Paysage Polaire

Un monde mort, immense écume de la mer,

Gouffre d’ombre stérile et de lueurs spectrales,

Jets de pics convulsifs étirés en spirales

Qui vont éperdument dans le brouillard amer.
Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer

Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales,

Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles

Qu’un vent sinistre arrache à son clairon de fer.
Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces,

Se roidissent les Dieux brumeux des vieilles races,

Congelés dans leur rêve et leur lividité ;
Et les grands ours, blanchis par les neiges antiques,

Çà et là, balançant leurs cous épileptiques,

Ivres et monstrueux, bavent de volupté.

Thestylis

Aux pentes du coteau, sous les roches moussues,L’eau vive en murmurant filtre par mille issues,Croît, déborde, et remue en son cours diligentLa mélisse odorante et les cailloux d’argent.Le soir monte : on entend s’épandre dans les plainesDe flottantes rumeurs et de vagues haleines,Le doux mugissement des grands boeufs fatiguésQui s’arrêtent pour boire en traversant les gués,Et sous les rougeurs d’or du soleil qui déclineLe bruit grêle des pins au front de la colline.Dans les sentiers pierreux qui mènent à la mer,Rassasié de thym et de cytise amer,L’indocile troupeau des chèvres aux poils lissesDe son lait parfumé va remplir les éclisses ;Le tintement aigu des agrestes grelotsS’unit par intervalle à la plainte des flots,Tandis que, prolongeant d’harmonieuses luttes,Les jeunes chevriers soufflent aux doubles flûtes.Tout s’apaise : l’oiseau rentre dans son nid frais ;Au sortir des joncs verts, les Nymphes des marais,Le sein humide encor, ceintes d’herbes fleuries,Les bras entrelacés, dansent dans les prairies.C’est l’heure où Thestylis, la vierge de l’Aitna,Aux yeux étincelants comme ceux d’Athana,En un noir diadème a renoué sa tresse,Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,A la hâte, agrafant la robe aux souples plis,Par les âpres chemins de sa grâce embellis,Rapide et blanche, avec son amphore d’argile,Vers cette source claire accourt d’un pied agile,Et s’assied sur le bord tapissé de gazon,D’où le regard s’envole à l’immense horizon.Ni la riche Milet qu’habitent les Iônes,Ni Syracuse où croît l’hélichryse aux fruits jaunes,Ni Korinthe où le marbre a la blancheur du lys,N’ont vu fleurir au jour d’égale à Thestylis.Grande comme Artémis et comme elle farouche,Nul baiser n’a jamais brûlé sa belle bouche ;Jamais, dans le vallon, autour de l’oranger,Elle n’a, les pieds nus, conduit un choeur léger,Ou, le front couronné de myrtes et de rose,Au furtif hyménée ouvert sa porte close ;Mais quand la Nuit divine allume l’astre aux cieux,Il lui plaît de hanter le mont silencieux,Et de mêler au bruit de l’onde qui murmureD’un coeur blessé la plainte harmonieuse et pure :- Jeune Immortel, que j’aime et que j’attends toujours,Chère image entrevue à l’aube de mes jours !Si, d’un désir sublime en secret consumée,J’ai dédaigné les pleurs de ceux qui m’ont aimée,Et si je n’ai versé, dans l’attente du ciel,Les parfums de mon coeur qu’au pied de ton autel ;Soit que ton arc résonne au sein des halliers sombres ;Soit que, réglant aux cieux le rythme d’or des nombres,D’un mouvement égal ton archet inspiréDes Muses aux neuf voix guide le choeur sacré ;Soit qu’à l’heure riante où, sous la glauque Aurore,L’aile du vent joyeux trouble la Mer sonore,Des baisers de l’écume argentant tes cheveux,Tu fendes le flot clair avec tes bras nerveux ;Oh ! quel que soit ton nom, Dieu charmant de mes rêves,Entends-moi ! viens ! je t’aime, et les heures sont brèves !Viens ! sauve par l’amour et l’immortalité,Ravis au Temps jaloux la fleur de ma beauté ;Ou, si tu dois un jour m’oublier sur la terre,Que ma cendre repose en ce lieu solitaire,Et qu’une main amie y grave pour adieu :- Ici dort Thestylis, celle qu’aimait un Dieu ! -Elle se tait, écoute, et dans l’ombre nocturne,Accoudant son beau bras sur la rondeur de l’urne,Le sein ému, le front à demi soulevé,Inquiète, elle attend celui qu’elle a rêvé.Et le vent monotone endort les noirs feuillages ;La Mer en gémissant berce les coquillages ;La montagne muette, au loin, de toutes parts,Des coteaux aux vallons, brille de feux épars ;Et la source elle-même, au travers de la mousse,S’agite et fuit avec une chanson plus douce.Mais le jeune Immortel, le céleste Inconnu,L’Amant mystérieux et cher n’est pas venu !Il faut partir, hélas ! et regagner la plaine.Thestylis sur son front pose l’amphore pleine,S’éloigne, hésite encore, et sent couler ses pleurs ;De la joue et du col s’effacent les couleurs ;Son corps charmant, Eros, frissonne de tes fièvres !Mais bientôt, l’oeil brillant, un fier sourire aux lèvres,Elle songe tout bas, reprenant son chemin :- Je l’aime et je suis belle ! Il m’entendra demain ! –

Péristèris

Kastalides ! chantez l’enfant aux brunes tresses,

Dont la peau lisse et ferme a la couleur du miel,

Car vous embellissez la louange, ô Déesses !
Autour de l’onde où croît le laurier immortel

Chantez Péristèris née au rocher d’Egine :

Moins chère est à mes yeux la lumière du ciel !
Dites son rire frais, plus doux que l’aubergine,

Le rayon d’or qui nage en ses yeux violets

Et qui m’a traversé d’une flèche divine.
Sur le sable marin où sèchent ses filets

Elle bondit pareille aux glauques Néréides,

Et ses pieds sont luisants comme des osselets.
Chantez Péristèris, ô Nymphes Kastalides,

Quand les fucus amers à ses cheveux mêlés

Effleurent son beau cou de leurs grappes humides.
Il faut aimer. Le thon aime les flots salés,

L’air plaît à l’hirondelle, et le cytise aux chèvres,

Et l’abeille camuse aime la fleur des blés.
Pour moi, rien n’est meilleur qu’un baiser de ses lèvres.

Toi Par Qui J’ai Senti

Toi par qui j’ai senti, pour des heures trop brèves,
Ma jeunesse renaître et mon cœur refleurir,
Sois bénie à jamais ! J’aime, je puis mourir ;
J’ai vécu le meilleur et le plus beau des rêves !

Et vous qui me rendiez le matin de mes jours,
Qui d’un charme si doux m’enveloppez encore,
Vous pouvez m’oublier, ô chers yeux que j’adore,
Mais jusques au tombeau je vous verrai toujours.

Phidylé

(Études latines, X)
Offre un encens modeste aux Lares familiers,

Phidylé, fruits récents, bandelettes fleuries ;

Et tu verras ployer tes riches espaliers

Sous le faix des grappes mûries.
Laisse, aux pentes d’Algide, au vert pays Albain,

La brebis, qui promet une toison prochaine,

Paître cytise et thym sous l’yeuse et le chêne ;

Ne rougis pas ta blanche main.
Unis au romarin le myrte pour tes Lares.

Offerts d’une main pure aux angles de l’autel,

Souvent, ô Phidylé, mieux que les dons plus rares,

Les Dieux aiment l’orge et le sel.

Tyndaris

(Études latines, XV)
Ô blanche Tyndaris, les Dieux me sont amis

Ils aiment les Muses Latines ;

Et l’aneth, et le myrte et le thym des collines

Croissent aux prés qu’ils m’ont soumis.
Viens ! mes ramiers chéris, aux voluptés plaintives,

Ici se plaisent à gémir ;

Et sous l’épais feuillage il est doux de dormir

Au bruit des sources fugitives.

Phyllis

(Études latines, V)
Depuis neuf ans et plus dans l’amphore scellée

Mon vin des coteaux d’Albe a lentement mûri ;

Il faut ceindre d’acanthe et de myrte fleuri,

Phyllis, ta tresse déroulée.
L’anis brûle à l’autel, et d’un pied diligent

Tous viennent couronnés de verveine pieuse ;

Et mon humble maison étincelle joyeuse

Aux reflets des coupes d’argent.
Ô Phyllis, c’est le jour de Vénus, et je t’aime !

Entends-moi ! Téléphus brûle et soupire ailleurs ;

Il t’oublie, et je t’aime, et nos jours les meilleurs

Vont rentrer dans la nuit suprême.
C’est toi qui fleuriras en mes derniers beaux jours :

Je ne changerai plus, voici la saison mûre.

Chante ! les vers sont doux quand ta voix les murmure,

Ô belle fin de mes amours !

Ultra Coelos

Autrefois, quand l’essaim fougueux des premiers rêves

Sortait en tourbillons de mon coeur transporté ;

Quand je restais couché sur le sable des grèves,

La face vers le ciel et vers la liberté ;
Quand, chargé du parfum des hautes solitudes,

Le vent frais de la nuit passait dans l’air dormant,

Tandis qu’avec lenteur, versant ses flots moins rudes,

La mer calme grondait mélancoliquement ;
Quand les astres muets, entrelaçant leurs flammes,

Et toujours jaillissant de l’espace sans fin,

Comme une grêle d’or pétillaient sur les lames

Ou remontaient nager dans l’océan divin ;
Incliné sur le gouffre inconnu de la vie,

Palpitant de terreur joyeuse et de désir,

Quand j’embrassais dans une irrésistible envie

L’ombre de tous les biens que je n’ai pu saisir ;
Ô nuits du ciel natal, parfums des vertes cimes,

Noirs feuillages emplis d’un vague et long soupir,

Et vous, mondes, brûlant dans vos steppes sublimes,

Et vous, flots qui chantiez, près de vous assoupir !
Ravissements des sens, vertiges magnétiques

Où l’on roule sans peur, sans pensée et sans voix !

Inertes voluptés des ascètes antiques

Assis, les yeux ouverts, cent ans, au fond des bois !
Nature ! Immensité si tranquille et si belle,

Majestueux abîme où dort l’oubli sacré,

Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,

Quand je n’avais encor ni souffert ni pleuré ?
Laissant ce corps d’une heure errer à l’aventure,

Par le torrent banal de la foule emporté,

Que n’en détachais-tu l’âme en fleur, ô Nature,

Pour l’absorber dans ton impassible beauté ?
Je n’aurais pas senti le poids des ans funèbres ;

Ni sombre, ni joyeux, ni vainqueur, ni vaincu,

J’aurais passé par la lumière et les ténèbres,

Aveugle comme un Dieu : je n’aurais pas vécu !
Mais, ô Nature, hélas ! ce n’est point toi qu’on aime ;

Tu ne fais point couler nos pleurs et notre sang,

Tu n’entends point nos cris d’amour ou d’anathème,

Tu ne recules point en nous éblouissant !
Ta coupe toujours pleine est trop près de nos lèvres ;

C’est le calice amer du désir qu’il nous faut !

C’est le clairon fatal qui sonne dans nos fièvres :

Debout ! Marchez, courez, volez, plus loin, plus haut !
Ne vous arrêtez pas, ô larves vagabondes !

Tourbillonnez sans cesse, innombrables essaims !

Pieds sanglants ! gravissez les degrés d’or des mondes !

Ô coeurs pleins de sanglots, battez en d’autres seins !
Non ! Ce n’était point toi, solitude infinie,

Dont j’écoutais jadis l’ineffable concert ;

C’était lui qui fouettait de son âpre harmonie

L’enfant songeur couché sur le sable désert.
C’est lui qui dans mon coeur éclate et vibre encore

Comme un appel guerrier pour un combat nouveau.

Va ! nous t’obéirons, voix profonde et sonore,

Par qui l’âme, d’un bond, brise le noir tombeau !
À de lointains soleils allons montrer nos chaînes,

Allons combattre encor, penser, aimer, souffrir ;

Et, savourant l’horreur des tortures humaines,

Vivons, puisqu’on ne peut oublier ni mourir !

Plus De Neiges Aux Prés

(Études latines, XI)
Plus de neiges aux prés. La Nymphe nue et belle

Danse sur le gazon humide et parfumé ;

Mais la mort est prochaine ; et, nous touchant de l’aile,

L’heure emporte ce jour aimé.
Un vent frais amollit l’air aigu de l’espace ;

L’été brûle ; et voici, de ses beaux fruits chargé,

L’Automne au front pourpré ; puis l’Hiver, et tout passe

Pour renaitre, et rien n’est changé.
Tout se répare et chante et fleurit sur la terre ;

Mais quand tu dormiras de l’éternel sommeil,

Ô fier patricien, tes vertus en poussière

Ne te rendront pas le soleil !

Un Acte De Charité

Certes, en ce temps-là, le bon pays de France

Par le fait de Satan fut très fort éprouvé,

Pas un grêle fétu du sol n’ayant levé

Et le maigre bétail étant mort de souffrance.
Trois ans passés, un vrai déluge, nuit et jour,

Ruisselait par les champs où débordaient les fleuves.

Or, chacun subissait les communes épreuves,

Le bourgeois dans sa ville et le sire en sa tour.
Mais les Jacques, Seigneur ! Dévorés de famine,

Ils vaguaient au hasard le long des grands chemins,

Haillonneux et geignant et se tordant les mains,

Et faisant rebrousser les loups, rien qu’à la mine !
L’été durant, tout mal est moindre, quoique amer ;

On se pouvait encor nourrir, malgré le Diable ;

Mais où la chose en soi devenait effroyable,

Sainte Vierge ! c’était par les froids de l’hiver.
De vrais spectres, s’il est un nom dont on les nomme,

Par milliers, sur la neige, étiques, aux abois,

Râlaient. On entendait se mêler dans les bois

Les cris rauques des chiens aux hurlements de l’homme.
C’étaient d’horribles nuits après des jours affreux ;

Et les plus forts tendaient aux plus faibles des pièges ;

Et le Maudit put voir des repas sacrilèges

Où les enfants d’Adam se dévoraient entre eux.
Donc, en ces temps damnés, une très noble Dame

Vivait en son terroir, près la cité de Meaux.

Quand le pauvre pays fut en proie à ces maux,

Une grande pitié s’éveilla dans son âme.
Elle ouvrit ses greniers aux gens saisis de faim,

Sacrifia ses boeufs, ses vaches, par centaines,

Fondit ses plats d’argent, vendit l’or de ses chaînes,

Donna tant, que tout vint à lui manquer enfin.
Alors, par bonté pure, elle se fit errante ;

Elle allait conduisant son monde exténué,

Long troupeau qui n’était jamais diminué,

Car, pour dix qui mouraient, il en survenait trente.
Mais les villes baissaient les herses, dans la peur

Que la horde affamée engloutît leur réserve.

En ce siècle, que Dieu du pareil nous préserve ! –

Les bourgeois avaient plus d’angelots que de coeur.
Les campagnes étant désertes, tout en friche,

Il fallait en finir. La Dame résolut

De délivrer les siens en faisant leur salut ;

Car en charité vraie elle était toujours riche.
Une nuit que six cents mendiants s’étaient mis

À l’abri du grand froid en une vaste grange,

Pleine de dévoûment et d’une force étrange,

Elle barricada tous ses pauvres amis.
Aux angles du réduit de sapin et de chaume,

Versant des pleurs amers, elle alluma du feu :

J’ai fait ce que j’ai pu, je vous remets à Dieu,

Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume ! –
Tous passèrent ainsi dans leur éternité ;

Prompte mort, d’une paix bienheureuse suivie.

Pour la Dame, en un cloître elle acheva sa vie.

Que Dieu la juge en son infaillible équité !

Prière Védique Pour Les Morts

Berger du monde, clos les paupières funèbres
Des deux chiens d’Yama qui hantent les ténèbres.

Va, pars ! Suis le chemin antique des aïeux.
Ouvre sa tombe heureuse et qu’il s’endorme en elle,
O Terre du repos, douce aux hommes pieux !
Revêtsle de silence, ô Terre maternelle,
Et mets le long baiser de l’ombre sur ses yeux.

Que le Berger divin chasse les chiens robustes
Qui rôdent en hurlant sur la piste des justes !

Ne brûle point celui qui vécut sans remords.
Comme font l’oiseau noir, la fourmi, le reptile,
Ne le déchire point, ô Roi, ni ne le mords !
Mais plutôt, de ta gloire éclatante et subtile
Pénètrele, Dieu clair, libérateur des Morts !

Berger du monde, apaise autour de lui les râles
Que poussent les gardiens du seuil, les deux chiens pâles.

Voici l’heure. Ton souffle au vent, ton oeil au feu !
O Libation sainte, arrose sa poussière.
Qu’elle s’unisse à tout dans le temps et le lieu !
Toi, Portion vivante, en un corps de lumière,
Remonte et prends la forme immortelle d’un Dieu !

Que le Berger divin comprime les mâchoires
Et détourne le flair des chiens expiatoires !

Le beurre frais, le pur Sôma, l’excellent miel,
Coulent pour les héros, les poètes, les sages.
Ils sont assis, parfaits, en un rêve éternel.
Va, pars ! Allume enfin ta face à leurs visages,
Et siège comme eux tous dans la splendeur du ciel !

Berger du monde, aveugle avec tes mains brûlantes
Des deux chiens d’Yama les prunelles sanglantes.

Tes deux chiens qui jamais n’ont connu le sommeil,
Dont les larges naseaux suivent le pied des races,
Puissentils, Yama ! jusqu’au dernier réveil,
Dans la vallée et sur les monts perdant nos traces,
Nous laisser voir longtemps la beauté du Soleil !

Que le Berger divin écarte de leurs proies
Les chiens blêmes errant à l’angle des deux voies !

O toi, qui des hauteurs roules dans les vallons,
Qui fécondes la Mer dorée où tu pénètres,
Qui sais les deux Chemins mystérieux et longs,
Je te salue, Agni, Savitri ! Roi des êtres !
Cavalier flamboyant sur les sept Etalons !

Berger du monde, accours ! Eblouis de tes flammes
Les deux chiens d’Yama, dévorateurs des âmes.

Un Coucher De Soleil

Sur la côte d’un beau pays,

Par delà les flots Pacifiques,

Deux hauts palmiers épanouis

Bercent leurs palmes magnifiques.
À leur ombre, tel qu’un Nabab

Qui, vers midi, rêve et repose,

Dort un grand tigre du Pendj-Ab,

Allongé sur le sable rose ;
Et, le long des fûts lumineux,

Comme au paradis des genèses,

Deux serpents enroulent leurs noeuds

Dans une spirale de braises.
Auprès, un golfe de satin,

Où le feuillage se reflète,

Baigne un vieux palais byzantin

De brique rouge et violette.
Puis, des cygnes noirs, par milliers,

L’aile ouverte au vent qui s’y joue,

Ourlent, au bas des escaliers,

L’eau diaphane avec leur proue.
L’horizon est immense et pur ;

À peine voit-on, aux cieux calmes,

Descendre et monter dans l’azur

La palpitation des palmes.
Mais voici qu’au couchant vermeil

L’oiseau Rok s’enlève, écarlate :

Dans son bec il tient le soleil,

Et des foudres dans chaque patte.
Sur le poitrail du vieil oiseau,

Qui fume, pétille et s’embrase,

L’astre coule et fait un ruisseau

Couleur d’or, d’ambre et de topaze.
Niagara resplendissant,

Ce fleuve s’écroule aux nuées,

Et rejaillit en y laissant

Des écumes d’éclairs trouées.
Soudain le géant Orion,

Ou quelque sagittaire antique,

Du côté du septentrion

Dresse sa stature athlétique.
Le Chasseur tend son arc de fer

Tout rouge au sortir de la forge,

Et, faisant un pas sur la mer,

Transperce le Rok à la gorge.
D’un coup d’aile l’oiseau sanglant

S’enfonce à travers l’étendue ;

Et le soleil tombe en brûlant,

Et brise sa masse éperdue.
Alors des volutes de feu

Dévorent d’immenses prairies,

S’élancent, et, du zénith bleu,

Pleuvent en flots de pierreries.
Sur la face du ciel mouvant

Gisent de flamboyants décombres ;

Un dernier jet exhale au vent

Des tourbillons de pourpre et d’ombres ;
Et, se dilantant par bonds lourds,

Muette, sinistre, profonde,

La nuit traîne son noirs velours

Sur la solitude du monde

Qaïn

En la trentième année, au siècle de l’épreuve,
Etant captif parmi les cavaliers d’Assur,
Thogorma, le Voyant, fils d’Elam, fils de Thur,
Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
A l’heure où le soleil blanchit l’herbe et le mur.

Depuis que le Chasseur Iahvèh, qui terrasse
Les forts et de leur chair nourrit l’aigle et le chien,
Avait lié son peuple au joug assyrien,
Tous, se rasant les poils du crâne et de la face,
Stupides, s’étaient tus et n’entendaient plus rien.

Ployés sous le fardeau des misères accrues,
Dans la faim, dans la soif, dans l’épouvante assis,
Ils revoyaient leurs murs écroulés et noircis,
Et, comme aux crocs publics pendent les viandes crues,
Leurs princes aux gibets des Rois incirconcis

Le pied de l’infidèle appuyé sur la nuque
Des vaillants, le saint temple où priaient les aïeux
Souillé, vide, fumant, effondré par les pieux,
Et les vierges en pleurs sous le fouet de l’eunuque
Et le sombre Iahvèh muet au fond des cieux.

Or, laissant, ce jourlà, près des mornes aïeules
Et des enfants couchés dans les nattes de cuir,
Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir,
Le fils d’Elam, meurtri par la sangle des meules,
Le long du grand Khobar se coucha pour dormir.

Les bandes d’étalons, par la plaine inondée
De lumière, gisaient sous le dattier roussi,
Et les taureaux, et les dromadaires aussi,
Avec les chameliers d’Iran et de Khaldée.
Thogorma, le Voyant, eut ce rêve. Voici :

C’était un soir des temps mystérieux du monde,
Alors que du midi jusqu’au septentrion
Toute vigueur grondait en pleine éruption,
L’arbre, le roc, la fleur, l’homme et la bête immonde
Et que Dieu haletait dans sa création…

Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d’où s’enroulaient des spirales de tours
Et de palais cerclés d’airain sur des blocs lourds ;
Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles
Où s’engouffraient les Forts, princes des anciens jours.

Ils s’en venaient de la montagne et de la plaine,
Du fond des sombres bois et du désert sans fin,
Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin,
Suants, échevelés, soufrant leur rude haleine
Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.

C’est ainsi qu’ils rentraient, l’ours velu des cavernes
A l’épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant.
Et les femmes marchaient, géantes, d’un pas lent,
Sous les vases d’airain qu’emplit l’eau des citernes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc.

Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes,
Les seins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes
Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité…

Puis, quand tout, foule et bruit et poussière mouvante,
Eut disparu dans l’orbe immense des remparts,
L’abîme de la nuit laissa de toutes parts
Suinter la terreur vague et sourdre l’épouvante
En un rauque soupir sous le ciel morne épars.

Et le Voyant sentit le poil de sa peau rude
Se hérisser tout droit en face de cela,
Car il connut, dans son esprit, que c’était là
La Ville de l’angoisse et de la solitude,
Sépulcre de Qaïn au pays d’Hévila. […]

Vénus De Milo

Marbre sacré, vêtu de force et de génie,
Déesse irrésistible au port victorieux,
Pure comme un éclair et comme une harmonie,
O Vénus, ô beauté, blanche mère des Dieux !

Tu n’es pas Aphrodite, au bercement de l’onde,
Sur ta conque d’azur posant un pied neigeux,
Tandis qu’autour de toi, vision rose et blonde,
Volent les Rires d’or avec l’essaim des Jeux.

Tu n’es pas Kythérée, en ta pose assouplie,
Parfumant de baisers l’Adonis bienheureux,
Et n’ayant pour témoins sur le rameau qui plie
Que colombes d’albâtre et ramiers amoureux.

Et tu n’es pas la Muse aux lèvres éloquentes,
La pudique Vénus, ni la molle Astarté
Qui, le front couronné de roses et d’acanthes,
Sur un lit de lotos se meurt de volupté.

Non ! les Rires, les Jeux, les Grâces enlacées,
Rougissantes d’amour, ne t’accompagnent pas.
Ton cortège est formé d’étoiles cadencées,
Et les globes en choeur s’enchaînent sur tes pas.

Du bonheur impassible ô symbole adorable,
Calme comme la Mer en sa sérénité,
Nul sanglot n’a brisé ton sein inaltérable,
Jamais les pleurs humains n’ont terni ta beauté.

Salut ! A ton aspect le coeur se précipite.
Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs ;
Tu marches, fière et nue, et le monde palpite,
Et le monde est à toi, Déesse aux larges flancs !

Iles, séjour des Dieux ! Hellas, mère sacrée !
Oh ! que ne suisje né dans le saint Archipel,
Aux siècles glorieux où la Terre inspirée
Voyait le Ciel descendre à son premier appel !

Si mon berceau, flottant sur la Thétis antique,
Ne fut point caressé de son tiède cristal ;
Si je n’ai point prié sous le fronton attique,
Beauté victorieuse, à ton autel natal ;

Allume dans mon sein la sublime étincelle,
N’enferme point ma gloire au tombeau soucieux ;
Et fais que ma pensée en rythmes d’or ruisselle,
Comme un divin métal au moule harmonieux.

Thyoné

I
Ô jeune Thyoné, vierge au regard vainqueur,

Aphrodite jamais n’a fait battre ton coeur,

Et des flèches d’Éros l’atteinte toujours sûre

N’a point rougi ton sein d’une douce blessure.

Ah ! si les Dieux jaloux, vierge, n’ont pas formé

La neige de ton corps d’un marbre inanimé,

Viens au fond des grands bois, sous les larges ramures

Pleines de frais silence et d’amoureux murmures.

L’oiseau rit dans les bois, au bord des nids mousseux,

Ô belle chasseresse ! et le vent paresseux

Berce du mol effort de son aile éthérée

Les larmes de la nuit sur la feuille dorée.

Compagne d’Artémis, abandonne tes traits ;

Ne trouble plus la paix des sereines forêts,

Et, propice à ma voix qui soupire et qui prie,

De rose et de lotos ceins ta tempe fleurie.

Ô Thyoné ! l’eau vive où brille le matin,

Sur ses bords parfumés de cytise et de thym,

Modérant de plaisir son onde diligente

Où nage l’Hydriade et que l’Aurore argente,

D’un cristal bienheureux baignera tes pieds blancs !

Érycine t’appelle aux bois étincelants ;

Viens ! L’abeille empressée et la brise joyeuse

Chantent aux verts rameaux du hêtre et de l’yeuse ;

Et l’Aigipan moqueur, au seul bruit de tes pas,

Craindra de te déplaire et ne te verra pas.

Ô fière Thyoné, viens, afin d’être belle !

Un jour tu pleureras ta jeunesse rebelle

Qu’il te souvienne alors de ce matin charmant,

De tes premiers baisers et du premier amant,

A l’ombre des grands bois, sous les larges ramures

Pleines de frais silence et d’amoureux murmures !
II
Du cothurne chasseur j’ai resserré les noeuds ;

Je pars, et vais revoir l’Araunos sablonneux

Où la prompte Artémis, par leurs cornes dorées,

Surprit au pied des monts les cinq biches sacrées.

J’ai, saisissant mon arc et mes traits éclatants,

Noué sur mon genou ma robe aux plis flottants.

Crains de suivre mes pas. Tes paroles sont belles,

Mais je sais que tu mens et qu’Éros a des ailes !

Artémis me sourit. Docile à ses désirs,

Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs,

Et n’enchaînerai point d’amours efféminées

La force et la fierté de mes jeunes années.

D’autres vierges sans doute accueilleront tes voeux,

Qui du mol hyacinthe ornent leurs blonds cheveux,

Et qui, dansant au son des lyres ioniques,

Aux autels d’Érycine ont voué leurs tuniques.

Moi, j’aime, au fond des bois, loin des regards humains,

Le carquois sur l’épaule et les flèches en mains,

De la chaste Déesse intrépide compagne,

À franchir d’un pied sûr la plaine et la montagne.

Fière de mon courage, oubliant ma beauté,

Je veux qu’un linge jaloux garde ma nudité,

Et que ma flèche aiguë, au milieu des molosses,

Perce les grands lions et les biches véloces.

Ô jeune Phocéen au beau corps indolent,

Qui d’un frêle rameau charges ton bras tremblant,

Et n’as aiguillonné de cette arme timide

Que tes boeufs assoupis, épars dans l’herbe humide ;

Oses-tu bien aimer la compagne des Dieux,

Qui, dédaignant Éros et son temple odieux,

Dans les vertes forêts de la haute Ortygie

Déjà d’un noble sang a vu sa main rougie ?
III
Ne me dédaigne point, ô vierge ! Un Immortel

M’a, sous ton noir regard, blessé d’un trait mortel.

Lorsque le choeur léger des jeunes chasseresses

Déroule au vent du soir le flot des souples tresses,

Que ton image est douce à mon coeur soucieux !

Toi seule n’aimes point sous la clarté des cieux.

Les Dieux même ont aimé, belle Nymphe farouche !

Aux cimes du Lathmos, et le doigt sur la bouche,

Loin du nocturne char, solitaire, à pas lents,

Attentive aux doux bruits des feuillages tremblants,

On dit qu’une Déesse aux amours ténébreuses

Du pâle Endymion charma les nuits heureuses.

Ne me dédaigne point ! Je suis jeune, et ma main

Ne s’est pas exercée au combat inhumain ;

Mais sur la verte mousse accoudé dès l’aurore,

J’exhale un chant sacré de mon roseau sonore ;

Les tranquilles forêts protègent mon repos ;

Et les riches pasteurs aux superbes troupeaux,

Voyant que, pour dorer ma pauvreté bénie,

Les Dieux justes et bons m’ont donné le génie,

M’offrent en souriant, pour prix de mes leçons,

Les pesantes brebis et leurs beaux nourrissons.

Viens partager ma gloire : elle est douce et sereine.

Sous les halliers touffus, pour saluer leur reine,

Mes grands boeufs phocéens de plaisir mugiront.

De la rose des bois je ceindrai ton beau front.

Ils sont à toi, les fruits de mes vertes corbeilles,

Mes oiseaux familiers, mes coupes, mes abeilles,

Mes chansons, et ma vie ! Ô belle Thyoné,

Viens ! et je bénirai le Destin fortuné

Qui, loin de la Phocide et du toit de mes pères,

Au pasteur exilé gardait des jours prospères.
IV
Jeune homme, c’est assez. Au gré de leur désir,

Les Dieux donnent à l’un l’amour et le loisir,

À l’autre les combats. La liberté sacrée

Seule guide mon coeur et ma flèche acérée.

Garde ta paix si douce et tes dons, ô pasteur !

Et ta gloire frivole et ton roseau chanteur ;

Coule loin des périls d’inutiles années.

Mais moi je poursuivrai mes fières destinées ;

Fidèle à mon courage, errante et sans regrets,

Je finirai mes jours dans les vastes forêts,

Ou sur les monts voisins de la voûte éternelle,

Que l’Aigle Olympien ombrage de son aile !

Et là, le lion fauve, ou le cerf aux abois,

Rougira de mon sang les verts sentiers des bois.

Ainsi j’aurai vécu sans connaître les larmes,

Les jalouses fureurs et les lâches alarmes.

Libre du joug d’Éros, libre du joug humain,

Je n’aurai point brûlé les flambeaux de l’hymen ;

Sur le seuil nuptial les vierges assemblées

N’auront point murmuré les hymnes désolées,

Et jamais Ilythie avec impunité

N’aura courbé mon front et flétri ma beauté.

Aux bords de l’Isménos, mes compagnes chéries

Couvriront mon tombeau de couronnes fleuries ;

Puis, autour de ma cendre entrelaçant leurs pas,

Elles appelleront qui ne les entend pas !

Vierge j’aurai vécu, vierge sera mon ombre ;

Et quand j’aurai passé le Fleuve à l’onde sombre,

Quand le divin Hadès aux ombrages secrets

M’aura rendu mon arc, mon carquois et mes traits,

Artémis, gémissant et déchirant ses voiles,

Fixera mon image au milieu des étoiles !