Lassé D’amours Et Des Faits De Fortune

Dreling, dreling,
C’est la fête de tous les Saints.

On en connaît qui sont venus,
dites, de quels pays d’or et d’ivoire !
Depuis des temps que nul n’a retenus,
Dans ma contrée, en sa mémoire.
On en connaît qui sont partis de Trébizonde,
Dieu sait par quels chemins,
N’ayant pour seuls trésors au monde
Que deux lys clairs, entre leurs mains.

Dreling, dreling,
C’est la tête de tous les Saints.

J’en sais de très pauvres, mais très honnêtes,
Làbas, au fond d’un bourg flamand,
Eloi, Bernard, Corneille, Amand,
Qui font le bien aux bêtes ;
Et quelquesuns laissés pour compte
Aux gens pieux qui vous le content,
En Campine, dans le pays amer,
Par des hommes qu’hallucinait la mer.

Dreling, dreling,
C’est la fête de tous les Saints.

D’autres règnent aux carrefours,
Où les commères les injurient,
A poings tendus, avec furie,
Dès qu’ils ajournent leurs secours ;
Et tels sont gras et tels sont maigres,
Les uns bossus, les autres droits,
Mais tous, revêtus d’or, comme autrefois
Les mages blancs et les rois nègres.

Dreling, dreling,
C’est la fête de tous les Saints.

En voici dont la pauvre image
Orne le môle d’un vieux port
Et que l’orage en ses doigts tord
Sur leur petit socle à ramages ;
D’autres sont là, près du bois sourd,
Dans une niche au creux d’un frêne,
D’où leur tête d’un poids trop lourd
A chu dans l’eau de leur fontaine.

Mais qu’importe qu’ils soient grandis
Ou rabaissés sur cette terre,
Saints de la pluie ou du tonnerre
Ne sontils pas au paradis ?
Aussi, pour ne froisser personne, ontils choisi
Leur fête en or, au temps précis,
Où les vents d’ouest, par les champs cornent,
Le premier jour du grand mois morne.

Le Cueur Troublé, Le Sens Perdu

Il lui disait : Vos chants sont tristes. Qu’avezvous ?
Ange inquiet, quels pleurs mouillent vos yeux si doux ?
Pourquoi, pauvre âme tendre, inclinée et fidèle,
Comme un jonc que le vent a ployé d’un coup d’aile,
Pencher votre beau front assombri par instants ?
Il faut vous réjouir, car voici le printemps,
Avril, saison dorée, où, parmi les zéphires,
Les parfums, les chansons, les baisers, les sourires,
Et les charmants propos qu’on dit à demivoix,
L’amour revient aux coeurs comme la feuille aux bois !

Elle lui répondit de sa voix grave et douce :
Ami, vous êtes fort. Sûr du Dieu qui vous pousse,
L’oeil fixé sur un but, vous marchez droit et fier,
Sans la peur de demain, sans le souci d’hier,
Et rien ne peut troubler, pour votre âme ravie,
La belle vision qui vous cache la vie.
Mais moi je pleure ! Morne, attachée à vos pas,
Atteinte à tous ces coups que vous ne sentez pas,
Coeur fait, moins l’espérance, à l’image du vôtre,
Je souffre dans ce monde et vous chantez dans l’autre.
Tout m’attriste, avenir que je vois à faux jour,
Aigreur de la raison qui querelle l’amour,
Et l’âcre jalousie alors qu’une autre femme
Veut tirer de vos yeux un regard de votre âme,
Et le sort qui nous frappe et qui n’est jamais las.
Plus le soleil reluit, plus je suis sombre, hélas !
Vous allez, moi je suis, vous marchez, moi je tremble,
Et tandis que, formant mille projets ensemble,
Vous semblez ignorer, passant robuste et doux,
Tous les angles que fait le monde autour de nous,
Je me traîne après vous, pauvre femme blessée.
D’un corps resté debout l’ombre est parfois brisée.

C’est Grand Peine Que De Vivre

Cloris dont la présence à mes yeux est si chère
Et dont l’éloignement est si rude à mon coeur,
Mon sort est si cruel qu’il n’est point de rigueur
Dont la mer contre moi n’ait montré sa colère.

Mes yeux pour quelque temps perdirent la lumière,
La faiblesse me prit, je devins en langueur
Et mon corps tout glacé n’ayant plus de vigueur,
De la barque où j’étais pensa faire sa bière.

Aujourd’hui que je sens le funeste tourment
Que de votre beauté le triste éloignement
Avec tant de raison me devait faire craindre,

Ces maux que j’ai soufferts ne me semblent que doux
Et je n’ai point d’amour, ou je ne me dois plaindre
Que d’avoir eu le coeur de m’éloigner de vous.

J’en Ai Le Deuil, Et Vous La Joie

L’aube blanche dit à mon rêve :
Éveilletoi, le soleil luit.
Mon âme écoute, et je soulève
Un peu mes paupières vers lui.

Un rayon de lumière touche
La pâle fleur de mes yeux bleus ;
Une flamme éveille ma bouche,
Un souffle éveille mes cheveux.

Et mon âme, comme une rose
Tremblante, lente, tout le jour,
S’éveille à la beauté des choses,
Comme mon coeur à leur amour.

Il n’est rien qui ne m’émerveille !
Et je dis en mon rire d’or :
Je suis une enfant qui s’éveille
Jusqu’au moment où Dieu l’endort.