demeure,

Sa clarté vacillante apparaît comme un œuil

Lumineux qui regarde, hélas ! lueur de deuil ;
Puis derrière l’autel, cachant sa solitude,
Le cierge disparaît ; dans une humble attitude,
Le peuple neuf fois chante un

Kyrie eleison ;
Puis du

Miserere s’entend le triste son
Comme un chuchotement de sépulcre et de tombe ;
Tout se tait et tout meurt ! le silence retombe !
Tout à coup au milieu de la glaciale nuit
Bourdonne et retentit un remuement, un bruit !
Le cierge a rapporté sa lugubre lumière ;
Il s’éteint ! de l’office il finit la prière !
Le peuple disparaît dans le linceul du soir ;
Le temple s’est fermé ! plus rien ! rien ! tout est noir !