Niobé

Ville au bouclier d’or, favorite des Dieux,

Toi que bâtit la Lyre aux sons mélodieux,

Toi que baigne Dirkè d’une onde inspiratrice,

D’Hèraclès justicier magnanime nourrice,

Thèbes ! Toi qui contins entre tes murs sacrés

Le Dieu né de la foudre, aux longs cheveux dorés,

Ceint de pampre, Iakkhos, qui, la lèvre rougie,

Danse, le thyrse en main, aux monts de la Phrygie !

Ville illustre, où l’éclair féconda Sémélé,

Un peuple immense en toi murmure amoncelé.
Au lever du soleil, doucement agitée,

Telle chante la Mer, quand Inô-Leucothée,

La fille de Kadmos, Déesse à qui tu plais,

Abandonne en riant son humide palais,

Et déroule à longs plis le voile tutélaire

Qui du sombre Notos fait tomber la colère.

Les Nymphes aux beaux yeux, habitantes des eaux,

Ont couronné leurs fronts d’algues et de roseaux,

Et, s’élançant du sein des grottes de Nérée,

Suivent la belle Inô, compagne vénérée.

Pareilles sur les mers à des cygnes neigeux,

Elles nagent ! Les flots s’apaisent sous leurs jeux,

Et le puissant soupir des ondes maternelles

Monte par intervalle aux voûtes éternelles.

Tel ton peuple murmure et court de toutes parts !

De joyeuses clameurs ébranlent tes remparts ;

Tes temples animés de marbres prophétiques

Ouvrent aux longs regards leurs radieux portiques ;

Au pied des grands autels qu’un sang épais rougit,

Sous le couteau sacré l’hécatombe mugit,

Et vers le ciel propice une brise embaumée

Emporte des trépieds la pieuse fumée.

L’ardent Lykoréen, l’oeil mi-clos de sommeil,

De la blonde Thétis touche le sein vermeil.

La Nuit tranquille couvre, en déployant ses ailes,

La terre de Pélops d’ombres universelles.

Les jeux Isménéens, source de nobles prix,

Finissent, et font place aux banquets de Kypris ;

L’olivier cher aux Dieux ceint les fronts héroïques ;

Et tous, avec des chants, vers les remparts lyriques

Reviennent à grand bruit comme des flots nombreux,

Par les plaines, les monts et les chemins poudreux.

Leur rumeur les devance, et son écho sonore

Jusqu’aux monts Phocéens roule et murmure encore.

Mille étalons légers, impatients du frein,

Liés aux chars roulant sur les axes d’airain,

Superbes, contenus dans leur fougue domptée,

Mâchent le mors blanchi d’une écume argentée.

Qu’ils sont beaux, asservis mais fiers sous l’aiguillon,

Et creusant dans la poudre un palpitant sillon !

Les uns, aux crins touffus, aux naseaux intrépides,

De l’amoureux Alphée ont bu les eaux rapides ;

Ceux-ci, remplis encor de sauvages élans,

Sous le hardi Lapithe assouplissent leurs flancs,

Et, rêvant, dans leur vol, la libre Thessalie,

Hennissent tout joyeux sous le joug qui les lie ;

Ceux-là, par Zéphyros sur le sable enfantés,

Nourris d’algue marine et sans cesse irrités,

S’abandonnant au feu d’un sang irrésistible,

Ont du Dieu paternel gardé l’aile invisible,

Et, toujours ruisselants de rage et de sueur,

Jettent de leurs grands yeux une ardente lueur.

Ils entraînent, fumants d’une brûlante haleine,

Les grands vieillards drapés dans la pourpre ou la laine,

Graves, majestueux, couronnés de respect,

Et les jeunes vainqueurs au belliqueux aspect,

Qui, fiers du noble poids de leur gloire première,

Sur leurs casques polis font jouer la lumière.

Les enfants de Kadmos à leur trace attachés

S’agitent derrière eux, haletants et penchés ;

Et dans Thèbes bientôt les coursiers qui frémissent

Déposent les guerriers sous qui les chars gémissent.

Le palais d’Amphiôn, aux portiques sculptés,

S’entr’ouvre aux lourds essieux l’un par l’autre heurtés.

Chaque héros s’élance, et les fortes armures

Ont glacé tous les coeurs par d’effrayants murmures.

Les serviteurs du Roi, sur le seuil assemblés,

Servent l’orge et l’avoine aux coursiers dételés ;

Et les chars, recouverts de laines protectrices,

S’inclinent lentement contre les murs propices.
Sous des voûtes de marbre, abri mystérieux,

Loin des bruits du palais, de l’oreille et des yeux,

En de limpides bains nourris de sources vives,

De larges conques d’or reçoivent les convives.

L’huile baigne à doux flots leurs membres assouplis ;

De longs tissus de lin les couvrent de leurs plis ;

Puis, aux sons amoureux des lyres ioniques,

Ils entrent, revêtus d’éclatantes tuniques.

Ô surprise ! en la salle aux contours spacieux,

L’argent, l’ambre et l’ivoire éblouissent les yeux.

Dix Nymphes d’or massif, qu’on dirait animées,

Tendent d’un bras brillant dix torches enflammées ;

Mille flambeaux encore, aux voûtes suspendus,

Font jaillir tour à tour leurs feux inattendus ;

Et la flamme, inondant l’enceinte rayonnante,

Semant d’ardents reflets la pourpre environnante,

Irradie en éclairs aux lambris de métal.

Comme un Dieu que supporte un riche piédestal,

Le divin Amphiôn, semblable au fils de Rhée,

D’un sceptre étincelant charge sa main sacrée,

Et soutient, le front haut, de ses larges genoux,

Sa lyre créatrice, aux accents forts et doux.

La paix et la bonté, la gloire et le génie

Couronnent à la fois ce roi de l’harmonie.

Dans sa robe de pourpre, immobile et songeur,

Il suit auprès des Dieux son esprit voyageur ;

Il règne, il chante, il rêve. Il est heureux et sage.

Sa barbe, à longs flocons déjà blanchis par l’âge,

Sur sa grande poitrine avec lenteur descend,

Et le bandeau royal serre son front puissant.

Assise à ses côtés sur la pourpre natale,

La fière Niobé, la fille de Tantale,

Droite dans son orgueil, avec félicité

Contemple les beaux fruits de sa fécondité :

Sept filles et sept fils, richesse maternelle

Qu’elle réchauffe encore à l’abri de son aile.

Auprès d’elle, à ses pieds, actives, et roulant

La quenouille d’ivoire au gré de leur doigt blanc,

Vingt femmes de Lydie aux riches bandelettes

Ourdissent finement les laines violettes.

Telles, près de Thétis, sous les grottes d’azur

Que baigne incessamment un flot tranquille et pur,

En un lit de corail les blanches Néréides

Tournent en souriant leurs quenouilles humides.
Pourtant, les serviteurs font d’un bras diligent

Couler les vins dorés des kratères d’argent ;

Le miel tombe en rayons des profondes amphores ;

Aux convives royaux les jeunes Kanéphores

Offrent les fruits vermeils. Sous le festin fumant

La table aux ais nombreux a gémi longuement. []

Solvet Seclum

Tu te tairas, ô voix sinistre des vivants !
Blasphèmes furieux qui roulez par les vents,

Cris d’épouvante, cris de haine, cris de rage,

Effroyables clameurs de l’éternel naufrage,

Tourments, crimes, remords, sanglots désespérés,

Esprit et chair de l’homme, un jour vous vous tairez !

Tout se taira, dieux, rois, forçats et foules viles,

Le rauque grondement des bagnes et des villes,

Les bêtes des forêts, des monts et de la mer,

Ce qui vole et bondit et rampe en cet enfer.
Tout ce qui tremble et fuit, tout ce qui tue et mange

Depuis le ver de terre écrasé dans la fange

Jusqu’à la foudre errant dans l’épaisseur des nuits !

D’un seul coup la nature interrompra ses bruits,

Et ce ne sera point, sous les cieux magnifiques,

Le bonheur reconquis des paradis antiques,

Ni l’entretien d’Adam et d’Ève sur les fleurs,

Ni le divin sommeil après tant de douleurs ;

Ce sera quand le Globe et tout ce qui l’habite,

Bloc stérile arraché de son immense orbite,

Stupide, aveugle, plein d’un dernier hurlement,

Plus lourd, plus éperdu de moment en moment,

Contre quelque univers immobile en sa force

Défoncera sa vieille et misérable écorce,

Et, laissant ruisseler, par mille trous béants,

Sa flamme intérieure avec ses océans,

Ira fertiliser de ses restes immondes

Les sillons de l’espace où fermentent les mondes.

Nox

Sur la pente des monts les brises apaisées
Inclinent au sommeil les arbres onduleux ;
L’oiseau silencieux s’endort dans les rosées,
Et l’étoile a doré l’écume des flots bleus.

Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages,
Une molle vapeur efface les chemins ;
La lune tristement baigne les noirs feuillages ;
L’oreille n’entend plus les murmures humains.

Mais sur le sable au loin chante la Mer divine,
Et des hautes forêts gémit la grande voix,
Et l’air sonore, aux cieux que la nuit illumine,
Porte le chant des mers et le soupir des bois.

Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines
Entretien lent et doux de la Terre et du Ciel !
Montez, et demandez aux étoiles sereines
S’il est pour les atteindre un chemin éternel.

O mers, ô bois songeurs, voix pieuses du monde,
Vous m’avez répondu durant mes jours mauvais ;
Vous avez apaisé ma tristesse inféconde,
Et dans mon coeur aussi vous chantez à jamais !

Sous L’épais Sycomore

Sous l’épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles,
Dans le jardin fleuri, tiède et silencieux,
Pour goûter la saveur de tes lèvres vermeilles
Un papillon d’azur vers toi descend des cieux.

C’est l’heure où le soleil blanchit les vastes cieux
Et fend l’écorce d’or des grenades vermeilles.
Le divin vagabond de l’air silencieux
Se pose sur ta bouche, ô vierge, et tu sommeilles !

Aussi doux que la soie où, rose, tu sommeilles,
Il t’effleure de son baiser silencieux.
Crains le bleu papillon, l’amant des fleurs vermeilles,
Qui boit toute leur âme et s’en retourne aux cieux.

Tu souris ! Un beau rêve est descendu des cieux,
Qui, dans le bercement de ses ailes vermeilles,
Éveillant le désir encor silencieux,
Te fait un paradis de l’ombre où tu sommeilles.

Le papillon Amour, tandis que tu sommeilles,
Tout brûlant de l’ardeur du jour silencieux,
Va t’éblouir, hélas ! de visions vermeilles
Qui s’évanouiront dans le désert des cieux.

Éveille, éveille-toi ! L’ardent éclat des cieux
Flétrirait moins ta joue aux nuances vermeilles
Que le désir ton cœur chaste et silencieux
Sous l’épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles !

Nurmahal

À l’ombre des rosiers de sa fraîche terrasse,

Sous l’ample mousseline aux filigranes d’or,

Djihan-Guîr, fils d’Akbar, et le chef de sa race,

Est assis sur la tour qui regarde Lahor.
Deux Umrahs sont debout et muets, en arrière.

Chacun d’eux, immobile en ses flottants habits,

L’oeil fixe et le front haut, tient d’une main guerrière

Le sabre d’acier mat au pommeau de rubis.
Djihan-Guîr est assis, rêveur et les yeux graves.

Le soleil le revêt d’éclatantes couleurs ;

Et le souffle du soir chargé d’odeurs suaves,

Soulève jusqu’à lui l’âme errante des fleurs.
Il caresse sa barbe, et contemple en silence

Le sol des Aryas conquis par ses aïeux,

Sa ville impériale, et l’horizon immense,

Et le profil des monts sur la pourpre des cieux.
La terre merveilleuse où germe l’émeraude

Et qui s’épanouit sous un dais de saphir,

Dans sa sérénité resplendissante et chaude,

Pour saluer son maître exhale un long soupir.
Un tourbillon léger de cavaliers Mahrattes

Roule sous les figuiers rougis par les fruits mûrs ;

Des éléphants, vêtus de housses écarlates,

Viennent de boire au fleuve, et rentrent dans les murs.
Aux carrefours où l’oeil de Djihan-Guîr s’égare,

Passe, auprès des Çudrâs au haillon indigent,

Le Brahmane traîné par les boeufs de Nagare,

Dont le poil est de neige et la corne d’argent.
En leurs chariots bas viennent les courtisanes,

Les cils teints de çurma, la main sous le menton ;

Et les fakirs, chantant les légendes persanes

Sur la citrouille sèche aux trois fils de laiton.
Là, les riches Babous, assis sous les varangues,

Fument des hûkas pleins d’épices et d’odeurs,

Ou mangent le raisin, la pistache et les mangues

Tandis que les Çaïs veillent les chiens rôdeurs.
Et de noirs cavaliers aux blanches draperies

Escortent, au travers de la foule, à pas lents,

Sous le cône du dais brodé de pierreries,

Le palankin doré des Radjahs indolents.
Bercé des mille bruits que la nuit proche apaise,

De son peuple innombrable et du monde oublieux,

Djihan-Guîr reste morne, et sa gloire lui pèse ;

Une larme furtive erre au bord de ses yeux.
Des djungles du Pendj-Ab aux sables du Karnate,

Il a pris dans son ombre un empire soumis

Et gravé le Koran sur le marbre et l’agate ;

Mais son âme est en proie aux songes ennemis.
Il n’aime plus l’éclair de la lance et du sabre,

Ni, d’une ardente écume inondant l’or du frein,

Sa cavale à l’oeil bleu qui hennit et se cabre

Au cliquetis vibrant des cymbales d’airain ;
Il n’aime plus le rire harmonieux des femmes ;

La perle de Lanka charge son front lassé ;

Que le soleil éteigne ou rallume ses flammes,

Le Roi du monde est triste, un désir l’a blessé.
Une vision luit dans son coeur, et le brûle ;

Mais du mal qu’il endure il ne craint que l’oubli :

Tous les biens qu’à ses pieds le destin accumule

Ne valent plus pour lui ce songe inaccompli.
Les constellations éclatent aux nuées ;

Le fleuve, entre ses bords que hérissent les joncs,

Réfléchit dans ses eaux lentement remuées

La pagode aux toits lourds et les minarets longs.
Mais voici que, du sein des massifs pleins d’arome

Et de l’ombre où déjà le regard plonge en vain,

Une voix de cristal monte de dôme en dôme

Comme un chant des hûris du Chamelier divin.
Jeune, éclatante et pure, elle emplit l’air nocturne,

Elle coule à flots d’or, retombe et s’amollit,

Comme l’eau des bassins qui, jaillissant de l’urne,

Grandit, plane, et s’égrène en perles dans son lit.
Et Djihan-Guîr écoute. Un charme l’enveloppe.

Son coeur tressaille et bat, et son oeil sombre a lui :

Le tigre népâlais qui flaire l’antilope

Sent de même un frisson d’aise courir en lui.
Jamais, sous les berceaux que le jasmin parfume,

Aux roucoulements doux et lents des verts ramiers,

Quand le hûka royal en pétillant s’allume

Et suspend sa vapeur aux branches des palmiers ;
Quand l’essaim tournoyant des Lall-Bibis s’enlace

Comme un souple python aux anneaux constellés ;

Quand la plus belle enfin, voluptueuse et lasse,

Vient tomber à ses pieds, pâle et les yeux troublés :
Jamais, au bercement des chants et des caresses,

Baigné d’ardents parfums, d’amour et de langueur,

Djihan-Guîr n’a senti de plus riches ivresses

Telles qu’un flot de pourpre inonder tout son coeur.
Qui chante ainsi ? La nuit a calmé les feuillages,

La tourterelle dort en son nid de çantal,

Et la Péri rayonne aux franges des nuages

Cette voix est la tienne, ô blanche Nurmahal !
Les grands tamariniers t’abritent de leurs ombres

Et, couchée à demi sur tes soyeux coussins,

Libre dans ces beaux lieux solitaires et sombres,

Tu troubles d’un pied nu l’eau vive des bassins.
D’une main accoudée, heureuse en ta mollesse,

De l’haleine du soir tu fais ton éventail ;

La lune glisse au bord des feuilles et caresse

D’un féerique baiser ta bouche de corail.
Tu chantes Leïlah, la vierge aux belles joues,

Celle dont l’oeil de jais blessa le coeur d’un roi ;

Mais tandis qu’en chantant tu rêves et te joues,

Un autre coeur s’enflamme et se penche vers toi.
Ô Persane, pourquoi t’égarer sous les arbres

Et répandre ces sons voluptueux et doux ?

Pourquoi courber ton front sur la fraîcheur des marbres ?

Nurmahal, Nurmahal, où donc est ton époux ?
Ali-Khan est parti, la guerre le réclame ;

Son trésor le plus cher en ces lieux est resté :

Mais le nom du Prophète, incrusté sur sa lame,

Garantit son retour et ta fidélité.
Car jusques au tombeau tu lui seras fidèle,

Femme ! tu l’as juré dans vos adieux derniers ;

Et, pour aiguillonner l’heure qui n’a plus d’aile,

Tu chantes Leïlah sous les tamariniers.
Tais-toi. L’âpre parfum des amoureuses fièvres

Se mêle avec ton souffle à l’air tiède du soir.

C’est un signal de mort qui tombe de tes lèvres

Djihan-Guîr pour l’entendre est venu là s’asseoir.
Au fond du harem frais, au mol éclat des lampes,

Laisse plutôt la gaze en ses plis caressants

Enclore tes cheveux dénoués sur tes tempes,

Ouvre plutôt ton coeur aux songes innocents.
Un implacable amour plane d’en haut et gronde

Autour de toi, dans l’air fatal où tu te plais.

Ne sois pas Nurdjéham, la lumière du monde !

Sois toujours Nurmahal, l’étoile du palais !
Mais va ! ta destinée au ciel même est écrite.

Les jours se sont enfuis. Sous les arbres épais

Tu ne chanteras plus ta chanson favorite ;

Djihan-Guîr sur sa tour ne reviendra jamais.
Maintenant les saphirs et les diamants roses

S’ouvrent en fleurs de flamme autour de ta beauté

Et constellent la soie et l’or où tu reposes

Sous le dôme royal de ton palais d’été.
Deux rançons de radjah pendent à tes oreilles ;

Golkund et Viçapur ruissellent de ton col,

Tu sièges, ô Persane, au milieu des merveilles,

Auprès du fils d’Akbar, sur le trône mongol.
Et la maison d’Ali désormais est déserte.

Les jets d’eau se sont tus dans les marbres taris.

Plus de gais serviteurs sous la varangue ouverte,

Plus de paons familiers sous les berceaux flétris !
Tout est vide et muet. La ronce et l’herbe épaisses

Hérissent les jardins où le reptile dort.

Mais Nurmahal n’a point parjuré ses promesses ;

Nurmahal peut régner, puisque Ali-Khan est mort !
À travers le ciel pur des nuits silencieuses,

Sur les ailes du rêve il revenait vainqueur,

Et ton nom s’échappait de ses lèvres joyeuses,

Quand le fer de la haine est entré dans son coeur.
Gloire à qui, comme toi, plus forte que l’épreuve,

Et jusqu’au bout fidèle à son époux vivant,

Par un coup de poignard à la fois reine et veuve,

Dédaigne de trahir et tue auparavant !

Souvenir

Le ciel, aux lueurs apaisées,

Rougissait le feuillage épais,

Et d’un soir de mai, doux et frais,

On sentait perler les rosées.
Tout le jour, le long des sentiers,

Vous aviez, aux mousses discrètes,

Cueilli les pâles violettes

Et défleuri les églantiers.
Vous aviez fui, vive et charmée,

Par les taillis, en plein soleil ;

Un flot de sang jeune et vermeil

Pourprait votre joue animée.
L’écho d’argent de votre voix

Avait sonné sous les yeuses,

D’où les fauvettes envieuses

Répondaient toutes à la fois.
Et rien n’était plus doux au monde

Que de voir, sous les bois profonds,

Vos yeux si beaux, sous leurs cils longs,

Etinceler, bleus comme l’onde !
O jeunesse, innocence, azur !

Aube adorable qui se lève !

Vous étiez comme un premier rêve

Qui fleurit au fond d’un coeur pur !
Le souffle des tièdes nuées,

Voyant les roses se fermer,

Effleurait, pour s’y parfumer,

Vos blondes tresses dénouées.
Et déjà vous reconnaissant

A votre grâce fraternelle,

L’Etoile du soir, blanche et belle,

S’éveillait à l’Est pâlissant.
C’est alors que, lasse, indécise,

Rose, et le sein tout palpitant,

Vous vous blottîtes un instant

Dans le creux d’un vieux chêne assise.
Un rayon, par l’arbre adouci,

Teignait de nuances divines

Votre cou blanc, vos boucles fines.

Que vous étiez charmante ainsi !
Autour de vous les rameaux frêles,

En vertes corbeilles tressés,

Enfermaient vos bras enlacés,

Comme un oiseau fermant ses ailes ;
Ou comme la Dryade enfant,

Qui dort, s’ignorant elle-même,

Et va rêver d’un Dieu qui l’aime

Sous l’écorce qui la défend !
Nous vous regardions en silence.

Vos yeux étaient clos ; dormiez-vous ?

Dans quel monde joyeux et doux

L’emportais-tu, jeune Espérance ?
Lui disais-tu qu’il est un jour

Où, loin de la terre natale,

La Vierge, d’une aile idéale,

S’envole au ciel bleu de l’amour ?
Qui sait ? L’oiseau sous la feuillée

Hésite et n’a point pris l’essor,

Et la Dryade rêve encor

Un Dieu ne l’a point éveillée !

Pan

Pan d’Arcadie, aux pieds de chèvre, au front armé

De deux cornes, bruyant, et des pasteurs aimé,

Emplit les verts roseaux d’une amoureuse haleine.

Dès que l’aube a doré la montagne et la plaine,

Vagabond, il se plaît aux jeux, aux choeurs dansants

Des Nymphes, sur la mousse et les gazons naissants.

La peau du lynx revêt son dos ; sa tête est ceinte

De l’agreste safran, de la molle hyacinthe ;

Et d’un rire sonore il éveille les bois.

Les Nymphes aux pieds nus accourent à sa voix,

Et légères, auprès des fontaines limpides,

Elles entourent Pan de leurs rondes rapides.

Dans les grottes de pampre, au creux des antres frais,

Le long des cours d’eau vive échappés des forêts,

Sous le dôme touffu des épaisses yeuses,

Le Dieu fuit de midi les ardeurs radieuses ;

Il s’endort ; et les bois, respectant son sommeil,

Gardent le divin Pan des flèches du Soleil.

Mais sitôt que la Nuit, calme et ceinte d’étoiles,

Déploie aux Cieux muets les longs plis de ses voiles,

Pan, d’amour enflammé, dans les bois familiers

Poursuit la vierge errante à l’ombre des halliers,

La saisit au passage ; et, transporté de joie,

Aux clartés de la lune, il emporte sa proie.

Sûryâ

Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.
Sur ta face divine et ton dos écumant

L’Abîme primitif ruisselle lentement.

Tes cheveux qui brûlaient au milieu des nuages,

Parmi les rocs anciens déroulés sur les plages,

Pendent en noirs limons, et la houle des mers

Et les vents infinis gémissent au travers.

Sûryâ ! Prisonnier de l’Ombre infranchissable,

Tu sommeilles couché dans les replis du sable.

Une haleine terrible habite en tes poumons ;

Elle trouble la neige errante au flanc des monts ;

Dans l’obscurité morne en grondant elle affaisse

Les astres submergés par la nuée épaisse,

Et fais monter en choeur les soupirs et les voix

Qui roulent dans le sein vénérable des bois.
Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.
Elle vient, elle accourt, ceinte de lotus blancs,

L’Aurore aux belles mains, aux pieds étincelants ;

Et tandis que, songeur, près des mers tu reposes,

Elle lie au char bleu les quatre Vaches roses.

Vois ! Les palmiers divins, les érables d’argent,

Et les frais nymphéas sur l’eau vive nageant,

La vallée où pour plaire entrelaçant leurs danses

Tournent les Apsaras en rapides cadences,

Par la nue onduleuse et molle enveloppés,

S’éveillent, de rosée et de flamme trempés.

Pour franchir des sept cieux les larges intervalles,

Attelle au timon d’or les sept fauves Cavales,

Secoue au vent des mers un reste de langueur,

Eclate, et lève-toi dans toute ta vigueur !
Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.
Mieux que l’oiseau géant qui tourne au fond des cieux,

Tu montes, ô guerrier, par bonds victorieux ;

Tu roules comme un fleuve, ô Roi, source de l’Etre !

Le visible infini que ta splendeur pénètre,

En houles de lumière ardemment agité,

Palpite de ta force et de ta majesté.

Dans l’air flambant, immense, oh ! que ta route est belle

Pour arriver au seuil de la Nuit éternelle !

Quand ton char tombe et roule au bas du firmament,

Que l’horizon sublime ondule largement !

O Sûryâ ! Ton corps lumineux vers l’eau noire

S’incline, revêtu d’une robe de gloire ;

L’Abîme te salue et s’ouvre devant toi :

Descends sur le profond rivage et dors, ô Roi !
Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.
Guerrier resplendissant, qui marches dans le ciel

A travers l’étendue et le temps éternel ;

Toi qui verses au sein de la Terre robuste

Le fleuve fécondant de ta chaleur auguste,

Et sièges vers midi sur les brûlants sommets,

Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais

Les hommes au sang pur, les races pacifiques

Qui te chantent au bord des océans antiques !

Pantouns Malais

I.

L’éclair vibre sa flèche torse
À l’horizon mouvant des flots.
Sur ta natte de fine écorce
Tu rêves, les yeux demi-clos.

À l’horizon mouvant des flots
La foudre luit sur les écumes.
Tu rêves, les yeux demi-clos,
Dans la case que tu parfumes.

La foudre luit sur les écumes,
L’ombre est en proie au vent hurleur.
Dans la case que tu parfumes
Tu rêves et souris, ma fleur !

L’ombre est en proie au vent hurleur,
Il s’engouffre au fond des ravines.
Tu rêves et souris, ma fleur !
Le cœur plein de chansons divines.

Il s’engouffre au fond des ravines,
Parmi le fracas des torrents.
Le cœur plein de chansons divines,
Monte, nage aux cieux transparents !

Parmi le fracas des torrents
L’arbre éperdu s’agite et plonge.
Monte, nage aux cieux transparents,
Sur l’aile d’un amoureux songe !

L’arbre éperdu s’agite et plonge,
Le roc bondit déraciné.
Sur l’aile d’un amoureux songe
Berce ton cœur illuminé !

Le roc bondit déraciné
Vers la mer ivre de sa force.
Berce ton cœur illuminé !
L’éclair vibre sa flèche torse.

II.

Voici des perles de mascate
Pour ton beau col, ô mon amour !
Un sang frais ruisselle, écarlate,
Sur le pont du blême giaour.

Pour ton beau col, ô mon amour,
Pour ta peau ferme, lisse et brune !
Sur le pont du blême giaour
Des yeux morts regardent la lune.

Pour ta peau ferme, lisse et brune,
J’ai conquis ce trésor charmant.
Des yeux morts regardent la lune
Farouche au fond du firmament.

J’ai conquis ce trésor charmant,
Mais est-il rien que tu n’effaces ?
Farouche au fond du firmament,
La lune reluit sur leurs faces.

Mais est-il rien que tu n’effaces ?
Tes longs yeux sont un double éclair.
La lune reluit sur leurs faces,
L’odeur du sang parfume l’air.

Tes longs yeux sont un double éclair ;
Je t’aime, étoile de ma vie !
L’odeur du sang parfume l’air,
Notre fureur est assouvie.

Je t’aime, étoile de ma vie,
Rayon de l’aube, astre du soir !
Notre fureur est assouvie,
Le Giaour s’enfonce au flot noir.

Rayon de l’aube, astre du soir,
Dans mon cœur ta lumière éclate !
Le Giaour s’enfonce au flot noir !
Voici des perles de mascate.

III.

Sous l’arbre où pend la rouge mangue
Dors, les mains derrière le cou.
Le grand python darde sa langue
Du haut des tiges de bambou.

Dors, les mains derrière le cou,
La mousseline autour des hanches.
Du haut des tiges de bambou
Le soleil filtre en larmes blanches.

La mousseline autour des hanches,
Tu dores l’ombre, et l’embellis.
Le soleil filtre en larmes blanches
Parmi les nids de bengalis.

Tu dores l’ombre, et l’embellis,
Dans l’herbe couleur d’émeraude.
Parmi les nids de bengalis
Un vol de guêpes vibre et rôde.

Dans l’herbe couleur d’émeraude
Qui te voit ne peut t’oublier !
Un vol de guêpes vibre et rôde
Du santal au géroflier.

Qui te voit ne peut t’oublier ;
Il t’aimera jusqu’à la tombe.
Du santal au géroflier
L’épervier poursuit la colombe.

Il t’aimera jusqu’à la tombe !
Ô femme, n’aime qu’une fois !
L’épervier poursuit la colombe ;
Elle rend l’âme au fond des bois.

Ô femme, n’aime qu’une fois !
Le Praho sombre approche et tangue.
Elle rend l’âme au fond des bois
Sous l’arbre où pend la rouge mangue.

IV.

Le hinné fleuri teint tes ongles roses,
Tes chevilles d’ambre ont des grelots d’or.
J’entends miauler, dans les nuits moroses,
Le Seigneur rayé, le Roi de Timor.

Tes chevilles d’ambre ont des grelots d’or,
Ta bouche a le goût du miel vert des ruches.
Le seigneur rayé, le roi de Timor,
Le voilà qui rôde et tend ses embûches.

Ta bouche a le goût du miel vert des ruches,
Ton rire joyeux est un chant d’oiseau.
Le voilà qui rôde et tend ses embûches :
C’est l’heure où le daim va boire au cours d’eau.

Ton rire joyeux est un chant d’oiseau,
Tu cours et bondis mieux que les gazelles.
C’est l’heure où le daim va boire au cours d’eau ;
Il a vu jaillir deux jaunes prunelles.

Tu cours et bondis mieux que les gazelles,
Mais ton cœur est traître et ta bouche ment !
Il a vu jaillir deux jaunes prunelles ;
Un frisson de mort l’étreint brusquement.

Mais ton cœur est traître et ta bouche ment !
Ma lame de cuivre à mon poing flamboie.
Un frisson de mort l’étreint brusquement :
Le royal chasseur a saisi sa proie.

Ma lame de cuivre à mon poing flamboie ;
Nul n’aura l’amour qui m’était si cher.
Le royal chasseur a saisi sa proie ;
Dix griffes d’acier lui mordent la chair.

Nul n’aura l’amour qui m’était si cher,
Meurs ! Un long baiser sur tes lèvres closes !
Dix griffes d’acier lui mordent la chair.
Le hinné fleuri teint tes ongles roses !

V.

Ô mornes yeux ! Lèvre pâlie !
J’ai dans l’âme un chagrin amer.
Le vent bombe la voile emplie,
L’écume argente au loin la mer.

J’ai dans l’âme un chagrin amer :
Voici sa belle tête morte !
L’écume argente au loin la mer,
Le Praho rapide m’emporte.

Voici sa belle tête morte !
Je l’ai coupée avec mon kriss.
Le Praho rapide m’emporte
En bondissant comme l’axis.

Je l’ai coupée avec mon kriss ;
Elle saigne au mât qui la berce.
En bondissant comme l’axis
Le Praho plonge ou se renverse.

Elle saigne au mât qui la berce ;
Son dernier râle me poursuit.
Le Praho plonge ou se renverse,
La mer blême asperge la nuit.

Son dernier râle me poursuit.
Est-ce bien toi que j’ai tuée ?
La mer blême asperge la nuit,
L’éclair fend la noire nuée.

Est-ce bien toi que j’ai tuée ?
C’était le destin, je t’aimais !
L’éclair fend la noire nuée,
L’abîme s’ouvre pour jamais.

C’était le destin, je t’aimais !
Que je meure afin que j’oublie !
L’abîme s’ouvre pour jamais.
Ô mornes yeux ! Lèvre pâlie !

Symphonie

Ô chevrier ! ce bois est cher aux Piérides.
Point de houx épineux ni de ronces arides ;
À travers l’hyacinthe et le souchet épais
Une source sacrée y germe et coule en paix.
Midi brûle là-bas où, sur les herbes grêles,
On voit au grand soleil bondir les sauterelles ;
Mais, du hêtre au platane et du myrte au rosier,
Ici, le merle vole et siffle à plein gosier.
Au nom des Muses ! viens sous l’ombre fraîche et noire !
Voici ta double flûte et mon pektis d’ivoire.
Daphnis fera sonner sa voix claire, et tous trois,
Près du roc dont la mousse a verdi les parois,
D’où Naïs nous écoute, un doigt blanc sur la lèvre,
Empêchons de dormir Pan aux deux pieds de chèvre.

Paysage

À travers les massifs des pâles oliviers
L’Archer resplendissant darde ses belles flèches
Qui, par endroits, plongeant au fond des sources fraîches,
Brisent leurs pointes d’or contre les durs graviers.

Dans l’air silencieux ni souffles ni bruits d’ailes,
Si ce n’est, enivré d’arôme et de chaleur,
Autour de l’églantier et du cytise en fleur,
Le murmure léger des abeilles fidèles.

Laissant pendre sa flûte au bout de son bras nu,
L’Aigipan, renversé sur le rameau qui ploie,
Rêve, les yeux mi-clos, avec un air de joie,
Qu’il surprend l’Oréade en son antre inconnu.

Sous le feuillage lourd dont l’ombre le protège,
Tandis qu’il sourit d’aise et qu’il se croit heureux,
Un large papillon sur ses rudes cheveux
Se pose en palpitant comme un flocon de neige.

Quelques nobles béliers aux luisantes toisons,
Grandis sur les coteaux fertiles d’Agrigente,
Auprès du roc moussu que l’onde vive argente,
Dorment dans la moiteur tiède des noirs gazons.

Des chèvres, çà et là, le long des verts arbustes,
Se dressent pour atteindre au bourgeon nourricier,
Et deux boucs, au poil ras, dans un élan guerrier,
En se heurtant du front courbent leurs cols robustes.

Par delà les blés mûrs alourdis de sommeil
Et les sentiers poudreux où croît le térébinthe,
Semblable au clair métal de la riche Korinthe,
Au loin, la mer tranquille étincelle au soleil.

Mais sur le thym sauvage et l’épaisse mélisse
Le pasteur accoudé repose, jeune et beau ;
Le reflet lumineux qui rejaillit de l’eau
Jette un fauve rayon sur son épaule lisse ;

De la rumeur humaine et du monde oublieux,
Il regarde la mer, les bois et les collines,
Laissant couler sa vie et les heures divines
Et savourant en paix la lumière des cieux.

Thaliarque

(Études latines, III)
Ne crains pas de puiser aux réduits du cellier

Le vin scellé quatre ans dans l’amphore rustique ;

Laisse aux Dieux d’apaiser la mer et l’orme antique,

Thaliarque ! Qu’un beau feu s’égaye en ton foyer ;
Pour toi, mets à profit la vieillesse tardive :

Il est plus d’une rose aux buissons du chemin.

Cueille ton jour fleuri sans croire au lendemain ;

Prends en souci l’amour et l’heure fugitive.
Les entretiens sont doux sous le portique ami ;

Dans les bois où Phoebé glisse ses lueurs pures,

Il est doux d’effleurer les flottantes ceintures

Et de baiser des mains rebelles à demi.

Paysage Polaire

Un monde mort, immense écume de la mer,

Gouffre d’ombre stérile et de lueurs spectrales,

Jets de pics convulsifs étirés en spirales

Qui vont éperdument dans le brouillard amer.
Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer

Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales,

Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles

Qu’un vent sinistre arrache à son clairon de fer.
Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces,

Se roidissent les Dieux brumeux des vieilles races,

Congelés dans leur rêve et leur lividité ;
Et les grands ours, blanchis par les neiges antiques,

Çà et là, balançant leurs cous épileptiques,

Ivres et monstrueux, bavent de volupté.

Thestylis

Aux pentes du coteau, sous les roches moussues,L’eau vive en murmurant filtre par mille issues,Croît, déborde, et remue en son cours diligentLa mélisse odorante et les cailloux d’argent.Le soir monte : on entend s’épandre dans les plainesDe flottantes rumeurs et de vagues haleines,Le doux mugissement des grands boeufs fatiguésQui s’arrêtent pour boire en traversant les gués,Et sous les rougeurs d’or du soleil qui déclineLe bruit grêle des pins au front de la colline.Dans les sentiers pierreux qui mènent à la mer,Rassasié de thym et de cytise amer,L’indocile troupeau des chèvres aux poils lissesDe son lait parfumé va remplir les éclisses ;Le tintement aigu des agrestes grelotsS’unit par intervalle à la plainte des flots,Tandis que, prolongeant d’harmonieuses luttes,Les jeunes chevriers soufflent aux doubles flûtes.Tout s’apaise : l’oiseau rentre dans son nid frais ;Au sortir des joncs verts, les Nymphes des marais,Le sein humide encor, ceintes d’herbes fleuries,Les bras entrelacés, dansent dans les prairies.C’est l’heure où Thestylis, la vierge de l’Aitna,Aux yeux étincelants comme ceux d’Athana,En un noir diadème a renoué sa tresse,Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,A la hâte, agrafant la robe aux souples plis,Par les âpres chemins de sa grâce embellis,Rapide et blanche, avec son amphore d’argile,Vers cette source claire accourt d’un pied agile,Et s’assied sur le bord tapissé de gazon,D’où le regard s’envole à l’immense horizon.Ni la riche Milet qu’habitent les Iônes,Ni Syracuse où croît l’hélichryse aux fruits jaunes,Ni Korinthe où le marbre a la blancheur du lys,N’ont vu fleurir au jour d’égale à Thestylis.Grande comme Artémis et comme elle farouche,Nul baiser n’a jamais brûlé sa belle bouche ;Jamais, dans le vallon, autour de l’oranger,Elle n’a, les pieds nus, conduit un choeur léger,Ou, le front couronné de myrtes et de rose,Au furtif hyménée ouvert sa porte close ;Mais quand la Nuit divine allume l’astre aux cieux,Il lui plaît de hanter le mont silencieux,Et de mêler au bruit de l’onde qui murmureD’un coeur blessé la plainte harmonieuse et pure :- Jeune Immortel, que j’aime et que j’attends toujours,Chère image entrevue à l’aube de mes jours !Si, d’un désir sublime en secret consumée,J’ai dédaigné les pleurs de ceux qui m’ont aimée,Et si je n’ai versé, dans l’attente du ciel,Les parfums de mon coeur qu’au pied de ton autel ;Soit que ton arc résonne au sein des halliers sombres ;Soit que, réglant aux cieux le rythme d’or des nombres,D’un mouvement égal ton archet inspiréDes Muses aux neuf voix guide le choeur sacré ;Soit qu’à l’heure riante où, sous la glauque Aurore,L’aile du vent joyeux trouble la Mer sonore,Des baisers de l’écume argentant tes cheveux,Tu fendes le flot clair avec tes bras nerveux ;Oh ! quel que soit ton nom, Dieu charmant de mes rêves,Entends-moi ! viens ! je t’aime, et les heures sont brèves !Viens ! sauve par l’amour et l’immortalité,Ravis au Temps jaloux la fleur de ma beauté ;Ou, si tu dois un jour m’oublier sur la terre,Que ma cendre repose en ce lieu solitaire,Et qu’une main amie y grave pour adieu :- Ici dort Thestylis, celle qu’aimait un Dieu ! -Elle se tait, écoute, et dans l’ombre nocturne,Accoudant son beau bras sur la rondeur de l’urne,Le sein ému, le front à demi soulevé,Inquiète, elle attend celui qu’elle a rêvé.Et le vent monotone endort les noirs feuillages ;La Mer en gémissant berce les coquillages ;La montagne muette, au loin, de toutes parts,Des coteaux aux vallons, brille de feux épars ;Et la source elle-même, au travers de la mousse,S’agite et fuit avec une chanson plus douce.Mais le jeune Immortel, le céleste Inconnu,L’Amant mystérieux et cher n’est pas venu !Il faut partir, hélas ! et regagner la plaine.Thestylis sur son front pose l’amphore pleine,S’éloigne, hésite encore, et sent couler ses pleurs ;De la joue et du col s’effacent les couleurs ;Son corps charmant, Eros, frissonne de tes fièvres !Mais bientôt, l’oeil brillant, un fier sourire aux lèvres,Elle songe tout bas, reprenant son chemin :- Je l’aime et je suis belle ! Il m’entendra demain ! –

Péristèris

Kastalides ! chantez l’enfant aux brunes tresses,

Dont la peau lisse et ferme a la couleur du miel,

Car vous embellissez la louange, ô Déesses !
Autour de l’onde où croît le laurier immortel

Chantez Péristèris née au rocher d’Egine :

Moins chère est à mes yeux la lumière du ciel !
Dites son rire frais, plus doux que l’aubergine,

Le rayon d’or qui nage en ses yeux violets

Et qui m’a traversé d’une flèche divine.
Sur le sable marin où sèchent ses filets

Elle bondit pareille aux glauques Néréides,

Et ses pieds sont luisants comme des osselets.
Chantez Péristèris, ô Nymphes Kastalides,

Quand les fucus amers à ses cheveux mêlés

Effleurent son beau cou de leurs grappes humides.
Il faut aimer. Le thon aime les flots salés,

L’air plaît à l’hirondelle, et le cytise aux chèvres,

Et l’abeille camuse aime la fleur des blés.
Pour moi, rien n’est meilleur qu’un baiser de ses lèvres.